‹ Abailard et HéloïseChapitre 61 sur 103 · I.ETTRE D’aBAILARD · texte numérisé non relu

I.ETTRE D’aBAILARD

avec justice aux hommes fidèles ; et, suivant la différence et d’état et de sexe, les premiers deviendront les derniers, et les derniers deviendront les premiers.

Enfin, qui pourrait ignorer que les exhortations du Christ et le conseil de l’Apôtre ont allumé dans le cœur des femmes un tel amour de la chasteté, qu’elles s’offrirent elles-mêmes en holocauste au Seigneur, par la voie du martyre, pour conserver la pureté de la chair avec celle de l ame, et qu’elles ont voulu, couronnées dans un double triomphe, suivre dans toutes scs voies l’Agneau, époux des vierges? Cette vertu parfaite, si rare dans les hommes, s’est fréquemment manifestée dans les femmes. 11 s’en est même trouvé parmi elles qui, dans leur zèle magnanime pour la pureté, n’ont pas craint de se défigurer ellesmêmes pour ne pas perdre cette innocence qu’elles avaient vouée à Dieu, et pour parvenir vierges à lepoux des vierges. Celui-ci a prouvé, par un mémorable événement, combien le pieux sacrifice de ces jeunes femmes lui était agréable. Dans une éruption de l’Etna, un peuple entier d'infidèles implora l’assistance de sainte Agathe, et opposa son voile aux flots de lave embrasée. Dieu permit que cette barrière fut suffisante, et la foi de ce peuple le sauva de l’incendie dans lequel il devait périr tout entier, corps et âme.

Nous ne voyons pas qu’un capuchon de moine ait jamais opéré un tel prodige. Nous savons bien qu’ÉIie divisa les eaux du Jourdain avec son manteau, et qu’Elisée s’en servit également pour s’ouvrir un passage dans le sein de la terre; mais le voile de cette vierge a sauvé une foule de Gentils des dangers qu’ils couraient pour leurs âmes et pour leurs eorps ; et par leur conversion il leur a ouvert le chemin du ciel. Une chose encore relève la gloire de ces saintes femmes et la dignité de leur rang, c’est qu elles se

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consacrent elles-mêmes par les paroles suivantes : « 11 m’a engagée par son anneau, c’est n lui que je suis mariée. » Ce sont les paroles de sainte Agnès, et la formule de profession par laquelle les vierges sont mariées a Jésus- Christ.

Si l'on veut examiner, même chez les païens, quelle fut la constitution de votre Ordre et la vénération dont il fut l’objet; si l’on veut citer quelques exemples janir votre encouragement et votre instruction, l'on reconnaîtra sans peine divers établissements qui étaient l'ébauche et le prélude de l’état religieux, excepté en ce qui concerne la foi. L'Église même a conservé dans les pratiques et les usages des païens et des Juifs ce qu’elle a trouvé de meilleur, en faisant les modifications convenables. Qui peut ignorer qu’elle a tiré de la Synagogue tous les ordres ecclésiastiques, depuis le portier jusqu’à l’évêque, l’usage même do la tonsure qui caractérise le clerc, les jeunes des Quatre- Temps, et le sacrifice des azymes, les ornement^ sacerdotaux, la dédicace des églises, et d’autres cérémonies? N'est-il pas notoire que, par une condescendance salutaire, elle n maintenu chez les Nations converties les dignités séculières, celles des rois et des autres princes, certaines lois pour le gouvernement, certains principes de philosophie morale? On n’ignore pas non plus que la religion a emprunté d’elles plusieurs grades de dignités ecclésiastiques, la pratique de la continence et le vœu de la pureté corporelle? Nos évêques, en effet, et nos archevêques actuels, représentent exactement leurs (lamines et leurs archifiamines, et les temples qui étaient alors élevés aux démons ont été dans la suite consacrés à Dieu, et dédiés à la mémoire des saints.

Nous savons que les païens honoraient la virginité par d’éclatants honneurs, tandis que la malédiction de la Loi

LETTRE d'aiiviuiuj

forçait les Juifs à se marier : et celte pureté de la chair était considérée chez eux comme une vertu si éminente, que leurs temples étaient remplis de femmes qui avaient voué leur vie au célibat. Saint Jérôme, dans son troisième livre sur l’épttre aux Galatcs, dit : « Que ferons-nous donc, nous autres chrétiens, si, pour notre condamnation, nous voyons des moinesses-femmes se consacrer à Junon, des moinesses-vierges, àVesta, et des gens qui gardent la continence à d’autres idoles? Or, il appelle les unes moinessesfemmes et les autres moinesses-vierges, faisant ainsi comprendre que les premières avaient connu des hommes, et que les autres étaient réellement vierges, c’est-à-dire avaient vécu seules; car de uovo; (seul) vient moine, c’està-dire solitaire. Le même, après avoir rapporté plusieurs exemples de la chasteté ou de la continence des femmes païennes, dans son livre contre Jovinien, dit encore : « J'ai multiplié les exemples dans cette nomenclature de femmes. C’est pour que les chrétiennes qui méprisent la pureté évangélique apprennent du moins la chasteté à l’école des païens. »

