‹ Abbayes et monastèresChapitre 11 sur 52 · SAINT BENOÎT BISCOP ET LE VÉNÉRABLE BÉDÉ · texte numérisé non relu

SAINT BENOÎT BISCOP ET LE VÉNÉRABLE BÉDÉ

L'archéologue qui visite l'Angleterre, la plume et le crayon à la main, recueillant les vieux souvenirs de l'histoire, dessinant les monuments et les ruines du moyen âge, est étonné du nombre et de la magnificence qu'étalaient jadis les édifices monastiques. Grandeur, élégance, noblesse, tels sont les caractères qui frappent d'abord l'œil de l'observateur. Mais son étonnement redouble quand, en parcourant les vieilles églises épiscopales, une des gloires du catholicisme, il voit ces cloîtres vastes et splendides qui les entourent, ces muets témoins de la vie régulière que menaient les chanoines; car, dès la plus haute antiquité ecclésiastique, les cathédrales de la Grande- Bretagne étaient desservies par un clergé appartenant

à Tordre monastique. De ces chapitres sont sortis des personnages aussi distingués par leur science que par leurs vertus. On a dit que la France a été faite par les évoques, comme un rayon de cire et de miel est l'œuvre des abeilles. On pourrait affirmer avec autant de vérité que l'Angleterre fut l'ouvrage de l'institut monastique. Elle lui doit certainement l'introduction et le maintien de la religion chrétienne, sa législation primitive, ses progrès dans la civilisation, son initiation à la culture des sciences et des lettres, l'adoucissement des mœurs, le sentiment exalté du patriotisme, l'amour de la liberté. Un moine anglais , Roger Bacon , passe pour l'inventeur de la poudre à canon, et mérita, par ses découvertes et ses travaux ingénieux, le surnom de Docteur admirable. Mais à une gloire que l'humanité peut considérer peut-être comme un malheur ne faut- il pas préférer celle des grands hommes et des grands saints, comme le vénérable Bède, Alcuin, sorti des cloîtres de l'Église d'York, Lanfranc, saint Anselme, saint Thomas de Gantorbéry, et tant d'autres qu'il serait trop long d'énumérer?

L'antique Église de Gantorbéry, métropole de toute l'Angleterre, fondée, comme nous l'avons .vu précédemment, par le moine saint Augustin, a vu ses trentehuit premiers pontifes porter l'habit de l'ordre de Saint-Benoît V Vers le vue et le viiie siècle, les cloîtres de la Grande-Bretagne, comme ceux de l'Irlande, furent une pépinière bénie de Dieu, d'où sortirent les missionnaires des nations encore païennes et les mar-

I Bulteau, Abrégé de Vhistoire de Vordre de Saint- Benoit.

tyrs qui arrosèrent de' leur sang des contrées encore à demi barbares; tels furent les deux Ewald, martyrs en Saxe; Willibrord, apôtre de la Hollande; Kilian, Colman et Fotuan, apôtres de la Franconie; Wilfrid, Wigbert, Suitberg, qui portèrent la parole de Dieu dans l'Allemagne septentrionale. Ces intrépides ouvriers évangéliques étaient les dignes précurseurs du grand saint Boniface, sorti également des monastères de l'Angleterre, l'apôtre de la Germanie.

N'est-ce pas encore d'une abbaye anglaise que partira l'un des premiers fondateurs de l'ordre de Gîleaux, saint Etienne Harding, le père spirituel de saint Bernard? Un siècle auparavant, l'Angleterre avait vu briller saint Dunstan, abbé de Glastonbury, avant de monter sur le siège métropolitain de Cantorbéry. Get illustre serviteur de Dieu était destiné par la Providence à remplir dans son pays le même rôle que saint Benoît d'Aniane en France. Saint Dunstan fut le réformateur de la discipline monastique dans sa patrie. Ses vertus, sa science, son zèle, sa vie sainte et mortifiée, sa haute position dans l'Église, donnaient à sa parole une autorité à laquelle personne n'osait se soustraire. Ge qui mit le comble à son influence, uniquement consacrée à la gloire de Dieu et au triomphe de la pure morale de l'Évangile, ce fut sa conduite pleine d'une sainte liberté envers le roi Edgar. Emporté par sa passion, ce prince n'avait pas craint d'user de violence envers une jeune fille qui avait cherché à mettre sa vertu à l'abri de toute atteinte, sous le voile des vierges consacrées à Dieu. G'était un scandale et un acte de lâche brutalité. Saint Dunstan n'hésite pas

