CHAPITRE TROISIÈME
PROSPÉRITÉ DE L'ABBAYE. — SA RECONSTRUCTION. — RAPPORTS QU'ELLE ÉTABLIT AVEC D'AUTRES MONASTÈRES.
Le pieux Baudouin était mort, emportant dans sa tombe la gloire et le mérite d'avoir restauré l'abbaye de Saint- Vincent; mais sa perte , qui fut vivement sentie, ne devait pas interrompre l'œuvre qu'il avait entreprise avec un si grand succès. On rendit d'abord à sa mémoire tous les honneurs que méritaient ses vertus , et on songea à lui donner un successeur capable de continuer le bien qu'il avait commencé. Le monastère de Saint-Victor avait alors une grande réputation de vertu : une association avec cette célèbre abbaye parut aux chanoines de Saint-Vincent le meilleur moyen d'assurer la persévérance de leurs pieux desseins. Cette union devait doubler leur force , et l'exemple de leurs frères de Paris les encouragerait toujours à se maintenir dans la voie de
— Im-
perfection religieuse qu'ils avaient embrassée. Pour établir un lien plus intime qu'une simple aggrégation, ils résolurent tout d une voix de cboisir leur abbé parmi les chanoines de Saint- Victor, et, à cet effet, ils envoyèrent deux des leurs faire ces propositions au célèbre monastère. Elles furent accueillies comme elles méritaient de l'être, et bientôt Baudouin II vint prendre possession de Saint-Vincent. L'acte d'union ne conférait d'ailleurs à l'abbaye de Saint-Victor aucun droit sur l'administration ou les revenus de celle de Senlis. Le roi Louis VU ne fut pas , à ce qu'il parait, étranger à cet acte d'union ; il l'avait désiré; aussi , s'empressa-t-il de le confirmer en M38 (i).
Rien n'égalait la piété des chanoines; ils avaient contracté, visà-vis l'église Notre-Dame et Saint-Rieul le devoir d'assister à quelques-uns de leurs offices, et en particulier à leurs processions; c'était pour eux une occasion de bien légitime et sans doute bien innocente distraction. Les pieux cénobites n'en jugèrent point ainsi; et par leurs efforts, aidés de l'intervention de Louis VII, qui acceptait la protection de Saint-Vincent comme un devoir de famille, ils obtinrent de l'évêque de Senlis de rester enfermés dans le monastère. Cette vie, quoiqu'essen bellement obscure, puisqu'elle ne sortait pas de la modeste enceinte du couvent, ne pouvait pas manquer d'attirer aux chanoines de Saint- Vincent les faveurs des grands et des puissants qui, dans ces siècles de foi, étaient d'avance acquises à toutes les institutions religieuses.
Partant d'une idée vraie au fond et conforme au dogme catholique, mais dont il est facile d'abuser, les seigneurs spéculaient , s'il m'est permis de le dire , sur la vertu des moines , et croyaient par des bienfaits acheter une part dans leurs mérites. Aussi bien les personnages les plus illustres du temps , le roi de France , les évêques des diocèses voisins , se faisaient-ils gloire d'accorder leur protection à ces fervents chanoines. Le cartulaire de l'abbaye avait précieusement conservé les titres de cette bienveillance, qui l'honorait, et le P. Quesnel les cite avec une innocente complaisance. Les comtes et barons qui disposaient des bénéfices les donnaient aux chanoines de Saint- Vincent ; des personnes de haut
(I) Voir aux notes les pièces relatives à cette affaire [¥.}.
rang venaient, sous divers titres, partager avec eux la vie régulière. C'est ainsi qu'à dater du xir 3 siècle, outre les chanoines qui s'étaient engagés par vœu, l'abbaye comptait dans son sein des chanoines auxiliaires canonici ad succurrendum qui s'engageaient à obéir à l'abbé; des jeunes gens qui, sous le titre de scholares, venaient se former à la connaissance des choses saintes et peutêtre à la vie religieuse. Des laïques , touchés de la grâce, faisaient l'abandon de leurs biens au couvent , dabant se et sua , et prenaient le nom de convers lorsqu'ils embrassaient la vie religieuse, et celui plus singulier de donnés quand ils ne s'engageaient pas par des vœux. Dans le nombre de ces derniers, on comptait quelquefois des personnages riches et illustres, de grandes dames même qui s'étaient dépouillées de leur fortune pour devenir sœurs converses. Quelques-uns de ces seigneurs , qui s'étaient ainsi rattachés à l'abbaye , obtenaient la permission de vivre sur leurs terres, dont ils conservaient l'usufruit pendant leur vie. D'autres fois c'était d'illustres exilés qui venaient chercher une consolation passagère à l'abri des murs du couvent. Ainsi, la reine Isabelle de Ilainaut, femme de Philippe-Auguste, exilée de la cour, s'était retirée à Senlis, où, pendant tout le temps de son séjour, elle il £ de l'abbaye de Saint-Vincent le lieu de ses dévotions et de sa retraite spirituelle. Cette population variée du monastère, devenant tous les jours plus nombreuse , il fallut songer à agrandir l'édifice primitif.
