ORIGINE ET FONDATION DE LABBÀVE
Avant 1060, il existait, en dehors de l'enceinte de la ville de Senlis (2), dans un bourg qui tirait son nom de la rivière qui
(1) Les bâtiments de l'ancienne abbaye sont occupés aujourd'hui par une institution ecclésiastique, qui a remplacé à certains égards le collège Tondé par les chanoines pour l'instruction et l'éducation de la jeunesse.
(2) Sous l'ère gallo-romaine, la ville de Senlis, Civitas, était loin d'avoir l'étendue qu'elle possède aujourd'hui , aussi modeste qu'elle soit. Les murailles de la vieille enceinte, dont une partie est encore visible , formaient comme une couronne d'un diamètre assez étroit autour de la cathédrale et du vieux château. Une enceinte beaucoup plus moderne renferma plus tard la ville acluelle : il en reste encore quelques traces.
l'arrosait et qui s'appelait Vietellus (1), une église placée sous l'invocation de saint Vincent, et dont l'origine nous est inconnue. Tout porte à croire qu'elle remontait à une époque assez reculée; elle n'avait en rien profité du mouvement si remarquable qui lit du xi e siècle une période de renaissance pour les arts, et en particulier pour l'architecture religieuse. En effet, elle était, comme dit la chronique, « ruinée de vieillesse et réduite en masure; » autour de cette église s'étendait un vaste pré, appelé le Pré-du- Koi, sur lequel fut fondée l'abbaye dont nous essayons de retracer l'histoire.
Ce pré, sur lequel l'abbé et les moines tirent construire plus tard une grange, et aux dépens duquel ils établirent un jardin, « in quo prato œdificaverunt pnedietie lùclesix elerici horreum et proprium /tortum (2), » dépendait d'un domaine que les rois de France possédaient à Senlis, et qui est désigné dans les chartes du temps sous le nom à'. 4 llodium regale. Les anciens chroniqueurs de l'abbaye attachent une grande importance , comme on le conçoit bien, à cette origine allodiale et royale qui, d'après les lois delà féodalité, assurait à leur couvent le privilège d'une juridiction exempte. Us établissent que la ville et le territoire de Senlis tout entiers faisaient partie du domaine du roi, en vertu d'une cession que Gontran en avait faite au roi Childebert « simili modo contenit ut SilranectU domnus Childebertus teneat in integritate. » (Creg. Tur.) La situation du pays ne changea pas à l'avènement de la dynastie rarlovingienne; mais il n'en fut pas de même lorsque le chef de la branche capétienne fut proclamé roi de France. Hugues, on le sait, voulant récompenser le dévouement de ceux qui l'avaient aidé à monter sur le trône , leur accorda de posséder en toute souveraineté les provinces dont ils n'étaient jusqu'alors que les gouverneurs temporaires. C'est ainsi que Bernard devint comte héréditaire de Senlis. Après lui , son fils Herbert lui succéda au même titre ; mais celui-ci étant mort sans enfants mâles au temps du roi Robert, fils de Hugues Capel, le comté de
(I) Celte rivière, malgré la différence de nom, ne peut être que la Nonette ; nous ne savons pas à quelle époque elle a changé de dénomination.
2 Charte de Louis-le-Gros.
Senlis lit retour à la couronne, suivant les clauses de la donation faite par Hugues. On en détacha seulement le territoire de Crespy, qui devint le comté de Valois, en faveur de la fille du dernier comte de Senlis.
Ces faits précèdent l'époque de la fondation du monastère , de sorte que le territoire de Senlis était bien du domaine royal alors que la reine Anne conçut la pensée de réédifier l'antique église de Saint-Vincent. Tout, d'ailleurs, nous prouve qu'outre ce droit général de souveraineté directe , les rois de France possédaient à Senlis une propriété particulière, qui fut démembrée en faveur des moines de Saint- Vincent.
Après avoir établi les titres du sol de l'abbaye à l'indépendance et à la noblesse, il est temps de raconter les circonstances de sa fondation.
