‹ Abbaye Royale de St. Vincent à Senlis Histoire et description par l'Abbé Magne. Umschlagtitel Notice sur l'ancienne abbaye de St. Vincent à SenlisChapitre 14 sur 20 · INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE

En pénétrant dans l'intérieur de l'église , on est frappé du caractère simple et presque sévère du monument, qu'il faut juger d'ailleurs en se plaçant en dehors des classifications ordinairement reçues. L'ogive s'y trouve mêlée au plein-cintre , comme dans les monuments qu'on est convenu de rapporter au style de transition; quelques-uns des chapiteaux y sont traités avec une élégance et une richesse de sculpture dont on ne fait généralement honneur qu'au xii" siècle , et , cependant , l'histoire que nous venons de parcourir nous a montré l'église dédiée le 29 octobre de l'année 1005, c'est-à-dire en plein xi» siècle. Faut-il accuser les classifications adoptées par les archéologues et confirmées par des faits nombreux et bien constatés? Faut-il regarder notre manuscrit comme un document sans autorité? ou encore, devons-nous croire que le monument actuel n'est plus celui que la reine Anne fit construire à cette époque reculée. Nous écartons tout d'abord cette dernière hypothèse ; nous accepterons volontiers autant de remaniements partiels qu'on voudra; mais rien n'a altéré essentiellement la forme première du monument. La chronique de Saint- Vincent a soin de faire remarquer que dans les reconstructions successives du couvent, on respecta toujours l'église. Nous ne supposons pas davantage que le manuscrit du P. Quesnel nous ait induits en erreur. Sans doute il écrivait à une époque éloignée de l'origine du couvent , mais il avait sous ses yeux toutes les Chartres officielles, et il avait pour s'éclairer les traditions orales qui se conservent toujours fidèles dans un ordre religieux, comme dans une grande famille. Enfin, nous ne voulons pas non plus accuser de témérité la science archéologique ; trop de faits ont été étudiés dans différentes contrées, non seulement de la France, mais de l'Europe, pour que nous n'acceptions pas les conclusions qui ont déterminé les divers styles et la période de leur durée. Mais nous ferons remarquer cependant que la science archéologique n'a pas encore fixé d'une manière préeise une limite rigoureuse entre les monuments du xi« siècle et ceux du xii°. C'était, aux deux époques, le style roman plus ou moins

modillé par ce qu'un a appelé l'élément byzantin, combiné avec les formes nouvelles qui commençaient à se produire. En pareille cause, nous croyons l'hésitation légitime, et un doute raisonné, qui interroge patiemment l'histoire et l'art à la fois, nous parait préférable à des théories absolues que des exceptions nombreuses condamnent trop facilement. On a dit, par exemple, que l'ogive n'apparaissait dans les monuments religieux qu'avec le xn° siècle. L'église de Saint-Vincent donne un démenti formel à cette opinion; et nous pourrions encore citer dans le département de l'Oise l'ancienne église abbatiale de Sainl-Germer, qui, quoique aussi ancienne que celle de Saint- Vincent , offre ce mélange de pleincintre et d'ogive dont on a fait un des caractères principaux de la transition. Disons donc, pour terminer cette digression, qu'on peut rencontrer dans certains monuments exceptionnels , construits dans le xi* siècle , des ogives qui semblent présager la révolution qui devait s'opérer plus complète un siècle plus tard. L'église de Saint-Vincent serait de ce nombre : en effet , la forme ogivale y domine, comme on a pu déjà s'en convaincre à l'inspection de l'extérieur.

La longueur totale du monument dans œuvre, depuis la façade occidentale jusqu'au mur qui termine l'apside, est d'environ 47 mètres , distribués ainsi qu'il suit : chœur, 12 mètres 50; ouverture du transsept, 7 mètres 50; nef, 27 mètres. La profondeur du transsept est de 9 mètres 40 environ , et la largeur du chœur et de la nef à la première travée est de 7 mètres 80; à l'entrée , vers la porte, elle est de 8 mètres 40. La hauteur de la voûte est, en général, de 14 mètres 10; elle se trouve diminuée dans la travée du sanctuaire, où elle n'est plus que de 11 mètres 60.

La nef comprend quatre travées d'égale dimension jusqu'il l'ouverture du transsept. La façade, dans laquelle est ouverte la porte, ne présente plus aujourd'hui que la rose que nous avons déjà signalée , et qui , à l'Intérieur, est renfermée dans une immense arcade de forme ogivale supportée par un pilastre carré engagé dans le mur avec une saillie de 25 centimètres , terminé en guise de chapiteau par une corniche à fllets simples.

