KILDARE
Peut-on tourner le regard vers l'Irlande sans éveiller aussitôt le souvenir des vertus les plus héroïques? La verte Erin, Yémeraude des mers du Nord, la perle de rOcéan, s'est montrée constamment fidèle aux principes de la religion, de la loyauté, de la bravoure et de l'honneur, malgré les malheurs de tout genre qui l'ont éprouvée. L'Irlande a gardé comme son trésor le plus précieux la vieille foi orthodoxe de saint Patrice, son apôtre et son patron. Sur un sol d'une fertilité prodigieuse, embelli de tout ce que l'imagination saurait rêver de plus pittoresque, n'ayant rien à envier aux contrées les plus privilégiées, une population nombreuse, naturellement douce et inteUigente, douée d'énergie, plutôt ardente que froide, facile à émouvoir jusqu'à l'enthousiasme, a préféré la pauvreté à l'apostasie. Elle a été dépouillée, opprimée; elle a beaucoup
et longtemps souffert; elle souffre encore ; elle est restée catholique.
En même temps que l'Évangile, les règles de l'institut monastique pénétrèrent en Irlande. Plus tard, de l'abbaye célèbre de Bangor, et des cent* monastères dont un mérita le surnom de Solitude des merveilles, sortirent par milliers des apôtres et des saints, qui répandirent de tous côtés la bonne odeur de Jésus- Christ, sans compter l'illustre monastère de Kildare, fondé par sainte Brigide vers la fin du v^ siècle, où tant de vierges généreuses trouvèrent un asile. Si les vertes campagnes de l'Irlande produisirent au moyen âge des moissons admirables de toutes les vertus chrétiennes, les premières semences néanmoins eurent quelque peine à y germer. Lorsque saint Patrice fit retentir les premiers accents de la parole évangélique, ce pays était en proie à une agitation terrible : des tribus entières émigraienten armes, et ces mouvements de population ne s'opéraient pas sans être accompagnés de violences et de grands désordres. Les imaginations étaient alors trop fortement ébranlées par cette commotion générale pour être en état de recevoir d'autres impressions.
Saint Patrice naquit vers l'an 377. Dans son enfance, il fut emmené captif par une bande d'aventuriers, vendu comme esclave, et forcé de vivre en servitude durant cinq à six ans. Rendu à la liberté, il éprouva dès ce moment un vif désir de se consacrer à la con-
* Saint Bernard nous apprend que saint Lugil, disciple de saint Conlgall, fonda cent monastères.
version des habitants de l'Irlande, tristement adonnés aux superstitions de Tidolâtrie. L'heure de son apostolat n'était pas encore arrivée; mais il s'appliqua à cultiver en lui toutes les vertus qui conviennent à un apôtre. Son père et sa mère avaient formé la résolution de se retirer en Gaule, dans la petite Bretagne. Chemin faisant, ils périrent misérablement, et Patrice fut réduit en captivité une seconde fois. Celui-ci fut vendu à des- Pietés, ses compatriotes, qui le renvoyèrent libre deux mois après. Une troisième fois il fut pris et conduit à Bordeaux par des pirates. Heureusement il tomba entre les mains d'un maître rempli d'humanité qui l'affranchit aussitôt. Ces détails sont bien propres à montrer avec évidence quelle était, à la fin du ive siècle, la situation déplorable de la partie septentrionale des îles Britanniques. La confusion était inexprimable : la barbarie menaçait de tout envahir. Nul respect pour la propriété, nulle sécurité pour les personnes.
Échappé comme par miracle à tant de périls, et résolu de se consacrer entièrement à Dieu, Patrice se dirigea vers le monastère de Marmoutier, près de Tours. Saint Martin, son fondateur, était mort récemment; mais l'excellente discipline qu'il y avait établie était en pleine vigueur : la mémoire de ses vertus vivait dans toiis les cœurs. Suivant une chronologie qui paraît assez vraisemblable, Patrice aurait vécu une ou deux années sous la direction même du grand évêque de Tours. Pendant les trois années qu'il passa à Marmoutier, le futur apôtre de l'Irlande s'initia aux plus subhmes pratiques de la vie cénobi tique, et apprit par la conduite de saint Martin de quelle manière il pour-
rait travailler avec succès à la conversion des païens et à la propagation de.la foi. Enflammé d'un saint zèle, il quitta les bords de la Loire et revit les rivages de la Grande-Bretagne. Les troubles de son pays n'étaient pas encore calmés : il lui fut impossible de passer en Irlande. Avec quelle douleur il se vit contraint d'ajourner l'exécution de ses projets ! la moisson lui paraissait mûre, et des obstacles insurmontables l'empêchaient de poser le pied sur ce sol qu'il se croyait appelé à évangéliser! Après avoir jeté de loin un regard de regret sur ces plages tant aimées et pourtant toujours inhospitalières, il reprit lentement le chemin de la France. En attendant que Dieu lui ouvrît, dans sa miséricorde, les portes de sa patrie, il voyagea sept ans en Italie, visitant les sanctuaires, les monastères et les personnages les plus renommés par leur sainteté. Vers cette époque, il fut ordonné prêtre, et il sentit de nouveau les flammes de son zèle se rallumer plus ardentes que jamais. Sans communiquer son dessein à personne, il fit voile pour l'Irlande. Mais les temps marqués par la divine providence n'étaient pas encore accomplis. Le missionnaire ne fut pas écouté : sa prédication resta entièrement stérile.