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à reprocher au roi son action criminelle en termes propres à remuer la conscience du coupable. Le prince avoue sa faute et demande pénitence. Pendant sept ans, il ne pose pas la couronne royale sur sa tête, en signe d'humiliation ; il jeûne deux fois par semaine et distribue d'abondantes aumônes. A la fin, il est réconcilié publiquement, et on lui rend tous les honneurs dus à sa dignité.

Telle était alors la puissance de la religion sur les esprits les plus fiers et sur les caractères les plus indomptables. Si les populations étaient témoins et gémissaient des scandales descendus de haut, elles voyaient également la réparation : les saintes rigueurs de la pénitence atteignaient tous les coupables, même dans les rangs les plus élevés. Les fautes, les crimes même, n'ont jamais été rares parmi les hommes; la faiblesse humaine explique ce fait sans l'excuser. Au moyen âge du moins, les lois éternelles de la justice et de la morale n'étaient pas entièrement méconnues; l'Église ne renonça jamais à ses anathèmos, ni le peuple au sentiment austère du devoir.

Ajoutons quelques détails propres à faire apprécier lesprit religieux des princes anglo-saxons. Malgré l'agitation au milieu de laquelle ils vécurent, ces rois, dont les ressources étaient généralement très -restreintes, bâtirent quantité d'églises, fondèrent et dotèrent beaucoup de monastères. Spectacle aussi curieux que rare : ces princes, régnant en un siècle d'ignorance et de barbarie, étaient généralement instruits, et la plupart se montrèrent jaloux de propager l'étude et les sciences parmi les peuples soumis à leur empire.

Les hommes imbus des véritables maximes du catholicisme, religion de lumière et de progrès, furent constamment favorables à la diffusion des connaissances scientifiques et littéraires. Alfred le Grand ne se contenta pas de défendre ses sujets contre la turbulence de leurs ennemis; il rédigea pour eux un corps de lois excellentes; il traduisit du latin en langue saxonne le Pastoral de saint Grégoire; le Traité de la consolation, par Boëce; V Histoire ecclésiastique, du vénérable Bède; et tous les livres de la Bible. Un siècle plus tard, le roi Athelstan entreprit une nouvelle traduction des livres saints, en langue saxonne, et employa ses efforts à en multiplier les exemplaires. Nous ne finirions pas, si nous voulions faire connaître, avec quelque étendue, comment les monastères devinrent en Angleterre des foyers de lumière. Mais la science n'était pas l'unique préoccupation de ces fermes intelligences : la piété, et une piété éclairée, les dirigeait avant tout. Après un règne de trente -deux ans, Ina, roi des Saxons occidentaux, descend volontairement du trône. Il a fait, en faveur de ses sujets, tout ce qu'un prince généreux et intelligent peut faire. Sans négliger la sécurité intérieure et extérieure, la protection de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, il laissa des lois bien coordonnées, vrai modèle de sagesse, de justice, de prévoyance, où la fermeté est jointe à l'indulgence, où tous les intérêts sont sauvegardés. A cette époque de violence, où les forts oppriment les faibles, il fut un des premiers à faire prévaloir le droit sur la force, insistant de toutes les manières pour mettre en évidence les raisons de jus-

tice et même de délicatesse qui militent en faveur des femmes, des veuves, des enfants et des orphelins. C'est un des monuments les plus remarquables de la législation inspirée, ou du moins modifiée par les idées chrétiennes. Proclamons-le hautement, la jurisprudence antique fut singulièrement dépassée par ces princes à peine échappés à la barbarie. A la fin d'une carrière si glorieusement remplie, le roi Ina abdique, se retire à Rome avec sa femme Éthelburge, s'enferme dans un monastère et se dispose, par la pratique de toutes les vertus, à paraître devant Dieu. Combien d'autres souverains imitèrent cet exemple! Dans l'espace de moins de deux siècles, on vit trente princes, rois ou reines des Anglo-Saxons renoncer au pouvoir suprême, et finir leur vie dans l'humilité et les mortifications du cloître \

Parmi les monastères les plus renommés de la Grande-Bretagne nous devons en citer quelques-uns, tels que Saint -Alban, Croyland, Malmesbury, Glastonbury, Saint-Edmond, Peterborough, N.-D. d'Abingdon, Wimborn, Wearmouth et Jarrow, Westminster, etc.