Le roi Henri I er , veuf de sa première femme, Mathilde, fit demander la main d'Anne, fille de Jaroslaw, grand- duc de Russie. La princesse, arrivée en France, se trouvait heureuse d'avoir quitté un pays froid et marécageux pour une région parfaitement tempérée, fière d'être devenue la femme d'un prince aussi illustre que l'était le roi de France. Mais elle ne se consolait pas de ne pouvoir être mère; Dieu avait refusé la fécondité à son mariage. Cette affliction , qui lui faisait verser de continuelles larmes, persévérait malgré ses abondantes aumônes et ses prières ardentes; car, dit la chronique, « elle n'avait point d'avocat qui fût assez puissant pour leur obtenir l'efficacité. »
Saint Vincent, diacre et martyr de l'église de Sarragosse, en Kspagne, était alors en grande vénération dans le pays. Les miracles fréquents , obtenus par son intercession , inspirèrent à la reine la pensée de s'adresser à lui , et de le choisir pour médiateur auprès de Dieu, et, afin de donner plus de crédit à ses prières, elle s'engagea par une promesse à faire bâtir une église en l'honneur du saint martyr, si elle obtenait du ciel un fils qui pût succéder à la couronne de France. Ses vœux furent exaucés, et bientôt elle devint mère d'un fils qui » comme un soleil naissant, dissipa tous les nuages de son affliction. » Il s'appela Philippe , et plus tard elle eut la joie de le voir couronner roi de France , après la mort de son père. Mais , bientôt absorbée dans la pensée de son bonheur, sans oublier complètement ses promesses, elle en retardait l'exécution, d'autant plus que soumise
au roi, son époux, elle n'osait prendre sur elle le soin de fixer le lieu où serait élevée l'église. Ce fut alors qu'elle vint à Senlis, dont elle aimait beaucoup le séjour, « tant pour la bonté de l'air qu'on y respire, que pour les agréables divertissements de la chasse, à laquelle elle prenait un singulier plaisir. » Or, un jour qu'elle sortait de la ville , elle remarqua en passant le triste état de la vieille église de Saint- Vincent, ses murailles presque en ruines, son toit découvert , ses fenêtres sans vitres , et elle pensa qu'elle pouvait s'acquitter de son vœu en relevant ce temple délabré ; dès-lors, le projet en fut définitivement arrêté dans son esprit.
Malheureusement, la prospérité lui fit bientôt oublier ses engagements, et, toute glorieuse de sa fécondité, au milieu des distractions faciles et nombreuses que lui procurait son rang, elle n'eut plus une pensée pour l'illustre saint auquel elle était redevable de son bonheur.
L'année 1060 , qui la priva du roi Henri , son époux , la rappela à l'accomplissement de son vœu. Elle dit adieu à la cour et au plaisir, et vint se retirer à Senlis. Ce fut là que , pressée par les reproches de sa conscience , elle résolut d'exécuter enfin la promesse qu'elle avait faite à Dieu. Elle ajouta à sa première intention celle d'obtenir pour l'âme du roi , son mari , le soulagement des peines du purgatoire. C'est pourquoi , à peine arrivée dans sa nouvelle résidence, elle donna ordre à ses officiers de faire rebâtir l'église de Saint-Vincent, et de faire élever à côté toutes les constructions nécessaires pour un monastère. Maîtresse d'une fortune considérable, elle employa, pour hâter les travaux, de nombreux ouvriers. Elle-même posa solennellement la premièrepierre, et, au bout de quelques années, elle eut la joie de voir son œuvre achevée. Une église plus grande, plus belle et plus auguste, avait remplacé l'ancien sanctuaire, et, conformément à ses désirs, « cette église était construite en forme de croix, flanquée d'ttn côté d'une haute tour, pour y suspendre les cloches, et de l'autre, à savoir du côté du midi, d'un cloitre , des offices et des demeures nécessaires pour les serviteurs de Dieu qu'elle roulait y établir. « Nous avons cité textuellement ces paroles de notre manuscrit, qui s'appliquent encore parfaitement au monument actuel; heureux de voir qu'au milieu de toutes les reconstructions successives qu'a subies l'abbaye , dans le cours de huit siècles , on a religieusement respecté l'œuvre de la pieuse fondatrice, et que
cette église , dans laquelle nous lirions tous les jours , est bien relie dont une reine de France, au milieu du xi« siècle, posa la première pierre de ses royales mains (1).
Enfin, le 29 du mois d'octobre (2) de l'année 1063, l'église fut consacrée en l'honneur de la sainte Trinité, de la glorieuse vierge Marie, de saint Jean -Baptiste, né d'une mère stérile, et du glorieux martyr saint Vincent. Ce dernier nom a seul prévalu, sans doute parce que c'était le vocable de l'ancienne église remplacée par le nouveau monument, et aussi à cause de la reconnaissance toute spéciale que méritait l'illustre martyr, dont l'intercession avait obtenu à la reine les joies de la maternité.
Dès lors le monastère fat désigné par le nom d'Abbaye royale de Saint- Vincent, et donna son nom au faubourg dans lequel II était situé.
Ce n'était pas tout d'avoir construit l'édifice , il fallait le peupler, le doter, assurer à ceux qui viendraient l'habiter une existence à l'abri du besoin et des soucis, qui leur permit de se consacrer entièrement aux œuvres pieuses pour lesquelles ils étaient institués. La princesse résolut d'appeler dans son monastère des chanoines réguliers de l'ordre de saint Augustin , auxquels elle accorda des possessions assez nombreuses dans le diocèse de Sentis et dans les diocèses voisins (3).
(I) Afin de ne pas interrompre le récit, nous renvoyons à la deuxième partie de cette notice qui décrit le monument, la discussion que soulève celle date fixée à notre église.
{1) Le souvenir de cette cérémonie avait été conservé dans une fôle spéciale, que célébraient chaque année les chanoines, sous le nom de déilieace de l'église Saint-Vincent , et nous ferons remarquer que ce fut le même jour, 29 octobre 1844, que cette église, longtemps abandonnée, fut réconciliée par Mgr. l'évoque de Beauvais, et solennellement rendue au culte.