Pour prouver encore combien la chasteté est agréable à Dieu, et combien cette vertu lui a été chère chez les païens mêmes, saint Jérôme rappelle dans le même livre les grâces et les prodiges dont le Seigneur l’a récompensée parmi les infidèles. « Que dirai-je, continue-t-il, de la sibylle d’Krythrée, de celle de Cumes et des huit autres? car, selon Varron, elles étaient dix. Leur vertu caractéristique était la virginité, et la récompense de cette virginité, le don de prophétie. » Ensuite : « On rapporte que Claudia, vierge vestale, soupçonnée d'avoir trahi son vœu, conduisit avec sa ceinture un vaisseau que des milliers d’hommes n'avaient pu traîner. » Sidoine, évêque de Clermont, dans son épitre à son livre, fait allusion à cet événement :

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« Telle ne fut point Tanaquil, ni celle dont tu fus le père, grand Tricipitin! ni cette vierge consacrée àVesta Phrygienne, qui, sur les eaux gonflées du Tibre, conduisit un vaisseau avec une tresse de ses cheveux. »

Saint Augustin, dans son livre vingt-deuxième de la Cité de Dieu, dit : « Si nous en venons aux miracles qui ont été faits par leurs dieux, et qu’ils opposent à nos martyrs, ne trouverons-nous pas qu’ils militent pour nous, et qu’ils sont entièrement à notre avantage? Parmi les grands miracles de leurs dieux, le plus remarquable, assurément, est celui que Varron cite au sujet de cette vestale qui, accusée injustement de s’étre laissé déshonorer, remplit un crible de l’eau du Tibre, et l’apporta devant ses juges sans qu’il en coulAt une goutte. Qui a soutenu le poids de cette eau, malgré tant d’ouvertures? Dieu tout-puissant n’a-t-il pas pu ôter la pesanteur à un corps terrestre, et en faire un corps vivifié dans les mêmes conditions élémentaires, s’il l'a voulu, lui l’esprit vivifiant de toutes choses? »

Ne soyons point surpris si par ces miracles, et par d’autres encore, le Seigneur a glorifié la chasteté des infidèles eux-mêmes, ou s’il a permis que l’éclat en fût rehaussé par l’organe du démon; c’était pour amener les fidèles à pratiquer une vertu qu’ils voyaient si grandement honorée dans les païens mêmes. Nous savons que c’est à la dignité et non à la personne de Caïphe que le don de prophétie a été accordé, et que si quelquefois les faux apôtres ont fait des miracles, c’est plutôt à cause de leur dignité que de leur personne. Est-il donc surprenant que le Seigneur n’ait pas accordé cette faveur à la personne des femmes iiittdèles, mais à leur chasteté, pour détruire une fausse accusation intentée contre l’innocence d’une vierge? 11 est certain, en effet, que l’amour de la chasteté est une vertu, même dans les infidèles, comme l'observation de la foi

LETTRE 1) ABAILARP

conjugale est un don de Dieu chez tous les hommes. Il ne fan! donc pas s’étonner si Dieu honore ses dons, et non l’erreur du paganisme, par des prodiges accordés seulement aux infidèles, surtout quand il délivre par là l’innocence accusée, et qu’il confond la malice des méchants, et surtout s’il doit ainsi faire avancer les hommes dans celte vertu si magnifiquement couronnée, qui rapproche l’infidèle même de la perfection, à mesure qu’il s’éloigne des voluptés charnelles.