Dans chacune des travées , nous avons à signaler les colonnes et les fenêtres déjà décrites. Remarquons seulement que l'ouverture de la fenêtre est percée dans un encadrement massif de forme ogivale, dépourvu de tout ornement. Les colonnes isolées

sont toujours appliquées contre un pilastre. Les bases, qui avaient disparu par suite de l'élévation du sol, ont été rétablies dans leur simplicité première; elles se composent invariablement d'un socle carré, sur lequel vient s'attacher, par de larges pattes , un tore qui relie le fut à la base. Les colonnes sont couronnées par un chapiteau qui, varié dans la forme et la disposition du feuillage, rappelle toujours dans sa forme générale le va*e corinthien. A la seconde et à la troisième travée de chaque côté , l'imitation est plus sensible. Les feuilles du chapiteau , disposées sur deux rangs, sont roulées comme dans la colonne grecque. L'ornementation en est plus simple, mais peut-être aussi moins symétrique et moins élégante.

A la quatrième travée, le Système est changé. A travers les dégradations et les restaurations qui ont altéré la forme primitive du chapiteau, ou qui ont voulu la lui restituer, on peut reconnaître encore le vase antique; mais il a perdu les gracieux enroulements de son feuillage. Ce sont maintenant de larges et épaisse» feuilles appliquées, découpées sur les bords, frisées ou perforées; l'influence byzantine y est plus prononcée.

Le dernier pilastre de la nef, entièrement engagé dans le mur, n'a plus de colonne. L'arc de la voûte se termine de chaque côté par un double modillon sans ornements.

Nous devons remarquer encore que cette dernière travée , qui précède immédiatement le transsept, n'a aucune fenêtre ; la tour d'un côté, de l'autre l'une des ailes du monastère, qui vient s'appliquer contre le mur, les rendaient impossibles.

Les voûtes de la nef témoignent de l'imperfection de l'art à cette époque reculée. On sait que, jusqu'au xi" siècle, les architectes éprouvaient de grandes difficultés pour construire les voûtes; quand on en rencontre dans les monuments de cette époque, elles n'étonnent pas encore par leur hardiesse et leur légèreté; celle de la nef de notre église est d'une simplicité extrême : sur chaque colonne retombent les arcs parallèles formés d'une large plate-bande, accompagnée de deux tores; et les quatre compartiments qui divisent la voûte dans chaque travée ne sont déterminés que par des arêtes peu saillantes qui se coupent au centre, saris se réunir à une clé de voûte commune.

Le transsept s'ouvre sur la nef par une grande arcade composée de moulures prismatiques retombant sur une colonne toujours

appliquée contre un pilastre. Les chapiteaux, qui ont été en grande partie refaits, s'éloignent plus encore que ceux de la nef du type grec; les feuilles en sont plus largement découpées.

Les fenêtres, sans ornement comme celles de la nef, n'en diffèrent que par le plein cintre qui remplace l'ogive. Les voûtes ne présentent rien de nouveau; au croisillon méridional, elles avaient été refaites dans le xvii» siècle, suivant un système tout différent. Quatre arcs aplatis et garnis de fleurs de lys, partant de chacun des angles , se brisaient contre les quatre côtés d'un carré, placé au centre même de la voûte pour empêcher leur jonction. Cette disposition a été récemment modiliée , et la voûte a retrouvé son premier caractère. On a conservé seulement la colonne et l'entablement qui encadrent une porte qui s'ouvre aujourd'hui sur la sacristie, et qui portent le cachet du xvu° siècle.

Quelques détails méritent peut-être d'être signalés dans le oroisillon septentrional : et d'abord . un enfoncement peu profond qui a dû servir de sépulcre (i). L'ouverture en forme d'ogive ne présente aucun ornement. Quoique cette construction ne se relie pas heureusement à l'ensemble de l'édifice, elle apl>artienl évidemment à la construction primitive. A coté , on voit une autre arcade, aujourd'hui fermée, plus grande, avec des colonnes et d'élégants chapiteaux que nous avons trouvés à l'extérieur, mutilés et enclavés dans le mur, mais qui mériteraient bien d'être dégagés et restaurés.

Le chœur, pris dans son ensemble, offre un aspect moins sévère que la nef ; quoiqu'on puisse regretter encore la même sobriété d'ornement, il est facile de voir que cette partie de l'édifice a été traitée avec plus de soin, et cette sévérité de formes, qui testent toujours simples et pures, est loin de manquer d'élégance (2).

