‹ Abbaye Royale de St. Vincent à Senlis Histoire et description par l'Abbé Magne. Umschlagtitel Notice sur l'ancienne abbaye de St. Vincent à SenlisChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

SUITE DE LA DÉCADENCE DE L' ABBAYE. - TROUBLES A L'oCC ASION DE L'ÉLECTION DE L'ABBÉ. - ÉTABLISSEMENT DES ABBÉS C0MMENDATA1RES.

En 1 491 , après la mort de Robert Foulon , qui avait gouverne l'abbaye pendant cinq ans, les chanoines, réunis en chapitre, avaient élu pour abbé l'un des leurs , Nicolas Barbe. Mais le temps était venu où les abbayes devaient tenter la cupidité et l'ambition. Aussi, voyons-nous un conseiller ecclésiastique au parlement de Paris, nommé Charles du Bec , s'opposer à cette élection, et la dénoncer en cour de Rome comme entachée de nullité. Il reprochait à l'élu — les mêmes accusations se retrouvent dans tous les temps — d'avoir capté le suffrage des religieux par des promesses de bénéfices et par intimidation.

En attendant la décision du souverain pontife , Charles du Bec prit possession de l'abbaye par procureur et obtint , malgré l'opposition des religieux, un arrêt du parlement qui mit en séquestre les biens de l'abbaye.

(I) Cette anecdote, que j'ai trouvée dans un petit ouvrage , publié il y a quelques années, n'est pas consignée dans notre manuscrit. Il n'en est pas fait mention non plus dans les diverses histoires des évèques de Senlis, que j'ai pu consulter.

Celle contestation dura trois ans entier», et, malheureusement pour les chanoines , elle ne conserva pas toujours un caractère purement judiciaire. Le compétiteur était puissant; il tourmentait les religieux, attaquait leurs propriétés, menaçait même l'abbaye, nu point qu'ils furent obligés de faire garder par des gens d'armes toutes les issues de leur maison , pour se mettre à l'abri de ses brigandages.

Nicolas Barbe ne trouvait pas, d'ailleurs, autour de lui l'appui sur lequel , dans d'autres temps , il aurait pu compter. L'évèque de Senlis , le même Simon Bonnet dont nous avons parlé précédemment, ne se montrait pas disposé à reconnaître le nouvel élu : celui-ci ne pouvant pas aller à Borne pour faire reconnaître son titre, vu l'urgence des circonstances, demanda la confirmation dont il avait besoin à un évèque étranger, dont on ne nous a pas conservé le nom : elle eut lieu le jour de Saint-Luc, et fut suivie d'un repas qui coûta 12 livres et 13 sols parisis. Leprocucureur du roi fit appel, et il fut convenu que l'appel serait renvoyé ii Beims.

Cependant , Nicolas Barbe n'avait pas encore reçu la bénédiction abbatiale; il sollicita et obtint du parlement l'autorisation de se faire consacrer, et, cette fois, l'évèque de Senlis, plus éclairé sans doute , ne refusa pas de procéder à la bénédiction de l'élu. Elle se fit avec grande pompe , le samedi après l'octave de Saint-Vincent, en 1492, et le prélat reçut en don gratuit un muid de vin de Champagne, du prix de G livres 8 sols, et une paire de gants fourrés de gris, du prix d'un écu dor, valant 28 sous parisis (i). Dès-lors tout se passa bien a Senlis : le chapitre de Notre-Dame reconnut le nouvel abbé et accueillit c«lui de ses religieux qu'il désigna pour le remplacer au chœur (2), après avoir reçu de lui la gratification ordinaire , qui fut de 9 livres 4 sols 6 deniers pour les chanoines, de 28 sols pour les demiprébendés et pour les vicaires, de i sols, enfin , pour les enfants de chœur.

(t) Je transcris, sans les garantir, les chiffres que donne le manuscrit. Sous Louis XII, l'écu d'or valait, d'après Leblanc, 36 sols 6 deniers.

(2) L'abbaye de Saint-Vincent possédait une prébende de l'église Notre- Dame.

L'affaire était toujours pendante à Reims, et l'abbé faisait tout ses efforts pour obtenir une solution favorable. Ses adversaires , rte leur côté, craignant la sentence du métropolitain, voulurent faire porter le procès devant l'Université dont Nicolas Barbe faisait partie. N'ayant pas réussi dans leur dessein , ils tentèrent de nouveau de s'emparer par force de l'abbaye; mais elle était vigoureusement défendue par les religieux, aidés de soldats armés de flèches et de couleuvrines ; aussi, l'assaut, tenté par les amis de Charles du Bec , n'eut d'autre résultat que de faire quelques prisonniers. Le manuscrit a soin d'ajouter que les assiégés étaient très-inférieurs en nombre.

