SI K AB VII. ARH ET HÉLOÏSE
los autres; en vain des scrupules renaissaient quelquefois dans son àme; en vain le retour du dimanche, d’une fête solennelle, alarmait sa dévotion sur des plaisirs défendus; tout cédait à un ascendant auquel elle n’imaginait même plus qu’il lui fût permis de résister.
Plusieurs mois se passèrent sans que rien vînt , je ne dis pas troubler, mais réveiller ces deux Ames engourdies dans une sorte de sommeil magique. Tout amour du travail, toute passion même de la gloire étaient éteints dans le coeur d’Abailard ; incapable d’étude , il se rendait avec répugnance aux écoles, et impatient d’en sortir, il y réjiétait languissamment d’anciennes leçons que son esprit énervé n’avait plus même la force de rajeunir. Ses disciples virent avec consternation la chute de leur maître , et le deuil se répandit dans toute la nation philosophique. Le puljjic ne pouvait être longtemps discret : ce qui faisait l’entretien de tous arriva enfin aux oreilles de Fulliert; sa douleur et son indignation égalèrent la confiance où il avait vécu jusque alors; Abailard sortit de chez lui confus, accablé de remords, déchiré d'une si cruelle séparation, mais indifférent à ses propres maux , pour ne sentir que le malheur d Héloïse qui, de son côté, ne paraissait souffrir que de l’humiliation et de la rougeur qui couvraient le front de son amant. Tel est le récit que nous fait Abailard , récit touchant et naturel malgré la recherche des formes. Ils se quittèrent plus unis, plus passionnés que jamais, et peu de temps après, Héloïse, s’apercevant qu elle était grosse, en instruisit Almilard avec transport et orgueil. Choisissant alors une nuit où Fulbert se trouvait absent, il l’enleva déguisée en religieuse , et la conduisit en Bretagne chez sa sœur, connue seulement sous le nom
ESSAI HISTORIEE
<lc Denise. lit , elle accoucha d'un 111s qui fui nommé Astrolabe ou Astralabe.
Fulbert furieux , prêt à se porter à toute sorte de violences contre l’auteur de son affront, était cependant retenu par sa tendresse pour Héloïse. 11 pouvait craindre que, dans le pays d’Abailard, au milieu des siens, elle ne devînt à son tour la victime de leur vengeance. Abailard n’en crut pas moins devoir prendre des précautions contre les efforts que Fulltcrt aurait pu tenter pour s’emparer de sa personne, l'n telétatde choses ne pouvaitdurer, et pourtant il ne se présentait, pour le faire cesser, qu’un moyen extrême, le mariage , dégradation inouïe pour un clerc, un chanoine, un philosophe, brillant de toutes les gloires théologiques , en route pour arriver aux plus hautes dignités de l’Église. Abailard se détermina cependant à faire cesser les maux qu’il avait causés, à se délivrer lui-même des remords que lui fai ait éprouver la trahison dont il s’était rendu coupable, et, s’excusant sur la force de l’amour « et les exemples de tant de grands hommes dont, à partir des premiers jours du monde, les femmes ont causé la ruine,» il alla trouver Fulbert, implora son pardon, et lui proposa ce que celui-ci n’aurait pu se permettre d’espérer, « d’épouser Héloïse , à cette seule condition que , pour sauver d’un tel scandale la réputation d’Abailard, le mariage demeurerait secret '.» Fulbert consentit à tout; Abailard reçut de lui et des siens des assurances de paix et de
1 Gervaise observe qu'en ce temps-là il n'était pasltesoin d'autant de cérémonies qu'aujourd'hui pour la validité d'un mariage catholique : le concile de Trente et les ordonnances des princes n'avaient pas encore imposé les lois et les formalités auxquelles on a été, plus tard, obligé de se soumettre.
St H AB.UL.UU> ET HELOÏSE.
parfaite réconciliation (|ue continnèrent des embrassements mutuels.