Cette fois Patrice, les larmes aux yeux, s'en alla douloureusement en exil, ne sachant quand il pourrait reprendre son œuvre. Il vit à Auxerre saint Amâtre et saint Germain, son successeur. Il passa neuf ans à Lérins. De là il se rendit à Rome pour y consulter le pape saint Célestin. Le souverain pontife n'accueillit pas favorablement sa demande, parce qu'il avait récemment dirigé ver&J'Irlande Pallade, diacre de l'É-
168 ABBAYES ET MONASTÈBES
glise romaine, auquel il avait conféré la dignité épiscopale. Patrice courut vers saint Loup, évêque de Troyes, que les évêques des Gaules avaient envoyé, avec saint Germain d'Auxerre, combattre en Angleterre les progrès de Thérésie pélagienne. Sur ces entrefaites, on apprit la mort de saint Pallade, et l'évêque d'Auxerre, sans perdre de temps, renvoya Patrice à Rome avec des instructions et de nouvelles lettres de recommandation. Enûn les vœux de l'apôtre furent remplis; il fut ordonné évêque, et, vers la fin de Tan 432, âgé d'environ cinquante ans, il débarqua sur les côtes de l'Irlande.
Nous ne saurions exprimer avec quelle ardeur et quels succès saint Patrice inaugura et poursuivit le cours de ses prédications évangéliques. La rosée de la grâce divine féconda les semences qu'il jeta presque en même temps dans les diverses contrées de l'île. Les peuples entiers, jusque-là ensevelis dans les ténèbres de l'idolâtrie et de la barbarie, s'émurent à sa voix. Le nom de Jésus-Christ fut invoqué partout. La transformation des cœurs était admirable. Ces hommes féroces, qui ne faisaient pas difficulté de tremper leurs mains dans le sang, vivant habituellement de rapines, toujours en armes et toujours en guerre, obéissant ordinairement à des instincts cruels, opprimant les faibles, sans pudeur et sans respect pour les femmes, se montrèrent doux, francs, laborieux, obéissants aux lois, subissant sans peàne la discipline et la morale évangéliques, admirablement disposés pour la civilisation chrétienne. En étendant de tous côtés le règne de la foi, saint Patrice fondait. dêg" monastères. Fait digne
de remarque 5 ces maisons à peine bâties étaient immédiatement remplies de fervents religieux, passant, pour ainsi dire, sans transition, du relâchement des mœurs païennes aux pratiques austères de la mortification, du jeûne, des veilles, de la prière continue, de la méditation, du travail des mains. Les rigueurs de la pénitence avaient un attrait particulier pour ces âmes prédestinées. Il est vrai que leur apôtre était pour eux un modèle vivant des vertus les plus héroïques. Il était vêtu d'un rude cilice, et pratiquait l'abstinence la plus rigoureuse. Jamais on ne l'entendit se plaindre de la grossièreté des peuples, des mauvais traitements qu'il eut à souffrir en plus d'une circonstance, de la rigueur des saisons, de la difficulté des chemins. Malgré le nombre et la gravité de ses occupations, il récitait chaque jour le psautier; malgré la fatigue, il restait plongé dans l'eau glacée jusqu'à ce qu'il eût récité cinquante psaumes; il se couchait sur une pierre pour prendre quelque repos. Près de la ville de Down, il fit construire l'abbaye de Saball ou SabhuU, la Grange de Saint-Patrice, où il aimait à se retirer dans la retraite. Il fonda également le monastère d'Armagh, où, dans les derniers temps de sa \îe, il résidait habituellement. Armagh devint ainsi le siège métropolitain de toute l'Irlande, et acquit une grande importance religieuse, qu'il conserve encore aujourd'hui.
