SAINT-ANASTASE AUX EAUX-SALVIENNES
Le mont Cœlius à Rome, couronné par les bâtiments du monastère de Saint-André , rappelle les plus augustes souvenirs, et doit occuper une place distinguée dans l'histoire de l'Église et dans celle des établissements monastiques. Des pentes du Cœlius on domine les ruines gigantesques du Colisée et du Palatin; on suit de l'œil, à l'aide des débris d'une foule de monuments, la direction de la voie Sacrée; à quelques pas, et sur un espace assez étroit, se pressent les restes des édifices séculaires de Rome antique. Ce n'est pas le lieu de nous y arrêter; mais nous ne saurions nous empêcher de saluer de loin les nobles reliques du Forum et du Capitole, et ces arcs de triomphe de Titus et de Constantin, auxquels se rattachent des dates historiques à jamais mémorables. La maison de Saint-André, aujourd'hui prieuré des camaldules, rappelle le nom de saint Grégoire le Grand et la mission
i24 ABBAYES ET MONASTÈRES
du moine saint Augustin, qui conquit l'Angleterre au catholicisme.
Né en 543, saint Grégoire était fils du sénateur Gordien. Il eut pour mère sainte Sylvie et pour tantes sainte Thrasile et sainte Émilienne; parmi ses aïeux, il comptait le pape saint Félix. Dès sa première enfance, il fut initié à toutes les études libérales de son temps , et plus encore aux traditions de la piété chrétienne. A l'âge de trente ans, il fut nommé préteur de Rome. Ses belles qualités, non moins que l'illustration de sa famille, le destinaient à remplir les plus hautes fonctions civiles. Mais les malheurs publics, les appréhensions de l'avenir, les incursions continuelles des barbares, une sorte d'affaissement général des esprits et des caractères, lui inspirèrent le dégoût des grandeurs humaines. Afin d'obtenir plus sûrement le repos et la gloire d'un monde meilleur, il transforma la maison paternelle en monastère, sous le vocable de Saint-André, et s'y enferma avec l'intention d'y passer le reste de ses jours. La Providence ne permit pas qu'un génie comblé de ses dons les plus précieux y restât caché, au moment où l'Église se trouvait pressée par tant de calamités. Le pape Pelage, deuxième du nom, le nomma un des sept diacres de Rome, et, bientôt après, l'envoya à Constantinople en qualité de nonce du Saint-Siège. L'objet principal de sa mission était de réclamer de l'empereur des secours contre les Lombards, qui ravageaient ou mettaient en péril toutes les villes d'Italie. Les Lombards ne respectaient rien , ils n'épargnaient pas les lieux saints et versaient des flots de sang. « Cette nation impie et sacrilège remplit le
ciel de martyrs et dépeupla la terre \ i> a Qu'y a-t-il encore dans le monde qui puisse nous plaire? s'écriait saint Grégoire. Nous ne voyons que tristesse, nous n'entendons que gémissements. Les villes sont détruites, les forteresses ruinées, les campagnes ravagées. La terre est réduite en solitude; et ces faibles restes du genre humain sont continuellement battus par les fléaux de Dieu. Les uns sont traînés en captivité, les autres mutilés, les autres tués. Rome même, autrefois la maîtresse du monde, nous voyons à quel état elle se trouve réduite : accablée de douleurs, abandonnée par ses citoyens, insultée par ses ennemis, pleine de ruines I Où est le sénat? Où est le peuple? Que dis-je, des hommes? Les édifices mêmes s'écroulent, les murailles tombent. Où sont ceux qui se réjouissaient de sa gloire? Où est leur pompe et leur orgueil? Autrefois ses princes et ses chefs se répandaient dans les provinces pour les piller; les jeunes gens accouraient de tous côtés vers cette ville pour s'avancer dans le monde : maintenant qu'elle est déserte et ruinée, personne n'y vient plus chercher fortune; il n'y a même plus d'hommes assez puissants pour opprimer les autres *. 3> Saint Grégoire eut le bonheur de sauver Rome d'une nouvelle catastrophe, en obtenant d'Agilulphe, roi des Lombards, qu'il n'y entrerait pas. Agilulphe se convertit peu de temps après à la foi catholique, que professait son épouse, la grande et noble Théodelinde. Ainsi l'in-
1 s. Greg. pap. Hom, vi, 1. II.