Ahailard se rendit en Bretagne pour en ramener Héloïse, et accomplir sa promesse de l'épouser. Consternéeàla nouvelle qu’il lui enapporta, Héloïse s’opposa de toutes ses forces à un |>areil sacrifice ; sacrifice inutile, disait-elle, car son oncle n’avait point pardonné et ne l>ardonncrait |>oint. «Quel honneur d’ailleurs |»ouvait-il lui revenir de ce qui ternirait la gloire d’Abailard? De quel crime n’allait-elle pas se rendre coupable envers le monde entier en lui enlevant une telle lumière? Quelles ne seraient pas les malédictions, les larmes des philosophes? » Passant de là aux embarras du mariage, elle appelait à l’appui de son opinion celle des pères et des philosophes qui tous l’ont déclaré contraire, sinon a la pureté des mœurs , du moins à l’étude de la sagesse et à la vie philosophique .
On pourrait croire à ce langage (pie , revenue de ses égarements , Héloïse plaçait désormais leur gloire à tous deux dans le renoncement aux plaisirs qui leur avaient été si chers ; il n’en était rien ; la publicité de leur mariage , les commodités de la cohabitation , c’était là qu’clle voyait l’indécence et le scandale ; et plus heureuse , disait-elle, plus honorée du nom de maîtresse d’Abailard que du nom de son épouse , plus charmée et plus fière de devoir sa constance à son amour que de le tenir enchaîné par les liens du mariage, elle le conjurait de ménager leurs plaisirs que des séparations momentanées rendraient d’autant pins doux qu'ils seraient plus rares.
C’est ainsi qu’Abailard nous a transmis les discours par lesquels Héloïse tâchait d 'ébranler sa résolution ; et, malgré la forme oratoire que leur a donnée son récit,
ESSAI illSTURH.il E
Héloïse, dans ses lettres, les reconnaît pour siens, le remercie d’avoir daigné se les rappeler, lui reprochant toutefois d’omettre quelques-unes des raisons de son éloignement pour ce mariage, et celles sans doute qu’elle lui permettait le moins d’oublier.
I.cs poètes comme Héloïse , et le public comme les poètes, ont donné plus d’attention aux motifs personnels d’Héloïse qu’à ceux qu’elle lire de la situation d’Abailard et des idées de son temps ; mais c’est à ceuxci que s’attache l'importance historique. Plus d’une femme passionnée a pu éprouver ou se croire les sentiments d’Héloïse ; ses arguments n’appartiennent qu'à son siècle.
Abailard, eu les rapportant, en reconnaît la solidité, et s’étonne de l’étrange folie qui l’empêcha de s’y rendre. Enfin , ne pouvant rien obtenir, et incapable de soutenir la colère de celui qu’elle aimait, Héloïse céda avec des torrents de larmes; et, ne voyant plus d’autre bien que «le se perdre du moins tous deux ensemble , ils revinrent secrètement à Paris, laissant leur fils chez Denise ; et moins d’une semaine après leur arrivée, avant passé une partie «le la nuit en prières dans une église, ils s’y marièrent «le très-grand matin en présence d'un petit nombre d’amis. Puis ils se séparèrent, et ne se virent plus «pie rarement , avec le plus grand mystère et autant de précautions «pi’il leur fut possible.
Cependant Fulbert et ses familiers , regardant cette réparation cachée comme à peu près nulle |>our son honneur, commencèrent à divulguer le mariage. Mais Héloïse démentait avec tant de fermeté les bruits qu’ils s’appliquaient à répandre, «ju’elle se Hit exposée à la colère et aux mauvais traitements de son oncle. Abai-
St K AU.ULAUl) Et I1EUIISE.
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lard , pour l’y soustraire , la conduisit au couvent des religieuses d'Argenleuil , dont il lui fit prendre l’habit, à l’exception du voile. Fulbert et ses parents, persuadés alors que le projet d’Abailard était d’obliger Héloïse à se faire religieuse et de se délivrer ainsi des liens de son mariage, crurent n’avoir plus rien à ménager. On sait quelle fut leur vengeance.