Nous n'insisterons pas plus longuement sur l'œuvre magnifique du grand et saint apôtre de l'Irlande. La salutaire influence de saint Patrice vivra jusqu'à la fin des siècles. Conquérant pacifique, régénérateur et bien-
faiteur d'une noble race, le nom de saint Patrice est devenu synonyme de celui de tout un peuple.
Le monastère de Bangor est resté plus célèbre que tous les autres, même ceux qui se rattachent plus directement à l'histoire de saint Patrice. Saint Coingall ou Congil, vers le milieu du vie siècle, le fonda dans le comté de Down. On compta jusqu'à trois mille moines sous les cloîtres de Bangor ou dans les maisons qui en dépendaient immédiatement Comme d'une ruche merveilleuse, des essaims s'en échappaient continuellement, pieuses colonies qui allaient au loin établir de nouveaux centres de piété, d'activité, de vie et de travail. Parmi les plus illustres enfants de Bangor, il faut nommer saint Colomban , dont l'influence se fit si vivement sentir dans l'institut monastique en France et en Italie. Au travail des mains les disciples de saint Comgall joignaient un grand zèle pour la prière et une constante application à l'étude. Ils défrichèrent des régions jusqu'alors incultes, donnèrent aux populations à demi sauvages des leçons et des modèles; mais, non contents d'ouvrir à leurs familles une source abondante de prospérité terrestre, ils cultivèrent leur intelligence et adoucirent leurs mœurs. A une époque désastreuse pour une partie de l'Europe, les pirates du Nord s'abattirent sur Bangor comme des oiseaux de proie affamés. Après avoir déposé sur leurs légers navires tout ce qui avait excité leur convoitise, ils renversèrent les bâtiments, laissant après eux, ti-aces sinistres de leur passage, des ruines, des cendres et du sang. Neuf cents religieux avaient été égorgés par ces barbares en une seule journée. L'abbaye resta long-
temps ensevelie sous ses ruines; la plus complète désolation y régna jusqu'à ce que saint Malachie lui rendit son antique splendeur. Bangor redevint une école florissante de science et de piété. Avant de monter sur le siège métropolitain d'Axmagh, saint Malachie dirigea cette communauté, comme savent les diriger les saints, en y appelant toutes les bénédictions de Dieu, et en y laissant pour des siècles la trace lumineuse de leur passage. Saint Bernard a pu dire de lui « qu'il fut une règle vivante, le miroir de toutes les vertus, un livre ouvert où tous pouvaient apprendre les vraies maximes de la perfection monastique. y>
Durant le siècle qui précéda la fondation de Bangor, plusieurs monastères du nom de Cluain brillèrent d'un vif éclat: Cluain-Credall ou Killite, comté de Limerick; Cluain -Ednech, comté de Leinster; Cluain -Fearta, comté de Galway; Cluain- Fearta -Molu a, comté de Leinster; Cluain-Iraird ou Clonard, comté deMeath; Cluain -Macnois, comté de Meath. Cluain , dans la langue irlandaise, signifie solitude et désert. On vit donc alors en Irlande ce que jadis on admira dans la Thébaïde et dans les déserts de l'Asie; la rosée céleste y fît germer, monter et fleurir toutes les vertus. Ce fut l'ère glorieuse des Fintan, des Kemey, des Finien, des Brendan, des Luan ou Lugil, des Kiaran, des Kenny, des Colomba, etc. Saint Brendan avait composé une règle dont on a dit, comme de celle de saint Pacôme, qu'elle avait été dictée par un ange. Elle était d'une austérité effrayante. Mitigée plus tard par saint Luan, elle mérita encore cet éloge du pape saint Grégoire le Grand : c Le pieux abbé qui l'a composée a environné
sa communauté d'une haie qui s'élève jusqu'au ciel. 3 La loi de Kiaran redoubla encore les rigueurs des prescriptions monastiques antérieures. Les princes irlandais se plurent à combler de biens et de privilèges le monastère que saint Kiaran avait bâti sur les bords de la fraîche rivière de Shannon. Plusieurs de ces monastères furent transformés plus tard en sièges épiscopaux : c'était, il faut en convenir, une transformation toute naturelle; ces saintes maisons restaient le centre d'une action religieuse puissante , et une source plus féconde encore de grâces pour les contrées du voisinage.
