CHAPITRE CINQUIEME
VIF INTÉRIEUR*: Dl COUVENT. — DÉCADENCE.
Les querelles de l'abbaye avec les évèques et les baillis uous ont fait interrompre le récit des circonstances de sa vie intérieure , que nous allons reprendre au milieu du xm* siècle. Mais, avant tout, nous voulons faire connaître un raisonnement du P. Quesnel, qui, par sa singularité, mérite d'être cité; on en appliquera , si l'on veut , le bénéfice aux religieux dont nous devons maintenant raconter la décadence. « Les chanoines de l'abbaye de Saint-Vincent, dit-il, ont été établis pour être des chanoines réguliers : c'était là leur caractère essentiel, qui ne pouvait se perdre, suivant cet aphorisme : Substantia non acdpit magis et minus; un homme, quels que soient ses qualités ou ses défauts, n'est pas plus ou moins homme qu'un autre; et de même, on ne peut dire que quoiqu'un chanoine régulier soit plus régulier qu'un autre, ou le même plus régulier en un temps qu'en un autre , il > ait altération aucune en leur condition de religieux ou de cha-
noine régulier, de sorte qu'il n'est pas moins religieux et chanoine régulier dans sa vie déréglée que dans sa plus grande régularité, et il n'est pas plus chanoine régulier dans l'observance la plu» exacte qne dans son plus grand relâchement. » Cela posé et admis, nous pouvons parcourir, sans crainte et sans scandale , l'histoire progressive de cette décadence; elle commença dans le xm« siècle et par quelques innovations qui parurent de trop légitimes adoucissements à une règle dure et sévère.
Les premiers coups portés à l'ancienne discipline partirent de' la main de Henri, deuxième du nom, dont nous avons déjà parlé et qui était abbé vers l'an 1230. Sa piété en fut J'occasion y sinon la cause. Il fit construire, avons-nous dit T dans le vieux cloître, une chapelle en l'honneur de la Sainte-Vierge , dans laquelle , moyennant 200 livres (1) de rente, fruit de ses éufwgnes, il fonda pour tous les jours de l'année une messe de Beatd , qui devait être solennellement chantée par les religieux avec diacre et sousdiacre. Hais cet office, ajouté à tous ceux que célébraient déjà ses religieux, lui inspire des craintes pour leur santé. Aussi , de l'avis de son chapitre , demanda- t-il au pape la permission pour ses chanoines de garder l'aumusse sur la tète pendant l'office divin. Alexandre IV, touché sans doute des pieuses intentions du prélat, lui octroya la permission qu'il sollicitait : c'était en 1237, et, vingtcinq ans après, un grave procès, marque de dissensions profondes , s'instruisait en cour de Rome entre les religieux du monastère et Adam , leur abbé. La raison de ce différend est indiquée par la sentence qui y mit fin et qui rappelait l'abbé à un genre de vie plus simple , plus conforme à l'état religieux. Le luxe , cet inévitable compagnon de la richesse, s'était introduit sous le toit, auparavant modeste , de l'humble chanoine, et déjà il portait ses fruits. Le premier article du trafté garantissait à chacune des parties l'oubli complet du passé ; le second recommandait à l'abbé
(1) Le môme abbé avait établi dans l'abbaye le culle de saint Laurent . archevêque de Dublin, et de l'illustre veuve, sainte Elisabeth , qui venait rte mourir. Sur les 200 livres de la fondation de la Sainte-Vierge, on devait prendre 20 sols le jour de la fête de sainte Elisabeth , 5 sols le jour de l'octave, et 5 autres sols le jour de la fôle de saint Laurent, pour un P'tH mjal qu'on ajoutait à la pitance des frères.
l assistance à I ofliee et la soumission à la règle générale du silence; l'article suivant supprime tous les privilèges que l'abbé s'était arrogés au dortoir, au réfectoire et dans ses vêtements ; viennent ensuite des règlements relatifs à l'administration des revenus du monastère , que les religieux ne veulent pas laisser à la complète discrétion de l'abbé ; les derniers articles, en protestant contre l'usage qui commençait à s'introduire, des possessions individuelles, veulent sauver la loi fondamentale de la propriété commune, qui va bientôt complètement disparaître. Ce traité dont nous avons rapporté les clauses les plus importantes, fut accepté et signé par les deux parties à Civita-Vecchia, en 1282 (1 ).