Instruite du malheur d’Abailard, toute la ville accourut chez lui. L’affliction fut grande dans le clergé , et les femmes, dit Foulques, versèrent d’abondantes larmes sur le sort de celui qu’elles regardaient comme leur chevalier. Excédé , irrité des cris de surprise et de douleur (pii retentissaient de tous côtés à ses oreilles, des gémissements de ses élèves, et de la compassion de cette foule de gens qui venaient le plaindre de son ignominie , le malheureux Abailard , comme il nous l'apprend lui-même, ne sentait plus d’autre souffrance que l’insupportable confusion dont il se voyait couvert à l’dée de la honte et du ridicule attachés à cette singulière aventure qui se répandait partout avec un éclat insupportable. Il gémissait de tant de gloire si facilement éteinte ; il se représentait l’affectation do ses envieux à louer l’évidente justice d’une pareille punition, la douleur de ses parents et de ses amis, l’insultante curiosité du public; il se voyait montré au doigt, poursuivi de tous les regards, déchiré par toutes les bouches. Au sentiment de son honneur perdu se joignait celui de sa fortune arrêtée : les hautes dignités de l’Église lui étaient désormais inaccessibles : il ne se vil plus d’asile que le cloître. La honte, nous dit-il, l’y I K) ussa plus que la dévotion. Arraché tout vivant, pour ainsi dire, aux passions, encore plein de ce monde qu’il allait quitter et qu’il ne sentait plus que par la douleur .
ESSAI I1IST0RIQIE
Abailard , loin de songer à se faire un pieux mérite de ses maux , en repoussait avec aversion toutes les amertumes. Incapable de supporter quHéloïse demeurât libre quand elle cessait de lui appartenir, il exigea qu’elle prit le voile dans le couvent d'Argenteuil. Héloïse n’hésita point à accomplir le sacrifice qu’on lui imposait, mais elle le sentit : « A ton commandement, dit-elle , je changeai d’âme en même temps que d'habit Ce fut ta- volonté, non la dévotion , qui m’en-
traîna , pleine de Jeunesse , dans les rigueurs de la vie monastique. » Abailnrd le comprit , et , moins sur qu’il n’aurait dû l’être de son amour et de son courage , « se rappelant que la femme de Lolli avait tourné ses regards en arrière,» il voulut qu'Héloïse fût, avant lui, consacrée à Dieu sans retour. Héloïse . moins touchée de ce soin jaloux que de l’injure faite a sa tendresse, lui reprochait encore longtemps aprè* un si cruel soupçon : « J'en rougis, » lui dit-elle jMi et sentis une violente douleur de te voir en moi si peu de confiance; au premier ordre , Dieu le sait , je t’aurais précédé ou suivi dans les gouffres brûlants de la terre. Mon âme n’était plus avec moi , mais avec toi. »
Cependant elle obéit, et, inébranlable dès qu'elle s’était soumise , elle accepta la destinée quelle n’avait pas choisie avec cette grandeur de caractère qui, dès ce moment, l’a distinguée entre les femmes. Au moment de sa profession , ses amis l’entouraient , plaignant sa jeunesse , la conjurant de ne se point condamner à un intolérable supplice ; mais elle s’échappa du milieu d’eux, monta à l’autel, puis, prenant le voile béni, elle s’en couvrit et prononça les voeux irrévocables.