Ce fut une véritable reconstruction que l'on entreprit. Les archives de l'abbaye énumèrent, en effet, comme ayant été bâtis à neuf, « les cloîtres, le dortoir, sous lequel était le chapitre, le locutoire, les celliers, le réfectoire éclairé par de très-belles vitres à la mosaïque, composé de douze voûtes appuyées d'un côté sur le mur, et de l'autre sur cinq piliers très-délicats et élevés , où pouvaient manger très-facilement quatre-vingts religieux ; on y ajouta les infirmeries avec une chapelle de pareil ouvrage que le réfectoire. » Environ cent ans après , un abbé eut la dévotion de faire édifier une chapelle claustrale dédiée à la Sainte-Vierge , où les religieux récitaient l'office de cette très-pure mère de Dieu. On y chantait tous les jours, en notes, dit le manuscrit, la messe de Beata. En sorte que « l'on pouvait dire que, dans ce renouvelle' ment, il ne restait plus rien de l'ouvrage de la reine Anne que l'église. >» Ces paroles, que nous citons textuellement, nous font
connaître la splendeur des constructions nouvelles qui disparurent complètement dans une dernière rééducation dans le xviii* siècle : l'église seule fut toujours pieusement conservée.
Nous n'avons pu trouver nulle part de renseignements plus précis et plus détaillés, sur cette reconstruction, ni sur l'époque exacte à laquelle elle eut lieu. U semble même que lorsque au xvn e siècle on renouvela le monastère, on ait pris à tache d'effacer jusqu'à la moindre trace de cette construction; il est impossible d'en découvrir aucun vestige.
L'action des chanoines retrempés ainsi dans l'observance des règles, devait s'étendre en dehors de l'enceinte du monastère. Aussi, voyons-nous que dans le courant du xn e et du xiir siècle, ils fondèrent en divers lieux des établissements nombreux qui étaient comme des succursales de la maison-mère (1). C'étaient des prieurés où l'on envoyait des religieux chargés de desservir les églises paroissiales et d'administrer les sacrements, sous l'autorité desévèques. Ces établissements portent, dans les actes des conciles et dans les auteurs ecclésiastiques du temps, le nom de Cellx, ou encore Obedlenfte. Les chanoines qui les possédaient remplissaient les fonctions réservées aujourd'hui aux curés et aux vicaires ; mais ils n'en étaient pas moins soumis à tous les devoirs de la vie religieuse sous les ordres d'un prieur, qui luimême relevait au spirituel de l'évêque du diocèse, mais qui devait rendre compte à l'abbé de Saint-Vincent de la gestion des intérêts du prieuré qu'il gouvernait. Cette position dépendante ne lui donnait pas le droit de siéger en son nom personnel au synode diocésain; lorsqu'il prenait part à ses délibérations, c'était en vertu d'une procuration de l'abbé , dont il était alors le représentant. Quelques-uns de ces prieurés étaient situés dans des diocèses étrangers , et même assez éloignés de Senlis. On en comptait deux, en effet, dans celui de Beauvais; trois dépendaient dp l'archevêque de Rouen; deux autres appartenaient au diocèse d'Arras; un dernier, enfin, relevait de l'évêché de Paris.
En dehors de ces bénéfices, qui donnaient naissance à des maisons où se reproduisait en petit l'organisation de l'abbaye , les
(I) Voir aux notes (F] la liste des prieurés qui relevaienl de l'abbaye de Saint -Vincent.
chanoines de Saint Vincent possédaient des bénéfice» séculiers dont ils avaient la collation et qu'ils confiaient à des prêtres libres non engagés dans l'état religieux. Ces prêtres étaient nommés au\ diverses curés par l'abbé même de Saint-Vincent. (Fontaine-les- Corps-Nuds ou , suivant le manuscrit, le Cornu , Gouvieux , etc.)
