F.1TBF. n’ilÉLOÏSK
le repos de sa soeur, et se pl aignait de porter seule le poids du jour et de la chaleur.
De mi'iiip aujourd’hui nous voyous fréquemment murmurer ceux qui s’occupent des soins extérieurs, lorsqu’ils fournissent à ceux qui sont dans le travail des choses divines les biens de la terre. Et souvent ds se plaignent moins d’être pillés par des tyrans que de l'obligation où ils se trouvent de nourrir ces paresseux, comme ils les appellent, et ces oisifs qui ne sont bons à rien. Cependant ils les voient non-seulement écouter les paroles du Christ, mais encore s’appliquer à leur lecture assidue et à leur propagation. Ils ne font pas attention que ce n’est pas un grand dévouement, ainsi que le dit l’Apôtre, de donner les choses du corps à ceux dont ils attendent les choses de l’âme, et qu’il est tout-à-fait dans l’ordre que ceux qui s'adonnent aux soins de la terre servent ceux dont la -pensée travaille pour le ciel. Aussi la Loi a-t-elle accordé aux ministres de l’Église celte salutaire liberté de loisir, en ordonnant que la tribu de Lévi ne posséderait aucun héritage terrestre, pour se consacrer, à l’exclusion de tout autre soin, nu service du Seigneur; mais qu’elle prélèverait sur le travail des autres enfants d'Israël des dîmes et des oblations.
Relativement aussi à l’abstinence, qui est pour les chrétiens l’abstinence des vices plutôt que celle des aliments, voyez s’il est convenable d’ajouter quelque chose aux canons de l’Église, et occupez-vous des règlements qui nous conviennent le mieux.
Sur les offices et le rang à donner aux psaumes, veuillez nous dresser un programme détaillé. En cela du moins, si vous y consentez, notre faiblesse sera soulagée, si pour réciter entièrement le psautier pondant la semaine, nous n’avons pas besoin désormais de répéter les mêmes psaumes. Saint Benoit, après avoir distribué la semaine à son
A ABAII ARH.
idée, laissa il ses successeurs la faculU* d’agir à leur gré, en disant que si la règle ne leur paraissait pas lionne, ils pourraient la changer, faisant ainsi allusion aux accroissements que la succession des temps avait apportes à la lieauté de l’Eglise, à ces fondements ébauchés sur lesquels s’est élevée depuis la merveilleuse harmonie de son édifice. Nous désirons, avant tout, que vous nous traciez précisément ce que nous devons faire à l’égard de la lecture évangélique à vigiles. 11 me parait dangereux d'admettre près de nous, aux heures de nuit, des prêtres ou des diacres pour faire cette lecture, car nous devons surtout éviter la présence des hommes, afin de donner plus sincèrement toutes nos pensées à Dieu, et d’être aussi moins exposées à la tentation.
Sur vous, maître, puisque vous vivez, sur vous repose le soin d’instituer la règle que nous devons suivre à perpétuité. Car, après Dieu, vous êtes le fondateur de ce lieu; par lui, vous êtes le planteur de notre congrégation ; soyez avec lui le législateur de notre ordre. Peut-être un autre viendra après vous, qui édifierait sur des fondements étrangers; et pour cela même nous craignons qu’il soit moins zélé pour nous, ou qu’il obtienne de notre part moins de soumission ; peut-être aussi avec la même volonté n’aurait-il pas le même pouvoir. Parlez, c’est vous que nous voulons écouter.
Adieu.
LETTRE
Sur l'origine des Religieuses.
Très-chère sœur, voire divin zèle m’a interrogé, tant en votre nom qu’en celui de vos filles spirituelles, sur l’ordre religieux auquel vous appartenez : je vais donc vous retracer sommairement, si je puis, son origine.
C’est de Jésus-Christ même que l’ordre des moines ou des nonnes a reçu la forme parfaite (h 1 sa religion, quoique avant l'incarnation du Sauveur il y ail eu un germe de (et établissement dans les deux sexes. Saint Jérôme, en effet, écrit à Euslochium : « Les fils des prophètes que l’ancien Testament nous représente comme des moines... » Saint Luc rapporte qu’Anne étant veuve se consacra au temple et au service divin ; qu’elle mérita d’y recevoir le Seigneur conjointement avec Siméon, et de prophétiser.
Ainsi Jésus-Christ, qui est la fin de la justice et l’accomplissement de tous les biens, est venu dans la plénitude
i étiré iMimunn
des temps pour perfectionner ce qui n'était qu’ébauché, et pour donner de nouvelles connaissances. De même qu’il était venu pour racheter les deux sexes, il les a rassemblés également sous sa discipline. Par là il a établi le principe de l’étal religieux pour les hommes et pour les femmes, et il leur a proposé à tous le modèle d’une vie parfaite.
Nous voyons avec les apôtres et les disciples et la mère du Sauveur une réunion de saintes femmes renonçant au monde et se dé|iouillaut de toute propriété jiour ne posséder que Jésus-Christ seul, ainsi qu’il est écrit : « Le Seigneur est mon héritage. » Elles ont scrupuleusement accompli cette parole par laquelle, selon la réglé même de Jésus, les convertis du siècle sont initiés à la communion de la vie religieuse : « Si quelqu'un n’a pas renoncé à tout ce qu’il possède, il ne peut être mon disciple. »
L’histoire sainte nous raconte fidèlement avec quelle dévotion ces saintes femmes, ces vraies moinesses, ont suivi Jésus-Christ, de quelle grâce ensuite il les a comblées, quel honneur il a rendu à leur dévouement, et après lui scs apôtres.
Nous lisons dans l’Évangile que le Seigneur reprit vivement le pharisien murmurant contre Madeleine, et qu’il fut moins touché des égards de son hôte que de l’hommage de cet te femme pécheresse. Nous lisons que Lazare après sa résurrection mangeant avec le Seigneur, Marthe sa sœur était seule occupée à les servir; et Marie répandit alors une huile précieuse sur les pieds de Jésus, et les essuya ensuite avec ses cheveux ; et Codeur de cette huile précieuse remplit toute la maison; et que, voyant une chose d’un si grand prix consumée en pure perle, Judas se sentit ému d'avarice, et les disciples eux-mêmes s’indignèrent. Ainsi, tandis que Marthe s’empressait a servir Jésus- Christ, Marie préparait des parfums; l’une pourvut à ses
A HÉLOÏSE. |!»:j
liesoins intérieurs, et l'autre soulagea extérieurement sa lassitude.