Les épreuves monastiques étaient alors de peu de durée; et la résolution «les deux éjioux avait été si
prompte que , lorsque Abailard entra à Saint-Denis , ses ressentiments conservaient encore toute la violence du premier moment. Deux de ses assassins , L’un desquels était le domestique qui l’avait livré, (iris en s’enfuyant, avaient été condamnés à la peine du talion, et , de plus, à perdre les veux. Fulbert, traduit devant la cour ecclésiastique, composée de l’évêque et des chanoines, avait nié toute participation au crime. Cependant une sentence très-sévère, à ce qu’il paraît , avait été d’abord jiorlée contre lui ; mais ensuite, sollicitée , selon toute apparence, par les amis de Fulbert, et prenant en considération sa qualité de clerc , la cour était revenue sur ce premier jugement , et s’était bornée à dépouiller le coupable de ses biens. Cet adoucissement du premier arrêt avait profondément irrité Abailard. Il menaçait de porter plainte à Rome, et de poursuivre , par tous les moyens, l’évêque et les chanoines qu’il accusait de s’être ainsi rendus les complices de ses assassins. Le couvent même , autant qu’on en peut juger, prenait en main sa cause, et devait fournir aux frais du voyage et de la poursuite. 11 est à présumer que, souvent en lutte avec l'archevêque et les chanoines de la cathédrale , l’abbé avait choisi cette occasion de leur nuire. Les amis de la paix cherchèrent à étouffer ces semences de discorde ; ce fut alors que Foulques, prieur de Deuil , écrivit à Abailard la lettre déjà citée, où il se sert, pour calmer sou ressentiment, de tous les motifs de consolation ou de patience que lui peuvent offrir la raison et la religion , employant alternativement la louange et la sévérité. Passant au reproche, il félicite Abailard de l’événement qui ,à la fois, a mis un terme à ses erreurs et humilié sa fierté, en lui laissant pour consolation l’intérêt universel qu’a inspiré son
ESSAI IHSTOKlyiE
malheur. Tirant de là des motifs pour l'engager a se contenter de la justice qui lui a déjà été rendue, il le détourne vivement de l'idée d aller à Home : son devoir est, dit-il, de faire le bien de son couvent au lieu de lui être à charge : « El ne t’a-t-on pas dit, s'écrie-t-il, quelle est l’avarice et la corruption des Romains? Quelles richesses ont jamais pu les rassasier?... Tous ceux qui, de notre temps, se sont adressés à cette cour, sans pouvoir payer, sont revenus leur cause perdue, repoussésetcouverlsdcconfusion.» Foulques représente de plus à Abailard qu'en suivant ce malheureux conseil il va élever entre la cathédrale et son monastère une haine irréconciliable, et finit par lui déclarer que , s'il ne pardonne pas, en vain aura-t-il revêtu l’habit de pénitence.
Cette lettre, entre plusieurs particularités relatives à l’histoire d’Abailard , en contient une qui pourrait demander quelque explication. Foulques a entendu dire qu’au moment de sou malheur Abailard sc trouvait dans une si profonde pauvreté qu’il ne possédait rien que ses vêtements. Une telle détresse, apres les gains qu'a procurés à Abailard « ce commerce de science qu’il faisait par le moyen de la parole, » provient, selon ce qu’a raconté Foulques, de la rapacité des femmes auxquelles Abailard prodiguait tout ce qu’il parvenait à gagner. Cette assertion, inconciliable avec le récit d’Abailard , et avec ce que des lettres postérieures nous assurent de sa passion pour Héloïse, devenue sa femme, parait d’ailleurs à peu près détruite par le silence d'Héloïse qui, dans les moments mêmes où la douleur l’entraîne au reproche, ne laisse pas échapper un mot qui puisse faire soupçonner Abailard d’un genre de tort que du moins elle eût cru ne pouvoir pardonner sans
SI H tll.UI.AHI) ET IIELOISE.
quelque mérite. Mais Foulques n écrivait que sur des ouï-dire, exagérés encore sans doute par une pieuse indignation. Quant à la pauvreté d'Abailard, il est facile de concevoir que, peu habile à se conduire, assez vain pour être magnifique, riche de la conscience de sa force, en droit de compter sur l’avenir, cl absorbé dans les soins de son amour, il n’eùt pas encore songé à se ménager des ressources dont il ne prévoyait pas le besoin.
La lettre de Foulques produisit sans doute son effet; du moins on ne voit pas qu’Abailard ait tenté de réaliser ses projets de vengeance. Peut-être aussi compritil bientôt qu’il devait peu compter sur l'appui de son monastère. L’abbaye de Saint-Denis était une de celles oii n’avait pas pénétré la réforme; ses richesses, le voisinage de Paris et de la cour, y entretenaient les relâchements de la vie mondaine ; et, si l’on en croit Abailard, l’abbé, comme premier en dignité, surpassait encore en honteux désordres tout le rcs te de sa communauté.