La grande réputation de sainteté des chanoines de Saint-Vincent était telle que d'autres monastères cherchèrent à établir avec eux une union spirituelle qui les associât à leurs mérites. Les collé giales, situées dans la ville même de Senlis, méritaient d'être les premières admises à cette participation de prières et de grâces. Des rapports nombreux existaient déjà entre ces diverses églises : ainsi, un religieux de Saint-Vincent était envoyé à Notre- Dame, pour aider le clergé de cette église dans ses cérémonies, et lorsque chaque année ramenait le jour où les chanoines célébraient la fête de leur saint patron , on voyait arriver processionnellement les chapitres des trois collégiales de la ville, qui venaient solenniser la fête de Saint-Vincent. Les religieux, en témoignage de leur gratitude, leur donnaient dix sols. Les rapports étaient plus intimes encore avec les chanoines de Saint- Frambourg : en effet, à l'issue de la messe solennelle, ces derniers devaient être « traités honnêtement au réfectoire, » et ils rendaient la pareille aux chanoines de Saint-Vincent , lorsque ceux-ci , à leur tour, allaient célébrer la fête de saint Vigor.
L'abbaye de Saint- Vincent avait droit au revenu des bénéfices qui venaient à vaquer dans l'église Notre-Dame , jusqu'à la nomination d'un nouveau titulaire : la jouissance de ce droit était acquise au prix de certaines conditions pieuses , comme de célébrer des messes pour le repos de l'àme du défunt. On retrouve ces clauses à peu près les mêmes dans les divers traités d'alliance que contracta l'abbaye avec plusieurs monastères voisins , tels que ceux de Sainte-Geneviève de Paris , de Juilly, de la Victoire, d'Eu, etc.
Nous avons sous les yeux le contrat passé avec l'abbaye de Juilly en 1248 (i ). Il y est stipulé que, lors du décès d'un religieux de l'un des deux monastères , il sera chanté dans l'autre un service solennel pour le repos de son àme; chaque prêtre célébrera
(1) Voir aux noies (6».
qualrc messes à la même intention, les frères Sc/tolirres réciteront une fois le Psautier , et les frères convers, desquels on ne pouvait point exiger de savoir lire, devaient remplacer la lecture des psaumes par cinquante Pater nosler. Ces clauses expliquent la nature toute religieuse de ces associations qui, en respectant l'indépendance de chaque abbaye, resserraient entre leurs habitants les liens de fraternité spirituelle qui unissent les membres de la famille catholique.
A ces conditions s'ajoutaient des usages de pure bienséance, destinés à maintenir les rapports d'affection et de secours mutuels; ainsi , l'abbé de Saint-Vincent allait ofticier à la Victoire, le jour de la fête de l'Assomption ; les chanoines solennisaient avec beaucoup de pompe la fête de saint Laurent, archevêque de Dublin, parce que son corps reposait dans l'abbaye de Notre-Damed'Eu, affiliée à celle de Seulis. Un jour même, messire Nicolas de la Place, religieux de Notre-Dame-d'Eu , passant par Senlis, entra dans l'église de Saint-Vincent, au moment même où les religieux célébraient la fête de saint Laurent , et lorsqu'ils chantaient les vêpres solennelles , avec office propre : grand fut son étonnement, et grande sa joie, d'entendre les louanges du saint patron de son abbaye, dans une église où il ne croyait pas même que son nom fût connu. L'office achevé , il demanda aux chanoines pourquoi ils faisaient la fête de ce saint, qu'il croyait n'être connu que dans lilibernie et dans la Normandie, où il était venu mourir. Le prieur ne sachant que répondre, se contenta d "invoquer l'autorité des anciens calendriers qui indiquaient la fête d'un saint Laurent, archevêque, et la tradition de leurs aucètres , qui l avaient toujours solennisée. Alors ce bon abbé leur faisant une hriève narration des merveilles de ce grand saint, leur adressa ces paroles de saint Paul aux Athéniens : « Quod ergo ignorantes colifis, hoc ego annuntio rofjis , » qu'il leur développa en racontant la vie et les miracles de l'illustre archevêque. Le P. Quesnel ajoute naïvement que ce fait prouve la grande simplicité dans laquelle vivaient les religieux des siècles passés (1).