(1) 11 n'est pas rare de trouver dans les églises du moyen-âge de ces sortes d'enfoncements destinés à recevoir la représentation de la sépulture de Notre-Seigneur, d'où leur est venu leur nom de chapelle du saint sépulcre. Pour bien se rendre compte de ces détails et de la disposition générale du monument, il faut voirie plan aux planches.

(2) Le chœur, il y a quelques années encore, était gâté par des diffor-

— sali se divise en deux limées d'une égale grandeur, dont l une forme, si Ton veut, le chœur proprement dit et l'autre le sanctuaire; la différence d'élévation dans la voûte autorise suffisamment cette distinction, que ne justifierait pas ici la forme de l'apside terminée par un mur carré.

Les colonnes sont couronnées de chapiteaux plus élégamment sculptés; les feuilles sont découpées avec plus de finesse. Les fenêtres, à plein-cintre, sont aussi simples que celles du transsept, sauf qu'elles sont percées dans un encadrement ogival déterminé par un tore qui ne manque pas d'élégance ; les deux qui sont à côté de l'autel, ainsi que celles du fond, au nombre de trois, comme nous l'avons déjà dit, sont garnies de vitraux dont nous parlerons tout à l'heure. Dans la première travée du chceur règne une corniche à filets simples, interrompue seulement par les colonnes et les fenêtres. Dans les voûtes, des tores, qui se croisent, remplacent les simples arêtes de la nef. L'addition des arcs croisés de la voûte rendait nécessaires quelques modifications dans le pilier; on a conservé cependant sa forme générale, en ajoutant à la colonne principale qui ouvre la première travée une colonnette dont la base repose sur une corniche, et sur laquelle viennent retomber les arcs croisés; à la deuxième travée, la colonnette prend naissance sur un retrait ménagé sur le mur, à la hauteur de l'ouverture des fenêtres.

Trois arcades fermées, d'une profondeur de cinquante centimètres environ, occupent le mur du fond au-dessous des fenêtres; un tore , qui profile sa forte moulure tout autour de chaque arcade, en est l'unique ornement. Elles correspondent aux fenêtres que nous avons indiquées déjà, et qui sont ornées des vitraux dont il nous reste à parler.

ïjb vitrail du centre, le plus grand des trois, retrace différents traits de la vie de la Sain te- Vierge; il est divisé en huit médaillons de forme à peu près circulaire, disposés quatre par quatre, suivant un usage fréquent au xin° siècle. On y voit successivement , en remontant de bas en haut, l'Enfance de la Sainte-Vierge figurée

mités graves et nombreuses qui en rendaient la restauration très-difficile : elle a été exécutée avec une intelligence et une habileté parfaites par M Jules Puissant, de Sentis.

— Si —

entre saint Joacliim et sainte Anne, l'Annonciation, lu Visitation, la Naissance de Jésus-Christ , la Présentation au temple, le Crucifiement, la Descente décrois, et l'Assomption. Dans un demimédaillon qui occupe le sommet du plein -cintre, Dieu le Père, entouré de ses anges , couronne l'auguste Mère de Jésus-Christ. Des bordures élégantes remplissent les intervalles des médaillons. Au bas, dans les petits médaillons des angles, on a figuré l'église de Saint-Vincent avec sa tour d'un côté, de l'autre les armoiries de Mgr J.-A. CJgnoux, évêque de Béarnais , qui avait droit à ce pieux témoignage de vénération et de reconnaissance dans un monument qui lui doit sa résurrection.

La fenêtre à droite du spectateur est consacrée à saint Jean- Baptiste. On sait qu'il partageait avec saint Vincent le titre de patron de l'église ; il était donc juste que sa vie fût reproduite sur les vitraux. Quatre médaillons en losange, renfermés dans une bordure éblouissante de couleur et trop chargés d'ornements peut-être, nous le montrent d'abord prêchant dans le désert, puis baptisant le Sauveur des hommes ; un troisième médaillon rappelle son martyre; le dernier représente le Sauveur des hommes au milieu de la Sainte-Vierge et de saint Jean avec la croix et l'agneau.