Il faut ici accorder quelques lignes à la mémoire de saint Colomba, l'apôtre de la Calédonie. Issu d'une des familles royales de l'Irlande, allié des sept monarques qui, durant sa vie, exercèrent l'autorité suprême, on le voit, pendant sa longue carrière, traiter, sur le pied d'une entière égalité et avec une noble indépendance, avec tous les princes de l'Irlande et de la Calédonie. Il exerça même une autorité supérieure à celle des souverains séculiers. A peine âgé de vingt -cinq ans, saint Colomba présidait à la création d'une foule de monastères : on en compta jusqu'à trente -sept en Irlande qui le reconnaissaient comme leur fondateur. La plupart étaient bâtis au sein des épaisses forêts, qui eurent toujours un attrait particulier pour les enfants de la vieille race celtique. Aux environs de Derry, où il séjournait habituellement, il ne permettait pas qu'on abattît les chênes séculaires. Quand ces arbres tombaient de vétusté ou étaient brisés par l'orage, il en donnait les débris aux pauvres des environs, ou il les
réservait pour le foyer des étrangers qui visitaient l'abbaye. Sa charité, d'ailleurs, ne s'attiédit jamais pour les pauvres : il les accueillait tous avec les signes d'une extrême bienveillance. Le monastère de Derry en nourrissait cent chaque jour.
Vrai type de l'Irlandais primitif, Colomba unissait à l'amour de la religion l'amour de la patrie. Nous employons ici une expression aflfaiblie : il faudrait dire que son âme eut deux passions presque également vives : la passion des choses religieuses et celle de la patrie. Plus tard, dans son grand monastère d'Iona, il reportait sans cesse ses regards vers les plages, les vallées, les lacs tranquilles, les vertes prairies, les montagnes chargées d'arbres de l'Irlande. Colomba était poète : son âme resta toujours sensible aux beautés de la nature, au souvenir mélancolique de la terre natale. Ce fut un barde chrétien, animé d'un esprit supérieur, laissant souvent déborder ses sentiments nonseulement en vers latins, mais surtout dans l'antique et noble idiome irlandais. La bibliothèque Bodleyenne, d'Oxford, conserve encore cent trente-six poèmes irlandais attribués à Colomba. Il aimait à charmer la solitude par les sons de la harpe, instrument national.
Saint Colomba était appelé à d'autres destinées qu'au gouvernement pacifique d'un obscur monastère de l'Irlande septentrionale. Il se retira dans la petite île d'Iona, qui dès lors devint le foyer d'un ardent apostolat pour la conversion des peuplades à demi sauvages des Hébrides et des âpres montagnes de l'Ecosse. Le moine irlandais aborda sur cette plage déserte dans une barque d'osier, doublée d'un cuir de bœuf. Il se
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fixa sur la côte orientale, afin de mettre sa demeure à l'abri des vents violents et presque continuels de rOcéan. Ses compagnons se construisirent des huttes de branchages. € Comme dans toutes les constructions celtiques, des claies d'osier ou de roseaux, soutenues par des pieux allongés, en formaient l'élément principal. Les plantes grimpantes, le lierre surtout, en s'entrelaçant dans les interstices des roseaux, ornaient et consolidaient à la fois le modeste abri des missionnaires *. i>
Ainsi naquit, il y a quinze siècles, la capitale monastique de rÉcosse, et se forma le foyer de la civilisation chrétienne dans le nord de la Grande-Bretagne. Quelques ruines, d'une date beaucoup plus récente que l'époque de Colomba, bien que fort anciennes, entremêlées à quelques chaumières éparses le long de la plage, en indiquent aujourd'hui le site*.
Nous n'avons point ici à reproduire, même en abrégé, l'histoire merveilleuse des prédications, des fondations et des miracles de l'apôtre glorieux de la Calédonie. Cette terre, que les armes romaines ne purent conquérir, fut soumise par les seules forces d'un moine à l'empire de Jésus-Christ. Saint Colomba traça par ses labeurs un sillon profond et d'une admirable fécondité; les sueurs dont il l'arrosa y firent pousser des vertus dont la trace lumineuse , après tant de siècles , brille encore de nos jours. Sa longue et laborieuse carrière fut consacrée en entier à procurer
t Monialembert, les Moines d'Occident, tom. UI, p. 151. 2 Ibid,
la gloire de Dieu et le salut des âmes. A l'exemple de saint Patrice et des premiers missionnaires de l'Irlande, il se livra aux plus rudes austérités, sans cesse adonné à la prière et au travail , méprisant le repos , accordant de courts moments au sommeil, dévoré par le zèle de la conversion des âmes. Colomba, en un mot, fut un des plus admirables instruments de la Providence pour la sanctification des peuples.