(t ■ Celle anecdote se rapporte à uni 1 rpoqm» pin» récente.
oiaimtiik yt ahmlmi:.
Él'HEUYES ET LUTTES HE L ABBAYE.
Le tableau que nous avons esquissé des prospérités «le l'ahbau' pendant deux sièeles, est bien mêlé de quelques ombres. Nous l'avons vue riche de privilèges, de biens, et plus riche encore de vertus, sattirautla protection des princes et des seigneurs, grandissant et s'élevant jusqu'à devenir une puissance qui ne pouvait manquer d'exciter un jour ou l'autre l'envie ou la haine. C'est là une triste condition de la grandeur dans tous les temps et dans toutes les situations : les moines, comme les autres, doivent payer la gloire au prix de bien des combats et de déboires.
Le premier ennemi des chanoines fut celui-là même qui, par sa position et son caractère, devait être leur protecteur naturel, l'évèque de Senlis. Si l'on veut bien cependant se rappeler quelle était l'organisation de la société au moyen-âge, on comprendra ce fait, qui, au premier abord, peut exciter l'étonnemenl. e, c «»<>*ttc îrr», avait dit Homère, exprimant en trois mots le principe le plus élémentaire de toute société. Si deux puissances peuvent vivre en paix à côté l'une de l'autre , c'est à condition que , complètement isolées dans leur sphère d'action , elles ne s'exerceront pas sur des objets identiques ou qu'elles n'auront pas affaire avec les mêmes hommes. C'est ainsi que de nos jours, dans la plupart des sociétés où le pouvoir est sécularisé , on peut imaginer la scission absolue, du moins en principe, de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle ; mais s'il est, en fait, à peu près impossible , même aujourd'hui , d'appliquer ces théories, ne devons-nous pas juger avec quelque indulgence ces hommes qui combattaient de bonne foi pour soutenir ce qu'ils croyaient être un droit et un devoir à la fois ? 11 y avait pour eux dans ces luttes autre chose qu'une misérable querelle d'ambition et d'orgueil; c'était, comme on dirait aujourd'hui, une question sociale; aussi y dépensaient-ils souvent une ardeur qui nous étonne. Après avoir épuisé la lutte, ils voulaient en perpétuer le souvenir, et ils le transmettaient aux générations futures, dans ces figures grotesques qu'on rencontre sculptées au pourtour des églises; énergique expression des rivalités passionnées que nous
ne comprenons plus; revanche que le vaincu voulait prendre contre celui que le succès favorisait, ou injure que le vainqueur ajoutait au dépit de celui qu'il venait d'abattre.
En racontant l'histoire des privilèges et exemptions accordés à l'abbaye de Saint- Vincent, par les papes et les rois de France, nous avons fait voir le motif de ces concessions qu'aujourd'hui nous ne jugeons pas nécessaires, mais qui avaient leur explication dans le double caractère du pouvoir spirituel et temporel réuni dans les mêmes mains. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi les évêques de Sentis devaient désirer de voir le monastère privé des droits qui l'avaient complètement soustrait à leur juridiction. La nature des privilèges de l'abbaye, qui étendait son empire même au dehors de son enceinte, devait, tôt ou tard, provoquer la lutte : ce fut, à ce qu'il parait, l'évêque Geoffroy qui ouvrit la campagne. Dans les dernières années du xn* siècle, il disputa à l'abbé de Saint-Vincent la jouissance des privilèges qu'il avait reçus de ses prédécesseurs comme le plus précieux patrimoine du monastère. Raoul ou Robert (1), qui gouvernait alors les chanoines, ne crut pas devoir condescendre aux exigences de l'évêque, qui n'hésita pas à lancer l'excommunication contre l'abbé. L'affaire, arrivée à ce point, ne pouvait plus être décidée que par la haute intervention du souverain pontife. Ce fut devant lui qu'en appelèrent les chanoines de la sentence d'excommunication dont ils étaient victimes. Chacune des parties envoya à Rome des nonces ou procureurs chargés de soutenir ses intérêts : la cause fut plaidée de part et d'autre avec toute l'importance qu'elle méritait, et le pape Célestin III, ne voulant pas juger à distance une question qui dépendait de circonstances toutes locales, renvoya les adversaires devant une commission composée des évêques de Meaux et d'Auxerre et de l'abbé de Saint- Germain-l'Auxerrois, qui reçurent l'ordre de se transporter sur les lieux. Des circonstances inconnues les empêchèrent de remplir cette mission, et ce fut l'archevêque de Reims, métropolitain de la province , qui , par une sentence arbitrale , mit fin à ce différend : il conservait à l'abbaye la plupart de ses privilèges et
(1) Les chartes ne désignent jamais cet abbé que par l'initiale de son nom, R, ou par la simple appellation d'abbé de Saint- Vincent.
consolait l'évéque par quelques concessions; c'est lui qui devait à l'avenir bénir l'abbé, conférer les ordres aux religieux et consacrer les autels de l'église de Saint-Vincent.