La vie de saint Vincent, diacre et martyr, premier patron de l'église et de l'Institution, occupe la fenêtre correspondante de l'autre cOté. On le voit d'abord prêchant devant son évêque, par un privilège spécial qui alors était réservé aux évêques; suivent, en montant, deux scènes de son célèbre martyre : dans un des médaillons, le corps du saint est exposé aux flammes; au-dessus, le corps, qui a été lancé dans les flots, revient sur la rive où il est pieusement reçu par des mains fidèles; enfin, dans un dernier compartiment, son âme est présentée à Dieu par les anges, sous la forme d'un personnage couronné, auquel nous reprocherions de ressembler à un homme plutôt qu'à un enfant, contrairement , il nous semble , aux traditions de l'époque.

Ces vitraux nous paraissent irréprochables d'exécution. L'invention et la composition des personnages , en tout conformes aux traditions du moyen-âge, prouvent cependant que les arts ont fait, sous certains rapports, des progrès immenses depuis le xm e siècle. C'est ainsi , à notre avis , qu'on doit imiter. Tous les archéologues , môme les plus fanatiques pour l'antiquité, rc-

connaissent de graves défauts dans les premiers essais de la peinture et de la sculpture chrétiennes. Leur amour du moyenâge ne voudrait pas, sans doute, imposer aux artistes contemporains l'absurde loi de reproduire ces défauts de perspective et de trait qui choquent l'œil d'une manière si désagréable. A coup sur, si nous aimons le moyen-age et ses œuvres, c'est parce qu'il a autre chose que ces défauts à offrir à notre imitation.

Les fenêtres latérales les plus voisines de l'autel ont reçu aussi des vitraux qui sont moins remarquables : c'est d'un côté saint Pierre et de l'autre saint Paul , dans un encadrement surmonté d'un dais, suivant le style du xiv° siècle.

Puisque nous sommes sortis du domaine purement archéologique, en décrivant des vitraux tout modernes, qu'on nous permette d'indiquer encore les autres travaux exécutés dans le chœur. Ce n'est pas tout-à-fait quitter notre sujet, puisque les artistes qui les ont dirigés (1) se sont inspirés des plus purs souvenirs de l'antiquité chrétienne.

A l'entrée, une grille en fer battu, d'un mètre d'élévation, sépare la nef du chœur, dont le pavé est d'ailleurs d'un niveau plus élevé. La grille est divisée en dix compartiments égaux, dont deux s'ouvrent au centre pour laisser un passage. Chaque carré est rempli d'ornements concentriques qui s'épanouissent en enroulements, se relient en faisceaux ou se projettent en flèche avec une harmonieuse régularité ; à chaque angle du carré, des oiseaux becquettent une grappe , touchant et pieux symbole, sur une grille qui sert de table de communion. Enfin, la peinture sobre de ton , et se rapprochant le plus possible de la couleur naturelle du fer, fait heureusement ressortir les détails les plus saillants de la composition qui ont été dorés. Derrière la grille, s'étend jusqu'à l'autel le dallage en forme de mosaïque d'un effet véritablement surprenant.

Nous voudrions pouvoir donner une idée de cette composition, qui est un véritable tapis en pierre, émaillé de couleurs, aux-

(I) C'est le H. P. Arthur Martin, de si regrcttablo mémoire, qui a dirigé tous les travaux de sculpture et d'ornementation. C'est à lui également que revient en grande partie l'honneur des vitraux, dont il a inspiré la composition et surveillé l'exécution.

quelles il ne manque qu'un peu d'éclat. Au centre, la pièce principale de la composition, renfermée dans un carré long, représente le Paradis terrestre ; c'est l'arbre de vie, symbole de Jésus- Christ, image à la fois de l'Eglise sur la terre, du Ciel et delà Croix, qu'il n'est pas permis de représenter sous les pieds des fidèles ; les fruits qu'il porte sont les fruits de la Croix ; traduction vivante de cette parole de la sainte liturgie : « Silva talent nulla proféré fronde, flore, germine. » Dans le médaillon supérieur, deux oiseaux becquettent des grappes de raisin. C'est une tradition plus ancienne que le christianisme même que celle qui donne aux ames des ailes , symbole de spiritualité, de pureté et d'innocence. On connaît l'admirable doctrine de Platon dans le Phèdre : les ailes sont arrachées aux ames qui se sont souillées pendant leur passage dans le corps, mais elles les retrouvent lorsque, purifiées par l'expiation, elles sont admises à la contemplation du vrai beau. Cette allégorie avait un sens si élevé et si conforme aux enseignements de l'Evangile , qu'elle devait être adoptée par l'art chrétien.