Tandis que les monastères d'hommes, se rajeunissant et se multipliant en Irlande, brillaient d'une gloire si pure et si éclatante, des asiles pour les vierges se bâtissaient et se développaient en plusieurs provinces, répandant au milieu de ces peuples naguère adonnés à tous les vices, et imbus de tous les préjugés, la suave odeur de toutes les vertus virginales : piété, charité, chasteté, humilité. La présence de ces pieuses filles ne se manifestait au dehors, comme celle des fleurs modestes qui aiment l'ombre et la solitude, que par un parfum céleste. L'amour de Dieu et l'amour du prochain sont inséparables; les effets de ce double sentiment divin se faisaient sentir de tous côtés. On bénissait les vierges de Jésus-Christ; leur vie angélique encourageait dans la pratique de leurs devoirs de chaque jour, au milieu des rudes épreuves auxquelles les épouses et les mères sont souvent assujetties, les pieuses femmes qui contemplaient dans ces saints asiles leurs sœurs, leurs filles, ou d'autres héroïnes auxquelles les attachaient des liens étroits de parenté.
Au nombre de ces couvents destinés aux vierges chrétiennes, doit être compté en première ligne celui de Kildare ou Cellule-du-Chêne , construit avant la fin
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du ve siècle, par sainte Brigide,la patronne de l'Irlande, la thaumaturge, la protectrice, le modèle, l'ange tutélaire des jeunes filles, des épouses et des mères de la grande famille irlandaise. Née d'une famille noble du Leinster, et décorée du voile des vierges par un évêque, disciple de saint Patrice, Brigide, dès ses plus tendres années, excita l'étonnement et une sorte de vénération de la part de ses jeunes compagnes. Touchées de la grâce et éprouvant pour la vie religieuse cet attrait irrésistible auquel le monde ne comprend rien, et qu'on nomme la vocation , sept ou huit de ses pieuses amies s'unirent à elle et formèrent le premier noyau d'une communauté. Dieu avait, dès le commencement, jeté un regard favorable sur cette modeste association. Comme toutes les œuvres bénies par la Providence, celle-ci prospéra au delà de toute prévision. De jeunes vierges sans nombre, et des veuves désirant consacrer à Dieu le reste de leur vie, accoururent de tous côtés autour de la servante du Seigneur, avec un élan, une générosité, une sorte d'entraînement dont on aurait peine à se faire une idée. Témoin de l'enthousiasme général, le peuple du Leinster supplia Brigide de fixer sa demeure au sein de cette province. On lui oflfrit sur-lechamp des domaines considérables, et on s'engagea à construire les bâtiments de la communauté. Telle fut l'origine du monastère de Kildare et de la ville du même nom ^ Sainte Brigide vécut jusqu'à l'âge de soixante-qua-
1 Chef-lieu du comté de Kildare, à quarante -huit kilomètres environ de Dublin.
torze ans. Elle eut la gloire et la consolation de se voir constamment entourée d'une légion de pieuses vierges. L'empressement à se grouper autour d'elle fut si grand, qu'elle fut obligée de fonder plusieurs autres monastères. Hélas I les discordes civiles, en passant sur l'Irlande, ont dispersé les pierres de l'antique abbaye de Kildare ! Mais la mémoire de la glorieuse abbesse de Kildare ne périra pas. Avec saint Patrice, elle est toujours honorée d'un culte privilégié. Avec saint Patrice elle protégera toujours la patrie irlandaise.
SAINT-BEhTIN. — FONTENELLE OU SAINT-WANDRILLE SAINT-GEORGES DE BOSCHERVILLE
Les amateurs de ruines pittoresques connaissent tous le nom de Saint-Bertin. Une vieille tour gothique, seul reste d'une riche et puissante abbaye, attire toujours l'attention des artistes et sert de rendez-vous aux voyageurs, nombreux encore, que les grands et nobles souvenirs émeuvent. D'autres, et le nombre en est grand aussi, sont sensibles surtout aux traditions religieuses et historiques de la patrie; ils ne répudient pas les gloires du passé; nous pouvons ajouter qu'ils sont ordinairement les plus justes appréciateurs des événements du présent.
En parlant de l'illustre abbaye de Saint-Bertin, nous n'avons pas à nous occuper du monastère antique bâti par Winnoc, vers l'an 600. L'ermitage de Winnoc a laissé seulement de vagues souvenirs : l'histoire a gardé uniquement la mémoire de ses vertus chrétiennes. Winnoc passait les nuits en prière, et employait ses
journées à la pratique des œuvres de miséricorde. Nul n'invoquait en vain sa charité; ses mains étaient ouvertes à Faumône, quand elles n'étaient pas occupées au travail; sa porte n'était jamais fermée au pauvre ni au voyageur : l'hospitalité la plus franche et la plus généreuse accueillait tous ceux qui s'y présentaient. Remarquons-le en passant, la charité chrétienne est une vertu qui laisse toujours des traces profondes; les hommes n'oublient jamais le désintéressement héroïque, comme celui de saint Martin, qui se dépouille pour couvrir ou nourrir le prochain. Était-il possible de trouver de meilleurs antécédents à la fondation d'une abbaye?