L’histoire évangélique nous montre les femmes seules en possession de servir le Seigneur; elles avaient consacré tous leurs biens à lui fournir chaque jour les choses nécessaires àla vie. Lui-même, soit il table, soit dans l’ablution des pieds, se montrait envers ses disciples le plus humble des serviteurs , et nous ne voyons pas qu’il ait jamais reçu ni d’eux ni d’aucun homme les mêmes services. Les femmes seules, comme nous l’avons dit, furent admises à lui prêter leur ministère pour tous les besoins de l’humanité. Marthe et Marie servirent tontes deux le Seigneur, et celle-ci montra d’autant plus de dévotion que sa conduite avait été auparavant plus répréhensible.
De l’eau mise dans un bassin servit au Seigneur pour accomplir l’ablution; mais Marie remplit envers lui cet office non avec une eau extérieure, mais avec les larmes d’une intime componction. Le Seigneur essuya avec un linge les pieds de ses apôtres; elle essuya les pieds du Christ avec ses cheveux : elle les baigna en outre d’une huile de senteur , ce que Jésus-Christ ne fit en nulle occasion. Personne n’ignore que cette femme présuma si absolument de l’indulgence du Seigneur, qu elle ne craignit pas de lui arroser aussi la tète avec son parfum. Elle ne le fit pas couler par l’orifice de la fiole , mais elle brisa la fiole elle-même pour le répandre tout à la fois, afin de mieux exprimer le pieux entrainement de son enthousiasme, qui ne pouvait consentir à réserver pour un usage ultérieur ce qui avait servi dans une si grande occasion.
Par cette action Marie accomplit la prophétie de Daniel, qui avait prédit ce qui devait arriver, après l’onctioii du Saint des saints. Or, cette femme en donnant fonction au Saint des saints prouve par cet acte respectueux quelle la
l.ETTRE DABAILARP
croit fermement celui que le prophète avait désigné. Quelle est donc, je vous prie, la bonté du Seigneur, ou quelle est donc la dignité des femmes, puisque c’est d’elles seulement qu’il veut recevoir l’onction sur sa tète et sur ses -pieds? Quel est donc le privilège de ce faible sexe, pour qu’une femme vienne d’elle-mème et de son propre mouvement oindre celui qui dès le moment de sa conception était l’oint du Saint-Esprit , et que par ce double sacre corporel elle ail marqué dans le Christ le Roi et le Pontife, en versant des aromates sur son corps mortel ?
Nous lisons dans la Genèse que le patriarche Jacob oignit le premier une pierre en l’honneur du Seigneur, et ensuite qu’il ne fut permis qu’aux hommes de faire les onctions des rois et des prêtres, ou de conférer les autres sacrements, quoique les femmes puissent quelquefois donner le baptême. Autrefois le patriarche sanctifiait par l’huile la pierre, qui était l’image du temple; aujourd’hui le prêtre bénit l'autel. Les hommes impriment donc le caractère sacramentel à des corps figuratifs; mais la femme a opéré sur la Vérité elle-même, ainsi que le dit Jésus-Christ : « Elle a opéré sur moi une bonne œuvre. » Le Christ luimême reçoit l’onction d’une femme, les chrétiens la reçoivent des hommes; la tête est sucrée par une femme, le» membres le sont par des hommes.
Or, c’est par effusion et non goutte à goutte que Marie versa le parfum sur la tête du Seigneur, ainsi que l’épouse le chante dans le Cantique : « Votre nom est une huile répandue, n David u prophétisé mystérieusement cette alxtndance de parfum qui coula de la tête du Sauveur jusqu’il son vêtement, lorsqu’il dit : « Ainsi que le parfum répandu sur la tête d’Aaron , qui couvrit sa barbe , et qui descendit jusqu’au bord de son vêtement. »
Saint Jérôme écrivant sur le Psaume xxvi nous apprend
A IIÉLOÏSE.
que Davirl a reçu trois onctions, que Jésus-Christ en a également reçu trois, et que les chrétiens les reçoivent encore. D’abord les pieds du Seigneur, ensuite sa tête, ont été parfumés par une femme ; enfin Joseph d’Arimatlne et Nicodème, ainsi que le rapporte saint Jean, ont enseveli Sôn corps après l’avoir embaumé. Les trois onctions des Chrétiens sont le baptême, la confirmation et l’extrèmeônclion. Considérez donc la dignité de la femme, des mains de laquelle le Christ vivant a été sacré deux fois sur les pieds et sur la tète, de laquelle enfin il reçut l’onction de Roi et de Prêtre. La myrrhe et l’aloès avec lesquels on embaume les corps pour les conserver figurent l’incorruptibilité future du corps de Jésus-Christ , dont tous les élus jouiront aussi à la résurrection.
Les premiers parfums de cette femme prouvent la prédestination de la Royauté de Jésus-Christ et de son Sacerdoce; l’onction de la tête annonce la première, celle des pieds laseconde. H reçut d’une femme le type de roi, tandis qu’il refusa la royauté que les hommes lui oflraient , et qu’il s’enfuit même parce qu’ils voulaient le contraindre h l’accepter. Une femme l'a sacré roi du ciel, et non de la terre, suivant ce qu’il dit lui-même : « Mon royaume n’est pas de ce monde. »
Les évêques sc glorifient lorsque, revêtus d’habits magnifiques et éclatants, aux acclamations des peuples, ils sacrent les rois de la terre, ou confèrent le sacerdoce à des mortels, et que souvent ils bénissent ceux que Dieu rejette. C’est une humble femme qui, sans changer d'habit, sans s’y être préparée, au milieu même de l’indignation que témoignèrent les apôtres, confère ces deux sacrements à Jésus- Christ, non par devoir d’état, mais par inspiration. 0 grande fermeté de la foi ! ô inestimable ferveur d’amour , qui croit tout, espère tout et souffre tout ! Le pharisien
LETTRE b ABAILARD
1UG
murmure de Ce qu'une pécheresse oint les pieds du Seigneur ; les apôtres témoignent hautement leur indignation de sa hardiesse , qui la porte jusqu'à oindre sa tête. La foi de cette femme reste inébranlable; elle espère tout de la bonté du Seigneur, qui l’approuve dans ces deux onctions; car il témoigne lui-méme combien ces parfums lui ont été agréables, lorsque, demandant qu’on lui en réservât, il dit à Judas , qui s’indignait : « Laissez-les lui conserver pour le jour de ma sépulture. » C’est comme s’il eût dit : « Ne la détournez pas de me donner ce témoignage d’amour pendant que je suis encore au monde, de peur que vous ne l’en empêchiez aussi après ma mort. »
Or, il est très-certain que ce sont les saintes femmes qui ont préparé les aromates pour embaumer son corps, et que Marie se serait moins empressée d’être du nombre, si elle eût alors éprouvé la honte d’un refus. Au contraire, il a réprimandé ses disciples, qui murmuraient de la hardiesse de cette femme, et qui en témoignaient hautement leur indignation; après les avoir apaisés par des réponses pleines de douceur, il loua son action, ordonna à saint Marc de la citer dans son Év angile et de la prêcher avec lui, afin que la terre en fût instruite, et retentit des louanges de cette femme, qu’ils accusaient de présomption. Nous ne voyons pas que le Seigneur ait honoré de cette formelle recommandation aucun des hommages de différentes autres personnes. 11 a encore témoigné combien il avait pour agréable la dévotion des femmes, par la préférence qu’il accorda à l’aumône de la panvre veuve sur toutes celles qui furent offertes dans le temple.