C’est de là que saint Jérôme et plusieurs autres docteurs ont conclu avec grande raison contre l'hérétique Jovinien, cet ennemi de la chasteté, qu’il devait rougir de la vertu des païens, puisqu’il n’admirait pas celle des chrétiens. Qui jiourrail en effet méconnaître les dons du Seigneur dans la puissance des princes infidèles, quoiqu’ils en fassent mauvais usage, dans l’amour de la justice, la douceur qui leur est commandée par la loi naturelle, et les autres bonnes qualités qui conviennent aux princes ? Qui pourrait nier que ce soient là de bonnes choses, parce qu’elles sont mélangées de mal, surtout lorsque saint Augustin et la raison même assurent qu’il ne saurait y avoir de mal que dans une lionne nature ? Qui n’approuverait ce vers d’Horace : « Les gens de bien fuient le mal par amour pour la vertu. »

Ne füt-cc que pour encourager les souverains a pratiquer les vertus de Vcspasien, qui n’acceptera point comme une vérité, au lieu de le contester, le miracle que, suivant le rapport de Suétone, il fit avant d’être empereur, en guérissant un aveugle et un boiteux? 11 en est de même de ce que. saint Grégoire obtint, dit-on, pour l’Ame de Trajan.

Si les hommes savent distinguer une perle dans un bourbier et séparer le grain delà paille, Dieu ne peut igno-

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rer les grAcos qu’il a accordées aux infidèles, et haïr en eux ses bienfaits. Plus les faveurs dont ils les comble sont éclatantes, plus il [trouve qu’il en est l’auteur, et que la méchanceté des hommes ne saurait les altérer; [tins il nous enseigne quelles doivent être les espérances des fidèles, si les infidèles sont ainsi traités.

Rien ne prouve mieux la vénération des païens pour la chasteté des personnes consacrées au service de leurs temples, que la peine terrible dont ils punissaient la vestale infidèle à son vœu. Juvénal parlant de ce supplice dans sa quatrième satire, contre Crispions, dit :

« Hier était étendue à ses côtés la prêtresse aux bandelettes sacrées , qui va entrer toute vivante aujourd’hui dans le sein de la terre. »

Saint Augustin, dans son livre troisième de la Cité de Dieu, s’exprime ainsi : « Les anciens Romains enterraient toutes vives les prêtresses de Vesla convaincues d’incontinence. Quant aux femmes adultères , ils se contentaient de leur infliger quelques peines, et ne les faisaient point mourir. » Ils établissaient une grande différence entre les deux crimes, et vengeaient plus cruellement la couche des dieux que celle des hommes.

Chez nous, les princes chrétiens ont pourvu à la conservation de la chasteté monastique avec des soins proportionnés à la sainteté reconnue de cet état. C’est ce que prouve la loi de l’empereur Justinien : « Si quelqu’un ose, non pas ravir, mais essayer seulement de séduire les vierges saintes, dans la vue de contracter mariage avec elles, qu’il soit puni de mort.»

La discipline ecclésiastique cherche plutôt le repentir du pécheur que sa perle; on sait pourtant combien elle est attentive à prévenir vos chutes par la sévérité de ses décrets. Le pape Innocent écrivant à Victricius, évêque de

LETTRE II AB.ML.Uin

Rouen, lui disait à ce sujet : « Si celles qui épousent Jésus-Christ spirituellement, et qui reçoivent le voile de la main du prêtre, passent ensuite à des noces publiques, ou se livrent à un commerce secret, il ne faut les admettre à la pénitence qu’après la mort de l’homme avec qui elles aurout vécu. Mais celles qui, n’ayant pas encore reçu le voile sacré, auraient cependant feint de vouloir vivre dans l’état de virginité, il faudra les soumettre quelque temps à la pénitence, parce qu’elles n’en avaient pas moins promis fidélité à Dieu, quoiqu’elles ne fussent pas voilées. »

En effet , s’il n’y a pas moyen de rompre un contrat de bonne foi passé entre les hommes , à plus forte raison ne |K‘Ut-on violer impunément une promesse faite à Dieu. Car, si saint Paul dit que même les femmes qui roiniient le veuvage qu’elles s’étaient promis de garder doivent être condamnées pour avoir manqué à leur premier engagement, combien plus criminelles sont les vierges qui n’ont pas gardé la foi qu’elles avaient jurée ? C’est ce qui fait dire au fameux Pélage, dans sa lettre à la fille de Maurice : « La femme qui se rend adultère à l’égard de Jésus-Christ est plus coupable que celle qui viole la foi jurée à son époux. C’est pourquoi l’Eglise romaine a prononcé depuis peu un jugement si rigoureux sur cette matière, qu’elle admet à peine au bienfait de la pénitence les femmes qui souillent par un commerce impur le corps qu’elles ont consacré à Dieu. »

Si nous voulons examiner les soins, l’attention, la charité que les saints Pères, à l'exemple du Seigneur luimême et des Apôtres, ont toujours eus pour les femmes consacrés à Dieu , nous verrons qu’ils les ont soutenues et dirigées dans cet état, avec un zèle plein d’amour, par des instructions sans nombre et des exhortations multipliées. Sans parler des autres, il me suffira de citer les priuci-