Peu après , la sentence fut prononcée à Reims en faveur de Nicolas Barbe, qui devint paisible supérieur de l'abbaye; mais ces dissensions avaient causé de grandes pertes. Sans parler de la discipline et de l'esprit religieux , qui ne se conciliaient guère avec le bruit des armes , le monastère avait perdu presque toutes ses richesses. Nicolas Barbe s'adressa au pape Alexandre VI pour recouvrer ce qui lui avait été enlevé. La bulle qu'il en obtint, datée de 1498, montre jusqu'où s'étaient portés les excès commis contre l'abbaye ; elle est adressée aux offlciaux de Paris et de Senlis, et elle leur enjoint d'excommunier ceux qui avaient enlevé les biens de l'abbaye de Saint- Vincent, qu'il spécifie, à savoir : « ornements d'église, calices, patènes, chasubles, chappes et autre argenterie du monastère; tasses, gobelets, écuelles, plats d'or, d'argent, d'étaing, etc.; les vaches, chevaux, moutons; chartriers, livres, registres, écritures; dépôts, argent monnoyé; quittances, obligations, testaments. » L'excommunication doit s'étendre à ceux qui ont « saisi les terres, bois, prés, maisons, moulins, vignes et plusieurs autres choses, s'ils ne restituent les dites choses. » Cette énumération donne à croire qu'en somme les couleuvrines des bons chanoines ne les avaient pas efficacement protégés : leur abbaye avait été dévastée et pillée. Les efforts de Nicolas Barbe surtout tendirent, pendant toute la durée de son administration , à restaurer les finances du monastère; grâce à son économie, il y réussit assez bien : en effet, dit l'histoire, « il satisfit à ses créanciers, il retira les biens aliénés, acquit plusieurs terres et meubles , et même on remarque une chose de lui, qu'on ne remarque pas des autres abbés, qui est qu'il avait des sceaux d'argent. »

Nicolas Barbe mourut le jeudi 17 octobre liJO», comblé d'années et de mérite.

L'exemple de Charles du Bec devait être contagieux : à peine Nicolas Barbe était mort que le prieur claustral elles chanoines, sur le point de se réunir en chapitre pour procéder à l'élection d'un nouvel abbé, se virent arrêtés dans leur dessein. Messire Bernardin de Vaudray, conseiller en la cour du parlement , protonotaire apostolique, aumônier ordinaire du roi, écuyer et seigneur de Moisier, avait obtenu des lettres de cachet , tant pour le prieur et les religieux que pour les principaux officiers de Senlis, à dessein de se faire élire abbé.

Ces lettres firent grand effet sur les officiers royaux de la ville; aussi, dès le lendemain de leur réception, mercredi 24 octobre 1503, ils se rendirent à l'abbaye pour engager les religieux à se soumettre à la volonté du roi. Pour donner plus de force à leurs représentations , ils annoncèrent aux chanoines que deux conseillers du parlement étaient arrivés la veille avec de nouvelles lettres écrites dans le même but. Pressentant une pression qu'ils ne voulaient pas subir, les moines députèrent le prieur avec trois des leurs, pour représenter à ces personnages qu'on voulait exiger d'eux un acte de complaisance tout-à-fait contraire à leurs règles. Le lieutenant-général de Senlis , gagné à la cause de Bernardin de Vaudray, représenta aux députés qu'ils se dérangeaient inutilement, parce que les fonctionnaires du parlement allaient se rendre eux-mêmes à Saint- Vincent. Les religieux insistèrent ; mais le lieutenant-général coupa court à leurs instances en faisant arrêter le prieur, qui fut mis en lieu de sûreté, après quoi il fit saisir tous les revenus de l'abbaye, et plaça à la porte des gardes qui devaient défendre l'entrée à quiconque n'était pas du parti de l'usurpateur.

C'était, on le comprend bien , un moment critique pour le couvent: ses habitants, hâtons-nous de le dire, surent rester fidèles au devoir; ils ne faiblirent ni devant les injonctions, ni devant les menaces. Fermes et adroits, ils surent concilier les égards qu'ils devaient à ceux qui étaient envoyés par le roi ou qui se présentaient comme tels, avec les devoirs de leur conscience et de leur règle.

Le lendemain, le chapitre fut réuni, et, comme on voulait conserver l'apparence du droit, le prieur avait été remis enli-

berté : c'était dune lui qui présidait l'assemblée. Les commissaires s'y présentèrent avec les lettres de jussion dont ils étaient porteurs, et ajoutèrent quelques mots pour engager les religieux à se rendre au désir de Sa Majesté en élisant Bernardin de Vaudray. Le prieur, qui ne voulut pas encore se déclarer, se contenta de répondre « qu'ils feraient ce qu'ils croiraient le plus conforme à la raison , et dont Dieu serait glorifié et le roi content. » lit-dessus, on remit l'élection au lendemain 26 octobre.