Le nouveau religieux n’avait pas contracté, avec le devoir de la soumission, la patiente humilité de la charité. Le malheur donnait peut-être plus d’âpreté à sa raison, et il n’avait pas accoutumé sa supériorité à se contraindre. Abailard ne dissimula pas son indignation des scandales qui frappaient journellement ses regards; il s’en expliqua tant en public qu’en particulier, et, de son aveu, il se rendit insupportable à scs confrères. l T n prétexte honorable se présenta pour l’éloigner, et ils saisirent l’occasion de se délivrer d’un censeur si incommode. A peine avait — il été guéri, que ses disciples étaient accourus autour de lui, le suppliant de recommencer â les instruire. Ce qu’il avait donné,
ESSAI IIISTORM.il E
disaient-ils, a l’amour de la gloire ou du gain, il le devait maintenant à l’amour du Seigneur, qui ne manquerait pas de lui demander compte avec usure du talent remis à sa dis|»osilion. Dieu évidemment avait voulu que, libre des attraits de la volupté, loin des tumultueux embarras du siècle, il pût vaquer à l'étude, et substituer au philosophe mondain le philosophe religieux.
* Ils renouvelaient sans relâche leurs sollicitations, tant auprès de lui qu’auprès de son abbé, et celui-ci, ainsi que les moines, d’autant plusdis|>osésà les accueillir que la présence d’Abailard leur devenait plus à charge, le déterminèrent à se rendre aux vœux qu’on lui exprimait. Il se retira à la campagne, dans une maison dépendante du monastère, cl là il se remit à enseigner, non-seulement la théologie, ainsi que l’exigeaient les convenances de son état actuel, mais aussi les lettres profanes « dont, à la manière d'Urigène, dit-il, ce premier des philosophes chrétiens, il se faisait un appât pour attirer les esprits, par une odeur philosophique, au goût de la véritable philosophie. »
Les amis de la science accoururent comme de coutume à ses leçons : « les logements, dit-il, ne suffisaient pas pour les contenir, le pays pour les nourrir. » Les autres écoles devenaient désertes, et la haine ranimée trouva, dans les nouvelles obligations auxquelles Abailard s’était soumis, de nouveaux moyens d’attaque. On lui reprocha en même temps, comme moine, l’enseignement profane, et l’enseignement théologique comme s’y étant immiscé de lui-même, sans l’attache ou l’autorisation d’un docteur en théologie, formalité, à ce qu'il parait, nécessaire alors.
(imllaume de Champeaux et Anselme, l'écolàtre de Laon, étaient morts; mais Albéric et Lotulphe, disciples
■Qigito l ion - ■ -
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SIR ABAILARD F.T IIKLOISK.