Une grande et belle église avait été bâtie de bonne heure sur le tombeau de saint Alban le martyr. Les Saxons, au temps de l'invasion, la détruisirent de fond en comble. Vers la fin du viiie siècle elle fut rebâtie par Oflfa, roi des Merciens, et entourée d'un vaste monastère. Elle ne tarda pas à devenir floris-

I On peut consulter à ce sujet la préface intéressante du Monastirnn Anglicanitm.

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santé, comblée de riches offrandes et privilèges. L'abbé de Saint- Alban avait le titre de baron, et occupait le premier siège au parlement. A l'époque néfaste de la destruction des abbayes, sous le règne de Henri VIII, onze monastères et deux grands hôpitaux dépendaient de cette illustre abbaye. L'église, comme tant d'autres, fut alors profanée, pillée, déshonorée; les reliques des saints furent jetées au feu, et les cendres dispersées au vent. L'édifice était menacé d'une ruine entière, s'il n'avait été racheté à prix d'argent par les habitants de la ville construite, au moyen âge, à l'ombre des murs de l'antique monastère : il sert aujourd'hui d'église paroissiale. Saint Alban était jadis invoqué par toute l'Angleterre comme son patron. La mémoire de ce saint martyr ne saurait périr, quoique son culte soit tombé en oubli auprès d'un trop grand nombre de cœurs ingrats, indifférents aujourd'hui aux vieilles gloires religieuses de leur patrie.

La Mercie, un des sept royaumes de l'heptarchie anglo-saxonne, comptait de nombreux monastères dus aux libéralités de ses rois. Aucun ne jouit d'une plus grande célébrité que celui de Croyland, dans le comté de Lincoln. Le fondateur fut Ethelbald, au commencement du viiie siècle. La construction de cette abbaye, dans une île, s'opéra au milieu de difficultés inouïes, à cause du peu de consistance du sol. Les premières assises de l'édifice furent posées sur pilotis, et il fallut apporter de loin une quantité considérable de terre et de pierres, pour faire disparaître les inégalités du terrain. Tous les obstacles furent heureusement surmontés, et les bâtiments du monastère s'éle-

vèrent avec une extrême magnificence, dominant la plage humide, à Tabri de tout danger, môme dans les plus horribles tempêtes. L'église était dédiée à Notre-Dame et à l'apôtre saint Barthélémy. Des religieux y étaient venus d'Evesham , sous la conduite du moine Kenulph. En 890, les Danois, qui couvrirent l'Angleterre de ruines, pillant les monastères, les villes et les bourgades, au moment où des hordes de leurs compatriotes se livraient en France à toute sorte d'excès barbares, renversèrent l'abbaye de Croyland, après en avoir massacré tous les habitants. Un enfant de dix ans échappa seul à cette effroyable boucherie. Jusque vers le milieu du xe siècle, un monceau de ruines attristait le regard, attendant qu'une main amie vînt enfin les relever. Cette main pieuse fut celle de Turketill, chancelier du roi Edred. Turketill rendit d'éminents services à sa patrie; puis, comme tant d'âmes privilégiées à cette époque, il renonça à ses dignités dans sa vieillesse, pour venir terminer ses jours à Tombre des cloîtres qu'il avait fait restaurer à ses frais. Il y passa plusieurs années au sein d'une paix profonde et dans les exercices de la piété. En 948, il fut élu abbé; il mourut saintement, comme il avait vécu. Un moine irlandais, nommé Maidulf, fonda au vue siècle, dans le comté de Wilts, l'abbaye de Malmesbiu7, qui ne tarda pas à devenir une des plus célèbres de toute l'Angleterre. La régularité, non moins que l'amour des sciences ecclésiastiques et la culture des lettres, en fit le modèle des établissements monastiques. Les religieux répandaient la bonne odeur de leurs vertus dans des campagnes jusque-là à demi