2 S. Greg. HomiL xviu in Ezechielem, et Ilomil. v in Jsaiam.
fluence chrétienne agissait sur les vainqueurs, et semait parmi eux des germes de civilisation, au moment où toute civilisation semblait étouffée pour jamais sous des ruines *.
Le monastère de Saint-André devint une école de toutes les vertus et le modèle de la régularité monastique. Saint Grégoire y entretenait le feu sacré dans les âmes, non moins par ses exemples que par ses exhortations. Au milieu des ténèbres de la barbarie qui tendaient à tout envahir, quelques traditions littéraires survivaient à Rome et se manifestaient parfois avec un enthousiasme digne des meilleurs temps. Nous en avons un exemple dans ce qui se passa sous le pontificat de Vigile, de Fan 537 à l'an 555. Arator, sous-diacre de l'Église romaine, avait composé, en vers latins, un poëme sous le titre d'Actes des Apôtres. Il le présenta solennellement au pape dans l'abside de la basilique de Saint-Pierre, près de la Confession du prince des Apôtres. En ce moment le souverain pontife était entouré d'un nombreux clergé et des personnes les plus distinguées de la ville. Tous firent des instances pour que l'ouvrage fût récité publiquement; et le pape ordonna que cette lecture aurait lieu dans la basilique de Saint -Pierre -es -Liens. Arator débita lui-même ses vers. De telles acclamations l'accueillirent, la foule qui encombrait la basilique redemanda tant de fois les mêmes passages, qu'il lui fallut quatre jours pour en achever la lecture. Cette brillante solen-
1 Voy. Rome chrétienne, par M. Eugène de la Gournerie, tom. I. p. 146.
nité, à la fois religieuse et littéraire, ne rappelle-t-elle pas Hérodote aux jeux Olympiques * ?
Ce qui recommande à des chrétiens le souvenir du monastère de Saint- André est d'un ordre bien supérieur aux choses de la littérature. Ici saint Grégoire conçut le noble projet d'aller convertir la Grande-Bretagne, projet qu'il réalisa plus tard. N'étant encore que diacre, il traversait les marchés de Rome. Suivant les usages barbares du temps , que le christianisme avait adoucis, sans les avoir encore entièrement corrigés, il aperçut de jeunes esclaves anglais mis en vente. Ces jeunes gens avaient été enlevés de leur patrie par le sort de la guerre et réduits en esclavage. Frappé de la beauté de leurs traits, de la fraîcheur de leur visage, de l'élégance de leur taille, et apprenant en même temps qu'ils étaient idolâtres, ainsi que leurs compatriotes, il dit en soupirant : « Quel dommage que des enfants qui ont la beauté des anges soient sous la puissance du démon * I i^ Sur-le-champ il résolut d'évangéliser l'Angleterre. Il supplia le pape Benoît d'envoyer des ouvriers apostoliques dans ces îles lointaines. Luimême n'hésita pas à se mettre à la tête des missionnaires qui partaient pour ce périlleux voyage. A peine averti de ce qui se passait, le peuple romain courut à sa poursuite et le força de rentrer dans Rome. La population pressentait les hautes destinées et la future grandeur de l'homme connu dans l'histoire sous le
ï Voy. Rome chrétienne, par M. Eugène de la Gournerie, tom. I, p. 180.
3 Joan. Diacon. cap. xxi.
nom de saint Grégoire le Grand. Quelque temps après, en effet, malgré les résistances de son humilité, il monta sur le siège de saint Pierre. En 596, il envoya en Angleterre le moine saint Augustin, prieur du monastère de Saint-André, en le plaçant à la tête de plusieurs zélés et intrépides missionnaires, tous élevés plus tard aux honneurs de l'épiscopat. Telle fut l'origine de cette Église d'Angleterre, jadis si florissante, tant qu'elle demeura catholique, et de ses gloires monastiques, dont nous dirons quelques mots plus loin; alors commença pour l'Angleterre une civilisation nouvelle.