Les chanoines, désirant ne pas donner prise contre eux, avaient demandé à l'official de Senlis et à l'abbé de la Victoire de venir diriger l'élection; ils avaient aussi réclamé le concours de deux notaires apostoliques. Dès le matin du jour indiqué , le prétendant arriva « tout plein d'une vaine espérance , » dit la chronique, et accompagné des commissaires royaux ou prétendus tels, d'un M. de La Fayette, capitaine de la compagnie de M. l'amiral, et de plusieurs autres personnes de distinction. Les ecclésiastiques invités par le prieur eurent beaucoup de peine à pénétrer dans l'assemblée; cependant ils y parvinrent. C'était donc une véritable lutte entre l'ambition d'un prétendant, d'une part, et les droits des religieux, de l'autre; ceux-ci la soutinrent avec une grande prudence. En effet, après la messe du Saint-Esprit, qui fut solennellement chantée, et à laquelle tous assistèrent, on se réunit à la salle du chapitre. Le prieur, voulant s'effacer complètement avec ses religieux , pria les commissaires de diriger eux-mêmes l'élection , et d'indiquer le moyen de l'accomplir suivant les décrets du concile de Baie et la pragmatique sanction. Ces Messieurs du parlement firent de longs discours en faveur de Bernardin de Vaudray, ajoutèrent force promesses et plus de menaces encore. Les religieux écoutèrent tout et ensuite allèrent aux voix; on recueillit les suffrages; Bernardin de Vaudray était exclu, et Jean Thibaud élu, à l'unanimité des votants (1), abbé de Saint- Vincent. Le désappointement fut grand pour le conseiller au parlement ,

(1) Le nombre des chanoines qui prirent part à l'élection était de dixhuit ; mais il y en avait bien cinq ou six qui jouissaient de prébendes situées hors du monastère, de sorte qu'à cette époque les religieux profès, vivant dans l'abbaye, ne dépassaient pas le nombre de donze. Nous ne tenons pas compte des novices.

aumônier du roi ; mais il ne se tint pas pour battu : » n'ayant pu entrer dans ia bergerie par la porte, il tâcha d'y entrer effrontément par la fenêtre. » Celte fenêtre de notre bon chroniqueur,

I ce fut tout simplement la prise de possession de l'abbaye , après quoi il se pourvut en cour de Rome. Provisoirement , il prétendit que les chanoines avaient dépassé leurs droits en faisant l'élection, qu'ils étaient excommuniés, que l'élu était irrégulier, que ses moeurs le rendaient indigne des fonctions auxquelles il avait été appelé. Ses attaques, quoique mal fondées, surprirent la religion de l'archevêque de Reims , qui se prononça contre l'élection de Jean Thibaud, au point qu'il fut nécessaire de recourir au parlement : un arrêt de la cour donna gain de cause aux chanoines et renvoya l'affaire au jugement du chapitre Notre-Dame , le siège de Senlis élant alors vacant; la sentence définitive fut prononcée quelque temps après , et , quelle que fût la mauvaise grâce avec laquelle de Vaudray l'accueillit, elle termina la querelle.

Nous nous sommes arrêté trop longtemps peut-être sur ces luttes malheureuses; mais elles attestent l'état de la plupart des abbayes de France, à la même époque, et expliquent, en le préparant, le changement qui eut lieu dans leur organisation, lorsqu'elles ne furent plus que des bénéfices possédés par des commendataires.

Jean Thibaud reçut sa bénédiction abbatiale des mains de Louis II de Villers, évôque de Reauvais, au mois de décembre 1a0îf.

II gouverna l'abbaye pendant trente ans et mourut en octobre 4333. Il fut le dernier des abbés élus par les religieux. Durant son administration était survenu le concordat de François I er avec Léon X, en vertu duquel la nomination ie l'abbé appartenait désormais au roi. C'est au nom de celte loi nouvelle qu'après la mort de Jean Thibaud, Guillaume Thibaud, son neveu, fut mis, par ordonnance royale , en possession de l'abbaye de Saint- Vincent; il était en même temps archidiacre de Beauvais, chanoine de la même église, sans compter quelques autres bénéfices simples.

Le principe de son élection ne le recommandait guère au respect et à l'affection des religieux , qui ne se voyaient pas sans regret privés, à l'avenir, d'un droit qu'ils avaient exercé sans interruption pendant cinq cents ans. Comme s'il comprenait les difficultés de cette situation, Guillaume voulut, dans le principe, respecter les usages anciens et les règles établies. Ainsi, il

chargea le prieur claustral de la direction spirituelle du monastère , et il confirma dans ses fonctions le etiambrier qui était préposé à l'administration du temporel. Aussi, rien ne paraissait changé dans l'intérieur de la maison ; mais cette bonne entente ne fut pas de lopgue durée. Le régime des commentes conférait à l'abbé la propriété de tous les biens de l'abbaye, sauf à lui à assurer aux religieux qui l'habitaient des pensions destinées à subvenir aux besoins intérieurs de la maison ; bientôt ces pensions furent mal payées; les religieux réclamèrent , l'abbé, de son côté, se plaignit, et comme ni les uns ni les autres ne reconnaissaient l'autorité del'évèque, on s'adressa au lieutenant-général de Senlis. Ce magistrat chargea le prieur de Saint-Maurice de Senlis et celui de Bray (1 ) déjuger le différend : leur sentence, confirmée en 1365 par le lieutenant-général, et même par arrêt du parlement, ne rétablit pas la paix; il fallut donc aviser à d'autres moyens.