sauvages. Ils employaient une partie de leur temps, avec une énergie que rien ne décourageait, à défricher des bois et des landes, où bientôt d'abondantes moissons attirèrent la population : partout, en eflfet, où l'agriculture prodiguait ses trésors, les hommes accoururent en foule. Plus tard, peut-être, ils oublieront que les sueurs des moines ont d'abord fécondé un sol auparavant stérile; mais l'histoire ne doit pas être ingrate : elle doit au moins signaler les bienfaits et les bienfaiteurs. Un moine, auquel l'Angleterre doit la meilleure rédaction de ses annales historiques, sortit de l'abbaye de Malmesbury, à laquelle il emprunta le nom sous lequel il est connu : c'est William Sommerset ou Guillaume de Malmesbury, surnommé le Bibliothécaire. Ce pauvre moine fut un des hommes les plus instruits de son temps. Il a écrit, en cinq livres, l'histoire des événements les plus mémorables du règne des rois d'Angleterre. Son récit s'étend de l'an 449 à Tan 1127. Il y ajouta une suite, sous le titre d'Histoire nouvelle, comprenant les faits arrivés de 1127 à 1143. Grâce à un travail persévérant, il rédigea également les A des des évêques anglais, et divers ouvrages consultés toujours avec fruit '. Guillaume de

> Begalmmy sive de rébus gesHs regum Anglorum UM V ( ab anno ccccxlix ad annum mcxxvu). — De Historia novella libri 11 (ab anno mcxxvii ad annum mcxliii). — De Geslis ponh'ficvm Anglorum.— Liber de antiquitate Glastoniensis Ecclesiœ. — VHa S. Wvlstani episcopi Wigorniensis, — Epistola de Joanne Scoto Erigena. — Fragmenta ex abbreviatione Anialarii, (La Patrologie latine publiée par M. Migne contient les œuvres de Guillaume de Malmesbury. tom. CLXXIX). Alia ejusdem auctoris sunt manuscripta opéra, quae nondum in lucem prodierunt.

Malmesbury passa la majeure partie de sa vie dans son monastère. Son père était Normand d'origine, attiré en Angleterre par suite de la conquête ; sa mère était Saxonne. Lui-même nous apprend ces détails; de même qu'il nous fait connaître que sa première éducation dans la maison paternelle avait été très -soignée; on peut conclure de là que sa famille était distinguée dans le monde. Il avait refusé les dignités , afin de se donner tout entier aux études historiques, méritant en cela de figurer à la tête de tant d'hommes généreux, saintement épris de l'amour de Dieu et du prochain, et passionnés pour l'étude.

Les origines de Glastonbury appartiennent à la légende avant d'appartenir à l'histoire. Saint Joseph d'Arimathie serait venu prêcher la foi dans la Grande- Bretagne, peu de temps après l'ascension de Jésus- Christ, et aurait jeté les premiers fondements de ce monastère dans une île ou presqu'île connue primitivement sous le nom d'Avellona. Quoi qu'il en soit de cette tradition, relatée par Gildas, mais qui ne repose sur aucun document historique ancien, l'abbaye de Glastonbury passait pour la plus vieille de l'Angleterre. Elle possédait déjà quelque célébrité sous la domination des Bretons, et jeta un grand éclat sous les rois saxons. Placée sous l'invocation de la sainte Vierge, elle était riche en reliques des plus précieuses. Mais la pseudo - réforme du xvie siècle livra aux flammes les ossements des saints, jetant au creuset les reliquaires d'or et d'argent, volant les perles et les pierres fines, brisant les vases sacrés, lacérant les ornements sacerdotaux, morcelant les domaines mo-

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nastiques , violant toutes les lois divines et humaines.