Ce n'en était pas moins une brèche faite aux droits de l'abbaye, une atteinte portée à son indépendance, et l'exemple de Geoffroy devait trouver des imitateurs. L'un de ses successeurs sur le siège de Senlis, Guérin, ancien religieux de Saint-Jean de Jérusalem, qui s'était même distingué en cette qualité à la bataille de Bouvines, devint chancelier de France sous le roi Philippe- Auguste. Cette fonction , qui lui assurait un grand crédit sur l'esprit du roi, lui donna plus de facilité pour renouveler la querelle que la sentence de l'archevêque de Reims avait pour un moment suspendue. Il refusa d'accepter la décision portée quelques années auparavant, et usa de toute l'influence dont il jouissait à la cour pour faire entrer l'abbaye sous sa dépendance pleine et entière.
L'abbé recula devant un nouveau procès et une transaction survint, par laquelle l'évéque et le chapitre s'engageaient à venir processionnellement à Saint- Vincent, le 22 janvier de chaque année, recevoir des religieux : l'évéque, la somme de 20 sols; le chapitre, 10 sols; l'archidiacre, 10 sols. C'était comme une com : pensation pour ces droits si disputés qui devaient soulever encore de nouvelles discussions.
Après ce traité, que les circonstances avaient rendu nécessaire; les abbés de Saint- Vincent défendirent avec une vigueur nouvelle des privilèges qu'on leur avait fait acheter, et l'ardeur qu'ils déployaient dans certaines occasions nous paraîtrait peut-être aujourd'hui bizarre, ou tout au moins exagérée. Ainsi, les archevêques de Reims, métropolitains de la province, venaient assez souvent à Senlis. Ordinairement, ils descendaient à Saint-Vincent, où les chanoines se faisaient un devoir et un honneur de les accueillir avec tout le respect que commandaient leur haute position et la protection qu'ils avaient toujours accordée à l'abbaye. Quelquefois même les prieurs des monastères voisins , jaloux de traiter l'archevêque sans lui imposer l'obligation d'aller à leurs couvents, lui faisaient les honneurs d'un diner dans l'une des salles de Saint-Vincent, que l'abbé mettait fraternellement à leur disposition. L'évéque de Senlis, ou, en son absence, son archidiacre comme représentant la première autorité ecclésiastique du pays, étail invité à ces repas. Mais, à partir de l'année 1277.
il ne leur fui jamais permis de se mettre à table avant d'avoir positivement reconnu par écrit que leur présence au dîner n'était nullement un droit de leur dignité, une prérogative de leur titre d'évèquc ou d'archidiacre. Dans la salle même du festin, ils déclaraient devant l'abbé , qui ne manqua jamais de le réclamer, qu'ils assistaient au dîner par la grûce de l'archevêque, qui les avaient invités; et pour diminuer l'embarras d'un pareil aveu, le métropolitain s'empressait de prévenir par ses paroles et quelquefois de confirmer, par le sceau de ses armes, la déclaration de son convive.
Malgré ces précautions, les droits du monastère furent en butte plus tard à de nouvelles attaques. L'ahbé, relevant directement du pape, pouvait se faire bénir et confirmer par qui il voulait et où bon lui semblait : le plus souvent , sans user de cette prérogative, c'est à l'évèquc même de Senlis qu'il demandait la bénédiction. En 1453, Pierre Hichevillan, suivant l'exemple de son prédécesseur, s'était rendu à Rome, où il avait été confirmé dans son titre d'abbé par le pape lui-même ( I ). Pour l'ordination de ses religieux comme pour la bénédiction de ses prieurs, il invoquait toujours le ministère d'un évèque étranger; lui-même avait reçu Ponction sacerdotale des mains de celui de Soissons. Il n'en fallait pas tant pour réveiller les anciennes querelles : force fut donc de s'adresser de nouveau à Rome. Innocent VIII occupait alors le trône pontifical; il examina à fond l'affaire et prononça une sentence dont l'exécution fut confiée aux soins des abbés de Saint-Cermaindes-Prés et de Saint-Magloire , de Paris, et de Jean Laurent, chanoine de Senlis. Cette bulle, en confirmant les anciens droits de l'abbaye, mit fin à toutes les discussions (2). Depuis ce temps, l'abbé ou le prieur (du temps des abbés commendataires) se fit ordinairement un devoir de demander sa bénédiction à l évêque de Senlis.