(le lecolàtre et anciens rivaux d'Abailard, prétendaient dominer les écoles comme l’avaient fait ces deux maîtres. Le temps ne leur était plus favorable; ils s’adressèrent au clergé et tâchèrent d’éveiller sa sollicitude sur des méthodes et des doctrines dont le public commençait à se faire juge, indépendamment des autorités officiellement chargées de diriger ses opinions. Ce jætit public dont s’entourait Abailard n’élait pas plus que lui dis|H>sé au scepticisme ; pleins de foi, au contraire, dans la religion et dans la raison, le maître et les disciples croyaient fermement pouvoir arriver, par la force de l’intelligence, à la démonstration de vérités qu’ils n’imaginaient pas qu’on put révoquer en doute. Animés de cette double confiance, les élèves d’Abailard avaient désiré, nous dit-il, « des arguments philosophiques et propres à satisfaire la raison, le suppliant de les instruire, non à répéter ce qu’il leur apprenait, mais à le comprendre; car, ajoutaient-ils, nul ne saurait croire sans avoir compris, et il est ridicule d’aller prêcher aux autres des choses que ne peuvent entendre, ni celui qui professe, ni ceux qu'il enseigne. » Soit qu’il vînt du maître ou des disciples, ce langage était sincère : « Quel pouvait être le but de l’étude de la philosophie, sinon de conduire à l’étude de Dieu, auquel tout se doit rapporter? Dans quelles vues permettait-on aux fidèles la lecture des écrits traitant des choses du siècle et celle des livres des Gentils, sinon pour les formera l’intelligence des vérités de la sainte Écriture, et à l’habileté nécessaire pour les défendre ? » Comment enfin la dialectique, le plus haut exercice des facultés humaines, n’eût-elle pas conduit naturellement à l’étude de la théologie, regardée comme leur plus haut emploi? Ainsi qu’il le dit lui-même, Abailard, dialecticien dès
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le berceau, pouvait difficilement concevoir une science qui n’cùt |K>ur base celle dont il avait fait l’étude de si \ ie. Très-disposé à sa rendre aux vœux de ses disciples, il coiiijiosa alors, pour leur usage et connue sujet de ses leçons, son Introduction à la théologie, où il se propose, dit-il, de défendre la Trinité et l'unité de Dieu coutre les arguments philosophiques. » C’est dans ce but surtout qu’il lui parait nécessaire de « s’aider de toutes les forces de la raison, afin d’empêcher que, sur des questions aussi difficiles et aussi compliquées que celles qui font l’objet de la foi chrétienne, les subtilités de ceux de ses ennemis qui font profession de philosophie ne parviennent trop aisément à altérer la simplicité de notre foi. » Ainsi, renonçant dans cet ouvrage à la voie de l’autorité, il se réduit aux simples secours du raisonnement, tire ses arguments et ses citations des jKiëlrs et des philosophes aussi bien que îles l’ères ou des livres saints, et emploie alternativement la force et la subtilité de son esprit à surmonter la plus haute difficulté peut-être que se puisse imposer un esprit ami de la vérité, celle de prouver par le raisonnement ce qu’il croit en vertu d’une autorité autre que celle de la raison.
Le succès de Y Introduction à la théologie détermina l’orage qui grondait autour d’Ahailard. Albéric et Lolulplic triomphèrent d'avoir enfin, contre l’ancien objet de leur haine, quelque chose de plus positif que des discours imparfaitement recueillis et transmis de bouche. Ils ne savaient pas bien encore quel motif d’accusation leur fournirait l'écrit d’Alsiilard; mais ils étaient sûrs d'en trouver un. L’infaillible instinct de la médiocrité jalouse leur faisait reconnaître, dans la supériorité seule, une sorte de crime contre lequel il n’est
SIR AB AU \ Il I) F.T HELOÏSE.
pas difficile tl’animcr la foule, parce qu’elle croit y voir nu danger. A quoi bon, disait-on, écrire de nouveau sur ce qui a déjà été suffisamment expliqué ou ne saurait l’être, et par quelle inconvenance s’aider, dans un sujet sacré, des arguments ou de l'autorité des écrivains païens? Une partie du second livre de l'Introduction à ta théologie est destinée à repousser ces attaques. Abailard traite ailleurs avec un grand mépris les hommes qui anatbématisent sa dialectique comme un art sophistique et trompeur, et illescompare au renard de la fable qui essaie de grimper à un cerisier pour en manger les cerises, et qui, retombé sans les pouvoir atteindre, dit en colère : « Je ne me soucie pas de cerises, cela est détestable. »