L'abbaye de Saint-Edmond, dans le comté de Suffolk, était moins ancienne que les précédentes; mais elle ne jouissait pas d'une moindre renommée. Fondée vers 1020 par Canut 1er, roi d'Angleterre, elle avait pris la place d'une modeste église en bois, qui recouvrait le tombeau du saint martyr Edmond, roi des Est- Angles. Les auteurs ne tarissent pas d'éloges en parlant de ce monastère, qui égalait une ville en étendue, et dont les bâtiments étaient d'une structure admirable. Les débris en sont encore imposants, malgré les injures du temps et des hommes. On y remarque encore, quoique mutilés, les tombeaux d'Alain, comte de Bretagne, de Richemond, neveu de Guillaume le Conquérant, et de Marie, reine de France, femme de Louis XII et sœur de Henri VIII. En mémoire de sa sœur, le monarque anglais n'aurait-il pas dû épargner l'abbaye de Glastonbury? Il fut plus généreux à l'égard de Peterborough, qu'il érigea en évêché, parce que les restes mortels de Catherine Howard y avaient été ensevelis.

Parmi les personnages qui font le plus grand honneur à l'Angleterre, pourrions - nous omettre saint. Benoît Biscop et le vénérable Bède? 11 nous est impossible ici d'épuiser la liste des hommes sortis de l'institut monastique, et formant une des gloires de l'Angleterre par leur sainteté, leurs vertus, leur science et leurs autres belles qualités. Mais ces deux grands génies, il faut en convenir, appartiennent avant tout à l'Église catholique et au monde chrétien entier.

Saint Benoît Biscop prit naissance dans une famille

distinguée du Northumberland, et dès son adolescence il occupa une des premières places à la cour du roi Oswi. Doué d'un esprit solide et des qualités les plus aimables, Benoît fut comblé de bonne heure de biens et de dignités, tout ce qui séduit et captive ordinairement le cœur des hommes. Il pouvait aspirer à tous les honneurs, et il faut ajouter qu'il les méritait. Ce qui est plus rare, il n'eXcitait pas la jalousie des autres courtisans. Mais Dieu avait sur lui d'autres desseins. Estimant les avantages de ce monde à leur juste valeur, Benoit Biscop aspirait à la possession de biens plus solides, A vingt-cinq ans, il quitte la cour et entreprend un pèlerinage à Rome. De son temps, un voyage pieux ad limina Apostolorum ne ressemblait nullement à ces promenades faciles que ses compatriotes exécutent si confortablement aujourd'hui pour passer à Rome, dans une atmosphère tiède, une saison si rigoureuse en hiver sur les bords de la froide Tamise et dans les campagnes brumeuses de l'Angleterre. Benoît Biscop, comme les catholiques de nos jours, allait ranimer sa foi et réchauffer son dévouement au vicaire de Jésus- Christ, successeur de saint Pierre, auprès du tombeau des saints Apôtres, sur cette terre arrosée du sang des martyrs.

De retour dans sa patrie, ce jeune seigneur, dédaignant les espérances mondaines, uniquement épris de l'amour des biens célestes , s'adonne avec une véritable passion à l'étude de la parole de Dieu, interrompant seulement par la prière et ses exercices de piété letude de la sainte Écriture.

Rome avait laissé dans son âme de vivants sou-

venirs. Quand une fois on a vu Rome, on désire toujours y revenir. Quelque temps après son retour, Benoît reprit le chemin de l'Italie. Cette fois, il fut entièrement gagné à la vie monastique. En passant à Lérins, témoin des vertus angéliques des disciples de saint Honorât, il resta parmi eux, revêtit l'habit religieux, et, durant deux ans, édifia les moines les plus fervents par sa régularité, sa modestie, son application à l'étude , ses progrès également remarquables dans la science des saints et dans les sciences humaines.

Un troisième pèlerinage ramena Benoît Biscop à Rome. Il revint dans sa patrie en compagnie de Théodore, archevêque de Cantorbéry. Chargé d'abord du gouvernement du monastère de Saint -Pierre et de Saint-Paul, près de cette ville, il préféra vivre sous l'obéissance, se démit en faveur de saint Adrien, et se livra entièrement à l'étude des sciences ecclésiastiques, sous la direction de saint Théodore et de saint Adrien. Ces deux personnages, élevés d'abord dans l'Italie méridionale, initiés ensuite à Rome à toutes les connaissances de leur temps, étaient des maîtres dignes d'un tel élève. Benoît cependant était toujours dévoré d'un ardent désir d'apprendre, que rien ne pouvait satisfaire. Ajoutons qu'une inclination de plus en plus vive le rappelait à Rome, ce centre de toutes les grandes choses. Ce fils d'une race barbare avait subi Tirrésistible séduction de la capitale de la civilisation chrétienne. Une quatrième fois, il visita la ville éternelle. Il y prolongea son séjour, s'initia à toutes les nobles traditions chrétiennes, se perfectionna dans la connaissance de la discipline ecclésiastique, voulut appro-

fondir les diverses constitutions monastiques, apprit par cœur la vie des martyrs, des pontifes romains, des docteurs, et ne négligea aucune source d'instruction, en se mêlant, autant que possible, à ce clergé romain, gardien fidèle de toutes les grandes , nobles et saintes doctrines.