1 /abbaye de Saint-Victor de Paris, qui avait une première fois, on s'en souvient peut-être, contribué au bien de Saint -Vincent, avait été réformée depuis une vingtaine d'années; elle était même érigée en monastère- chef d'une nouvelle congrégation, à laquelle s'étaient annexées déjà quelques autres maisons. Le prieur et les religieux de Saint- Vincent espérèrent que s'ils étaient rattachés à cette abbaye puissante, ils seraient plus indépendants de leur commendataire. Us envoyèrent donc quelques-uns des leurs solliciter celte union; et, malgré les difficultés qu'on leur opposa, ils réussirent dans leur projet, grâce à l'énergie de leur prieur, Pierre de Géresme, dont nous aurons occasion de reparler plus tard. Un nouveau prieur fut envoyé de Sain UVictor; tous les religieux renouvelèrent leurs vœux; un conseil des discrets fut institué, composé du prieur, du sous-prieur, du procureur, du sacristain et d'un autre chanoine. On fit l'inventaire des ornements de l'église et des biens du monastère, après quoi le partage en fut fait entre l'abbé commendataire et les religieux : on laissa à ces derniers un revenu de 1,300 livres en fonds pour l'entretien de douze chanoines et d'un précepteur pour l'instruction des novices.

ll> Bray est un pclit village à deux lieues de Senlis; il reste quelques constructions du prieuré, entre autres une belle chapelle du xm' siècle qui conserve encore dos ilrlails admirables.

Cette somme fut plus que suffisante, puisque cinq ans après, en 1569, lorsque les religieux de Saint- Victor se retirèrent, le revenu se montait à 4,000 livres.

Cet arrangement termina pour quelque temps la lutte , mais il ne porta pas remède au désordre intérieur. Les chroniques se taisent sur les causes du départ des moines de Saint-Victor; serait-il téméraire de l'attribuer à l'impuissance qu'ils reconnurent de pouvoir établir la réforme, surtout quand on voit le prieur quitter Saint-Vincent sans dire mot et envoyer sa démission de Saint- Victor, où il s'était retiré?

l.es temps n'étaient pas, d'ailleurs, favorables pour la restauration de la discipline. La ville de Sentis ne fut pas à l'abri des troubles qui agitèrent alors la France, et Saint- Vincent devait aussi en être victime.

Dans une circonstance, vers iS68, les Huguenots, campés le long de l'Oise, vers Beaumont et Creil , paraissaient menacer la ville de Senlis. On prit des précautions extraordinaires pour la défendre. Trois cents hommes de pied furent envoyés dans la place pour y tenir garnison ; les habitants et le clergé durent supporter les frais de ce surcroît de troupes. Notre abbaye eut d'autres pertes à supporter : c'est à cette époque, en effet, qu'on établit les fortifications de ce côté de la ville. Jusqu'alors, les bâtiments du monastère s'étendaient jusqu'à la rivière de la Nonette ; on dut en sacrifier une partie pour former le rempart qui existe encore aujourd'hui. ïl y avait là des vignes, des jardins, des prés, un clos appelé le Clos- Adam, le tout d'une contenance de quatre ou cinq arpents; tout fut abandonné dans l'intérêt de la défense de la ville menacée. Les bâtiments destinés aux besoins des écoles furent détruits, ainsi qu'une partie du dortoir des religieux ; on fut obligé, ajoute notre manuscrit, « de le refaire de travers, comme il est à présent. »

L'histoire de l'abbaye est désormais à peu près indépendante de celle de ses abbés : après Guillaume Thibaud , qui mourut en Iî>7l, nous avons à enregistrer les noms de Jean Mazile, clerc et premier médecin du roi Charles IX , et celui de Nicolas du Val, qui, en 1580, tirait pour sa part mille écus de revenu des biens de l'abbaye. Il fut remplacé, en 160i, par Jean Berthier, évêque de Rieux. C'est sous son administration qu'eut lieu la réforme dont il nous reste à raronfer l'histoire.

«EtOnilE l'iHTll.

DEPUIS LA RÉFORME JUSQU'A là SUPPRESSIO» Ml L'ABBAYl. CHAPITRE PREMIER.

ARRIVÉE DE CH. FAURE A SAINT-VINCENT. — SON NOVICIAT JUSQU'A SA PROFESSION.

Personne n'ignore que la plupart des institutions religieuses du moyen-âge, après avoir longtemps édifié le monde par le double éclat de la science et de la vertu , étaient tombées, victimes de cette loi d'inconstance qui semble peser, comme une triste fatalité, sur toutes les œuvres des hommes. On a pu voir, en particulier, dans le récit qui précède de tristes symptômes de décadence se manifester dans l'abbaye de Saint-Vincent, et, en avançant, nous serons plus convaincus encore de la nécessité d'une réforme. D'ailleurs, avons-nous besoin de le dire, nous ne sommes pas tentés d'accuser, après tant d'autres, des hommes qui ne sont pas, sans doute, à l'abri de reproches , mais auxquels il faudrait tenir plus de compte de ce qu'ils ont fait d'utile et de beau. Tous, tant que nous sommes, nous devons beaucoup aux moines tant calomniés , et le blâme a toujours mauvaise grâce lorsqu'il fait soupçonner l'ingratitude et qu'il sert la passion. Autant que nous le pourrons donc, sans manquer de fldélitéà l'histoire, nous jetterons un voile de respectueuse discrétion sur lespectacle qu'offrirait l'histoire détaillée de cette décadence; aussi bien la part du châtiment a été faite assez grande par la souveraine justice de Dieu , et la sentence est telle qu'elle doit commander le silence. Lorsque les yeux, frappés d'abord de cette organisation puissante et féconde, qui semblait assurer l'immortalité aux institutions chrétiennes des siècles passés , ne rencontrent plus d'autre souvenir de leur existence que quelques ruines éparses, quelques traces méconnaissables, à quoi bon ajouter un reproche à cette terrible expiation ? Mais le moment n'était pas encore venu où Dieu demanderait du sang pour purifier bien des souillures; cette fois encore les larmes de la pénitence devaient suffire, et une réforme radicale allait procurer aux chanoines de