Le monastère de Saint -André suivit longtemps la règle bénédictine : il appartient aujourd'hui aux camaldules, et il a donné récemment un pape à l'Église, Grégoire XVI, prédécesseur immédiat de Pie IX. Il porte aujourd'hui le titre de Saint-Grégoire-le-Grand. L'église de San-Gregorio-Magno, construite peu de temps après la mort de son saint patron, a été restaurée et renouvelée à plusieurs époques. Michel-Ange, le Guide, le Dominiquin, Annibal Carrache, Carie Maratta, l'ont embellie de leurs chefs-d'œuvre. C'est un des lieux de Rome moderne les plus fréquentés par les pèlerins et les artistes. Comme nous l'avons indiqué précédemment, nulle part la vue des ruines de Rome antique n'est plus pittoresque et plus poétique que des pentes du mont Cœlius. Ce sanctuaire est toujours animé, pour ainsi dire, de la présence d'un des plus éminents pontifes de la sainte Église romaine. Ici s'élève la chaire d'où furent prononcées tant de belles homélies; là se dresse le modeste autel où
saint Grégoire célébra souvent la messe; plus loin on conserve la table de marbre sur laquelle il servait les pauvres de ses propres mains : une charmante peinture à fresque représente le miracle de Notre- Seigneur assis parmi les indigents, et récompensant ainsi sa charité.
Aux premiers apôtres sortis de la maison de Saint- André, saint Grégoire joignit, en 601, une nouvelle colonie d'ouvriers évangéliques. Parmi ces derniers on comptait saint Mellitus, premier évêque de Londres. Grâce aux libéralités de Sébert, roi des Saxons orientaux, il construisit son église cathédrale sous le vocable de saint Paul , Tapôtre des nations. Ce temple alors était situé au milieu d'un amas de pauvres cabanes de pêcheurs. Cette bourgade, étalant ses maisonnettes et sa misère le long des rives humides de la Tamise, était destinée à devenir la riche capitale de l'opulente Angleterre, une des plus vastes cités de l'univers, et le centre de la puissance la plus considérable qui ait jamais pesé sur le monde. Ainsi, dès l'origine, il y eut à Londres une égUse dédiée à saint Pierre, celle de l'abbaye de Westminster, et une autre consacrée à saint Paul, l'église épiscopale. C'était un vivant souvenir de Rome. Peut-être aussi des liens de confraternité existaient-ils déjà entre le clergé de la basilique de Saint- Paul et les moines de Saint- André. Du moins on sait que depuis longtemps la famille bénédictine dessert la basilique de Saint-Paulhors-des-Murs.
A l'époque du triomphe du christianisme, une vaste et belle église s'éleva dans un champ ayant appartenu
à sainte Lucine, où le grand apôtre avait été enterré. Consacrée en 323, elle fut reconstruite par Théodose, vers la fin du iv© siècle, avec une nouvelle magnificence. Alors sans doute on y apporta de la basilique Émilienne ou du mausolée d'Adrien ces admirables colonnes de cipolin et de brèche violette détruites par l'incendie de 1823, qui dévora en même temps le toit en bois de cèdre. L'édifice a été rebâti sur le plan de l'ancien : de longues files de colonnes en granit de Corse soutiennent les corniches et les charpentes. Cette disposition produit un effet surprenant; l'œil embrasse sans difficulté toutes les parties du monument. Par leur légèreté, leur élégance, leur éclat, ces colonnes semblent plutôt destinées à l'ornement, comme l'or et les fines ciselures sur nos autels, que placées là par la nécessité de la construction. La dédicace du nouveau bâtiment eut lieu solennellement le 9 décembre 1854. Le pape Pie IX était entouré du sacré collège, et d'une foule d'évêques accourus à Rome de toutes les contrées du monde, pour assister à la définition et à la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge.