Aussi, les preuves ne manqueraient pas, s'il en était besoin, pour justifier cette conception. Dans les catacombes, les douze apôtres sont représentés par douze colombes. Dans un manuscrit de l'Apocalypse, que le R. P. Martin a copié au British Muséum. et cfui remonte au vu* siècle, on voit des oiseaux sous un autel avec l'inscription : 4nimx interfectorutn . Ainsi, dans notre dallage, ces oiseaux représentent les bons anges et les élus au ciel*, sur la terre les premiers hommes innocents, et les justes dans l'Eglise; ils mangent le raisin parce qu'ils profitent et jouissent des dons de Dieu.

Deux dragons occupent le médaillon inférieur; ce sont des reptiles qui habitent la fange comme les oiseaux habitent l'air. Ils figurent les mauvais anges, qui, en tombant de leur trône, sont devenus des monstres, le serpent du Paradis terrestre, les démons tentateurs des hommes, les pécheurs, enfin, dontl'ame, souillée par le péché , est devenue l'image de Satan , <• quorum . pater diabolus. >» Ils s'attaquent aussi à des fruits qui sont les mêmes que les précédents , parce que dans le monde, les pécheurs profitent encore des dons de Dieu , qui fait luire son soleil sur les bons comme sur les mauvais: mais s'ils en profitent, c'est pour en abuser.

Enfin , pour compléter la décoration , des palmes coufeul élégamment entre les médaillons. N'est-ce pas une heureuse pensée d'avoir ainsi exprimé toute l'histoire de la vie et de la destinée humaine sous quelques formes symboliques faciles à comprendre? et quelle puissante leçon pour l'àme!

Le Paradis est entouré d'une bordure de rosaces à six lobes , du meilleur effet; aux quatre angles de l'encadrement, les quatre fleuves, qui prenaient leur source au pied de l'arbre de vie, versent de leurs urnes une eau abondante : c'est le Tigre, l'Euphrate, le Physon et le Géhon. Deux des fleuves , suivant une tradition que le christianisme a empruntée à l'antiquité païenne, portent sur la tète deux cornes qui ressemblent quelquefois à des pinces de cancre. Selon Winkelmann , c'était pour reproduire la forme des ports ou pour rappeler les deux rives du fleuve qu'on donnait cette double corne à l'image des fleuves. Quoiqu'il en soit de cette interprétation , on sait que les quatre fleuves signifient , dans les traditions du symbolisme chrétien , les quatre évangiles qui découlent de la montagne sainte en fertilisant les quatre parties du monde; les âmes pures vont se désaltérer dans leurs eaux célestes, ces eaux qui, suivant la parole de Jésus-Christ même, jaillissent jusqu'à la vie éternelle. Ce sujet et son interprétation sont aussi justifiés par un monument des catacombes. Une seconde bordure de palmes enroulées termine cette magnifique composition.

Avant d'arriver à l'autel, nous trouvons encore une belle dalle qui sert en quelque sorte de transition et qui annonce , d'une manière tout-à-fait prochaine, le mystère dont l'autel est le théâtre. Au milieu de rinceaux , qui entourent de leurs enroulements des animaux ailés, toujours occupés autour des fruits qui les nourrissent, une coupe élégante supporte deux oiseaux du Paradis, gracieusement placés sur les bords, et qui se désaltèrent avec bonheur au breuvage mystérieux qu'elle renferme. Bien de pur et de frais comme cette délicieuse et suave composition qui prépare si heureusement l'esprit à la pensée de l'Eucharistie. Ce ne sont plus seulement, comme dans le compartiment précédent, les flots de la vérité divine inondant les vallées du monde, c'est le saint Graal . la coupe mystique où se cache pour les élus le vin qui nourrit les vierges, « rtnum germinans rirgines. » le sang de Jésus-Christ , qui est véritablement pour le chrétien un breuvage de vie et d'immortalité..