(3) La lettre de fondation donne aux chanoiucs de Saint-Vincent le droit de hauban sur la ville de Scnlis, un moulin à Gouvieux, la terre de Blanc - Mesnil, près le Bourgct, et une autre propriété située à Crespy-en- Laonnois. Peu après, le roi Philippe engagea aux religieux, pour la somme de 30 livres, son domaine de Barberie. On trouvera plus loin, aux notes, le texte mémo de la lettre de fondation {\),
Ainsi bâtie et pourvue, l'abbaye n'ai tendait plus que ses habilauts. Il ne parait pas que la reine les ait demandés à quelqu'autrc monastère déjà célèbre, dont une colonie serait venue peupler le nouveau couvent; tout, au contraire, porte à croire que les premiers chanoines furent quelques pieux ecclésiastiques de Sentis qui abandonnèrent leurs bénéfices séculiers pour se ranger sous une loi commune. Dans le cours du moyen-age, il n'est pas rare de voir des monastères se peupler ainsi d'une manière inslantanée et en quelque sorte accidentelle. La vie religieuse avait pour les hommes d'alors des attraits que nous ne comprenons plus aujourd'hui, et la ville de Senlls était alors assez riche en collégiales et en chapitres pour fournir aux premiers besoins de la nouvelle fondation (1).
A une époque où l'exercice du pouvoir était trop souvent arbitraire, il était important de ilxer d'une manière certaine la position légale et hiérarcliique d'une abbaye vis-à-vis de l'autorité spirituelle et temporelle qui, l'une et l'autre, ne voyaient trop souvent, dans une création de ce genre, qu'une rivalité redoutable. Aussi, les monastères cherchaient-ils à se mettre à couvert de toute attaque derrière des privilèges d'exemptions. Ces privilèges protégèrent parfois de graves abus; mais ils furent le principe d'une garantie souvent nécessaire : ils variaient en nombre et en étendue, suivant l'importance du couvent et le crédit de ceux qui les établissaient.
L'abbaye de Saint- Vincenl, fondée par une reine de France, ne pouvait manquer de les posséder aussi complets que possible. A peine fut-elle constituée que la princesse Anne s'adressa au roi Philippe I er , qui lui octroya, avec une générosité toute filiale, les diverses exemptions qui plaçaient son monastère en dehors de toute souveraineté extérieure, laïque et ecclésiastique.
Dans une lettre, datée de Senlis (S), dictée par le chancelier
(I) Senlis possédait, indépendamment de ses églises paroissiales, trois collégiales : Saint-Rien!, dont l'église est aujourd'hui complètement détruite; Saint-Frambourg, dont les ruines servent de magasin; Notre- Dame, alors seulement cathédrale, et aujourd'hui église paroissiale et cathédrale.
(?) Voir aux noies le texte môme de la lettre de concession (R,.
Pierre et munie du sceau de tous les seigneurs présents, et en particulier de ceux de l'archevêque de Reims et de l'évêque de Senlis, « le roi, pour se préparer à paroltre devant le céleste époux, revêtu de la robe nuptiale, déclare libre l'église de Saint- Vincent, et veut qu'elle soit assimilée aux autres églises royales. »
11 désigne en particulier celle de Saint-Frambourg, de Senlis, de Saint-Martin-des-Champs et de Sain te -Geneviève, de Paris. Sa lettre se termine par une amende de cent livres d'or, prononcée* contre quiconque se permettrait de blâmer une pareille concession, sans préjudice de la damnation éternelle. Le sceau de Philippe porte, d'un côté, l'image de ce prince couronné, assis sur le trône, et le sceptre en main, avec ces mots : a PLlPPVS Dtï CHATIA FRANCORV REX. De l'autre, on trouve le monogramme du prince : les lettres sont disposées aux quatre angles et au centre d'un losange surmonté d'une croix. Malgré cette royale origine, l'abbaye de Saint-Vincent avait besoin de la consécration de l'autorité ecclésiastique; aussi voyons nous sous l'administration de l'abbé Raudouin 1*', et dès les premières années du xii« siècle, que les papes Calixte II, Honoré II et Innocent II confirmèrent les libertés accordées par l'autorité séculière, et les étendirent à tous ceux qui, à quelque titre que ce fut, habitaient l'enceinte du monastère (1).
Le roi Louis VI , en sanctionnant tous les privilèges antérieurs, en ajouta un très-important, par lequel il accorda à l'abbé le droit de haute, moyenne et basse justice, voulant que tous les habitants du monastère , chanoines , clercs , écoliers ou serviteurs , n'eussent jamais d'autres supérieurs sur terre que l'abbé même du couvent. Peu à peu donc , cette abbaye devint une véritable puissance, qui soutint toujours, avec le juste sentiment de ses droits et de sa noble origine , des privilèges aussi étendus, contre les évêques de Senlis et les officiers royaux qui cherchèrent souvent à y porter atteinte.
Pour terminer en une fois ce qui avait rapport aux exemption!» et privilèges du monastère, nous avons dépassé les événements: revenons maintenant à notre récit.
T Voir aux notes <Cj.