Pierre osa se vanter d’avoir, avec ses coapôtres, abandonné tout pour le Christ. Zachée, ayant reçu le Seigneur suivant son désir, donna la moitié de son bien aux pauvres, et restitua le quadruple à ceux à qui il avait pu faire
quelque tort. Beaucoup d’autres encore ont fait de grandes dépenses, ou pour Jésus-Christ, ou pour l’amour de lui, et lui ont sacrifié des choses infiniment plus précieuses; cependant il ne leur a pas aecordé les mêmes louanges qu’aux femmes. En effet, leur conduite à sa mort prouve évidemment qu’elle avait toujours été la grandeur de leur dévotion . Dans ce moment où le prince de ses apôtres le renia, où son bien-aimé s’enfuit, où ses apôtres étaient dispersés, elles seules restèrent inébranlables; dans la passion et dans la mort, ni un moment de crainte ni un moment de désespoir ne put les éloigner «le lui ; en sorte qu'on peut leur appliquer ces paroles de saint Paul : « Qui nous séparera de l’amour du Seigneur ? Sera-ce la persécution ou la douleur? » Saint Matthieu lui-même, après être convenu de sa fuite avec les autres, lorsqu’il dit : « Alors tous les disciples l'abandonnèrent «■( s’enfuirent, » parle ensuite de la constance dos femmes, qui s’approchaient le plus qu’elles pouvaient de la croix du Sauveur : « Il y avait, dit-il, plusieurs femmes qui avaient suivi le Soigneur depuis la Galilée en lui rendant tous les secours possibles. » Le même évangéliste rapporte avec soin toute leur persévérance auprès du sépulcre, en disant : « Marie-Madeleine et l’autre Marie étaient assises près du sépulcre. » Saint Marc dit également, en parlant de ces femmes : « Il y avait aussi des femmes qui regardaient de loin, parmi lesquelles étaient Marie-Madeleine, et Marie, mère de Jacques et de Joseph, et Salomé, qui l’avaient suivi en Galilée et qui le servaient, et beaucoup d’autres encore qui étaient montées •avec lui à Jérusalem. »
Jean, qui d’abord s’était enfui, raconte qu’il revint luimême au pied de la croix et qu’il resta près du crucifié ; mais il préfère la persévérance des femmes, comme ayant été animé et rappelé par leur exemple. « Au pied de la
LETTRE D’ABAILABD
croix, dit-il, se tenaient la mère de Jésus, et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie-Madeleine. Jésus voyant donc sa mère et son disciple qui était auprès d’elle, etc. »
Cette constance des saintes femmes et l'abandon des disciples avaient été prédits depuis long-temps par Job dans la personne du Seigneur, lorsqu'il disait : a Mon os s'est attaché à ma peau, mes chairs étant consumées, et il ne me reste que les lèvres autour des dents. » En effet, dans l'os qui porte et soutient la chair et la peau, réside la force du corps. Ainsi, dans le eorps de Jésus-Christ, qui est l’Église, il entend par l’os le fondement durable de la toi chrétienne, ou cette ardeur d’amour dont il est dit dans le Cantique : « Des torrents d'eau ne pourront éteindre l'amour; » et dont l’Apôtre dit aussi : « 11 supporte tout, il croit tout, il espère tout et souffre tout. »
Or, la chair est dans le corps la partie intérieure, et la peau la partie extérieure. Les apôtres donc, occupés à prêcher la foi, qui est la nourriture de l'âme, et les femme» veillant aux besoins corporels, sont comparés à la chair et à la peau. Lorsque les chairs ont été consumées, l’os du Seigneur s’est attaché à la peau, parecque les apôtres étant scandalisés dans sa Passion, et désespérés de sa mort, la dévotion des saintes femmes resta inébranlable, et ne s’écarta point de l’os de Jésus-Christ; elles ont persévéré dans la foi, l’espérance et la charité, au point qu’elles ne purent être séparées du trépassé ni de corps ni d'esprit. Les hommes ont naturellement l'esprit et le corps plus forts que les femmes; d'où, avec raison, la chair, qui est plus voisine de l'os, figure la nature de l’homme, et la peau la faiblesse de la femme.
Les apôtres aussi, dont le devoir est de reprendre les hommes de leurs fautes, et pour ainsi dire de mordre le»
A HÉLOÏSE
brebis qui s'égarent, sont appelés les dents du Seigneur, auxquelles il ne restait plus que les lèvres, c’est-à-dire des paroles plutôt que des actions, lorsque, désespérés, ils se contentaient de parler du Christ sans agir pour lui. Tels étaient certainement ces disciples qui allaient à Emmafts, s'entretenant de tout ce qui était arrivé, et auxquels il apparut pour ranimer leur foi. Pierre lui-même et les autres disciples eurent-ils autre chose que des paroles, quand le moment de 1a Passion arriva, quoique le Seigneur leur eût prédit lui-même que ce moment serait pour eux une occasion de scandale? « Quand tous, dit Pierre, seraient scandalisés, moi je ne le serai jamais. » Et encore : a Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas. » Les autres disciples dirent la même chose. Ils le dirent, faites bien attention, plutôt qu’ils ne le firent; car le premier et le plus grand des apôtres, qui avait montré assez de fermeté dans ses paroles pour dire au Seigneur : a Je suis prêt à souffrir avec vous la prison et la mort ; » à qui le Seigneur, en lui confiant spécialement la conduite de son Église, avait dit : « Et vous, enfin converti, confirmez vos frères, » n'a pas honte de le renier à la première parole d'une servante. Et non pas une fois seulement, mais jusqu'à trois fois il renie le Seigneur encore vivant : et de même les autres disciples en un clin-d’oeil disparaissent et abandonnent le Seigneur encore vivant, tandis que les femmes ne purent en être séparées ni de corps ni d’esprit, même dans la mort.