— Sfi —

Nous moutons à l'autel par trois marches élevées qui conduisent à un palier orné suivant le même système de décoration. A l'autel , nous retrouvons la suite de la même pensée ; seulement les images font place à la réalité : • Umbram fugat veritas. » C'est Jésus-Christ qui va se montrer lui-même; ce sont les évangélistes qu'on va représenter. Cinq médaillons couvrent la face antérieure de l'autel , destinée à reproduire la vie publique du Sauveur descendu du ciel pour instruire les hommes. Il est figuré dans le médaillon du milieu, laissant tomber de sa bouche divine ses enseignements qui devaient sauver le monde. Les quatre évangélistes, qui occupent chacun un médaillon de chaque côté , sont représentés , les uns écoutant attentivement les leçons du maître, les autres écrivant déjà pour les transmettre aux générations chrétiennes , comme des représentants fidèles et des échos permanents de la sainte parole. L'expression de la figure est variée suivant le caractère de chacun ; mais elle est toujours remarquable de sainte gravité et de religieuse attention. Malgré le peu de développement qu'on a pu donner aux personnages, rien dans leur pose ni dans leurs traits ne trahit la gène ou la difficulté. L'intérieur du médaillon renferme , à roté du saint écrivain , l'attribut que lui assigne la tradition symbolique. Sur les deux faces latérales de l'autel, et sur celles des pieds droits extrêmes qui le terminent de chaque côté , on a reproduit la même forme de médaillons; seulement, les fi- . gures des personnages sont remplacées par de pieux attributs , tels que le monogramme du Christ, avec l'alpha et l'oméga, le chiffre du Sauveur, celui de la Sainte-Vierge, etc.

Les médaillons occupent des compartiments carrés , déterminés par des colonnetles ; ils sont accompagnés , en haut et en bas , des deux guirlandes de feuillage qui se profilent le long de la table de l'autel et en suivent les retours. Celle qui sert en quelque sorte de base à la façade de l'autel a un caractère plus modeste ; l'autre, comme une gracieuse couronne, promène son élégance presque coquette au-dessus des médaillons. Une corniche saillante et largement fouillée termine cet ensemble et en relève les détails par le contraste de sa noble et vigoureuse simplicité. Deux socles décorés de feuillage supportent , de chaque côté de l'autel, deux grands candélabres qui ont eu les honneurs de l'exposition universelle en 1855.

L'autel , construit en pierre , est peint tout entier. Si noua avons pu, sans trop de peine, suivre le développement de la pensée qui a inspiré cette composition , et qui se manifeste si heureusement dans toutes ses parties, nous devons renoncer à faire comprendre l'effet qu'ajoute la peinture à son expression. Je dirais qu'elle est riche avec profusion , si on la considère dans ses détails, puisque souvent c'est sur un fond d'or ou d'émail qu'on a semé les couleurs les plus brillantes; mais en même temps, elle est tellement douce dans l'ensemble, et les tons divers en sont si harmonieusement combinés, qu'elle attire agréablement les yeux sans les fatiguer. Elle semble , si on me permet l'expression , comprendre son rôle modeste ; elle fait valoir les figures et les ornements sans rien réclamer pour ellemême (l).

Après la vie publique de Jésus-Christ, qui est rappelée à la partie inférieure de l'autel , le rétable va nous raconter sa vie mystique. Sur la porte du tabernacle, c'est encore Jésus-Christ tenant l'hostie eucharistique et comme redisant à tous cette parole si suave : « Venite ad me omnes. » Quoique cache sous les voiles adorables du sacrement, Jésus-Christ n'en est pas moins le roi des rois; il convient donc qu'il se montre entouré de sa cour. A la façade inférieure de l'autel, il avait autour de lui ceux qui continuent , par leurs écrits , son apostolat divin , ses premiers disciples, devenus maîtres a leur tour, les évangélistes. Au-dessus de l'autel , à côté du Dieu de l'Eucharistie , qui donne la vie à l'ame, il faut montrer ceux qui ont proûté de ses bienfaits, qui partagent sa gloire dans les cieux; ce sont donc des saints, représentant tous les élus, qui sont placés de chaque côté du tabernacle , dans de petites niches élégantes et riches.

Et d'abord , on voit les deux grands apôtres , saint Pierre et saint Paul, protecteurs de l'Eglise universelle, représentants de l'autorité sacerdotale et du zèle apostolique. Puis, d'un côté, saint Vincent, l'illustre patron du monastère et de son église; de l'autre , saint Lucien , ie premier apôtre et le premier évèque de Béarnais; enfin, aux deux extrémités, les deux saints protec-

(I) L'autel a été exécuté par M. Fontenelle, sculpteur à Taris. Le retable sort des ateliers de M. Poussiclgrue.

leurs de l'enfance el de la jeuuesse clirétieune, saint Louis de Conzague et saiut Stanislas Kostka. Ce rétable lui-même est un véritable monument; les statues des saints, placées dans des niches ogivales , supportées par des colonnettes et surmontées de frontons en bronze ornés d'émaux et de filigranes, font une digne cour au saint des saints renfermé dans un tabernacle de même style. Au-dessus , une arcade ouverte , destinée à recevoir le Saint-Sacrement, et terminée par un riche fronton, complète cette belle pyramide, qui a pour base les marches même de l'autel.

Page 1