ftaiul-Muceul le* avantages depuis longtemps oubliés ou même méconnus de la vie religieuse. Pour qui connaît l'histoire de la religion en France au xvm siècle, cette réforme n'est pas un fait isolé; déjà, dans le cours du siècle précédent, une véritable résurrection de l'esprit chrétien s'était produite dans l'Eglise; saint Charles Borromée, en Italie, sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, en Espagne, et saint Ignace partout, en avaient été les plus ardents promoteurs. La France, occupée à lutter pendant tout ce temps contre les tentatives que fit le protestantisme pour s'y établir en maître, dépensait son activité et sa force dans uu combat plus direct contre l'erreur qui cherchait à détruire ses antiques convictions. Elle entra donc plus tard dans cette voie, que d'illustres exemples avaient ouverte; mais elle peut ajouter une belle page à l'histoire de ces réformes successives, que les attaques de Luther et de Calvin hâtèrent peut-être en réveillant, dans le sein du catholicisme, ces germes féconds que rien ne saurait étouffer. Ce serait une œuvre magnifique de science et de foi que celle qui exposerait en détail le tableau des institutions religieuses, que le siècle de Louis XIV vit naître, ou auxquelles il donna une nouvelle vie; il en ressortirait cette vérité trop oubliée de nos jours : qu'il n'y avait pas seulement alors des moines ignorants et vicieux ou des prélats courtisans et mondains. La piété chrétienne, qu'on accuse souvent d'être inerte et stérile, avait donné à l'Eglise saint François de Sales, M 0,c de Chantai et l'ordre de la Visitation , le cardinal de Bérulle et l'oratoire , Port- Hoyal avec Nicole, Arnault, Pascal et les autres qui , malgré des erreurs , méritent une belle place dans cette galerie des hommes religieux du xvn e siècle. En même temps, les carmélites réformées par sainte Thérèse apportaient en France leurs saintes austérités, et M me de La Vallière trouvait auprès d'elles une digne expiation de ses scandales. Enfin , pour que cette action de la piété ne fût pas arrêtée dans l'enceinte des monastères, pendant que Bossuet terrassait les derniers efforts de l'hérésie, Vincent de Paul, après avoir réformé le clergé par l'institution des séminaires el des retraites, jetait partout sur la France ses admirables sœurs de la charité, dont les siècles ne peuvent affaiblir le dévouement, envoyait les prêtres de sa congrégation porter la vérité dans tous les pays du monde, ouvrait des hôpitaux où les enfants retrouvaient des mères, el guérissait seul les maux que \» guerre et la

famine causaient à des populations entières. Eu même temps, dans une province qui aujourd'hui est française , en Lorraine, Je B. P. Fourier fondait la congrégation de Notre-Dame pour l'éducation des iilles pauvres , et réformait les chanoines réguliers de Saint-Augustin , malgré tous les obstacles que la guerre ajoutait aux difficultés de son entreprise. C'est à la suite de tous ces noms illustres dans le souvenir reconnaissant de la piété catholique que nous réclamons une place pour le père Charles Faure, réformateur de Saint-Vincent et des chanoines réguliers de France. L'histoire que nous allons rapidement parcourir prouvera qu'il en est digne.

Si nous voulions remonter à la première pensée de la réforme, nous serions obligés de revenir sur nos pas jusqu'à Pierre de Céresme, qui fut élu prieur vers la fin du xvi e siècle. Les effort» de ce bon religieux pour rétablir dans sa maison le règne de la discipline furent tout à-fait infructueux, au point que, resté presque seul pour pleurer la désertion de ses frères , il se vit menacé de perdre l'abbaye qu'on voulait enlever aux chanoines, pour la donner aux Capucins. Voici la réponse qu'il fit à ceux qui, de la part du gouverneur de la ville, vinrent lui communiquer cette proposition. Elle prouve qu'au milieu de la plus grande décadence du cloître, quelques âmes savaient toujours le secret d'y puiser la force et la vigueur de caractère qu'il inspire aux hommes de foi et de dévouement. • A Dieu ne plaise, dit-il, que je souffre qu'on livre à des étrangers l'héritage de nos pères; ils auront bientôt de légitimes successeurs. Dieu ne confondra pas mon espérance, et des pierres que je veux conserver aux dépens de ma vie il en fera naître des enfants à Abraham. « Cet énergique refus arrêta tous les projets de changement, et le» chanoines demeurèrent en possession de leur antique demeure. Une colonie de Saint-Victor vint, comme nous l'avons vu, y ramener la ferveur ; mais cette réforme fut de courte durée : celle que nous allons raconter est de tous points plus importante (1).

sur la fin de l'année 1613, un jeune homme, à peine âgé de

il) Les détails qui suivent, reproduits d'ailleurs dans le manuscrit dont nous avons parlé, sont extraits de la Vie du R. P. Charles Faure, im~

primée â Piiris en IW8, in-ti".