Parmi elles cette bienheureuse pécheresse cherchant Jésus-Christ, et confessant qu’il est le Seigneur, dit : « Ils ont enlevé le Seigneur du tombeau. » Et encore : « Si vous l’avez enlevé, dites-moi où vous l’avez mis, afin que je l’emporte. » Les liêliers, mieux que cela, les pasteurs du troupeau, prennent la fuite; et les brebis restent seules
IETTBF IVtBMI.UlD
intrépidement. I.*» Soigneur nous monta- en cii\ une chair sans force, car à l’article tic sa Passion, ils ne purent pas même veiller une heure avec lui; au contraire, les femmes en pleurs prolongèrent toute la nuit leur veille près du sépulcre, et ont mérité d’être les premiers témoins de sa résurrection. En restant fidèles à sa mort, elles ont prouvé, moins par des paroles que par des actions, combien elles l’avaient aimé de son vivant ; et c’est à leur pieuse sollicitude pour lui pendant sa Passion et après sa mort, qu’elles ont dû la faveur de participer les premières à la joie de sa résurrection.
En effet, tandis que, selon saint Jean, Joseph d’Arimatliieet Nieodème entouraient de linges le corps du Christ, et l’ensevelissaient avec des aromates, Marie-Madeleine, et Marie, mère de Joseph, au témoignage de saint Man: qui signale leur zèle, remarquaient avec soin l’endroit où il serait déposé. Saint Luc en fait aussi mention lorsqu'il dit: «Les femmes qui avaient suivi, et qui étaient venues avec Jésus-Christ de la Galilée, virent le toml>eau, et comment le corps était placé; et s’en retournant, elles préparèrent des aromates. » Elles ne crurent pas ceux de Nieodème suffisants : elles voulurent y ajouter les leurs. Le jour du sahbat les empêcha d'exécuter leur dessein ; mais, selon saint Marc, après le sabhat, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé, vinrent de très-grand matin au tombeau, le jour même de la résurrection.
Maintenant que nous avons montré leur dévotion, examinons quelle fut la récompense qu’elles méritèrent. D’abord la vision angélique les consola en leur apprenant que la résurrection du Seigneur était accomplie; enfin elles le virent elles-mêmes avant tout le monde et le touchèrent, Marie-Madeleine la première, dont le zèle était plus ardent, et ensuite en même temps que les autres, desquelles il est
A HÉLOÏSE
(Vrit qu’après la vision angélique « elles sortirent du tombeau, courant annoncer aux disciples la résurrection du Seigneur. » Et Jésus vint au-devant d’elles et leur dit : « Je vous salue. » Or elles s'approchèrent de lui, elles touchèrent ses pieds et l'adorèrent. Alors il leur dit.: « Allez annoncer à mes frères qu'ils aillent en Galilée ; là ils me verront. «
Saint Luc, poursuivant ce récit : « G'était Madeleine, dit-il, et Jeanne, et Marie, mère de Jacques, et les autres femmes qui étaient avec elles, qui disaient cela aux apôtres. » Saint Marc ne laisse pas ignorer que ce fut d’abord l’ange qui les envoya porter cette nouvelle aux apôtres, lorsqu'il leur dit : « Il est ressuscité, il n’est plus ici; mais allez, dites à ses disciples et à Pierre qu’il les précédera en Galilée. » Le Seigneur lui-méme, apparaissant d'abord à Marie-Madeleine, lui dit : « Allez à mes frères, etdites-leur que je monte vers mon Père. » Ce qui nous donne à connaître que ces saintes femmes sont les apôtres des apôtres, puisque ce sont elles qui lurent envoyées par le Seigneur ou par les anges pour annoncer aux disciples cette grande nouvelle de la résurrection que tout le monde attendait, afin que d’abord ils apprissent d’elles ce qu'ils devaient ensuite prêcher au monde entier.
L’évangéliste a raconté comment après sa résurrection le Seigneur s’offrit à leurs regards, et les salua, aliu de leur donner dans cette apparition et dans ce salut des témoignages d’une sollicitude et d’une bienveillance extraordinaires. Nous ne voyons pas, en effet, qu’il ait employé visà-vis de qui que ce soit ce mot : Je vous salue; il avait défendu, au contraire, à ses disciples de saluer personne, en leur disant : « Vous ne saluerez personne dans le chemin, s comme s’il eût réservé ce privilège aux saintes femmes, pour le leur accorder lui-même, lorsqu’il aurait reconquis la gloire de son immortalité.
LETTRE D’aBAHARI)
Les Actes des Apôtres, lorsqu’ils rapportent qu’aussitôt après l’ascension du Seigneur ses disciples revinrent du inont des Oliviers à Jérusalem, et qu'ils décrivent la piété de leur sainte congrégation, ne passent point sous silence la persévérance de la dévotion des saintes femmes : o lis étaient tous persévérant unanimement en prières avec les femmes et Marie, mère de Jésus. »
Mais pour ne (dus rien dire des femmes juives qui, converties les premières à la foi, le Seigneur vivant encore dans la chair, et prêchant lui-même, ont jeté les fondements du genre de vie que vous avez embrassé, parlons des veuves grecques dont la conversion est due aux apôtres. Avec quelle attention ne les traitèrent-ils pas, puisqu’ils nommèrent pour veiller à leurs besoins le glorieux Enseigne de la milice chrétienne , Étienne, ce premier martyr, avec quelques autres saints personnages! D’où il est écrit dans les mêmes Actes : « Le nombre des disciples se multipliant, il s’éleva un murmure des Grecs contre les Hébreux, parce que leurs veuves étaient méprisées dans la répartition des secours de chaque jour. C’est pourquoi les douze apôtres ayant convoqué tous leurs disciples, leur dirent : Il n’est pas juste que nous quittions la parole de Dieu pour veiller aux tables. Choisissez donc, mes frères, parmi vous, sept hommes d’une conduite irréprochable, ■emplis de sagesse; et de l’Esprit saint, afin que nous les préposions à cette œuvre. Pour nous, nous devons nous livrer entièrement à la prière et à l’instruction. Ce discours plut à toute l’assemblée ; et ils clioisirent Étienne, plein de foi et de l’Esprit saint, avec Philippe, et Prochore, et Nicanor, et Timon, et Parménas, et Nicolas d’Antioche, et ils les amenèrent devant les apôtres, qui leur imposèrent les mains en priant. »
La preuve de la continence d’Étienne, c’est le choix
A IlKLOÏSE.