Le monastère qui accompagne la basilique est ancien; il offre à l'examen de l'archéologue un beau cloître, dont les arcs reposent sur des colonnettes en marbre très -curieuses. Quelques-unes ont des fûts grêles diversement contournés; d'autres sont embellis de mosaïques. Pendant l'hiver et le printemps, des religieux de Saint-Benoît y chantent chaque jour Toffice. Durant les chaleurs de l'été et de l'automne, si dangereuses dans la campagne romaine, à cause des
fièvres produites par la maVaria, ils se retirent au monastère de Saint-Calliste.
Ce sont des moines de Cîteaux qui desservent l'antique abbaye, naguère abandonnée, de Saint-Anastase, avec sa vieille église romane, celle de Saint -Paul ad Aquas salvias et celle de Scala cœli. Le monastère de Saint-Anastase fut donné par le pape Innocent JI à saint Bernard, venu à Rome pour remédier aux maux de l'Église. Une colonie de moines de Glairvaux y fit régner la régularité. Elle était venue s'y installer sous la conduite de Bernard de Pise. Pendant son séjour à Rome, le saint et éloquent abbé de Clâirvaux y faisait sa résidence, trouvant ainsi la solitude à peu de distance de la ville. Un jour qu'il disait la messe pour les âmes du Purgatoire dans une chapelle voisine du monastère, il vit tout à coup une échelle mystérieuse comme celle de Jacob; elle semblait s'élever jusqu'au ciel, et les âmes délivrées par la vertu divine de l'auguste sacrifice de l'autel en montaient en foule les degrés. Cette chapelle a toujours été depuis en vénération. Les cardinaux Farnèse et Aldobrandini l'ont fait restaurer, ou plutôt reconstruire par Vignole, et elle porte toujours le nom d'Échelle du ciel, Scala cœli. Quant au monument qui recouvre le lieu témoin du martyre de saint Paul, c'est un édifice comme la plupart de ceux qui existent à Rome et aux environs ; antique comme origine, rebâti ou restauré à plusieurs époques, moderne, c'est-à-dire de la Renaissance italienne dans sa structure présente. Mais, il faut en convenir, c'est un des sanctuaires les plus vénérables de la chrétienté. Ici l'apôtre saint Paul fut décapité,
martyr de la vérité (lu'il annonça avec tant d'intrépidité et tant de succès. Ici, cette langue éloquente qui opéra tant de merveilles de conversion auprès des Juifs et des Gentils, des savants et des ignorants, des grands et des petits, que rien au monde ne put contraindre au silence, ni la persécution, ni la contradiction, ni la peur, ni la pauvreté, ni aucune des résistances au pouvoir de l'homme, fut glacée par la mort, après avoir une dernière fois confessé la divinité de l'Évangile. Tranchée par le glaive, la tête de l'Apôtre, suivant la tradition, en tombant sur le sol, fit trois bonds, et une fontaine jailht aux lieux où elle toucha la terre.
Ce n'est pas sans émotion que nous avons visité ces lieux sanctifiés par de si grands souvenirs. Nous nous sommes agenouillé sur cette terre jadis inondée du sang du grand apôtre. Nous avons baisé pieusement la colonne sur laquelle il subit le martyre. Nous avons porté à nos lèvres le vase rempli de l'eau des trois fontaines. Est- il possible de ne pas sentir ici quelque étincelle au moins de cette ardente charité qui dévorait le cœur de l'apôtre des nations? Quels sentiments nous animaient quand nous avons eu le bonheur de prier au tombeau de saint Paul, à la Confession de saint Pierre, ad limina Apostolorum! Fidèle à une tradition qu'un chrétien , qu'un prêtre surtout ne saurait jamais oublier, nous avons suivi dévotement à Rome toutes les stations du martyre des Apôtres. De la basilique où l'on conserve les chaînes de saint Pierre {San-Pietroin-Vincoli\ nous sommes descendus dans les cachots obscurs de la prison Mamertine, où furent enfermés
les deux apôtres; nous sommes entré, en une occasion solennelle ' , dans la charmante basilique des saints martyrs Nérée et Achillée, primitivement connue sous le titre italien délia Fasdola, parce qu'on y conservait une bandelette imprégnée du sang de saint Pierre. Nous avons gravi le Janicule jusqu'à l'église de San- Pietro-in-Montorio, où il fut mis en croix la tête en bas; nous sommes descendu dans la crypte où repose son corps, sous le dôme célèbre, chef-d'œuvre de Bramante, de Raphaël et de Michel-Ange.
