CHAPITRE SECOND
HISTOIRE DE V ABBAYE JUSQU'A SA RÉUNION AU MONASTÈRE DE SAINT-VICTOR (H38).
Riches et heureux par les généreuses largesses de leur fondatrice, les chanoines de Saint- Vincent menèrent pendant quelques années une vie tout-à-fait conforme au saint état qu'ils avaient embrassé. Fidèles observateurs de la règle de saint Augustin, et marchant sur les traces de ces premiers chanoines que le saint évèque dirigeait lui-même dans sa maison d'Hippone, ils partageaient leur temps entre la prière et le travail ; la prière en occupait même la plus grande partie, car tel était spécialement le but de leur institution. Jour et nuit, suivant la lettre de fondation, ils devaieni demander à Dieu le pardon des péchés du roi Henri de la reine Anne et de toute leur famille. La princesse, du reste, vivant à Senlis, auprès d'eux, avait soin par elle-même et par ses officiers du temporel de l'abbaye. Depuis la mort du roi Henri I", elle n'avait de consolation que dans les pieux discours de ces cénobites; et plût à Dieu, ajoute naïvement l'historien, qu'elle n'eût point eu d'autres entretiens que ceux des moines! Malheureusement pour elle et pour l'abbaye , non loin de là vivait un puissant et illustre seigneur, l'un des plus considérables du royaume, Raoul, comte de Crespy, qui, en qualité de voisin et d'ancien vassal , venait rendre de temps à autre ses civilités à la reine. La princesse, que les circonstances antérieures de sa vie nous ont appris à connaître, crut devoir témoigner, de son côté, qu'elle n'était pas mécontente de ses visites; naturellement, elles se multiplièrent; il advint même qu'ils se rencontraient parfois, au temps de leurs divertissements, au milieu de la campagne, et ce fut dans une de ces circonstances que Raoul enleva la princesse. Quelques jours après, elle était sa femme, au détriment d'Eléonore, que le comte répudia, vivant de nouveau dans le monde, loin de Senlis , son affection pour l'abbaye de Saint- Vincent diminua sensiblement, surtout lorsqu'après la mort de son nouvel époux(1074), elle résolut de retourner dans sa patrie, qu'elle avait quittée depuis vingt-cinq ans. Les chanoines comprirent tout ce qu'ils perdraient au départ de la princesse; après avoir inutilement tenté tous les moyens de la retenir en France, ils la prièrent d'affermir el d'assurer son œuvre, qui allait périr faute d'appui. La prin-
cesse , pour dernier témoignage de sa bienfaisance , pria son fils Philippe de prendre le titre de fondateur du monastère et d'en remplir toutes les charges, en le protégeant contre l'envie de ses ennemis, ensuite de quoi la reine partit et alla finir tranquillement ses jours en Russie , auprès des siens , laissant en France, suivant notre manuscrit, « une longue suite de princes par sa fécondité, l'abbaye de Saint- Vincent comme marque de sa piété, et à Saint- Denis un très-précieux jacinthe, dont il est fait mention par Suger, « pretiosissimum hyacinthutn Annœ régis Ruthenorum fitix. » Le roi Philippe accepta la mission et s'en acquitta fidèlement jusqu'à sa mort-, d'ailleurs le souvenir, quoique lointain , de la fondatrice , sembla protéger l'abbaye tant que vécut la princesse. Mais après sa mort (1), et lorsque Louis VI fut associé, cnHOO, au pouvoir royal , sa jeunesse et les troubles qui affligèrent alors le royaume ne lui permirent guère d'exercer, d'une manière efficace, ce patronage de Saint- Vincent , héréditaire dans sa famille, et le monastère se trouva sans défense vis-a-vis de ses envieux voisins, qui voulaient s'emparer de ses biens. Les moines, découragés et d'ailleurs impuissants par eux-mêmes, puisque contre la violence ils ne pouvaient invoquer que des titres peu respectés , négligèrent leurs intérêts, et les choses en étaient venues à ce point que l'on songeait à enlever aux chanoines leur abbaye , pour en transporter la propriété aux moines de Cluny.
La rivalité était grande entre les établissements de l'ordre canonique et ceux de l'ordre monastique. L'abbé de Cluny, en particulier, était accusé , à cette époque , de vues très-ambitieuses, et, en parlant des abbayes qu'il convoitait, les mémoires du temps lui appliquent les énergiques paroles de Jérémie et disent de lui, en modifiant un peu le texte : « Ad uxorem proximi sui hinnire non desinit (2). » Nos chanoines redoutaient comme un malheur de
(1) Fidèles à la reconnaissance, les chanoines de Saint-Vincent célébrèrent tous les ans, jusqu'à leur suppression, • un obit solennel » au jour du décès de la reine Anne, qui est le lendemain de l'octave delà solennité «le Saint-Augustin. Après la messe , ils donnaient à dîner à treize pauvres femmes veuves.