Des arguments et des moqueries ne suffisaient pas pour déconcerter les ennemis auxquels Abailard avait affaire. Puissants à Rheiins, où ils dirigeaient les écoles, ils attirèrent dans leur parti l'archevêque Raoul dit le Vert , et en obtinrent la convocation d'un concile provincial à Soissons, pour juger les doctrines d'Abailard sur la Trinité. Ce concile se tint en 1 121, en présence de Conon, évêque de Preneste, et alors légat du pape en France. Abailard fut invité à y apporter son livre; et la veille de son arrivée, le peuple, à qui l'on avait persuadé qu’il enseignait trois dieux, poursuivit à coups de {lierres deux de ses disciples. Il n’en vint pas moins renqdi de confiance. Abailard avait souffert de la violence, mais il ne connaissait pas encore l’injustice légale et n’était pas arrivé à douter de la puissance de la vérité. 11 ouvrit en arrivant un cours public, où chaque jour, avant la séance du concile , il exposait au public scs opinions sur les mystères de la foi. L’occasion sans doute échauffait son éloquence. On l’admirait; le
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peuple et le clergé revenaient des préventions qu’on leur avait inspirées contre lui, et se disaient : « Le voila qui parle en public, et personne ne lui répond ; ce concile, assemblé, assurait-on, principalement contre lui, avance sans que l'on ait encore prononcé son nom ; aurait-on découvert que c'est lui qui a raison, et non l>as ceux qui l'accusent? »
En effet, le concile tirait à sa fin, et personne n’avait osé porter les premiers coups à ce redoutable adversaire. Ahailard, en reconnaissant aux trois personnes divines une seule et même essence, les avait distinguées par certains attributs plus particulièrement propres à chacune : au Père la puissance, au Fils la sapience, au Saint-Esprit l’amour. C’était sur cette distinction que ion avait voulu d’abord fonder l'accusation de trithéisme. 11 parait qu'on l’avait abandonnée, et ses ennemis, lieu subtils sans doute, s’épuisaient en vain à en trouver d’autres. L’embarras croissait chaque jour; il fallait en venir enfin au fait, et tous les jours avec plus de défaveur. Alhéric se rendit cher. Ahailard, accompagné «le quelques-uns de scs disciples, et après quelques discours de politesse, il lui dit qu'il s’étonnait de cette proposition contenue dans son livre : «Lorsqu’on dit que Dieu a engendré Dieu, n’était que Dieu est un, je nierais que Dieu ait pu s’engendrer lui-mcmc. » Abailard offrit de lui donner les raisons de son opinion. « En de telles matières, répondit Alhéric, nous ne faisons aucun cas «le la raison humaine et de notre propre sens; nous ne nous attachons qu’aux paroles des autorités. — Ouvrez donc le livre, dit Ahailard, et vous trouverez mes autorités. » En effet, prenant son ouvrage des mains d’ Alhéric qui l’avait apporté, et l’ouvrant par hasard à l’endroit qu’il cherchait, il lui montra, citées
à l’appui de son opinion, ces paroles de saint Augustin : « Quiconque tient que Dieu )>ar sa puissance ait pu s’engendrer lui-même tombe dans une telle erreur, que non-seulement ce n’est plus Dieu qu’il conçoit; ce n’est pas même une créature soit spirituelle ou coiqiorelle, car il n’existe rien qui s’engendre soi-même. » Albéric, empressé et ravi de trouver un mauvais sens, n’avait pas remarqué la citation. Ses disciples rougirent; quant à lui, il prétendit que le passage demandait explication. Abailard lit observer que cette opinion n’était pas nouvelle ; qu’au reste cela importait peu, puisque Albéric tenait non au sens, mais aux paroles; ajoutant cependant que pour peu qu’il prît quelque plaisir à entendre des raisons, il était prêt à lui démontrer que, d’après ses propres paroles, c’était lui qui était tombé dans l’hérésie de ceux qui prétendent que le Père est à lui-même son propre tils. A ces paroles, Albéric furieux lui dit que ni ses raisons ni ses autorités ne lui serviraient de rien dans cette affaire, et sortit en proférant de violentes menace.-.