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paux docteurs de l’Église, Ürigène, saint Ambroise et saint Jérôme. Le premier, qui, sans contredit, est le plus grand philosophe des chrétiens , se dévoua si complètement aux femmes professes qu’il alla jusqu’à se mutiler lui-même, suivant ce que rapporte l’Histoire ecclésiastique, pour éloigner tout soupçon qui aurait pu l’empêcher de les instruire et de les exhorter. Saint Jérôme , à la prière de Paule et d’Eustochium, n’a-t-il pas laissé à l’Église une riche moisson de divins ouvrages , entre autres le sermon sur l’Assomption de la mère de Dieu, expressément composé à leur demande, ainsi qu’il l’avoue lui-même: «Puisque mon excessive tendresse pour vous ne me permet pas de rien refuser à vos désirs, j’essayerai ce que vous voulez. » Nous savons cependant que plusieurs grands docteurs, aussi éminents par leur dignité dans l’Église que par la sainteté de leur vie, lui ont souvent écrit de fort loin pour lui demander quelques lignes, sans pouvoir les obtenir. Saint Augustin dit, dans son second livre des Rétractations : « J’ai adressé au prêtre Jérôme, qui demeurait à Bethléhem, deux livres, l’un sur l’origine de l’âme, l’autre sur ces paroles de l’apôtre saint Jacques : « Celui qui observant la loi tout entière la viole sur un seul point, est coupable comme s’il l’avait toute violée. » Je voulais avoir son avis sur ces deux ouvrages ; dans le premier, moimême je ne tranche pas la question ; dans le second j’ai donné ma solution , et je lui demandais s’il l’approuvait , le priant de m’éclairer. Il 'm’a répondu, tout en m’approuvant de demander conseil, qu’il n’avait pas le temps de me répondre. Ce n’est donc qu’après sa mort que j’ai publié ces ouvrages, car tant qu’il a vécu je n’ai pas voulu les faire paraître, pensant toujours qu’il finirait peut-être par satisfaire à ma demande, et que j’aurais l’avantage de publier en même temps sa réponse. »

LETTRE D'aUALLAKI)

Voilà doue saint Augustin, un Si grand homme, qui attend longues années de saint Jérôme une simple et courte réponse, et qui ne l’obtient pas, tandis qu’à la prière de ces femmes pieuses, nous savons que celui-ci a passé les jours et les nuits soit à écrire de sa main, soit à dicter plusieurs ouvrages considérables, et témoigné en cela même plus d’égard pour elles que pour un évêque. S’il a soutenu leur vertu avec tant de zèle, s’il n’a voulu la contrister en rien, c’est peut-être parce qu’il connaissait la fragilité de leur nature. En effet, l’ardeur de sa charité vis-à-vis des femmes est quelquefois si grande, qu’il parait passer les bornes de la vérité dans les louanges qu’il leur donne, comme s’il avait éprouvé luimême ce qu’il dit ailleurs : « La charité n’a point de mesure. »

C’est ainsi qu’en commençant la vie de sainte Paule il s’écrie , comme pour captiver l’attention du lecteur : « Quand tous mes membres deviendraient des langues, quand toutes les parties de mon corps pourraient parler le langage des hommes, je ne dirais rien qui fût digne des vertus de la sainte et vénérable Paule. » Cependant il a écrit la vie de plusieurs saints Pères, qui est un tissu bien plus étonnant de miracles et de prodiges ; mais il s’en faut qu’il leur donne les louanges dont il a comblé cette veuve. U porte ces louanges à un tel excès, au commencement de la lettre qu’il écrit à la vierge Démétriade, qu’il semble tomber dans une flatterie immodérée :

« De tous les ouvrages, dit-il, que j'ai composés, depuis ma naissance jusqu’à ce jour, soit de ma main, soit par d’autres qui les écrivaient sous ma dictée, celui que j’entreprends aujourd’hui est le plus difficile, car il s’agit d’écrire à Démétriade, la vierge du Seigneur , la première dans Rome et par sa naissauce et par ses richesses ; et si je

veux rendre justice à chacune «le scs vertus, je passerai pour un flatteur. »

La plus chère mission pour ce saint docteur était d'amener le sexe faible à l 'étude austère de la vertu ; Cf pour réussir il employait tous les artifices de la parole. Ses actions nous offrent même, à eet égard, des arguments plus forts que ses écrits : il cultiva les pieuses femmes avec une prédilection si marquée , que l'ardeur même de sa charité fit tache à sa réputation. Il nous en instruit luimême dans sa lettre à Asella, en parlant des faux amis et de ses détracteurs :