qu’on fit de lui pour veiller aux besoins des saintes femmes et leur administrer des secours; la preuve de l’excellence de ce ministère devant Dieu, cl de la faveur dont il jouit devant les apôtres eux-mémes, c’est leur propre prière et l’imposition des mains; comme s’ils adjuraient ainsi ceux qu’ils commettaient à cette fonction de s’en acquitter avec fidélité, en cherchant à leur conférer par leurs prières et leur bénédiction le pouvoir qui leur était nécessaire. Saint Paul réclame cette même fonction connue la plénitude do son apostolat ; « N'avons-nous pas, dit-il, comme les autres apôtres, le pouvoir de mener avec nous une femme qui soit notre soeur? » C’est comme s’il eût dit clairement : Est-ce qu’il ne nous est pas permis d’avoir et de mener avec nous, dans notre? prédication, un cortège de saintes femmes, comme celles qui accompagnaient autrefois les apôtres, en pourvoyant de leurs propres biens à tous leurs besoins ? C’est ce qui a fait dire à saint Augustin dans son livre des Travaux des moines : a Pour cela ils avaient de saintes femmes, riches des biens de ce monde, qui les accompagnaient, et qui leur administraient les secours temporels, afin qu’ils ne manquassent d’aucune des choses nécessaires h cette vie. Quiconque, dit-il encore, pourrait penser que les apôtres ne permettaient point à ces saintes femmes, de partager leurs excursions pieuses, et de les suivre partout où ils prêchaient l’Évangile, peut s’assurer, en lisant l’Écriture, que les apôtres n'ont fait en cela qu’imiter l’exemple même du Sauveur. En effet, il est écrit dans l’Évangile : « Dès lors il allait par les cités et par » les bourgades, annonçant le royaume de Dieu, et avec p lui ses douze apôtres, et quelques femmes qui avaient » été guéries d’esprits immondes et d’infirmités, Marie sur » nommée Madeleine, Jeanne, épouse de Cuza l’intendant » d’Hérode, et plusieurs autres qui employaient leur propre
» fortune n le servir. » Ce qui prouve que le Seigneur Inimêine, dans sa mission spirituelle, a été secouru pour le temporel par des femmes, et qu'elles s'attachaient il lui et aux apôtres comme des compagnes inséparables. »
Enfin, le nombre des femmes qui embrassèrent ce genre de vie s’étant multiplié comme celui des hommes, elles eurent comme eux des monastères particuliers dès la naissance de l’Église. L’Histoire ecclésiastique rapporte que Philon, ce Juif éloquent, après avoir fait un éloge magnifique de l’église d’Alexandrie sous la conduite de saint Marc, dit entre autres choses : « Il y a dans beaucoup de contrées des hommes de cette religion. En chaque endroit il se trouve une maison consacrée à la prière, et qu’on nomme Senivor, ou Monastère. » Et plus bas : « Non seulement ils comprennent les hymnes anciens les plus difficiles, mais ils en composent eux-mêmes de nouveaux en l’honneur de Dieu, et les chantent avec une mélodie grave et qui n’est pas sans charme. » Dans le même endroit, après avoir parlé fort au long de leurs austérités et des saints offices du culte, il ajoute : « Avec les hommes dont je fais mention il y a aussi des femmes, parmi lesquelles il se trouve déjà plusieurs vierges fort Agées qui ont conservé leur innocence et leur pureté, non par force, mais par dévotion ; qui, dans leur amour pour la sagesse, veulent que leur Ame soit consacrée à Dieu aussi bien que leur corps, pensant qu’il est indigne et de livrer à l’esclavage des passions charnelles le vase préparé pour recevoir la sagesse, et d’enfanter pour la mort, lorsqu’elles aspirent aux immortels embrassements du Verbe divin , et à cette fécondité glorieuse dont les fruits ne sont point exposés à la corruption de la nature mortelle. Il dit encore, au sujet de ces congrégations, que les hommes et les femmes vivent séparément dans les monastères, et
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qu’ils célèbrent vigiles, comme nous avons coutume de le faire. »
L’éloge de la philosophie chrétienne, c’est-à-dire de la vie monastique également embrassée par les femmes et les hommes, se trouve consigné dans Y Histoire Tripartite, liv. i* r , cliap. xi, en ces termes :
« C’est Ëlie, à ce que l’on croit, et Jean-Baptiste, qui les premiers ont embrassé cette philosophie supérieure. »
Philon le pythagoricien rapporte que, de son temps, des Hébreux de grand mérite étaient venus de toutes parts se réunir dans une maison de campagne située sur une colline, au bord d’un lac, pour se livrer à cette philosophie. Ce qu’il dit de leur demeure, de leur nourriture et de leurs entretiens, est absolument conforme à la vie des moines actuels d'Égypte : « Ils ne mangeaient jamais, suivant cet écrivain, avant le coucher du soleil; ils s’abstenaient en tout temps de vin et de tout ce qui a du sang, ne vivant que de pain, de sel, d’hysopc, et ne buvant que de l’eau. Des femmes vierges, déjà parvenues à la vieillesse, et qui avaient renoncé d’elles-mémes au mariage par amour pour cette philosophie, vivaient avec eux. «
Saint Jérôme, dans le chapitre huitième de son livre des Hommes illustres, parle ainsi à la louange de saint Marcel de son église : « Marc, le premier qui annonça le Christ à Alexandrie, fonda une église qui, par la grandeur de sa doctrine et la pureté de ses mœurs, força tous les sectateurs du Christ à imiter son exemple. » Enfin Philon, le plus éloquent des Juifs, voyant la première église, celle d’Alexandrie, judaïser encore, composa un ouvrage à la louange de son pays sur la conversion des Juifs; et de mémo que saint Luc raconte que les croyants de Jérusalem avaient tout en commun, Philon rapporte de son côté ce qui se
LETTRE d'.UUII THIi
passait sous Ses yeux dans l’église d'Alexandrie, enseignée par saint Mare.