Le dernier jour du concile était arrivé. Avant l’ouverture de la séance, le légal, l'archevêque de Klicims, l’évêque de Chartres, Albéric, Lotulphe cl quelques autres se réunirent en particulier pour délibérer enfin sur ce qu’il y avait à faire d’Abailard et de son livre. L’impossibilité de trouver la matière d’une accusation avait adouci les préventions des uns, forcé la haine des autres à quelques ménagements, et parmi les hommes considérables du concile, Abailard avait aussi quelques amis. Au nombre de ceux-là était Geoffroi , évêque de Chartres, prélat éclairé et respectable. Profitant de ce moment d’hésitation , il représenta à ses collègues le danger d’agir violemment contre un homme tel que
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Altailard, la multitude de ses pnrtisansqui ne manqueraient pas, si on le jugeait sans l’entendre, comme quelques-uns paraissaient le conseiller, d’attribuer celle conduite à l'envie, ce qui pourrait mettre bientôt le publie de son côté : « Si vous voulez, dit-il, procéder canoniquement contre lui , que sa doctrine soit exposée en plein concile; qu’interrogé, il ait la liberté de répondre, et qu’ainsi , lorsque vous l’aurez convaincu et forcé d’avouer son erreur, il se trouve réduit au silence. »
A cette proposition, lesenncmisd'Abailard ne purent dissimuler leur effroi. « Relie idée , s’écrièrent-ils, d’aller nous mettre en butte à la loquacité de cet homme et combattre avec lui d’arguments, quand nous savons que personne ne peut tenir contre ses sophismes! » l.’cvèque vit à quel point cette crainte agissait sur les assistants, et désespérant de la vaincre , il chercha une autre voie de salut : « Le concile était , dit-il , trop peu nombreux |>our juger une semblable cause ; son avis était que l'abbé de Saint-Denis, qui avait amené Abailard, le reconduisît à son abbaye, et que là il fût convoqué une assemblée des hommes les plus doctes, chargés de statuer, après un mûr examen , sur ce qu’il pourrait y avoir à faire.» Ce conseil plut à la plupart de ceux qui étaient présents, et le légal, se levant pour aller dire la messe avant d’entrer en séance, fit avertir Abailard de se tenir prêt à partir.
Albérie et Lolulphe comprirent qu’il ne leur restait plus d’espérance si l’affaire était portée hors du diocèse de Rlieims. Ils représentèrent à l’archevêque combien il lui était injurieux que cette cause sortît- ainsi de ses mains , et lui firent craindre qu’Almilard ne parvînt de cette manière à leur échapper entièrement.
Tous trois se rendirent aussitôt auprès du légnl pour l’engager à en finir sur-le-champ, et, sans autre forme de procès, à faire briller le livre en condamnant Abailard à la réclusion perpétuelle dans un monastère. « Il suffisait, disaient-ils , pour mériter ce traitement, qu’Abailard se fût permis de faire des lectures publiques de son livre et d’en laisser prendre des copies sans l’autorisation du pape ou <le l’Église. » Celte raison , la plus propre de toutes à faire elfet sur le légat , n’empêchait cependant pas qu’il ne répugnât à la mesure qui lui était demandée.
Rome, occupée de ses démêlés avec les empereurs, mettait peu d'intérêt à ces subtilités théologiques encore sans influence sur les affaires de ce monde. Le légat en son particulier ne s’était jamais fatigué d’études, et son bon sens italien s’étonnait de tant de passion apportée en île si futiles discussions, liais entre puissants les intérêts du faible sont rarement une cause de discorde, et lorsqu’il ne s’agissait que de prononcer sur le sort d’un homme, sans aucun préjudice pour les prérogatives de la cour de Rome , un légat n’avait rien à refuser à un archevêque île Rhcims. Celui d’Abailard fut bientôt décidéau gré de ses persécuteurs. L’évêque de Chartres, qui en fut averti , l’alla prévenir, l’engageant à se soumettre avec d’autant plus de douceur que la conduite envers lui devait paraître plus violente. Des marques de haine si odieuses et si manifestes devaient nécessairement lui tourner bientôt à profit ; et quant à la réclusion , l’évêque l'assura qu’il ne devait s’en inquiéter en aucune manière, certain que le légat, qui avait agi malgré lui, comptait l’en délivrer dans très-peu de jours.
C’étaient là les conseils que devait donner un évêque, et Abailard n’avait ni hors de lui, ni probablement en