Le xiv« siècle se passa sans incidents nouveaux. L'an 1302, Jean t w , alors abbé du monastère, lit une ordonnance en chapitre, qui affectait une somme de 40 sols, à prendre tous tes ans sur les revenus du prieuré de Fiers, pour la célébration de la fête du Saint- Sacrement , qui venait d'être instituée dans l'Kglise. Ces efforts, en faveur du culte, n'empêchaient pas la décadence de l'esprit religieux; elle devenait de plus en plus rapide, et nous en trouvons une preuve dans un arrangement conclu en 1303, dont les détails sont assez curieux pour être rapportés ici :
En cette année 1303, une personne pieuse donna à l'abbaye une somme de 300 livres , pour la fondation d'une messe à la chapelle de Saint-Louis (2). L'abbé acheta avec cet argent trois arpents de terre , qu'il ajouta à la propriété que possédaient les chanoines à Rlanc-Mesnil. Le revenu , jusqu'à concurrence de 12 livres , était destiné à assurer la pitance des frères en carême. C'était au rfuimbrier du monastère à pourvoir à ce soin ; et ce qui prouve bien la négligence dans laquelle on était tombé , même pour ces détails que j'appellerai de ménage , c'est la sévérité dont on menace le chambrier infidèle : s'il ne remplit pas son devoir, il sera lui-même privé de sa pitance; jusqu'ici ce n'est qu'une juste reci-
(I Voil à la lin la note J).
iîi La chapelle de Saint-Louis devait occuper le côté méridional du transept; la voûte avait conservé, jusqu'à la dernière restauration de l'église, do nombreuses fleurs de lis.
proche; mais de plus, il est condamné à vivre séparé de la compagnie de ses frères, il doit garder le cloître, et à chaque jour qu'il manquera de donner ce qu'il faut, il doit être évité comme un excommunié, pendant l'espace de 15 jours. Si malgré tout, il persévère dans son obstiuation, il sera puni suivant la rigueur des lois de l'ordre.
En perdant de leur vertu, les moines de Saint- Vincent avaient perdu aussi de la considération et de l'estime dont ils jouissaient précédemment. Les seigneurs voisins, les simples particuliers mêmes, loin de les protéger, leur faisaient subir mille vexations : c'est ce que nous apprend une bulle de Jean XXII (1316) , qui défend « à qui que ce soit, clerc ou laïque, de faire <• aucun tort à l'abbé ou aux religieux de Saint-Vincent, comme « il avait appris qu'avaient fait quelques particuliers, se fai- « sant justice à eux-mêmes, en saisissant les chanoines, leurs « convers, serviteurs, troupeaux et autres biens, sans forme de « justice. »
l ne lettre de Charles V, qui prend sous sa royale protection les personnes et les biens de l'abbaye, accuse la même situation et les mêmes besoins (1).
Ces appels fréquents à l'autorité du pape et à celle du roi de France, ne suffisaient pas pour guérir le mal dont le principe était dans l'intérieur mémo du monastère. On avait cherché à y porter remède d'une autre manière : Le pape Benoit XII , qui monta sur le trône pontifical en 1334, voyant qu'il s'étendait à toutes les maisons de l'ordre , avait ordonné la réunion régulière d'assemblées provinciales , destinées à réformer les abus qui s'étaient introduits dans tous les monastères. Le moyen était bon : mais, pouvait-on l'appliquer utilement au milieu des troubles qui agitaient le royaume , à la veille du grand schisme qui devait , en déchirant l'Eglise, favoriser partout le relâchement et le désordre? Toutefois , deux assemblées provinciales eurent lieu à Saint- Vinrent même ; elles réunirent les députés des deux provinces ecclésiastiques de Heims et de Sens : la première est inscrite dans les registres de l'abbaye à l'année 1352, du temps de l'abbé Jean 11; et la seconde a l'année 1398, sous l'administration
M Voir l.i nnlo .1
île Eudes, second du nom. On y prit sans doute d'excellentes résolutions, quoique l'histoire ne les indique pas; mais rien ne prouve qu'elles aient été bien efficaces.