Du monastère de Saint-Anastase sortit un disciple de saint Bernard pour monter sur le siège de Saint- Pierre. Ce fut Bernard de Pise, connu depuis sous le nom d'Eugène III. Cette promotion eut lieu au milieu des plus violents désordres qui aient jamais affligé la ville de Rome et l'Église. Arnaud de Brescia, avec la fougue d'un tribun, l'audace d'un sectaire, le fanatisme d'un révolutionnaire et d'un hérétique, avait paru à Rome, soufflant de tous côtés le feu de la révolte. Cet homme exalté, dont l'esprit était aussi faux que les mœurs étaient dépravées, avait été disciple d'Abailard. Dans le but de donner plus d'autorité à ses déclamations, il avait revêtu l'habit monastique. Avec une ardeur digne d'une meilleure cause, il avait parcouru l'Allemagne, la France et l'Italie, parlant avec véhémence contre l'Église, n'épargnant ni les évêques, ni les monastères. Afin de mieux faire accepter ses pré-
1 En 1853, nous avons eu Thonneur d'accompagner à Rome S. Ém. le cardinal Morlot, archevêque de Tours, plus tard archevêque de Paris, dont le titre cardinalice était la basilique des saints Nerée et Achillée.
tendues idées de réforme, il montrait les biens ecclésiastiques comme une riche proie à partager. La cupidité, alors comme aujourd'hui, était facile à allumer dans le cœur de la populace qui ne possédait rien ou possédait peu de chose. Elle n'était pas moins ardente chez les seigneurs, dont la fortune était toujours obérée et qui jetaient un œil d'envie sur les domaines ecclésiastiques, beaucoup mieux administrés que leurs propriétés privées. Condamné en 4139 par le concile général de Latran, Arnaud avait réussi à rentrer dans la ville des papes malgré eux. Sa présence avait été le signal de mille désordres de la part d'une population exaltée, qui s'imaginait sans doute couvrir ses excès les plus révoltants, parce qu'elle s'appelait fièrement le sénat et le peuple romain (senatus populusque romanus) : triste parodie d'une époque éloignée, où ces titres avaient exercé un si grand prestige dans le monde! On entendait partout invoquer le nom des Gracchus, des Caton, des consuls et des tribuns. Le Capitole allait retrouver son antique gloire; les légions romaines devaient se grouper sous leurs aigles victorieuses. Vaines déclamations! mots sonores qui ne produisirent que l'anarchie, le meurtre et le pillage! Quand le pape Eugène III fit son entrée à Rome, les citoyens, fatigués des excès des aventuriers qui s'étaient emparés du pouvoir, allèrent à sa rencontre, des rameaux à la main, désireux enfin de respirer un peu en paix sous la direction d'un gouvernement régulier. Le pontificat d'Eugène III répara beaucoup de malheurs; mais les esprits, semblables à une mer profondément agitée par la tempêtS, furent assez longtemps
à se calmer. Dès qu'il eut pris possession du trône pontifical, saint Bernard lui écrivit : « Mon fils Bernard est devenu mon père Eugène; je désire que l'Église change aussi en mieux. Que je serais heureux si , avant de mourir, je la voyais telle qu'elle était dans le premier âge, alors que les apôtres tendaient leurs filets, non pour prendre de l'or et de l'argent, mais pour prendre des âmes : c'est ce que l'Église attend de voiis. y> Saint Bernard conserva toujours vis-à-vis du pape la mêm« liberté de parole dont il avait usé vis-à-vis de son disciple, et le pape l'y encourageait par sa déférence. Lorsque Eugène vint en France, il voulut revoir le monastère auquel se rattachaient les plus doux souvenirs de sa vie. Les moines furent frappés d'admiration de retrouver chez le Pontife suprême Thumble simplicité du religieux. Sous les insignes de la papauté, il portait toujours le froc de laine, et les riches tentures de son lit ne recouvraient que la couchette de paille du dortoir de Clairvaux.