Benoit Biscop avait puisé à toutes les sources du savoir; il connaissait, en outre, les secrets de la vie réglée d'après les conseils évangéliques. Ce n'était pas une simple théorie : il avait contemplé de ses propres yeux les merveilles cachées derrière les cloîtres, trop souvent ignorées du monde. Il était parvenu à un âge auquel un homme sérieux, quand il possède en lui une étincelle du feu sacré, songe à produire une œuvre durable. De retour dans son pays, Benoît reçoit le meilleur accueil de la part du roi Egfrid, fils du roi Oswi et son successeur à la couronne du Northumberland. Grâce aux libéralités du monarque, il fonde le monastère de Warmouth, qu'il place sous l'invocation de saint Pierre. Les bâtiments conventuels s'élèvent selon les procédés de l'architecture saxonne, c'està-dire suivant un système où la solidité ne laisse rien à l'élégance. Mais le goût d'un homme instruit, témoin des magnificences de Rome et de l'Italie, pouvait-il être pleinement satisfaite Quand il s'agit de construire l'église, il passe en France et ramène des ouvriers capables de bâtir à la manière des Romains. Jusqu'alors les édifices de la Grande-Bretagne étaient de bois, souvent couverts de chaume : désormais, sous l'influence de la nouvelle abbaye, école où les artistes indigènes trouveront des préceptes et des modèles, les

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monuments ecclésiastiques et les constructions civiles seront en pierres régulièrement appareillées. L'érection de l'abbaye de Wearmouth constitue une date importante pour l'archéologie anglo-saxonne, d'autant plus que Benoît Biscop étale partout sur les murailles de son monastère des tableaux comme il n'avait jamais été donné aux yeux de ses compatriotes émerveillés d'en contempler. Peut-être, dès cette époque, comme quelques textes contemporains autorisent à le penser, les fenêtres furent- elles garnies de vitres colorées, genre de magnificence auquel, en aucun pays du monde, les regards n'étaient guère accoutumés.

Un cinquième voyage à Rome permit au serviteur de Dieu d'enrichir son abbaye de nouveaux tableaux, de reliques et de livres. Il réussite conduire en Angleterre un des chantres de la chapelle papale, qui apprit aux moines de Wearmouth les vraies traditions du chant grégorien et tous les détails de la Hturgie romaine. Ces faits, en apparence de minime importance, exercèrent la plus grande et la plus heureuse influence dans toutes les contrées de la Grande-Bretagne. Le mouvement religieux fut alors si général et si profondément senti, que le roi Egfrid voulut que Benoit fondât un second monastère. Ce nouvel établissement fut connu sous le nom de Jarrow. Les mêmes principes triomphèrent dans les deux maisons, si bien que plusieurs fois elles furent gouvernées par un même abbé. Ainsi voyons-nous saint Céolfrid , parent de saint Benoit Biscop, régir pendant vingt-sept ans les deux abbayes de Wearmouth et de Jarrow.

Outre la gloire de son fondateur, le monastère de

Jarrow en invoque une autre non moins pure et non moins célèbre dans l'univers catholique : nous voulons parler du vénérable Bède. En 690 mourut saint Benoît Biscop; le vénérable Bède était né dix-sept ans auparavant, en 673. Quand une des grandes lumières de l'ordre monastique s'éteignit en Angleterre, une autre était sur le point d'y jeter le plus vif et le plus radieux éclat. Bède fut incontestablement un des hommes les plus instruits de son temps. Son génie embrassa toutes les connaissances humaines cultivées au vu© et au viiie siècle, et il perfectionna tout ce qu'il toucha. Modèle des vertus monastiques, esprit généreux, âme ouverte à toutes les nobles impressions, sévère à luimême, indulgent pour les autres, n'ayant qu'une passion bien déclarée, celle du bien, modeste, charitable, Bède ajoutait à ses belles qualités un désir insatiable d'apprendre. Ses jours et ses nuits étaient partagés entre la prière et l'étude. € Ceux qui le voyaient prier, dit un historien, auraient pu croire qu'il n'étudiait pas; à voir le nombre de ses ouvrages, on serait tenté de penser qu'il ne fit jamais autre chose qu'écrire. y>