Saint Omer, apôtre du pays des Morins et évêque de Thérouanne, établit trois de ses compagnons, venus de Luxeuil, disciples zélés de l'institut de Saint-Colomban, en un lieu soUtaire, sur un monticule boisé, dans un pays fertile, propre à la construction et au développement d'une grande maison monastique. Le résultat cependant trompa ou dépassa son attente. La réputation de sainteté de saint Bertin attira bientôt une foule de moines si considérable, qu'il fallut songer à construire une nouvelle abbaye dans un lieu moins resserré. Le choix du terrain donna lieu à quelques difficultés. Ne pouvant tomber pleinement d'accord, nos pieux solitaires, suivant l'esprit du temps, résolurent de s'en rapporter au jugement de Dieu. Nous empruntons ces détails à la chronique de Saint- Bertin. Ils montèrent donc ensemble sur une petite barque, qu'ils abandonnèrent au courant des eaux, se confiant dans leur guide céleste. Tandis que la nacelle glisse sur le
fleuve, les moines en prière chantent des psaumes. Au moment où ils prononcent ces paroles inspirées du roi- prophète : Hœc requies mea in sœculum sœculi; hic habitabo quoniam elegi eam, la chaloupe , embarrassée dans des branches de saule, s'arrête d'elle-même. La volonté de Dieu parut se manifester ainsi clairement aux trois religieux. Aussi n'hésitèrent-ils pas un instant. Ils sautèrent sur le rivage, s'agenouillèrent pieusement et prirent ainsi possession d'un sol où devaient par la suite fleurir tant et de si sublimes vertus. Ils abordèrent à l'île de Sithiu. Du consentement de l'évêque saint Omer, on se mit à l'œuvre sans retard pour jeter les fondements d'un monastère. L'emplacement semblait ingrat : les habitants du voisinage regardaient même l'entreprise comme impossible. Comment bâtir solidement sur un terrain sans consistance, souvent envahi par les eaux? Mais les moines triomphèrent de tous les obstacles : sur ce sol marécageux ils réussirent à poser les fondations de l'église et du cloître. Il serait inutile de rappeler ici au prix de quels labeurs et de quels sacrifices. Dieu récompensa leur persévérance. Les premières assises des constructions furent placées à une extrême profondeur, et des murailles d'une grandeur et d'une solidité extraordinaires s'élevèrent majestueusement. Les populations étaient étonnées et ravies. On accourait de tous côtés pour contempler cette merveille : les offrandes affluaient. L'église, dédiée à saint Pierre, prince des apôtres, était sans cesse remplie de flots de peuple. Les grands apportaient à l'envi de riches dons; les personnes de moindre condition n'y venaient pas les mains vides. Les bâti-
ments de Tabbaye s'achevèrent promptement, et la nouvelle famille monastique n'eut rien à envier aux communautés religieuses les plus favorisées.
La vie monastique se développa promptement dans ces contrées, jusqu'alors livrées à des habitudes cruelles, à des mœurs dépravées et à une indépendance sauvage. La loi évangélique y fit ses premières conquêtes, grâce aux prédications éloquentes de saint Omer, grâce surtout aux exemples des disciples de saint Bertin, faisant profession de pratiquer les plus sublimes conseils de la perfection chrétienne. Les cloîtres se peuplèrent rapidement : il y eut comme une émulation générale vers le bien, montrant évidemment l'action de la Providence. Les traits que nous venons d'esquisser de l'histoire primitive de l'abbaye de Saint -Bertin se retrouvent dans les premières pages des annales de toutes nos vieilles abbayes : on y peut reconnaître la loi providentielle de la diffusion du christianisme dans la plupart des campagnes. Ce fut un des côtés de l'utilité évidente des monastères. Ces asiles de la piété, de la prière, de la pénitence, de la mortification, du silence, du travail, de toutes les vertus réunies, ne furent pas seulement des centres bénis de Dieu pour la sanctification particulière d'une foule d'âmes prédestinées; ce furent des foyers de lumière, d'où la connaissance de Jésus-Christ et de son Évangile rayonna au loin et brilla d'un éclat victorieux. Les monastères furent ainsi les écoles publiques du catholicisme , et en même temps les plus puissants auxiliaires de la prédication évangéhque. La doctrine du renoncement à soimême, aux passions désordonnées, à l'amour des biens
terrestres, est difficile à comprendre, plus difficile encore à suivre : elle trouve comme une démonstration sensible dans les pieux établissements fidèles à l'esprit de leur institution.