Saint Jérôme dit encore, eliap. xi : « Nous avons mis au rang des écrivains ecclésiastiques le Juif Pliilon, natif d’Alexandrie, et du corps des prêtres, parce que clans le livre qu’il a composé sur la première église, fondée par l'évangéliste saint Marc à Alexandrie, il a fait l’éloge de nos frères, rappelant qu’il y avait encore beaucoup d’autres chrétiens répandus dans diverses provinces, et que leurs habitations s’appelaient monastères. »
Il est donc évident que les premiers chrétiens sont le modèle de nos moines, qui tâchent et qui désirent de les imiter, en évitant de rien posséder en propre, d’avoir parmi eilx ni riches ni pauvres, en partageant leur patrimoine aux indigents, en se livrant à la prière, à la psalmodie, à l’instruction et à la continence. Tels furent, selon saint Luc, les premiers croyants de Jérusalem.
En parcourant l’ancien Testament, on y trouve que les femmes ne s’étaient point séparées des hommes dans tout ce qui concerne Dieu et les actes particuliers de religion, et que non seulement, ainsi qu’eux, elles ont chanté en son honneur les cantiques divins, mais qu’elles en ont composé elles-mêmes. Les hommes et les femmes ont d’abord chanté ensemble le cantique composé pour la délivrance d’Israël; et de ce moment elles ont acquis le droit de célébrer les offices divins dans l’Église, ainsi qu’il est écrit : « Marie la prophétesse, sœur d’Aaron, prit un tambour dans sa main, et toutes les femmes la suivirent avec des tambours et des chœurs, et à leur tête elle entonna ce cantique : Chantons en l’honneur du Seigneur, car sa grandeur a éclaté glorieusement. » Il n’est pas question dans cet endroit que Moïse ait prophétisé, ni chanté avec
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Marie, ni même que les hommes aient eu un tambour ou un chœur ainsi que les femmes.
Lors donc que Marie, entonnant le cantique, est appelée prophétesse, il parait que c’est moins pour avoir composé ou récité de mémoire ce cantique, que pour l’avoir produit en prophétisant. Elle est représentée chantant à leur tête, pour montrer l’ordre et l’accord qui régnaient dans leur concert. Elles accompagnèrent leur voix du son du tambour et en formant des chœurs; ce qui est non seulement l’indice de leur grande dévotion, mais encore le mystique symbole du Cantique spirituel dans nos congrégations monastiques.
C’est ainsi que David nous exhorte à les imiter, lorsqu’il dit : a Louez le Seigneur avec des tambours et des chœurs,» c’est-à-dire dans la mortification de la chair et dans cet accord de charité qui a fait dire : « La multitude des fidèles n’avait qu’un cœur et qu’une Ame. »
Leur sortie du camp pour chanter le Seigneur tient encore au mystère, car toute la vie contemplative est figurée par cette allégresse. En effet, l’âine suspendue aux choses du ciel quitte pour ainsi dire le camp du terrestre séjour, et, de l’intime douceur de sa contemplation, clic entonne triomphalement l’hymne spirituel à la gloire du Seigneur.
Mous voyons encore dans l’ancien Testament les cantiques de Débora, d’Anne et de la veuve Judith, comme dans l’Évangile celui de Marie, mère du Seigneur. Anne, offrant le petit Samuel, son fils, au temple du Seigneur, donne aux monastères, par cet exemple, l’autorisation de recevoir des enfants. C’est pourquoi saint Isidore, écrivant à ses frères établis dans le monastère d’Honorat, leur dit : « Quiconque sera présenté par ses propres parents dans un monastère, saura qu’il doit toujours y rester; car Anne
LETTRE II ABAILARP
a présenté son fils Samuel au Seigneur, et il demeura au service du temple où sa mère l’avait consacré, et il s’y acquitta des fonctions qu’on lui avait destinées. »
Il est certain que les filles d’Aaron appartenaient absolument, ainsi que leurs frères, aux fonctions du sanctuaire, et qu’elles devaient hériter du sort de la tribu de Lévi, puisque le Seigneur assura leur entretien, ainsi qu'il le dit lui-méme à Aaron, suivant le livre des Nombres : « Toutes les prémices du sanctuaire offertes au Seigneur jiar les enfants d’Israël, je vous les ai données, et à vos lils et a vos filles, pour toujours. » 11 ne parait donc pas que la religion des femmes soit distincte de celle des prêtres; il est même constant qu’ils étaient unis dans un même nom, puisque nous avons des diaconesses comme des diacres. Ne pourrait-on reconnaître dans ces deux noms la tribu de Lévi et les lévites ?
Nous lisons aussi dans le même livre que le vœu rigoureux et la consécration des Nazaréens du Seigneur étaient également institués pour les deux sexes, selon les. paroles que le Seigneur lui-même adresse à Moïse :
« Parle aux enfants d’Israël, et dis-leur : L’homme ou la femme qui aura fait vœu de sanctification, et qui aura voulu se consacrer au Seigneur, s’abstiendra de vin et de tout ce qui peut enivrer. Ils ne boiront ni l’un ni l’autre de vinaigre fait avec le vin, ni d'autre boisson que la vigne peut produire ; tout le temps de leur consécration ils ne mangeront ni raisins nouveaux ni raisins secs. Tout le temps de leur séparation ils ne feront aucun usage de tout ce qui sort de la vigne, depuis le grain jusqu’au pépin. »
C’étaient sans doute des Nazaréennes ces femmes qui veillaient à la porte du temple, et qui livrèrent à Moïse leurs miroirs d’airain, dont il fit un vase oii Aaron et ses fils se purifiaient, ainsi qu’il est écrit : « Moïse fit placer
A HÉLOÏSE
un vase d’airam, dans lequel Aaron et ses fils se purifiaient ; et il était fait avec les miroirs d'airain des femmes qui veillaient à la porte du temple. » L’ardeur de la dévotion de ces saintes femmes n’est-elle pas bien peinte, lorsque , le temple fermé , elles restaient à la porte pour célébrer pieusement les vigiles, passant en prières le temps que les hommes donnaient au repos, et n’interrompant pas même la nuit le service de Dieu? La porte du temple qui leur était fermée figure bien la vie des pénitents , qui sont séparés des autres pour pouvoir s’affliger plus durement des contritions de la pénitence. Cette vie certainement est l’image spéciale de la vie des moines, dont l’état n’est autre chose qu’un régime de pénitence amoindrie.
