‹ Abailard et HéloïseChapitre 62 sur 103 · A HÉLOÏSE ABAILARD · texte numérisé non relu

A HÉLOÏSE ABAILARD

Déjà j’ai satisfait, selon mon pouvoir, à une de vos demandes ; il me reste à faire. Dieu aidant, le surplus de ce que vous désirez de moi, vous et vos tilles spirituelles, c’est-à-dire à vous tracer un plan de vie religieuse qui soit comme la règle de votre sainte profession, afin que la parole écrite vous dirige plus sûrement que l'habitude dans la conduite que vous devez tenir.

Pour accomplir ce travail voici ce que je me propose : je prendrai les meilleures règles suivies dans les couvents, les instructions que présentent les saintes Ecritures, et les conseils de la raison, pour en faire un corps de doctrine. Vous êtes le temple spirituel du Seigneur : chargé de l’embellir, je veux l’orner en quelque sorte de peintures excellentes qui résument dans une œuvre unique les perfections disséminées de plusieurs modèles.

LETTRE d’ABAILARD

Dans cet ouvrage nous imiterons le peintre Zeuxis; ce qu’il a cru devoir faire pour la décoration d’un temple de pierre, nous le ferons pour l’embellissement d’un édifice tout spirituel. Les Crotoniates, comme Cicéron le rapporte dans sa Rhétorique, l’avaient appelé pour enrichir des plus belles peintures un temple qui était pour eux l’objet d’une vénération particulière. Pour mieux remplir sa tâche, il choisit dans la ville cinq des plus belles vierges qu’il y put trouver, afin de les avoir sous ses yeux pendant son travail, et de reproduire toutes leurs beautés dans ses tableaux. On peut croire qu’il agissait ainsi pour deux raisons. D’abord, comme nous l’apprend le sage cité plus haut, Zeuxis avait une habileté merveilleuse à peindre les femmes; ensuite les formes féminines sont naturellement ' plus élégantes et plus exquises que celles de l’homme. Quant au choix qu’il fit de plusieurs vierges, c’est, dit le même philosophe, qu’il ne croyait pas trouver dans une seule l’ensemble de toutes les perfections : il savait que nulle femme n’est assez favorisée de la nature pour offrir la même beauté dans toutes les parties de son Corps, la nature elle-même ne voulant rien produire de parfait en ce genre, pour 11e pas épuiser ses dons sur un seul sujet, de manière à ne s’en réserver aucun pour les autres.

Ainsi, pour peindre la l>cauté de l’Ame, pour décrire toutes les perfections d’une épouse du Christ, pour tracer le portrait d'une vierge consacrés 1 à Dieu, qui soit comme un miroir que vous ayez sans cesse devant les yeux pour y voir votre laideur ou votre beauté, les nombreux enseignements des saints Pères, les plies sages règles des couvents, me serviront à tracer la règle de votre vie ; je prendrai la fleur de chaque détail, à mesure qu’il viendra s’offrir à mon esprit, et je réunirai comme en un faisceau tout ce qui me paraîtra convenir à la sainteté de votre profession.

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Ce n’est pas seulement aux monastères de femmes que je ferai mes emprunts; je mettrai aussi à contribution les couvents de religieux. Unies à nous par la communauté de nom et par la profession de continence, les mêmes pratiques vous conviennent, à peu d’exceptions près. Je tirerai donc de ces règles certaines fleurs pour embellir les lis de votre chasteté, m’attachant à bien peindre une épouse du Christ avec plus de zèle que Zeuxis n’en a mis à faire le simulacre d’une idole. II a pensé que cinq vierges lui suffiraient pour modèles: avec cette mine si riche d’enseignements que m'ofTrent les écrits des Pères, soutenu par la grâce divine, je ne désespère pas de vous laisser un ouvrage plus parfait que le sien, de manière qu’il vous fasse atteindre jusqu’à l’excellence de ces cinq vierges sages que le Seigneur nous propose, dans son Evangile, comme le type de la sainteté virginale. Pour que l’effet réponde à mon zèle j'ai besoin de vos prières. Je vous salue en Jésus- Christ, épouses de Jésus-Christ.

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LETTRE

D’ABAILAUD A HELOÏSE 1

FIUG1IFKTI

C’est sur vos instantes prises, Héloïse, ma soeur, qui me fûtes chère autrefois dans le siècle, et qui aujourd’hui m’étes plus chère en Jésus-Christ, que j’ai composé ceg chants nommes Hymnes par les Grecs, et par les Hébreux Tchillim. Lorsque vous me pressiez de les écrire , vous et les saintes femmes qui habitent avec vous, j’ai voulu connaître les motifs de votre demande ; car il me semblait superflu de vous composer de nouvelles hymnes, quand vous en possédiez tant d’anciennes ; je regardais d’ailleurs comme une espèce de sacrilège de préférer ou seulement d’égaler aux chants antiques des saints les chants nouveaux d’un pécheur.

* Le premier fragment de cette lettre » été découvert k Bruxelles dans un manuscrit de la Bibliolbèque Royale, inscrit dans le catalogue sous le n° 10158, par M. Oebler, savant philologue allemand. Les deux autres fragments ont été signalés et publiés en 1844, par un Français, U. Alex. Lenoblc, dont nous reproduisons la traduction.

L1TTHK l> AHAII.ARD

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