Tels furent les commencements de l'abbaye de Saint- Bertin. Après la mort de son saint fondateur, l'église, dédiée d'abord à saint Pierre, perdit peu à peu son vocable, comme celle de Saint-Martin de Tours, consacrée primitivement à saint Etienne, premier martyr. Le corps de saint Bertin, enseveli, en 709, dans la basilique bâtie par ses soins, attira la multitude autour de son tombeau; des miracles signalés s'y opéraient chaque jour, grâce à sa puissante intercession. La confiance des fidèles, loin de diminuer, allait toujours croissant: Dieu, de plus en plus, glorifiait la mémoire de son serviteur. Pendant douze siècles, le monastère de Saint -Bertin resta un monument éminemment historique. Les Annales de Saint-Bertin, comme celles de Saint-Waast d'Arras et de Saint-Denis près de Paris, devinrent en quelque sorte les annales de la France et se rattachèrent par une foule de liens à notre histoire nationale. La noble abbaye de Saint- Martin de Tours aurait partagé le même privilège, tant ses archives étaient remplies de documents historiques importants, si les Anglais et les huguenots ne les avaient dévastées à plusieurs reprises.
Détrôné par Pépin, le faible Childéric III, dernier représentant de la dynastie mérovingienne , vint finir tranquillement ses jours à l'ombre des cloîtres de Saint- Bertin. A cette époque tourmentée, il ne paraît pas, s'il faut ajouter foi à certaines chroniques, que la perte du
pouvoir suprême fut pour lui un sacrifice pénible; du moins ne fit-il entendre aucune réclamation, lorsque
SAINT-BERTiJi
le pape déclara que le titre de roi devait appartenir à celui qui en exerçait la puissance. Après avoir échangé la pourpre royale contre la robe noire des bénédictins et remplacé la couronne d'or par la couronne monastique. Childéric vécut quelques années dans une com-
plète indifférence des choses de ce monde, qui est an signe de sagesse, quand ce n'est pas une vertu chrétienne.
Louis le Débonnaire reçut à Saint-Bertin la nouvelle de*la révolte de ses fils. Le successeur de Charlemagne était loin de posséder les qualités de son père : il ne paraissait pas né pour le commandement. La grande faute qui empoisonna sa vie et occasionna les malheurs de son règne, fut d'avoir trop tôt associé ses enfants à l'empire. Les princes mérovingiens avaient agi de même autrefois; ils avaient évité cependant de partager leurs États avant leur vieillesse; pouvaient-ils ignorer que l'affaiblissement de l'autorité suit promptement la diminution réelle du pouvoir? Aux époques où la force seule impose le respect, il faut éviter de se créer des rivaux redoutables, en se privant de ses principales ressources : la reconnaissance est souvent un fardeau difficile à porter. Louis le Débonnaire en fit une cruelle expérience. Il avait concédé le titre d'empereur à Lothaire, son fils aîné, déjà roi d'ItaHe; Pépin, son second fils, avait été nommé roi d'Aquitaine; et Louis, le plus jeune, était roi de Bavière. La jalousie, l'ambition et toutes les mauvaises passions mirent les armes en main à ces jeunes princes : on eut alors sous les yeux le spectacle scandaleux d'une conjuration parricide; le but commun ne tendait à rien moins qu'à détrôner un père. Il est difficile aujourd'hui, pour ne pas dire impossible, d'apprécier la justesse des griefs allégués contre le monarque : ce qui est certain, c'est que l'empereur, plus faible que coupable, eut à traverser les plus rudes épreuves. Son
cœur fut abreuvé des plus amers chagrins, et son existence troublée par des difficultés sans cesse renaissantes. Nous n'avons pas ici à retracer, même sommairement, ces scènes déplorables et trop souvent sanglantes. Louis le Débonnaire rendit le dernier soupir le 20 juin 840, à l'âge de soixante-deux ans. Les soucis et les peines avaient abrégé ses jours. En montant sur le trône de Charlemagne, ses^ destinées semblaient magnifiques; mais, élevé à une si grande hauteur, la tête lui tourna. Entre ses mains l'œuvre gigantesque de Charlemagne chancela quelques instants et s'écroula bientôt.