19 ans, se présentait à la porte de l'abbaye, demandant d'y être admis en qualité de novice. A qui l'eût vu avec sa complexion délicate et frêle, sa taille petite et sans apparence, il eût été difficile de pressentir ses destinées. L'n front élevé , des yeux noirs et pleins de feu annonçaient, il est vrai, une grande et belle intelligence; rien ne manquait peut-être à sa distinction, mais rien n'indiquait alors cette puissance d'action qu'il devait manifester dans la suite.

Le jeune Charles Faure appartenait à une famille considérable, son père, seigneur de Marsinval, commissaire ordinaire des guerres, venait de mourir à l'âge de 4G ans, laissant à ses enfants l'exemple d'une vie honorée et toujours chrétienne. Charles avait assisté à ses derniers moments, avait lu lui-même, au milieu de ses larmes, les suprêmes prières de l'agonie, et il avait entendu , de la bouche de son père expirant , ces paroles prophétiques : « Mon fils, ayez de la foi, et Dieu sera votre père. » Cette scène ne put que confirmer dans le jeune homme les sentiments de piété et de religion qu'il avait toujours nourris. Sa jeunesse avait été pure , sa mère crut donc ne pas manquer à la Providence en l'engageant à entrer dans l'état ecclésiastique. D'ailleurs, il était le cadet de la famille, et un usage alors trop général semblait le destiner à cette vocation ; il acceptayolontiers et avec joie la décision de sa mère, et entra à Saint-Vincent, pendant que son frère atné suivait la carrière des armes, en attendant que Dieu l'appelât aussi à l'honneur de la vie religieuse , qu'il couronna par une mort de martyr en se dévouant au soin des pestiférés de Lyon , en 16â9. Le jeune Charles arriva à Saint- Vincent dans des circonstances tout-à-fait favorables pour le développement de ses heureuses dispositions. Quelques mois avant l'entrée du jeune novice , l'abbaye avait donné asile à un prêtre du diocèse de Beauvais , qui avait été forcé de quitter l'église de Maulers , dont il était curé. Ce prêtre , nommé Antoine Ransson , remarquable par sa vertu , n'était que l'hôte passager du couvent, et cependant son zèle n'avait pas voulu rester inactif, et il s'était chargé de la direction des novices. Le prieur n'avait pu lui refuser cette charge, qui éloignait d'elle toutes les ambitions à cause des difficultés qui y étaient attachées ; elles étaient grandes , si on songe que la plupart des jeunes gens admis au noviciat y venaient dans l intenlion de mener, dans \*>s loisirs monastiques . une vie

agréable et commode, suivant l'exemple que leur en donnaient ceux qui les avaient précédés; aussi, plus d'une fois le maître fut-il tenté d'abandonner ses indociles disciples, d'autant que personne ne le secondait dans ses desseins de réforme , le prieur ne le gardant lui-même que parce qu'il n'exigeait aucune rétribution pour l'œuvre pénible qu'il avait entreprise. Au milieu de tous, il avait distingué, et malheureusement c'était trop facile, le jeune Charles Faure. Digne appréciateur de sa capacité, de la pureté de son àme et du désintéressement de ses intentions , par l'effet de cette mystérieuse et intime sympathie que Dieu établit entre ceux qu'il veut réunir dans de communs efforts , il avait auguré que le jeune homme était appelé à de grandes destinées. Aussi , veillait-il sur lui avec une sollicitude spéciale , et , grâce ii ses soins paternels , le novice parvint à se soustraire aux influences mauvaises dont il était entouré. Malheureusement, ni l'un ni l'autre ne pouvaient encore beaucoup. M. Bansson, étranger à l'ordre, ne jouissait d'aucune autorité sur les chanoines, et le jeune Faure , à peine novice, ne pouvait que travailler à sa perfection personnelle. Laissons-le grandir à l'ombre, dans le recueillement de la piété et dans l'habitude du sacrifice ; nous le trouverons prêt au moment de la lutte. Son noviciat fut pénible; son àme était froissée au contact du désordre dont il était témoin, et dont la vue décourageait les saintes espérances qu'il avait apportées avec lui. Avant même d'avoir reçu l'habit de novice, il voulut quitter une maison où la vie religieuse n'était plus observée, line conversation qu'il eut avec deux frères capucins de Senlis, et comme un instinct divin qui, dans les choses de la conscience, ne trompe jamais les âmes humbles et simples, le retinrent à Saint-Vincent. Le 7 février m l , après trois mois d'épreuve, il reçut l'habit de novice : c'eut été pour lui un jour de bonheur, si les autres n'en avaient fait un jour de réjouissances toutes profanes; du moins il ne voulut pas y prendre part, et c'est à peine s'il consentit à sortir de sa chambre en dehors des offices pour dire adieu à ses parents. A partir de ce moment, il mena une vie de plus en plus pénitente et mortifiée : pendant la nuit, il descendait à l'église pour prier et méditer; il portait sur lui un rilice et refusait à son corps les soins même les plus légitimes. Aussi , il tomba bientôt gravement malade et se vit abandonné de tout le monde, n'ayant de rapports qu'avec un petit garçon

