‹ Abbayes et monastèresChapitre 15 sur 52 · SAINT-GEORGES DE BOSCHERVILLE · texte numérisé non relu

SAINT-GEORGES DE BOSCHERVILLE

d'hui? Rien ou presque rien: quelques pierres éparses au milieu d'un vallon frais et boisé, à trois kilomètres environ de la ville de Caudebec, et non loin des bords verdoyants de la Seine.

Dans la même province de Normandie, à huitkilo-

mètres environ de Rouen, s'élevait Fabbaye de Saint- Georges de Boscherville. Plus heureuse que celles dont nous venons d'esquisser légèrement l'histoire, elle subsiste encore en partie. C'est une des merveilles archéologiques d'une région couverte de tant de merveilleux édifices. La salle du chapitre est un type des nobles et solides constructions romanes, avec ses décorations curieuses et élégantes. L'église, sauf des détails sans importance, est entièrement de ce beau style qui a mérité longtemps d'être appelé style normand, et qui ne porte pas d'autre nom en Angleterre. Ce monument fut l'œuvre d'un seul homme. Raoul de Tancarville, chambellan et gouverneur de Guillaume le Conquérant, en jeta les premiers fondements sur son domaine de Boscherville, et en posa le couronnement en 1066. Cette abbaye fut donnée à des chanoines réguliers de Saint-Augustin. En 1114, elle fut occupée par des religieux de l'ordre de Saint-Benoît, qui se rallièrent à la réforme de Saint-Maur en 1660.

JUMIEGES. — CENTULE OU SAINT- RIQUIER

L'origine de l'abbaye de Jumiéges, comme celle de la plupart des grands établissements, est entourée de récits extraordinaires. Les chroniqueurs du moyen âge semblent avoir pris à tâche de n'omettre aucun de ces récits mé^rveilleux, en les embellissant de nouvelles circonstances plus ou moins étranges, mais toujours propres à faire impression sur des imaginations naïves. Plus que d'autres l'abbaye de Jumiéges, située dans une presqu'île de la Seine , à vingt kilomètres environ de Rouen, se présente aux regards escortée de légendes populaires. Nous ne saurions omettre ici la curieuse et pittoresque historiette des Énervés de Jumiéges, Le roi Clovis II, fils de Dagobert, avait épousé une jeune esclave saxonne nommée Bathilde. Son mari mourut en 655, et elle resta chargée de la tutelle de trois jeunes princes, dont l'aîné avait à peine cinq ans. La reine Bathilde était douée d'une intelligence supérieure; ses vertus égalaient son habileté à gouverner les hommes

et à manier les affaires. Si quelques historiens ont calomnié sa mémoire, il faut en chercher la cause dans les passions qui fermentaient alors au déclin de la puissance des princes mérovingiens. Quand les révolutions se préparent, ce n'est pas la justice ni l'impartialité qui dirigent le jugement des historiens contemporains. Quoi qu'il en soit, la reine Bathilde sut mener les choses avec tant de dextérité, que ses trois fils portèrent successivement la couronne. Sa rare prudence lui fit trouver le moyen de maintenir la paix dans l'État, malgré les pièges que des hommes sans conscience et avides du pouvoir tendirent sous ses pas. Les personnages les plus sensés admiraient la sagesse avec laquelle elle réglait les affaires les plus délicates. Sa condition première lui avait inspiré une grande pitié pour les personnes réduites en esclavage par les dures nécessités de la guerre : elle abolit cette coutume barbare. En même temps elle fonda plusieurs hôpitaux pour subvenir aux besoins les plus pressants des populations. Elle avait bâti et doté deux abbayes célèbres ; Corbie et Chelles. Elle rendit le dernier soupir à Chelles, en 680 , et ses éminentes vertus lui méritèrent l'insigne honneur d'être invoquée publiquement. Sainte Bathilde est une des patronnes et des protectrices de la France. Voilà le témoignage de l'histoire relativement à sainte Bathilde. Voici les inventions légendaires. Durant un voyage de Clovis II aux saints lieux, la reine avait été nommée régente du royaume et munie de pleins pouvoirs. Jaloux de voir l'autorité suprême aux mains d'une femme, les principaux seigneurs de la cour conspirèrent pour l'en dépouiller, et formèrent