Nous n'avons pas fini, cependant, l'histoire des tribulations des chanoines de Saint-Vincent et des luttes qu'ils avaient àsou-
il On ne Icnail plus compte de la sentence de i'archcvcquc de Reims, dont il vient d'être parle.
(?) Voir la bulle du pape Innocent VIII ;.u\ noirs (H)
(cuir. On se rappelle qu'outre les droits qui exemptaient les religieux de la juridiction épiscopale , ils tenaient de la libéralité des rois fondateurs ou protecteurs du couvent certains privilèges civils, tels que ceux de haute, moyenne et basse justice. Cette concession était nécessaire dans les premiers temps, parce qu'il fallait protéger l'abbaye contre le mauvais vouloir et l'envie qui s'attaquent toujours aux institutions naissantes. Mais à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, les officiers royaux chargés de rendre la justice dans la ville , le baillagc et lévèché de Senlis , ne voulaient pas souffrir un pouvoir rival , qui restreignait beaucoup leur propre autorité. En effet, les droits de l'abbaye s'étendaient, suivant les termes même des premières concessions , sur la terre et ses hôtes, c'est-à-dire sur toutes les personnes demeurant dans le bourg de Saint-Vincent; sur celles qui habitaient les maisons de la ville dépendantes du monastère; enfin sur toute personne, quelle qu'elle fût, qui commettait un crime sur le territoire du couvent. Déjà en 1208, par une transaction faite à l'amiable , l'abbé Pierre l or avait cédé au maire de Senlis ( I ) le droit de moyenne et de basse justice sur la ville pour la somme de i livres de rente. Lorsque dans les dernières années du xiii c siècle, l'abbaye fut comprise dans l'enceinte de la cité, les officiers municipaux tirent tous leurs efforts pour supprimer les privilèges judiciaires des chanoines. L'abbé se montra inflexible pour tout ce qui regardait le droit de haute justice; mais il voulut bien étendre la concession faite en 1208 , en renonçant à l'exercice du droit de moyenne et basse justice , même à l'égard de ses vassaux; il accepta pour limites de sa juridiction l'enclos même du monastère; en compensation, la ville se chargeait de payer annuellement à l'abbaye une rente de 7 ou de M livres.
Au commencement du xiv siècle, la mairie de Senlis fut supprimée et les droits municipaux réunis au domaine du roi , qui établit dans la ville un bailli pour y rendre la justice en son nom. Le bailli, peut-être par ignorance, peut-être pour faire sa cour au prince, attaqua les droits de l'abbaye devant le parlement de Paris; mais un double arrél, l'un de 1317, l'autre de 1331 , confirma à l'abbé et à ses religieux la jouissance d'un privilège qu'on ne
(l Ce magistrat s'appelait Raoul.
leur contesta plus d une manière sérieuse. A |>cine vojous-no'us , en le procureur du roj de Senlis faire abattre de son autorité privée les fourches patibulaires de l'abbaye, situées dans un champ près de la Victoire , sur le chemin de Senlis à Montépilloy. Sur la requête de l'abbé, qui le poursuivit devant le bailli de la ville, il avoua avoir agi avec trop de précipitation , et les fourches patibulaires furent replacées pour le malheur des criminels justiciables du monastère.
L'abbaye avait une organisation judiciaire complète : son bailli à elle, ses sergents, ses greffiers. Ces officiers poursuivaient tous les crimes qui relevaient de sa juridiction. L'histoire ne dit pas si ce tribunal était sévère ; tout porte à croire qu'il participa a la mansuétude qui distinguait les tribunaux ecclésiastiques au moyen-age. Le manuscrit que nous avons sous les yeux cite la sentence d'un bailli qui, en 1433, condamna un domestique de l'abbaye à être traîné sur la claie et pendu. Mais cet arrêt n'intéressait que son cadavre, car le malheureux s'était précipité et noyé dans un puits: c'était même son crime; il était pendu pour s'être suicidé.