qui lui apportait à mauger à certaines heures, et le laissait ensuite dans son isolement. 11 ne possédait d'autres livres que la Bible, un Missel, une Imitation et les Prières de Blosius. Ces pieuses lectures, qui, au fond , n'étaient que des prières, suffirent pour remplir les longues heures de sa maladie : tous les jours , il disait son bréviaire, lisait la messe et ensuite méditait, surtout le Nouveau-Testament, r.e fut ainsi qu'il se prépara à sa profession solennelle; mais en môme temps son exemple avait déjà produit des fruits.

Dans le nombre des chanoines, on voyait deux jeunes religieux qui s'étaient déclarés, d'une manière plus sensible, les ennemis de M. Ransson; leur antipathie se produisait le plus souvent sous celte forme facile de l'ironie que la jeunesse affectionne, et par laquelle elle croit souvent triompher de la raison et de l'expérience.

Hobert Baudouin et Claude Branche, c'était leur nom, entrés tout jeunes dans l'ordre, avaient facilement accepté pour leur compte la vie mondaine qu'on y menait , sans comprendre même le crime de leur conduite, et surtout sans s'être jamais demande pourquoi ils avaient embrassé l'état religieux. Peut-être, par suite même de leur légèreté, étaient-ils moins coupables que d'autres , et ils furent les premiers qui ouvrirent les yeux. Le P. Baudouin communiqua à M. Hansson le projet qu'il avait de changer de vie , et ce saint prêtre ne se contenta pas de l'encourager; pour lui en faciliter les moyens, il lui proposa de l'accompagner dans un voyage qu'il allait faire à sa paroisse. De pieux discours, en abrégeant la longueur de la route, achevèrent l'œuvre de la conversion du P. Baudouin , qui , revenu à Saint- Vincent, gagna son ami Claude Branche à la cause de la réforme. Eux-mêmes en donnèrent le premier exemple; ordonnés prêtres avant l'âge canonique, ils se firent relever de l'irrégularité qu'ils avaient encourue; et, pour expier leur faute , s'abstinrent pendant longtemps des fonctions sacerdotales, se contentant de communier, comme les simples fidèles, les jours de dimanche et de fête.

Dès ce moment , la pensée de réformer l'abbaye fut arrêtée dans leur esprit. Mais que de difficultés ne rencontreront-ils pas, s'ils veulent rappeler aux observances d'une règle sévère des hommes qui ont désappris depuis longtemps les pratiques les plus élémentaires de la vie religieuse. Si quelque chose peut adoucir la Irisfesse qui s'empare de l'Ame, à la vue d'un pareil

relâchement , c'est sans doute le spectacle de ces trois homme* combattant avec une inébranlable persévérance pour la cause de la vertu , et triomphant de tous les obstacles par la constante énergie de leur volonté. Le fait mérite d'être raconté avec quelques détails, qui feront ressortir tout ce qu'il y avait de noble et d'élevé dans le caractère de ces hommes que nous avons à peine nommés jusqu'ici.

M. Ransson , le P. Baudouin et le P. Branche se mirent seuls à l'œuvre (Ch. Faure n'avait pas encore fait profession), et, dès le début de leur entreprise , ils eurent à lutter contre le mauvais vouloir du prieur. Leur action s'exerçait principalement sur les novices, qu'ils exhortaient à quitter l'abbaye pour aller chercher ailleurs des moyens de perfection que Saint-Vincent ne pouvait pas leur procurer. Ce fut là surtout le grand grief du prieur, qui craignait de voir sa maison se dépeupler. Des circonstances im • prévues vinrent servir à souhait sa colère.

L'abbaye de la Victoire (1) n'était pas plus heureuse que celle de Saint-Vincent-, là aussi il y avait des désordres, et là aussi un saint prêtre , chargé des novices , les détournait de faire leur*

(I) Nous avons déjà prononcé plusieurs fois le nom de la Victoire sans dire daus quelles circonstances cette abbaye avait été fondée. Nous réparons ici celle omission, d'autant plus volontiers que le souvenir qu'elle rappelle est un des plus glorieux de notre histoire. Par droit de voisinage, à cause des rapports nombreux qu'elle entretient avec Saint-Vincent, el)« mérite bien que nous lui consacrions quelques détails; nous les empruntons à \* Statistique du canton de Senlis, publiée dans VAnnuairï du département, de l'année 1841.

