AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
Les Complaintes qui suivent ne se trouvent pas dans Uancieu Itecueil des œuvres d’Abailard. Elles ont été découvertes à Home, en 1838, dans un manuscrit du xm* siècle, par un savant allemand, M. Papencord, qui les a insérées dans son Spidlegium Vaticonum (Glanes du Vatican).
Abailnrd, comme on sait, avait composé, en langue vulgaire, une foule de chants amoureux. Il ornait lui-même ses vers de « celte espèce de rhétorique sonore qui a, comme celle des paroles, ses grandes figures pour clever l’âme, ses grâces pour la toucher, ses ris et ses jeux pour la divertir d. Il exerçait aussi sur des sujets moins importants, mais qui paraissent plus graves, son double talent de pocte et de musicien, et employait alors, de préférence, l’idiome latin.
A cette seconde catégorie appartiennent les poèmes élégiaques qu'il a intitulés Coviplaintes, et qui se composent de
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stances écrites en prose mesurée, où reviennent, de temps en temps, des assonances en manière de rime. Quant à leur forme générale, les Mélodies hébraïques de lord Byron peuvent en donner une assez juste idée : la noblesse de l'inspiration poétique, et, quelquefois, la conformité même du sujet ajoutent encore à la ressemblance. La musique est perdue ; et c’est un malheur, si nous jugeons de sa beauté par celle des paroles, car un souille puissant les porte et les maintient sans effort dans la haute région du lyrisme. Les passions qu’elles expriment, l’amour, l aideur héroïque, la pitié, la douleur paternelle y éclatent en traits vifs et profonds, et nous émeuvent par des accents toujours vrais.
Malgré le mérite de ces pièces, elles ne pouvaient ligurer ici à moins de se rattacher suffisamment à l’objet de là présente publication. Mais elles concourent à compléter cette grande esquisse du cœur déjà si puissamment tracée dans les Lettres, et à nous montrer dans Abailard, pleurant avec Jacob et avec David, ce'.te source vive et cet élan continuel de tendresse que d’illustres critiques lui ont refusé pour luimême, et qui n’en suffit pas moins à l’expression de toutes les douleurs étrangères. Qu'est-ce que toutes ces complaintes, sinon le sang qui coule de l’incurable blessure, sinon le cri d'angoisse qui s’échappe à tout propos de ce cœur désespéré, sinon la douleur personnelle qui s’exhale sous le voile d'un nom emprunté? Abailard ne songeait-il pas à Héloïse, en parlant de la fille de Jephté? En apparence, il mène le deuil des autres j en réalité il ne mène que le sien. Et c’est là l’histoire du génie dans tous les temps : les vraies larmes ne se versent point par procuration.
L’une de ces complaintes nous découvre aussi une trace divine et jusqu’alors inaperçue du pied d’Héloïse. Au récit de la trahison de Dalida succède, dans la bouche d’Israël, une tirade fort riche en imprécations contre les femmes. De même,
COMI’LAIN'ra.
après lu trahison du Philistin Fulbert, Héloïse déplore, dans sa 2 e Ixllre, l’attentat dont Abailard a été victime, et s’indigne d’en avoir été l’occasion ; puis, ne sachant comment s’humilier et se punir pour ce crime qui n’est pas le sien, et dont elle se croit pourtant responsable, elle finit par accuser en su personne tout son sexe, « cet éternel fléau de l'homme ». Elle cite la malédiction du Livre des Proverbes et de l’Ecclésiasle ; elle accumule avec amertume les exemples d'Adam, de Job, de Samson, de David et de Salomon; et la haine licvreusu dont elle est animée contre la femme ne s’arrête pas avant d'avoir épuisé dans tous scs détails la diatribe qui envenime la seconde partie de la Complainte d'Israël.
Ce qu’il faut remarquer ici, c'est le soin scrupuleux qu’elle déploie à se servir exactement des mêmes idées et des mêmes mots qu'Abailard. En effet, tandis qu’elle écrit, elle écoute intérieurement et répète avec bonheur le retentissement de la voix adorée. Intention exquise! Servilité touchante et admirable ! Le culte pour l'amant s'est étendu jusqu'aux conceptions de sa pensée, jusqu'aux formes de son style; tout ce qu’il a touché est désormais consacré. I) semble que la plénitude de l’amour et du respect, chez celte noble femme, ait la ‘ puissance de la dépouiller à certains moments de sa personnalité. Les mouvements de son cœur, la marche de son esprit, elle n’a plus rien en propre ; elle ne connaît plus d’autres sentiers que ceux qu’il a frayés; elle sent, elle voit, elle se meut, elle parle en lui, par lui, comme lui : elle est véritablement devenue ce qu’elle a voulu être, dit-elle, en toutes choses, cl par-dessus tout, ta propriété. C’est la transformation volontaire la plus absolue qui se puisse imaginer.
Cette incomparable délicatesse de sentiment, qu'il est impossible de reconnaître dans la deuxième Lettre d'Héloïse, si l’on n’a pas lu In Complainte d'Israël, devait être signalée à nos lecteurs..
COMIM.AINTKS.