également le projet de détrôner le roi. Deux princes de la famille royale étaient complices; on dit même que les chefs de la conjuration étaient deux fils de Glovis et de Bathilde. Ces fils dénaturés ne firent pas difficulté de recourir aux armes , et se révoltèrent ouvertement. Déjà rinsurrection avait pris des proportions formidables, lorsque le prince revint inopinément de son long voyage. Clovis se mit à la tête des troupes restées fidèles , et défit l'armée des rebelles. Les deux jeunes princes restèrent prisonniers. Les juges refusèrent de condamner à mort les fils de leur roi; ils les déclarèrent néanmoins inhabiles à monter sur le trône. Pour les mettre dans l'impossibilité de tenter de nouveau le sort des batailles et punir sévèrement la lutte parricide qu'ils avaient engagée, on leur coupa les nerfs aux jambes et aux bras. Ils ne pouvaient ainsi faire aucun mouvement. On les déposa dans une nacelle, avec quelques provisions et un seul serviteur. La barque, privée de gouvernail et d'avirons, « dévalla tant sur la rivière de Seine, qu'elle parvint en Normandie et s'arresta au rivage d'un moustier appelé des anciens Jumiéges. > Dès que les moines aperçurent la nacelle arrêtée au milieu des arbrisseaux qui encombraient les bords du fleuve, ils coururent avertir leur saint abbé Philibert. Tous furent émus d'une pitié profonde à l'aspect de ces deux beaux adolescents, au visage triste, les yeux baignés de larmes, encore vêtus de leurs habits royaux, réduits à un état si lamentable. Bientôt la cause de leur infortune fut dévoilée. On les souleva de leur couche douloureuse, et on les introduisit dans le monastère. Saint Philibert, touché de compassion, se

mit en prière, et obtint leur guérison. Les jeunes princes embrassèrent la vie monastique, et devinrent un modèle de piété et de résignation. L'aventure des énervés de Jumiéges eut un grand retentissement. Le roi, ayant appris le miracle par lequel ils avaient recouvré la santé, se réconcilia avec eux, et se plut dans la suite à combler Tabbaye de dons de toute espèce. Après leur mort, les énervés furent ensevelis dans l'église abbatiale, où l'on montra leur tombeau, décoré de curieuses sculptures, jusqu'à la révolution de 1793. On parle encore, sur les rives de la Seine, des énervés de Jumiéges, et l'on débite toujours à leur sujet mille contes étranges.

On ne connaît pas bien les faits relatifs aux énervés. Des antiquaires, en étudiant le monument, construit ou refait au xiii^ siècle, ont établi d'une manière certaine que le roi Clovis II et sainte Bathilde n!eurent que trois fils, et qu'ils régnèrent tous trois. Les énervés n'étaient donc pas de leur descendance. Les uns ont dit que cette tombe mystérieuse recelait les os de Garloman, fils aîné de Charles -Martel et frère de Pépin le Bref; les autres ont soutenu qu'elle contenait les restes mortels de Thassilon, duc de Bavière, et de son fils Théodon, relégués, en effet, dans ce monastère par Charlemagne; d'autres enfin prétendent, mais sans beaucoup de vraisemblance, que c'était un cénotaphe exécuté sous le règne de saint Louis pour conserver le souvenir de la légende mérovingienne.

L'abbaye de Jumiéges, dès les premiers jours de son origine, jouit d'une immense réputation, grâce aux vertus et aux miracles de saint Philibert. Peut-être

pourrait- on regarder comme un miracle que ce lieu, précédemment insalubre à cause des marécages qui l'environnaient, devint bientôt habitable et sain. Ce fut certainement le miracle du travail et de la patience ; arrosé des sueurs des religieux, le sol se couvrit d'une végétation abondante et variée; les marais furent desséchés, et les arbres dirigés de manière à laisser de larges issues aux rayons du soleil. Sous saint Aichadre, successeur immédiat de saint Philibert, on ne compta pas dans le monastère moins de neuf cents religieux et de quinze cents frères convers. Ce fut pour Jumiéges l'âge héroïque.

Depuis ces premiers temps, de saintes traditions s'établirent et se perpétuèrent dans la suite des âges, si bien qu'on a cru pouvoir les exprimer en deux mots, charité, science, qui sont le plus bel éloge d'une maison chrétienne. L'abbaye devint riche, et elle distribuait des aumônes à pleines mains. Jamais les pauvres ne frappèrent inutilement aux portes du cloître : leur part était toujours préparée. Ce qui excita plus encore jadis la reconnaissance des populations du voisinage, c'est que le monastère ne donnait pas aux mendiants vagabonds la majeure partie de son superflu. Il y avait dans ses ressources une intelligente réserve, destinée aux habitants des campagnes dans les moments de disette, suite trop ordinaire des guerres qui désolaient si souvent le pays.