Le tabernacle, à la porte duquel veillaient les femmes, est le mystique tabernacle dont l’Apôtre a dit, parlant aux Hébreux : a Nous avons un autel qui ne nourrit point les desservants du tabernacle ; » c’est-à-dire , auquel ne sont pas dignes de participer ceux qui prennent un soin voluptueux de leur corps, dans lequel ils servent ici-bas comme dans un camp. La porte du tabernacle est la fin de la vie présente, lorsque l’Ame sort du corps et entre dans la vie future. A cette porte veillent ceux qui sont inquiets de la sortie de ce monde et de l’entrée dans l’autre , et qui , par la pénitence, préparent la sortie de manière à mériter l’entrée.
Au sujet de cette entrée et de cette sortie journalières de la sainte Église, David faisait cette prière : « Que le Seigneur garde votre entrée et votre sortie. » En effet il garde également notre entrée et notre sortie, puisqu’au moment de cette sortie de la terre, si nous sommes déjà purifiés par la pénitence, il nous ouvre aussitôt l’entrée du ciel. C’est avec raison qu’il a nommé l’entrée avant la sortie, parce qu’il a plutôt en vue l’importance que l’ordre des choses ;
LfcTTRK. U’ABAILARD
cl la sortie de cette vie mortelle est une douleur, tandis qitc l’entrée dans la vie éternelle est une joie triomphante.
Les miroirs de ces femmes sont leurs œuvres extérieures dans lesquelles on voit la turpitude ou la pureté de l'âme, comme dans un miroir corporel on voit la laideur ou la beauté du visage. De ces miroirs on fait un vase dans lequel Aaron et ses fils se purifient, car les œuvres des saintes femmes et la constance infatigable de ce sexe faible dans le service de Dieu condamnent la négligence des pontifes et des prêtres, et servent surtout à leur arracher des larmes de componction. Et, s’ils remplissent envers elles leur devoir de sollicitude, les bonnes œuvres de ces femmes préparent aux fautes qu'ils ont commises le pardon par lequel ils sont purifiés.
C’est de ces miroirs que saint Grégoire se préparait le vase de la componction, lorsque, admirant la force des saintes femmes et la victoire que ce faible sexe remportait dans le martyre, il s’écriait en soupirant : « Que diront ces barbares, en voyant tant de faiblesse supporter les plus affreux tourments pour Jésus-Christ, et tant de fragilité sortir victorieuse d’un si pénible combat ? car les femmes ont remporté souvent la double couronne du martyre et de la virginité. »
Au nombre de ces femmes qui veillaient à la porte du tabernacle, comme des Nazaréennes du Seigneur, et qui lui avaient consacré leur veuvage, il faut sans doute placer Anne , celte sainte femme qui mérita, conjointement avec saint Sirnéon, de recevoir dans le temple le véritable Nazaréen de Dieu, Jésus-Christ, d’être remplie d’un esprit plus que prophétique, de reconnaître ainsi le Sauveur à la même heure que saint Siméon, et d’annoncer publiquement qu’il était venu.
L’évangéliste s’étend avec une complaisance particulière
A HÉLOÏSE
sur les louanges de cette fenune : « Il y avait , dit-il , une prophétesse nommée Anne, fille de Phanuel , de la tribu d’Aser. Elle était fort avancée en âge, et avait vécu seulement sept ans avec son mari , depuis qu’elle l'avait épousé étant vierge. Elle était alors veuve, âgée de quatre-vingtquatre ans, et elle ne s’éloignait jamais du temple, servant Dieu jour et nuit dans les jeûnes et dans les prières. Étant donc survenue en ce même instant , elle se mit à confesser la venue du Seigneur et à parler de lui à tous ceux qui attendaient la rédemption <jans Jérusalem. »
Observez tout ce que dit l'évangéliste, l’attention qu'il apporte à louer cette veuve, et comment il exalte sa sainteté. 11 parle d’abord du don de prophétie dont elle jouissait depuis longtemps, de son père, de sa tribu, des sept années quelle passa avec son mari, du temps de ce long veuvage qu’elle avait saintement consacré au Seigneur, de son assiduité au temple; ensuite de ses jeûnes, de sa prière continuelle et de ses actions de grâces, et de cette inspiration divine qui lui fit annoncer publiquement la naissance du Sauveur promis ; et le même évangéliste, en parlant pins haut de la vertu de Siméon, ne dit pas qu’il eût le don de prophétie ; il ne met en balance ni sa pureté, ni ses jeûnes, ni son exactitude à servir le Seigneur, et rl n’ajoute point qu’il annonça aussi le Seigneur.
Celte vie de sainteté et de perfection me parait aussi partagée par ces véritables veuves dont parle l’Apôtre en écrivant à Timothée : « Honorez, dit-il, les veuves qui sont vraiment veuves. » Ensuite : « Mais que la veuve qui est vraiment veuve et abandonnée espère en Dieu et persévère jour et nuit dans les prières et les oraisons. Et cela principalement pour qu’elles soient irrépréhensibles. » U ajoute : ce Si quoiqu'un des fidèles a des veuves qui lui soient proches, qu’il leur donne ce qui leur est nécessaire,
LETTRE d’aBAILARU
et que l’Église n’eu soit pas chargée, afin qu'elle puisse entretenir celles qui sont vraiment veuves. » Il appelle vraies veuves celles qui n’ont pas déshonoré leur veuvage par de secondes noces, et qui, persévérant dans cet état par dévotion et non par nécessité, se sont consacrées au Seigneur. 11 les dit abandonnées, parce qu’elles ont renoncé à tout sans s’étre réservé la moindre consolation sur la terre, ou parce qu’elles n’ont personne pour prendre soin d’elles. Ce sont celles-là qu’il ordonne d’honorer et d’entretenir aux dépens de l’Église, comme des propres revenus de Jésus-Christ leur époux.