Les jours devenaient d'ailleurs de plus en plus difficiles et mauvais pour l'abbaye : elle devait avoir beaucoup à souffrir des divisions dont la France fut le théâtre dans le xv* siècle. C'était le moment de la lutte du roi Louis XI contre le duc de Bourgogne. La ville de Sentis était, par sa position, plus exposée que toute autre aux attaques successives des troupes du roi et des Bourguignons. Les fortifications furent relevées en 140» , agrandies et augmentées en 1 m ; grâce à ces précautions, la ville résista jusqu'en 1417, époque à laquelle elle fut obligée de se rendre au duc de Bourgogne. Le monastère de Saint-Vincent ne fut pas épargné au milieu de ces dissensions , et lorsque l'abbé Guillaume Leclerc, après avoir pris possession du couvent, alla, suivant l'usage, payer à l'abbé de Saint- Denis les cinq sols qu'on lui devait à chaque mutation d'abbé, pour le fief de Clerbois, il ne put lui montrer les titres de celte redevance, qui avaient été j>erdus avec tous les autres registres dans les troubles de la guerre.
Ce n'est pas que les religieux ne fissent tous leurs efforts pour vivre en paix au milieu des factions qui déchiraient le pays ; mais la situation même de leur monastère les exposait trop à la colère et à la rapacité des deux partis , et souvent Bourguignons et Français faisaient également payer aux chanoines une neutralité d'ailleurs difficile à conserver. Ainsi , tandis que le roi s'empare des revenus du monastère, le duc de Bourgogne fait saisir des dîmes que l'abbé avait droit de percevoir sur des propriétés situées en Flandre. L'abbé même qui, en 1418, se trouvait dans ces contrées, fut arrêté et fait prisonnier. Il dissimula son rang, et, considéré comme un simple religieux, il fut délivré moyennant une modique rançon de neuf livres douze sols parisis.
Avec Jean IV, qui prit le gouvernement de l'abbaye vers 1433, la décadence fut plus sensible; nous le voyons en effet entouré, dans le monastère même, des différents membres de sa famille, qu'il appelle auprès de lui , sans qu'aucune raison de vocation ou de convenance pût justifier une pareille exception , puisque quelques années après il fit célébrer, dan? la chapelle môme
du monastère, le mariage de sa sœur par l'official de senlfe, La position, cependant, ne devenait pas meilleure. Les Anglais étaient encore maîtres des environs de Senlis, et l'abbé employait toute sa politique à se ménager entre les deux partis, courtisant surtout M. de Montmorency, tout-puissant alors dans ces parages, auquel il prêtait souvent de l'argent et du blé, ce qui n'empêchait pas le puissant seigneur de venir avec ses gens d'armes à l'abbaye , enfoncer les portes de l'office. Les Anglais , d'ailleurs, tenaient toujours la ville de senlis en alarme : le frère de l'abbé, qui habitait le monastère, fut même fait prisonnier; aussi, le roi ordonna aux religieux de faire maçonner la porte de lenr colombier et celle de leur guichet , sous peine d'une amende de cent marcs d'argent. D'autres causes ajoutaient encore à la misère du couvent. Le concile de Bàle avait imposé une taxe sur le clergé (1); le roi, de son côté, frappait d'impôts tous les jours plus forts les revenus des abbayes, pour subvenir aux besoins de la guerre. Il fallait suffire à toutes ces charges, et en même temps nourrir les habitants de l'abbaye, alors au nombre de seize religieux , sans compter les novices. Jean IV fut obligé d'user d'une grande économie, et on cite comme une chose remarquable qu'il ait pu, le jour de la Saint- Vincent , donner à dîner à quarante-six personnes des plus notables de la ville.