Nous serions tentés d'ajouter ici une Complainte de notre façon, avec musique, sur la perle de cette partie principale de la pensée d’Abailard qui résonnait plus largement sous les doigts de la Muse à l’archet d’or. La parole est circonscrite dans un étroit domaine qu’elle ne peut franchir; elle est pauvre dans les appareils de sa joie et de son deuil; une loi inflexible écourte également la pourpre de ses manteaux de triomphe et le crêpe de ses roltes douloureuses. Mais la musique peut s’élancer à plein vol dans l'infini ! La musique est l’interprète souverain des choses inénarrables et cachées dans le secret de la fibre. Écho de ces voix supérieures qui descendent du ciel, et qui chantent dans notre Âme lorsque le dieu de la passion l'échauffe et l’agite, c’est à elle seule qu’il appartient de dérouler dans toute leur magnificence ces trésors que l’effort balbutiant du langage sait à peine nommer.
Si le temps jaloux, ou plutôt la négligence des hommes, a ravi aux Complaintes d’ Ahailard le pm-ieux talisman dont la lyre les avait enrichies, ce n’est point que l’art de peindre les sons, et de donner une figure visible aux pensées musicales, ait été ignoré à cette époque ; seulement nous ne comprenons plus le sens des caractères qui les représentent : c’est aujourd’hui un chiffre muet qui nous dérobe le doux mystère de son âme, et qui couve silencieusement son rêve harmonieux.
> Sur la demande d’un de nos amis, M. Louis Bcsozzi, pensionnaire de l’Académie de France à Rome, M. le Directeur de la Bibliothèque Ambrosienne a bien voulu nous envoyer, en 1838, un fac-similé du texte manuscrit, avec une dissertation, rédigée tout exprès, sur la notation musicale qui l’accompagne, et qui se compose de points et de signes placés au-dessus des paroles. Il résulte de ce mémoire très-savant, et peu consolant, que l’absence de la portée, qui n’était pas universellement en usage à cette époque , fait une lettre
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morte de ce système de notation ; que nous manquons de l’échelle nécessaire pour mesurer les tons et leurs intervalles; enfin que la valeur des points et des signes, relativement à la durée, est indéterminable dans l’état présent de la paléographie.
Ainsi, à présent même, les monuments écrits de la langue musicale ne remontent pas tous à Gui d’Arezzo. Au-delà, toute la tradition est rompue. Le xin* siècle n’a pas voulu recevoir des mains de ses devanciers l’une, et la plus brillante peut-être, de ces lampes de la vie, dont la disparition, si courte qu’elle soit, laisse les générations amoindries se heurter confusément dans les ténèbres.
Mais si la tradition a été rompue , elle se renouera , n’en doutons pas. Tout sphinx aura son Œdipe, tout hiéroglyphe son Champollion, tout grimoire son sorcier. Grâce aux merveilleuses orientations de la science, le génie de la découverte marche rapidement à la solution de tous les problèmes. L’anneau de Salomon est à son doigt : sa baguette magique cntr’ouvre les horizons, soulève les voiles, et force de toutes parts le sceau de l'inconnu. A chacun de ses pas, un travail de vie et de lumière se déclare autour de lui. Les puissances inertes, les vérités mortes ou à naître, toutes les poussières du passé, tous les éléments des formes futures s’ébranlent, se rapprochent et se dégagent des froides prises de l’oubli ou du néant. On peut affirmer que l’homme entrera un jour en possession de tout son héritage. El puisque la musique du xu* siècle en fait partie, la musique du xn* siècle revivra 1 . Nous
1 L'espérance de l'écrivain n'a pas tardé à se réaliser. La conquête qu’il aimait à entrevoir dans l'avenir est, dés à-présent, un fait accompli dont la gloire revient k M. iules Tardif.
Ce jeune érudit, déjà connu dans le monde savant par l'explication de la sténographie romaine, inventée, dit-on, par un affranchi de Cicéron, et qui fui trés-usilée dans la période primitive du moyen»àge, sous le nom de
(.OMPI.AIM ES.
avons vu, sur ce sujet, des travaux dont les premiers résultats nous paraissent si heureux, qu’on est en droit de ne s’inlerdirc de ce côté aucune espérance. Il est très-possible qu’on retrouve bientôt dans les ruines de Ninive (fort bien conservée d’ailleurs) les airs fossiles qui ont bercé Bélus et la première dynastie des Pharaons. Une fois arrivés lit, nous n’aurons plus qu’un pas à faire pour reconstituer les fanfares antédiluviennes qui annonçaient aux peuples respectueux l'approche des sultans préadamites.
En attendant, voici la traduction française des complaintes d’Abailard.
Suivi Tironicnnct , tient «le confirmer le-* brillantes promesses de son début, en nous donnant la rlef des Seumet, ou anciennes notes musicales.
Laissons parler le Moniteur du jeudi S mai 1853 : « Dans un Mémoire pleiu d'intérêt, et d'une lucidité remarquable, M. Tardif expose d’abord l'historique de la question. Il ramène ensuite A deux éléments très-simples (unpotnf et une virgule) l'ensemble fort compliqué, surtout en apparence, des signes qui sont employés dans les manuscrits tes plus anciens , tracés en caractères neumaliques. Puis il démontre , par des preuves évidentes, l'emploi de chacun de ces signes et la valeur qui y est attachée. Celle explication est complétée par divers tableaux, où les principaux groupes de neumes, au nombre do soixante et un, ainsi qu'un fragment entier de mélodie neumalique , sont restitués en regard et comparativement, dune part, à l’aide des figures anciennes, et, de l'autre, sous la forme actuellement employée. »
Puisse Pédalant succès de M. Tardif appeler une proloction efficace sur les travaux paléographiquo ! Cette protection serait le gage des plus précieuses découvrîtes. («Vofe de l'Editeur.)
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