Nous ne saurions quitter la campagne romaine sans faire un pèlerinage à la vieille abbaye de Grotta-Ferrata. Elle est toujours habitée par des moines grecs de l'ordre de Saint-Basile, qui conservent jusqu'à pré sent l'ancienne liturgie et la psalmodie de l'Orient. Les bâtiments s'élèvent au milieu des campagnes de Frascati; de longues avenues d'ormeaux et de platanes y conduisent. On prétend avec beaucoup de vraisemblance qu'ils occupent l'emplacement de la maison et des jardins de Cicéron. Aux jours où Torateur romain y composa peut-être ses Tusculanes avaient succédé des événements malheureux. Des broussailles et des
ruines informes couvraient le terrain où se déployaient autrefois les allées et les arbres d'une somptueuse villa. Le comte de Tusculum donna ce terrain à saint Nil , venu du fond de la Calabre, et cherchant par esprit d'humilité à se fixer dans un pays où il fût inconnu. Saint Nil était Grec, car il était né dans cette partie de l'Italie méridionale désignée sous le nom de Grande Grèce, la seconde patrie de Pythagore, où les artistes d'Athènes venaient choisir leurs modèles. Il vit le jour à Rossano, non loin de Crotone, près de la plage où fut Sybaris, au milieu de tous les souvenirs de la sagesse et de la volupté antiques. Dans sa première jeunesse, il se laissa séduire par les passions; mais, promptement désabusé des plaisirs qui passent et troublent, il alla chercher la paix du cœur et le calme de l'esprit dans la solitude. Il fonda les deux monastères de Val di Luce et de Ser péris. Il y vécut, entouré de ses disciples, jusqu'à une extrême vieillesse, jouissant parmi les populations d'alentour d'une grande réputation de sainteté. Il n'attendait plus que la mort, lorsqu'il apprit que le prince de Gaëte se proposait de faire transporter ses restes, dès qu'il aurait rendu le dernier soupir, comme de précieuses reliques et comme la sauvegarde de sa ville. Malgré le poids des années, saint Nil s'éloigna aussitôt en cachette. Les habitants du voisinage n'étaient pas cependant si passionnés pour la possession des reliques que ces Espagnols qui voulaient tuer saint Romuald, au moment où il les quittait, afin au moins de garder ses reliques.
L'église de Grotta-Ferrata possède quelques objets propres à intéresser vivement l'archéologie du moyen
âge. On y remarque un mélange curieux de formes grecques, dignes de la belle antiquité, et de formes nouvelles d'un style qui n'est dépourvu ni de grâce ni d'originalité. Les voyageurs y sont attirés par de grandes peintures à fresque d'Annibal Carrache et du Dominiquin, représentant saint Nil guérissant un possédé et saint Nil recevant l'empereur Othon III. Ce dernier trait mérite d'être rapporté ici : il résume ce qu'il y a de plus élevé dans l'histoire monastique. Othon, en présence du saint vieillard, lui offrit, ainsi qu'à ses religieux, un monastère plus vaste que celui qu'ils occupaient, avec des revenus suffisants pour l'entretien d'une nombreuse famille monastique. Saint Nil refusa. L'Empereur insista : <r Demandez-moi, ditil, comme à votre fils, tout ce qu'il vous plaira. :d Alors le serviteur de Dieu, appuyant sa main sur la poitrine de l'Empereur, lui dit : <c Songez au salut de votre âme. d