‹ Abailard et HéloïseChapitre 63 sur 103 · WI · texte numérisé non relu

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Parmi les diverses réponses que j’ai reçues de plusieurs d’entre vous, je nie rappelle que vous particulièrement vous mettiez en avant ces raisons :

« Nous savons , me disiez-vous , que pour le choix des psaumes et des hymnes, l'Église latine et surtout l’Église gallicane obéissent à l’empire de l'habitude plutôt qu’à celui de l’autorité, car nous ignorons encore de quel auteur est la traduction du psautier adopté par l’Église gallicane ; et même, s’il faut en croire sur ce point ceux qui nous ont fait connaître la diversité des traductions, celle-ci s’éloigne de toutes les autres, et ne mérite nullement, ce me semble, de faire autorité ; mais telle est la force de la coutume que, tandis que pour les autres livres de la Bible nous suivons la traduction correcte de saint Jérôme, pour le psautier, qui est de tous les livres le plus fréquemment lu, nous nous contentons d’une traduction apocryphe. Quant aux hymnes dont nous nous servons aujourd’hui, il y règne un tel désordre, que jamais, ou du moins bien rarement, l'intitulé ne nous apprend quelles elles sont, ni qui les a composées; et si nous croyons connaître! les auteurs de quelque-s-unes , comme Hilaire et Ambroise , les premiers compositeurs de ce genre de poème, et après eux Prudence et d’autres encore, toutefois la mesure des syllabes y est souvent si mal observée que les paroles sont rebelles à la mesure du chant, sans laquelle il n’y a point d’hymne, car la définition de l’hymne est Vf.’ loge chanté de la Divinité.

« Vous ajoutiez que nous manquions d'hymnes spéciales pour le plus grand nombre des fêtes, telles que celles des Innocents, des Évangélistes et de ces saintes qui ne furent ni vierges ni martyres. Enfin, disiez-vous, il y a plusieurs de ces hymnes qui font mentir ceux qui les chantent, ou parce qu’elles ne s’appliquent pas au temps, ou parce que

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A HÉLOÏSE

leur terme sont peu conformes à la vérité. Ainsi il arrive souvent que les fidèles, empêchés, soit par quelque circonstance fortuite, soit par la manière dont les offices sont distribués, devancent ou laissent passer l’heure prescrite; si bien qu’ils sont forcés de mentir, au moins en ce qui concerne le temps , chantant le jour les hymnes de la nuit, ou la nuit les hymnes du jour. »

Il est certain, en effet, d’après l’autorité des prophètes et les institutions de l’Église 1 , que la nuit même doit avoir des chants pour la Divinité, ainsi qu’il est écrit : Memor fui nocte, etc. ; et encore : Medid noctc surgebam ad confitendum tibi, c’est-à-dire, pour te louer. Et les sept autres louanges dont parle le même prophète, septies in die, etc., ne peuvent se; chanter que le jour; car la première qui est appelée Matutinœ laudes , et dont il est dit dans le même prophète : In malutinis , etc. , doit se chanter au point du jour, quand l’aurore ou lucifer commence à luire. Cette distinction est observée dans la plupart des hymnes; et par exemple, quand le poète dit: Nocte surgentes, etc., et encore : Noctem canendo, etc., ou Ad confitendum surgimus , morasque, etc.; et ailleurs : Nox atra, etc.; ou Nàm lectulo consurgimus, etc. ; et encore : Ut quique horas noctium, etc.; et autres paroles semblables; ces hymnes témoignent assez d’elles-mêmes qu’on doit les chanter pendant la nuit, et de même les hymnes du matin et les autres indiquent souvent à quelle heure du jour on les doit chanter ; par exemple, quand il est dit : L’ccè jàm noctis tenmtur umbra, etc. ; et encore : Lux eccè , etc. ; ou Aurora spargit polum , ou Aurora lucis, etc.; et ailleurs : Aies diei nuntius, etc.; ou Ortum refulget lucifer, etc.; ces passages, et d’autres semblables, nous apprennent à quelle heure ces hymnes doivent se chanter. Or, ne pas observer ces heures , c’est faire men-

LETTRE d'xBUI.ARA A HÉLOÏSE.

tir les ('liants qui s’y rapportent. Et pourtant, ce qui le plus souvent nous empêche de nous conformer an temps précis, c’est moins la négligence que la nécessité ou la distribution des offices, comme cela se pratique journellement dans les églises paroissiales on mineures , les occupations du peuple forçant de faire tous les offices de jour, et presque à la suite l’un de l’autre.

Et ce n’est pas seulement l’inobservation des heures qui nous fait mentir, mais encore quelques auteurs d’hvmnes , lesquels, soit qu’ils aient jugé des autres coeurs par la perfection du leur, soit que, par un zèle d’imprévoyante piété, ils aient voulu exalter les saints, ont tellement dépassé les bornes , qu’ils nous font chanter dans ces hymnes contre notre conscience, et comme sous l’empire d’une autorité tout-à-fait étrangère. Il y a en effet bien peu de gens qui, pleurant et gémissant dans l’ardeur de la contemplation , ou dans la componction de leurs péchés, puissent véritablement dire : Prtces gemenles, etc. ; et encore : Nostros pitis, etc. ; et tels autres passages quT ne conviennent qu’à des élus, c’est-à-dire au petit nombre. N’y a-t-il pas présomption à chanter chaque année : Martine, par apostolis , etc.? ou à glorifier immodérément de leurs miracles quelques confessem-s, en chantant : Ad sacrum cujus tumulim, etc. ? Votre sagesse en décidera.

« Cv sont ces raisons et d’autres semblables , ainsi que le respect dit à votre sainteté, qui m’ont décidé à écrire des hymnes pour tout le cours de l’année; vous m'avez prié sur cet objet, épouses et servantes du Christ , et moi je Vous prie à mon tour de soulever par l’eflbrt de vos prières le fardeau que vous avez mis sur nos épaules, afin que, travaillant ensemble, celui qui sente et celui qui moissonne puissent ensemble se réjouir.

LETTRE

D’ABAILARD A HLLOISE

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