Reçu à Jarrow dès l'âge de sept ans, Bède y fut formé par les maîtres les plus habiles, saint Benoît Biscop, le moine Trumbert, disciple de saint Chad, évéque d'York, l'abbé saint Adrien et saint Théodore, archevêque de Cantorbéi7. Il savait et parlait le grec comme sa langue maternelle. Mais l'objet principal de ses études et de ses méditations fut la sainte Écriture et les écrits des saints Pères. Il devint lui-même un chef d'école célèbre : le plus connu de ses disciples est Alcuin, devenu à son tour, chez nous, le grand ini-

tiateur, sous Tempire de Charlemagne, aux sciences divines et humaines. Ordonné diacre à Fâge de dixneuf ans, Bède fut promu à la prêtrise à trente ans. La candeur et l'amour désintéressé de la vérité forment le caractère de ses écrits historiques. Il mérita vraiment le titre de Père de rhistoire d'Angleterre. Son Histoire ecclésiastique est un ouvrage étonnant par sa clarté, sa précision, les renseignements qui s'y trouvent consignés, l'érudition vaste et variée de l'auteur. C'est une mine inépuisable, où l'on rencontre, à côté de la narration des faits historiques, des traits de mœurs, des détails relatifs à la législation, à l'agriculture, au commerce. Mais ce qui recommande principalement la mémoire du vénérable Bède dans le monde ecclésiastique et le monde savant, en dehors de l'Angleterre , ce sont ses admirables commentaires sur la sainte Écriture. Nous lui devons quatre-vingts traités sur des matières diverses. Le vénérable Bède rendit le dernier soupir le 26 mai 735, âgé de soixante -deux ans\

• La dernière édition des œuvres du vénérable Bède forme les tomes XC-XCV de la Patrologie latine éditée par Migne.

âBBAYE: de WESTMINSTER

Parmi les grandes abbayes de l'Angleterre, Westminster fut loin d'occuper d'abord la première place. Sous les rois saxons, elle n'eut pas l'importance qu'elle acquit par la suite. Elle dut ses principaux privilèges à sa situation. Comme Saint-Denis, près de Paris, elle donna un suprême asile à la dépouille mortelle des princes. Dans l'enceinte de son église se célébrèrent les plus imposantes solennités nationales, telles que le couronnement des rois, et plus d'une fois le parlement y vint inaugurer ses séances. On y vit en maintes circonstances les hauts barons en armes soutenir avec ardeur leurs privilèges et leur indépendance. Là s'ouvrirent des débats animés sur les intérêts de la royauté et ceux de la nation, qui ne doivent jamais être séparés, débats qui exercèrent sur l'avenir une influence si considérable. De cette maison sortirent des abbés qui jouèrent un rôle important dans les affaires publiques. Ici la religion déployait, à certains jours, toute la

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pompe de ses cérémonies. Aujourd'hui les souverains y sont encore intronisés; on y fait les sépultures royales, on y récite des prières publiques. Mais toutes ces démonstrations religieuses sont froides comme le protestantisme, froides comme le marbre qui recouvre les tombeaux. Avec le catholicisme s'est évanoui, dans ce temple auguste , ce doux parfum de piété qu'y avaient laissé les premiers moines venus de Rome et leurs successeurs pendant de longs siècles. La psalmodie n'y fait plus retentir les voûtes de ses chants graves et mélancoliques, qui ont tant de charme pour les âmes méditatives et les cœurs affligés.