L'abbaye de la Victoire doit son origine à la victoire de Bouvines , remportée par Philippe-Auguste le 27 juillet 1214. « L'an de grâce 1214 , Philippe- Auguste, deuxième du nom, dit le conquérant, ou Dieu donné, roy de France, eut grosse guerre au pont de Bovines, contre Othon, empereur des Allemagnes, et Dieu aidant chassa ledit empereur, et print plusieurs de ses procères et chevaliers à leur confusion , et obtint , par le vouloir de notre créateur, et par l'intercession de la benoiste Vierge Marie, victoire miraculeusement contre les ennemis. Pareillement son 111s, qui était en une autre armée , lesquels tous obtinrent victoire , pour lesquelles victoires , el au lieu où les messagers apportant nouvelle dosdites victoires se rencontrèrent, auprès de Senlis, on rendant grâce à

vœux dans uue maison qui ne répondait plus à leur vocation. Lui-même quitta le couvent avec un de se» disciples; mais le tuteur du jeune novice voulut poursuivre le religieux qui l avait conseillé. La justice, saisie de l'affaire, ne put atteindre le prétendu coupable, et la faute tout entière retomba alors sur M. Ransson, qu'on prétendit avoir tout dirigé de Saint- Vincent. ij& prévôt des maréchaux , chargé de s'emparer de sa personne , no put réussir à remplir ce mandat; le saint homme se réfugia dans sa paroisse de Maulers , de là à Paris , puis dans les bois , tant était violente la haine qui le poursuivait. Ses amis de Saint- Vincent ne l'abandonnaient pas cependant. Sans connaître même le lieu de sa retraite, ils intéressèrent a une cause, qui était la leur, le cardinal de LaRochefoucault, alors évéque de Senlis. Ce prélat réclama M. Ransson comme prêtre attaché à son diocèse, et par conséquent se réserva le droit de le juger. Informé de cette circonstance par le zèle ingénieux de ses amis, qui avaient découvert son asile, le pieux proscrit se détermina à se consti tuer lui-même prisonnier entre les mains de r officiai du diocèse.

notre créateur et à la sacrée Vierge Marie , fonda en révérence d'icellc , l'abbaye de la Victoire, par le conseil et advis de Guérin, évëquo dudit Senlis et chancelier de France » (Cartulain.) Guérin Ot plus que conseiller le rot son maître : comme le lieu où se rencontrèrent les courriers dépendait du domaine de Montlévêque, qui lui appartenait, il fit généreusement cession du terrain destiné i la construction du nouveau monastère, qui fut immédiatement peuplé par des religieux de Saint-Victor de Paris , soumis, comme ceux de Saint-Vincent, à la règle de saint Augustin. L'église fut dédiée eu 1225. Elle fut plus tard réédiflée vers la fin du xv" siècle, et c'est à cette seconde construction qu'appartiennent les raines actuelles; elles sont d'un effet assez pittoresque ; au point de vue de l'art, elles peuvent faire juger du caractère de l'édifice du xv' siècle; mais il reste si peu de chose qu'il serait difficile de reconstituer l'ensemble du monument. Le 27 octobre 1783, un décret de l'archevêque de Reims supprima l'abbaye de la Victoire, et M. de Roquelaure, dernier évèque de Senlis , fit démolir la plus grande partie des bâtiments.

La propriété appartient aujourd'hui i M. le baron de Navry, qui conserve avec le soin religieux qu'elles méritent ces ruines, qui intéressent à un si haut degré la gloire nationale, puisqu'elles rappellent le souvenir d'un des pins beaux faits de notre histoire.

Il lui fut permis de recevoir la visite des chanoines qu'il avait gagnés à la réforme , et qui allaient avec empressement ranimer auprès de lui les forces que la lutte qui se préparait rendait plus nécessaires. Ils avaient en même temps un autre devoir à remplir, celui de procurer l'élargissement de M. Ransson , et ils en poursuivaient l'accomplissement avec le zèle de l'affection la plus vive , soutenus qu'ils étaient par la conscience de la justice de leurs réclamations. Les dispositions bienveillantes du cardinal paraissaient devoir hâter la conclusion de cette affaire , que retardait toujours l'opposition puissante de plusieurs religieux qui haïssaient en M. Ransson l'homme de la piété et de la règle. Mais enfin, sur la demande qui lui en fut faite, le prélat décida qu'il instruirait lui-même la cause du maître des novices persécuté. II interrogea ses élèves, et tous, par les réponses qu'ils firent aux questions qui leur étaient adressées , aussi bien que par leur témoignage, rendirent la plus éclatante justice à celui qui les avait formés. M. Ransson, dès-lors , fut justifié, et après des formalités toujours longues à remplir, il lui fut donné de rentrer, libre et presque triomphant , dans l'abbaye que , peu de temps auparavant, il avait quittée comme un fugitif et à la faveur des ténèbres. Avant d'aller retrouver sa paroisse, il voulut une dernière fois confirmer le courage de ceux qui , d'après ses inspirations, avaient entrepris la réforme; c'est la dernière circonstance dans laquelle nous voyons M. Ransson prendre une part directe à la réforme; mai» ce n'est pas son dernier adieu à Saint-Vincent. Plus tard , il aura la consolation de contempler le bien qu'il avait commencé et de voir réalisées, en la personne de Charles Faure, les prédiction* intimes de son cœur qui l'avait deviné.

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