(1) Jérémie dit, chapitre v, verset 8 : Vnwquisqw ad uxorem proximi s mi hinniebat.
tomber sous la dépendance, et cependant pareil sort était arrivé à Saint-Martin-des-Champs et à Saint-Arnoult, de Crespy. On les en menaçait avec d'autant plus de force et d'apparence de raison, qu'ils étaient incapables de pourvoir à leur subsistance : ce fut peute tre ce qui les sauva. Senlis possédait trois églises collégiales : Notre- Dame, Saint-Frambourg et Saint-Bieul. Les bénéficiera qu'elles renfermaient devaient prendre parti pour leurs confrères de Saint- Vincent; en efTet , ils étaient animés de la môme antipathie contre les prétentions de Cluny. Ils vinrent donc au secours de notre abbaye , et de la manière la plus efficace , en lui cédant quelques bénéfices. Le doyen de Saint- Rieul exprima, comme clause expresse de sa donation, qu'elle serait annulée si le couvent tombait en la possession des moines. D'autres illustres personnages ajoutèrent l'appui de leur influence aux bienfaits des chanoines de Senlis; l'évéque de Beauvais, Pierre, enjoignit, sous peine d'excommunication , au chapitre de Saint-Evremont , de Creil , de payer à l'abbaye de Saint- Vincent les revenus d'un bénéfice qu'elle possédait sur ce chapitre. En même temps Louis VI , qui avait pris en main les rênes du gouvernement, voulut, comme son père et son aïeule, attacher son nom à l'œuvre qu'ils avaient fondée; il força tous les seigneurs qui avaient usurpé les biens des religieux à les leur restituer, et, pour les mettre à l'abri de pareilles attaques , il étendit les privilèges que leur avait accordés la libéralité de ses prédécesseurs.
Cette secousse, qui semblait d'abord devoir compromettre i existence de l'abbaye, ne fit en quelque sorte qu'en assurer le développement. Il était temps, d'ailleurs, que le secours lui vint de quelque part : le pape Calixle II, caractérisant dans une bulle l'état déplorable dans lequel elle était tombée, disait , sans ménagement pour les chanoines , que leur négligence avait conduit leur maison au dernier degré de la misère : « Ecclesiam negligentid inhabltantium, ad summam penitus miser iam deductam. » Désormais définitivement constituée, elle va grandir avec des luttes à soutenir, mais trouvant dans sa vertu, dans ses richesses et dans la protection des papes et des princes la force de triompher. D'ailleurs, Dieu avait suscité un homme capable de faire refleurir l'abbaye, et qui, comprenant le mal , se trouva à la hauteur de la position que les circonstances lui avaient faite. L'abbé Baudouin, qui prit le gouvernement du monastère en 1M0. corn-
niença par rappeler les chanoines à l'observation des règles de l'ordre; puis il obtint du pape Calixte II la confirmation des privilèges que des attaques récentes avaient compromis (i).
Ces privilèges, fort étendus , faisaient de l'abbaye une église lout-à-fait indépendante, et comme une paroisse dont la juridiction s'étendait même en dehors de son enceinte. L'abbé jouissait de tous les droits de pasteur et de curé , et donnait commission à qui il voulait de ses religieux pour administrer les sacrements, non-seulement aux personnes de l'intérieur, mais encore à ceux qui demeuraient dans le voisinage du couvent. Aussi, voyonsnous dans une lettre de Louis VI , que les officiers militaires ou bourgeois, leurs familles, et tous ceux qui voudront être enterrés à Saint-Vincent, n'en doivent être empêchés par personne, « pracipimus etiam, quia nostra est ecclesia, et ex toto, ta m in sepultura quam in aliis libéra, ut omnes servientes nostri, milites ac burgenacfamiliœ eorum, ac alii qui ibi sepeliri deliberaverint, nullus, eiscontradicat. » Ce droit fut confirmé par Louis VU et Philippe- Auguste, et consacré même par l'autorité des souverains-pontifes. Une autre bulle de Honoré II, datée de 1124, nous apprend encore un fait intéressant : c'est que, dès cette époque reculée, l'abbaye de Saint-Vincent possédait une école destinée à l'instruction des enfants et des jeunes gens. Il y est dit, en effet, en parlant des personnes vivant dans l'abbaye qui doivent obéir à l'abbé : « Clerici et serv entes atque scholares, qui ad jus prœfatx ecclesix pertinere noscuntur. »
Le terme de schola a, dans les écrits du moyen-âge surtout, des significations diverses. Il ne désigne pas toujours une école proprement dite, et, par conséquent, scholaris ne veut pas toujours dire un écolier; mais, ici, le doute n'est pas possible, et aucun autre sens n'est admissible.
On se servait quelquefois du terme schola (et c'est peut-être la signification la plus fidèle à l'étymologie primitive du mot), pour désigner le lieu où les moines prenaient leur repos , le dortoir de la communauté : « schola, est-il dit dans un concile de Tours, tubore communi construatur , ubi omnes jaceant , atU abbate. aul
i! Voir aux picecs justificatives \Pi.
prxpos:to gubernante. » Tel n'es! pas évidemment le sens dans le passage que j'ai cité.
Un usage plus fréquent a appliqué le mot de schola pour désigner la réunion des chantres attachés à une église, le chœur. La distinction nettement établie ici entre les clerici et les scholarew prouve bien que ce dernier terme ne peut pas s'appliquer à ceux qui remplissaient les fonctions de chantres dans l'église de Saint- Vincent, qui étaient nécessairement les moines mêmes, clerici.
Reste donc à voir dans les scholares de véritables écoliers qui, au xh« siècle, venaient chercher l'instruction dans la même enceinte qui renferma plus tard un collège de Génovéfains, tradition qui est devenue sept fois séculaire, et qui, souvent inter rompue dans ce long espace, s'est autant de fois renouée jusqu'à nos jours !
Sous la sage administration de l'abbé Baudouin, l'école fut prospère, et tout, dans l'abbaye, se ressentit de la vigoureuse impulsion de son énergie et de sa piété. Aussi, de cette époque date une ère nouvelle pour Saint-Vincent, ère de vertu et de prospérité que nous allons parcourir jusqu'à ce que viennent des temps mauvais qui rendirent nécessaire une nouvelle et plus complète réforme.