Cet abbé, auquel on peut reprocher de la faiblesse, avait lafssé un beau souvenir de sa régularité et de sa simplicité. 11 tenait exactement à l'observation de l'abstinence, le mercredi même, ajoute la chronique, lorsque tombait en ce jour la fête de saint Vincent, et quels que fussent les convives qu'il avait invités.
Lui-même introduisit quelques réformes à sa table , et voulut qu'on y fit la lecture dans la légende dorée , comme à la table commune (2). Son train était également simple; jamais il ne fut
(1) La part, pour le clergé de Senlis, avait été fixée à 46 livres; l'abbaye de Saint-Vincent y contribua pour 4 livres 18 sols parisis.
(2) Statuimus légère in legendâ aureâ de sanctorum vitâ in aulâ nostrd ad benedictionem, tam in prandioquam in cœnd, ut consuetum est in refectorio (?8 nov. 1434). Cet abbé avait l'habitude de tenir un registre journalier de ce qui se faisait dans le couvent.
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accompagné que d'un religieux et d'un clerc séculier, qui remplissait auprès de lui les fonctions d'aumônier.
Son exemple n'exerça pas une grande influence sur les chanoines, et les liens de la discipline se relâchèrent chaque jour davantage ; les religieux, oubliant leur vœu de pauvreté, n'avaient plus de vestiaire commun, et chacun n'écoutait plus que les caprices du luxe, dont les malheurs des temps n'avaient pu arrêter les progrès. Ils ne respectaient pas davantage la loi de l'obéissance, et les anecdotes que nous a conservées la chronique pourront nous faire apprécier cette triste décadence qui vit périr, avec les règles de la vie religieuse, celles de la convenance et du bon goût. Ainsi, le frère pitancier se permit un jour de vendredi de n'offrir h l'abbé, pour son dîner, que deux œufs assaisonnés de paroles piquantes (sic), Une autre fois , il refusa même de préparer un dîner pour quelques convives de l'abbé, en lui disant que s'il ne mangeait plus il ne serait pas si gras. Une atteinte plus grave avait été portée aux lois de la discipline, lorsqu'on avait permis aux chanoines de disposer de leurs bénéfices comme propriétés particulières, qu'ils se transmettaient successivement au gré de leur volonté.
Une fois sur cette voie, l'abbaye ne pouvait arriver qu'à sa ruine, que tout, dès-lors , sembla précipiter encore. Et, d'abord, il faut rappeler en première ligne les démêlés des abbés avec les évèques de Senlis, qui les privèrent de leur protecteur naturel. Après la mort de l'abbé Jean IV, son successeur, qui portail le même nom, alla demander à Rome la confirmation de son titre, et la consécration abbatiale : c'était un moyen d'éluder l'hommage que ses prédécesseurs avaient coutume de rendre au premier pasteur du diocèse, en l'invitant à leur donner la bénédiction solennelle.
Pierre Richevillan f qui prit l'administration de l'abbaye après la démission de Jean V, vers l'année 140o, suivit son exemple, comme nous l'avons déjà dit, en allant demander au souverain pontife la confirmation de son élection ; il avait reçu l'onction sacerdotale des mains de l'évèque deSoissons, sans aucune participation de l'évèque de Senlis. Le prélat, qui occupait alors le siège, était Simon Bonnet, dont les chroniqueurs de notre église ont conservé un bon et pieux souvenir. Malgré ses vertus, il crut devoir intenter un procès à l'abbé de Saint- Vincent, en revendi-
cation de ses droits épiscopaux, qu'il disait méconnus. La lutte fut longue, et elle ne resta pas toujours dans les limites de ia stricte légalité, si nous en croyons un récit dans lequel on montre l'abbé de Saint- Vincent raillant la petite taille de son vénérable adversaire. L'évêque lui répondit , avec plus de vérité que de modestie, par ces deux vers :
Gorporis exigui vires contemnere noli ; Consilio pollet cui vim natura negavil'l).
Ces jeux d'esprit étaient de part et d'autre, il faut bien le dire, de pauvres moyens à employer pour guérir le mal que nous allons voir se développer encore dans les chapitres suivants.