Il indique soigneusement aussi celles d'entre ces veuves qu’il convient de choisir pour le ministère du diaconat, lorsqu’il dit : « Choisissez pour diaconesse une veuve qui n’ait pas moins de soixante ans; qu’elle n’ait eu qu’un mari, et qu’on puisse rendre témoignage de ses lionnes œuvres ; si elle a bien élevé ses enfants ; si elle a exercé l’hospitalité ; si elle a lavé les pieds des saints ; si elle a secouru les affligés ; si elle s’est appliquée à toutes sortes de bonnes œuvres. Évitez de choisir pour cet emploi des veuves plus jeunes. »
Saint Jérôme dit à ce sujet : « N’admettez point au ministère du diaconat les veuves qui sont jeunes , de peur qu’elles ne donnent le mauvais exemple au lieu du bon. Leur ôge est plus fragile et plus incliné vers la tentalidh ; et, faute de cette expérience qui s’acquiert par les années, elles pourraient devenir un sujet de scandale plutôt que d’édification. » Le mauvais exemple qu’il faut redouter de la part des jeunes veuves est clairement signalé par l’Apôtre. L’expériencc ne lui laissait aucun doute à cet égard, et il veut prévenir par ses conseils un semblable danger. Après avoir dit : « N’admettez point les jeunes veuves, » il donne aussitôt la cause de son sentiment, et indique le
A HÉL0ÏSK.
remède préservatif qu’il faut employer : « Parce que, après leurs noces avec Jésus-Christ, voulant se remarier, elles ont leur condamnation en ce qu’elles ont faussé leur première foi. Et avec cela aussi étant oisives, elles apprennent à courir de maison en maison, et non-seulement elles sont oisives, mais encore causeuses et curieuses, s’entretenant de choses dont elles ne devraient point parler. J’aime donc mieux que les jeunes veuves se marient, qu’elles aient des enfants, qu’elles gouvernent leur ménage, et qu’elles ne donnent aucune occasion à l’adversaire de médire, car déjà quelques-unes se sont détournées, pour suivre Satan. »
Adoptant la prudence de l’Apôtre dans le choix de* diaconesses, saint Grégoire écrivait ainsi à Maxime, évéque de Syracuse : « Nous vous défendons très-expressément de nommer de jeunes abbesses ; que votre Fraternité ne permette point qu’aucun évéque donne le voile à une vierge sexagénaire, avant de s’étre assuré que sa vie et ses mœurs sont irréprochables. »
Celles que nous appelons actuellement abbesses s’appelaient autrefois diaconesses, comme étant plus servantes que mères. Diacre signifie serviteur, et les diaconesses étaient ainsi nommées parce qu’elles doivent servir les autres, et non parce qu’elles leur commandent , selon que le Seigneur lui-méme l’a institué, tant par ses exemples que par ses paroles : « Celui qui est le plus grand parmi vous sera votre serviteur. » Et une autre fois : a Quel est le plus grand de celui qui est à table ou de celui qui sert? Pour moi, au milieu de vous je suis comme celui qui sert. » Et ailleurs : « Comme le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi , mais pour servir les autres. »
Fort de l’autorité du Seigneur, saint Jérôme osa blâmer
LETTRE n’ABAlLARn
énergiquement le nom d’abbé, dont plusieurs se gloritiaient déjà de son temps. Dans son exposition de l’Épltre aux Gâtâtes, il renrontre ces mots: « Clamantem abba pater n, et raisonne ainsi :
« Puisque abbé veut dire père en langage hébraïque et syriaque, et que le Seigneur ordonne dans l’Évangile que nul ne soit appelé père, si ce n’est Dieu, j’ignore par quelle permission dans les monastères nous donnons ce nom à d’autres, ou nous soutirons qu’il nous soit donné. Certainement celui qui a ordonné cela est le même qui avait ■ défendu de jurer. Si nous ne jurons pas, ne donnons donc aussi le nom de père à personne ; car si nous rejetons la défense de donner à tout autre qu’à Dieu le nom de père, nous serons forcés de rejeter également la défense de jurer, n
Il est certain que du nombre de ces diaconesses était Pliœlié, que l’Apôtre recommande aux Romains en termes vifs et pressants : « Je vous recommande notre sœur Phoebé, qui est dans le ministère de l’église qui est à Cenclrrée, afin que vous la receviez au nom du Seigneur connue on doit recevoir les saints, et que vous l'assistiez dans toutes les choses où elle pourrait avoir !>csoin de vous; car elle en a assisté elle-même plusieurs, et moi en particulier. »
Cassiodore et Claude, exposant ce passage, pensent qu’elle était diaconesse de cette église. « L’Apôtre, dit Cassiodore, fait entendre qu’elle fut diaconesse de l’églisemère, selon l’espèce d’apprentissage militant qui est encore observé aujourd'hui chez les Grecs, L’Église ne leur refuse pas non plus le pouvoir de baptiser, n
« Ce passage, dit Claude, nous enseigne par l’autorité apostolique que les femmes peuvent aussi entrer dans le ministère de l’Église, et que ces fonctions dans l’église de
A HÉLOÏSE. 215
Cenchrée ont été conférées à Pho*bé que l’Apôtre recommande par ses éloges. »
Le même saint Paul, dans sa lettre à Timothée, comprimant les femmes parmi les diacres, leur prescrit la même règle de conduite; car, en ordonnant les degrés du ministère ecclésiastique , il descend depuis 1 évêque, et arrivant aux diacres : « Que les diacres également soient chastes et honnêtes; qu’ils ne soient point doubles dans leurs paroles, ni sujets à Itoire beaucoup de vin ; qu’ils ne cherchent point de gain honteux, mais qu’ils conservent le mystère de la foi dans une conscience pure. Us doivent aussi être éprouvés auparavant, puis admis au sacré ministère, s’ils sont sans reproche. Que les femmes de même soient chastes, exemptes de médisance, sobres, fidèles en toutes choses. Uu’on prenne pour diacres ceux qui n’auront épousé qu’une femme, qui gouvernent bien lciirs enfants et leur propre famille. Car ceux qui s acquitteront bien de leur devoir s'élèveront et acquerront un grand affermissement dans la foi, qui est en Jésus- Christ. »
Or, ce que l’Apôtre dit des diacres, « qu’ils ne soient point doubles dans leurs paroles, » il le dit des diaconesses: « qu’elles soient exemptes de médisance. » Il demande de la sobriété dans celles-ci, lorsqu’il dit aux autres de n’ètre pas adonnés au vin ; entin il renferme les préceptes suivants en ce peu de mots : « Qu’elles soient lidèles en toutes choses. » Car, ainsi qu’il ne veut pas que les évêques et les diacres soient élus parmi ceux qui ont été mariés deux fois, de même il veut que les diaconesses soient soumises à la même loi, comme nous l’avons déjà dit plus haut. « Que celle, dit-il, qui sera choisie pour être diaconesse n’ait pas moins de soixante ans; qu elle li ait euquuu mari, et qu’on puisse rendre témoignage de ses bonnes