« Quoique plusieurs me regardent comme un scélérat couvert de honte, vous faites bien pourtant de croire à la vertu de tels scélérats, en les jugeant d’après votre âme. Car il est difficile de juger le serviteur d'autrui, et la bouche qui calomnie le juste sera difficilement pardonnée. J’en ai vu qui me baisaient les mains, et qui, par derrière, me déchiraient avec une langue de vipère. Ils me plaignaient du bout des lèvres; intérieurement ils se réjouissaient de mon mal. Qu’ils disent s’ils ont trouvé eu moi autre chose que ce qui convient à un chrétien? On ne me reproche que mon sexe, et l’on n’y songerait pas si Panlc ne venait à Jérusalem, e Ensuite.: « Avant que je connusse la maison de sainte Paule, c’était sur mon compte un concert de louanges dans toute la ville. On était unanime à me reconnaître digne du souverain pontifical. Mais du moment que, pénétré des mérites de sa sainteté, j’ai commencé à lui rendre hommage, à la fréquenter et à l’instruire, de ce moment toutes mes vertus m’ont abandonné. »

Et dans la même lettre : « Saluez, dit-il, Paule et Eustochium; bon gré, mal gré, elles sont à moi en Jésus-Christ. »

Nous lisons que l’indulgente familiarité à laquelle le

LETTRE DABAII. tRI>

Seigneur lui-méme voulut bien descendre avec la bienheureuse pécheresse, donna de la défiance au pharisien qui l’avait invité, puisqu’il se disait en lui-même : a Si cet homme était prophète, il saurait bien qui est celle qui le touche, et que c’est une femme de mauvaise vie. » 11 n’y a donc rien d’étonnant que, pour gagner de telles âmes, qui sont les membres mêmes du Christ, les saints, à son exemple, n’aient point reculé devant le sacrifice de leur réputation. N’cst-ce pas pour éviter des soupçons semblables que le grand Origènc eut le courage de faire subir à son corps une cruelle mutilation ?

L’instruction et l’encouragement du sexe faible n’ont pas seuls mis en relief la merveilleuse charité des saints Pères à l’égard des femmes; le désir de les consoler leur a souvent fait déployer un inépuisable trésor de zèle, et pour adoucir leurs chagrins, — admirable excès de compassion! — ils leur ont quelquefois promis des choses contraires à la foi. Telle est cette assurance que saint Ambroise osa donner aux sœurs de 1’empereur Valentinien, que leur frère était sauvé, lui qui n’était que catéchumène lorsqu’il mourut; assurance qui parait être bieu éloignée de la foi catholique et de la vérité de l’Évangile. Mais ces saints docteurs n’ignoraient pas combien la vertu du sexe faible a toujours été agréable à Dieu.

Nous voyons des vierges sans nombre imiter la chasteté de la mère du Sauveur, afin de pouvoir suivre l’Agneau dans toutes ses voies, tandis que nous connaissons peu d’hommes qui aient atteint cet état de perfection. Par amour pour la vertu, plusieurs se sont elles-mêmes donné la mort, pour conserver devant Dieu la pureté de cette chair qu’elles lui avaient consacrée ; et leur martyre volontaire, loin d’être repris, leur a mérité l’honneur de la canonisation et la dédicace de plusieurs églises.

A ÜF.LOÏSK.

Si les vierges mariées, avant d’être une seule chair avec leur mari, se décident à embrasser la vie monastique, et à renoncer à l’époux terrestre pour prendre l’époux céleste, la faculté leur en est accordée. Les hommes ne sont pas libres d’en faire autant.

Quelques femmes ont porté cet amour de la pureté au point de se revêtir, pour la protéger, des habits de l’autre sexe, malgré la défense de la loi, et de briller au milieu des moines par des vertus si éclatantes, qu’elles ont mérité de devenir abbés. C’est ainsi que sainte Eugénie, avec la pieuse complicité de l’évêque Hélénus, et même par son ordre, prit l’habit d’homme, et, baptisée par lui, fut admise 1 dans un monastère; de religieux.

Je pense, ma très-chère soeur en Jésus-Christ, avoir suffisamment répondu à la première question de votre lettre. Vou s connaissez à présent l’autorité de votre Ordre, sa dignité, la considération dont il jouit; vous marcherez vers le divin but de votre profession avec ce zèle ardent et ce pas affermi que peut seule donner le sentiment de son excellence. Maintenant je. répondrai à la seconde, si Dieu m’en fait la grâce : j’espère l’obtenir par vos mérites et par vos prières. Adieu.

LETTRE

D’ABÀÏLARD A HÉLOÏSE

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