Dans les lignes suivantes, M. de Montalembert a résumé admirablement ces glorieuses destinées. « Le roi Sebert se fit enterrer avec sa femme à Westminster, et depuis lors, à travers maintes vicissitudes, la grande abbaye, de plus en plus chère à l'Eglise, aux princes, aux grands, au peuple, fut la sépulture préférée des rois et de leur famille. Elle est encore aujourd'hui, comme chacun sait, le panthéon de l'Angleterre, qui n'a rien trouvé de mieux pour conserver la mémoire de ses héros, de ses orateurs, de ses poètes, de ses plus glorieux enfants, que de les ensevelir sous les voûtes du vieux sanctuaire monastique. C'est auprès de ce sanctuaire que la royauté anglaise a longtemps séjourné; c'est dans une de ses dépendances que la chambre des communes a siégé pour la première fois; c'est sous son ombre qu'a toujours vécu et vit encore le parlement anglais, la plus ancienne, la plus puissante, la plus glorieuse assemblée du monde. Jamais monument n'a été plus identifié avec l'histoire d'un

peuple; chacune de ses pierres représente une page des annales de la patrie.

<r Gantorbéry résume la vie religieuse de l'Angleterre; Westminster a été le foyer de sa vie politique et sa véritable capitale. L'Angleterre doit Gantorbéry, comme Westminster, aux fils de saint Benoît '. »

L'abbaye de Westminster doit son nom à sa situation. Mellitus, premier évoque de Londres, un des compagnons de saint Augustin ^ établit sa cathédrale, sous le titre de saint Paul, au cœur même de la cité. Dans la région de l'Ouest, il bâtit un monastère sous le vocable de saint Pierre, le prince des apôtres, le centre de l'unité : ce fut le monastère de V Ouest, Westminster. Non moins que la régularité monastique, les sciences et les lettres y fleurirent. Gomme dans tous les établissements d'origine catholique, fidèles à l'esprit de leur fondation, on y vit s'épanouir les plus nobles caractères, et toutes les vertus chrétiennes y briller du plus vif éclat. Quand les Danois, comme une inondation dévastatrice, couvrirent la Grande-Bretagne de flots de guerriers sauvages, Westminster et la ville de Londres entière furent pillés et livrés aux flammes. De tant d'édifices qui en faisaient l'ornement, il ne resta qu'une poignée de cendres, bientôt balayées par le vent. Dès que des jours de calme eurent succédé à l'orage, l'abbaye de Saint- Pierre sortit de ses ruines plus belle, plus grande encore que par le passé. Des moines dispersés par la tempête, ceux que le glaive des pirates avait épargnés, se rassemblèrent pour

I Les Moines d'Occident, tom. lU. p. 431 el 432.

peupler de nouveau ce saint asile. Afin d'empêcher le relâchement de s'y introduire, saint Dunstan fit venir un abbé de Fleury-sur-Loire, parce que ce monastère avait alors la réputation de pratiquer dans la perfection la règle de Saint-Benoît. On peut le dire, ce fut une date glorieuse pour l'abbaye de Westminster. Grâce à de constants efforts pour le bien , les bénédictins méritèrent l'affection que leur témoignèrent les rois d'Angleterre. Aucun ne fut plus bienveillant à leur égard que le roi saint Edouard le Confesseur. Vers le milieu du xie siècle, ce prince entreprit de reconstruire l'église et les bâtiments de l'abbaye : il occupa le trône de 1050 à 1065. Jamais peut-être l'Angleterre ne fut, gouvernée par un monarque plus accompli. Aux vertus guerrières il joignait les qualités plus rares de sage et prudent administrateur. Il remporta des victoires, quand les circonstances le forcèrent de prendre les armes et de conduire ses armées sur un champ de bataille. Au sein de la paix, il sut favoriser les arts ijtiles, s'appliqua à corriger les abus, diminua les impôts, réforma les lois et fit rendre à tous bonne et prompte justice. Cette conduite, aux yeux de quelquesuns, paraîtra commune et digne à peine d'obtenir une mention spéciale de l'histoire. Mais ceux-là oublient les faits du passé : ce ne sont pas les actions d'éclat, produites souvent en un moment d'enthousiasme, qui méritent le plus la reconnaissance des hommes. L'admiration s'accorde fréquemment à des œuvres stériles: l'estime, la confiance et l'amour des peuples ne se gagnent pas aussi facilement.

La reconstruction de l'abbaye de Westminster exerça

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