Le grand empereur d'Occident était à peine enseveli dans la tombe, quand les pirates du Nord descendirent pour la première fois sur nos côtes, attirés par l'amour du pillage. Les Normands dévastèrent nos provinces et leur enlevèrent toute sécurité durant plus d'un siècle. Trois fois ils dépouillèrent et ruinèrent l'abbaye de Saint-Bertin. Trois fois elle sortit de ses cendres, et la dernière fois plus belle qu'auparavant. Plusieurs comtes de Flandre y furent inhumés, à l'exemple de l'illustre Baudouin, surnommé Bras de fer. De nouvelles donations aidèrent à réparer les pertes occasionnées par les barbares. Deux rois d'Angleterre séjournèrent quelque temps dans les murs du cloître. De graves événements s'y préparèrent. Plus d'un chevalier de la croisade vint y faire bénir ses armes avant de partir pour l'Orient. Nous ne saurions omettre le nom de Geoffroy de Saint- Omer, fondateur de l'ordre rehgieux et chevaleresque des Templiers. La brave milice du Temple, on le sait, arrosa de son sang tous les champs de bataille de
l'Asie; mais l'Asie vengea ses défaites, en lui inoculant ses vices les plus honteux. Les rois de France reçurent à l'abbaye de Saint-Bertin en plus d'une circonstance une hospitalité toute royale, et l'en récompensèrent en lui octroyant des immunités et des privilèges. Saint Louis y passa avec la reine Blanche de Castille, sa mère. A ce moment, le monastère était gouverné par l'abbé Guilbert, surnommé Y Abbé d'or, à cause de se^ goûts pour la dépense et pour les grandes entreprises. L'Europe alors se couvrait de somptueux édifices. Le xiiie siècle vit s'élever de tous côtés des monuments splendides, selon les règles de l'architecture à ogives. Les cathédrales ne surpassaient pas toujours les églises abbatiales. VAbbé d'or tenait à ce que son église fût sans rivale. Les plans qu'il rêva étaient conçus dans des proportions colossales. On mit la main à l'œuvre avec enthousiasme. Après la mort du fondateur, le zèle ne tarda pas à se refroidir. On s'aperçut bientôt que les ressources du monastère seraient insuffisantes à l'achèvement des travaux. On se résigna : de nécessité il faut savoir faire vertu. Au xive siècle et au xv^ seu lement on termina la construction d'un édifiice plus modeste que le premier. Quoique bâti sur de moindres proportions, le monument de Saint-Bertin mérita néanmoins d'être compté parmi les chefs-d'œuvre de l'architecture ogivale en France. Les populations, d'ailleurs, n'avaient pas oubUé le chemin du sanctuaire où reposaient les reliques de saint Bertin. Elles y étaient sans cesse amenées par la confiance et la reconnaissance. D'insignes faveurs surnaturelles obtenues du Ciel grâce à sa puissante intercession renouvelaient
et augmentaient la réputation dont il jouissait dans le nord de la France. Les reliques du saint reposaient dans une châsse en vermeil, enrichie de pierres précieuses; son chef était placé dans un buste également en vermeil, orné de perles et de pierreries. Le trésor de l'abbaye renfermait les riches offrandes de Charlemagne et d'un grand nombre de princes et de seigneurs. Ce qui méritait plus encore la vénération des fidèles, c'est que des traditions de régularité et de sainteté restaient toujours vivantes dans l'antique monastère. La discipline, malgré le malheur des temps, s'y maintint hors d'atteinte : le relâchement ne s'y était pas glissé, si bien que, vers le milieu du siècle dernier, deux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur en faisaient publiquement l'éloge, comme d'une des maisons les plus recommandables de tout l'ordre de Saint- Benoît. Ce pieux asile, respecté des siècles, épargné par les guerres, avait vu passer plus d'un orage : la tempête révolutionnaire de la fin du siècle dernier remporta, avec tant d'autres établissements monastiques en France, gloire de la religion et de la patrie. Le 46 août 1794, les moines furent forcés de quitter leurs cellules. La ruine de la vieille abbaye ne tarda pas à être consommée. Il ne resta, comme témoin de sa gloire passée, que la tour carrée, située au frontispice du temple, toujours admirée des connaisseurs.
D'une autre abbaye non moins célèbre que celle de Saint-Bertin , jadis l'honneur du pays de Caux, en Normandie, il reste à peine aujourd'hui quelques débris. Il y a peu d'années , on admirait encore les restes d'un
des plus beaux cloîtres bâtis au moyen âge. Le fondateur de cette abbaye fut saint Wandrille, en 648. Issu d'une des familles les plus distinguées de l'Austrasie et