L'abbaye de Jumiéges eut à passer par de tristes épreuves. A deux époques rapprochées, en 841 et en 851, elle fut saccagée par les bandes normandes qui en ruinèrent l'église et les bâtiments. Au départ des

pirates, il ne resta qu'un monceau de ruines portant les traces sinistres de Tincendie. La plupart des religieux furent massacrés ou mis en fuite; deux moines seulement restèrent cachés au milieu des débris, attendant des jours meilleurs. Ils ne les virent pas; mais leurs successeurs en furent les heureux témoins. Vers * 930, Guillaume Longue -Épée, fils de RoUon, s'occupa du soin de rebâtir ce monastère. En 917, le fameux Rollon, premier duc de Normandie, épuisé par les années et par les fatigues de la guerre, avait cédé le pouvoir à son fils Guillaume, ni moins brave ni moins habile que son père. Quiconque s'efforçait de secouer sa domination sentait bientôt la force de sa vaillante épée. La distance ne l'effrayait pas. D'une activité qui ne semblait éprouver ni lassitude ni besoin de repos, il tombait à l'improviste sur ses adversaires surpris et déconcertés, si bien que personne ne pouvait se soustraire aux coups de sa longue épée. Il agrandit le duché de Normandie, et gouverna avec vigueur les populations assez indisciplinées de cette vaste et riche province. Il mourut assassiné en 942. Attiré dans un guet-apens, il fut frappé traîtreusement, en violation des serments les plus sacrés. Ce vaillant prince était dans la force de l'âge; il laissa pour successeur un fils âgé de dix ans : plus tard, cet enfant, digne de sa race, sera connu sous le nom de Richard sans Peur.

11 serait difficile aujourd'hui d'apprécier l'importance des travaux exécutés par les ordres de Guillaume Longue -Épée. La grandeur naturelle et la hardiesse du génie de ces rudes guerriers nous permettent de supposer que l'entreprise répondait à leurs vues am-

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bilieuses en toutes choses. En 1040, l'abbé Robert fit relever l'église dans de belles proportions et avec une rare magnificence. En 1067, l'archevêque de Rouen en fit la dédicace, en présence de Guillaume le Conquérant. L'année précédente, le 14 octobre, avait eu lieu 'la fameuse bataille d'Hastings. Les esprits étaient alors vivement émus; pour l'Angleterre comme pour la Normandie, c'étaient de nouvelles destinées. L'abbé Robert fut plus tard archevêque de Cantorbéry. Beaucoup de moines sortis des abbayes normandes occupèrent la plupart des sièges épiscopaux de l'Angleterre: et, il faut le dire, ils se montrèrent dignes de leur haute fortune par la régularité de leur vie , l'étendue de leurs connaissances, le développement de leur intelligence, Télévation de leurs sentiments et leur aptitude à gouverner les hommes.

La basilique, consacrée au milieu du xi® siècle, fut restaurée au xiii©; on rebâtit alors le chœur et une partie de la région absidale dans ce style ogival qui a créé tant de chefs-d'œuvre en tant de régions différentes. Les débris portent encore ce cachet d'élégance auquel tout homme instruit reconnaît au premier coup d'œil les constructions des règnes de Philippe-Auguste et de saint Louis. Le monument se développait alors dans les proportions suivantes : longueur, environ quatre-vingt-dix mètres; largeur, vingt et un mètres. Nous pouvons le noter ici ; nous insisterons plus longuement sur le même sujet, en parlant des deux principaux édifices de Caen : l'architecture romano-byzantine ne s'est développée nulle part avec tant de vigueur, ne s'est épanouie avec plus de magnificence qu'en

Normandie. Les deux tours du portail subsistent encore avec une élévation de plus de cinquante mètres : vivant

ABBAYE DE JUMIEOES

témoignage en faveur du développement extraordinaire des arts au moyen âge.

Au xi« siècle, vécut à Jumiéges un historien dont les écrits resteront, monument d'un rare savoir et d'un goût littéraire assez pur pour le temps. Guillaume de

Jumiéges mourut en 1090. Son ouvrage intitulé Histoire de Normandie a été continué par un moine du même monastère jusqu'en 1135. Il ne brille nullement par la critique, défaut trop ordinaire aux auteurs de son temps; mais on y trouve la narration naïve des faits, en un style qui n'est pas sans charme. Les belles -lettres furent toujours en honneur à Jumiéges. N'oublions pas que l'abbé, afin d'entretenir ardent le foyer de la science, avait coutume d'envoyer aux universités les plus célèbres les jeunes religieux qui manifestaient les meilleures dispositions pour l'étude. Il en résultait une émulation soutenue et une sorte de passion de s'instruire. Sous les cloîtres il existait une école assez forte et assez brillante pour rivaliser avec les centres d'instruction les plus renommés : on y trouvait des maîtres de grammaire, de logique, de philosophie, de théologie. Favorables à la diffusion des connaissances utiles dans toutes les classes de la société, les abbés de Jumiéges avaient établi dans leur monastère des écoles gratuites où l'on distribuait généreusement la science. Afin de n'exclure personne de ces sanctuaires de l'enseignement, ils ouvraient la porte aux pauvres comme aux riches , et les pauvres étaient nourris aux dépens du monastère : fait qui montre, comme tant d'autres, que l'Église, loin d'aimer les ténèbres, a constamment facilité le progrès, en popularisant les sciences. Nous tro^vons même, dans l'histoire de l'abbaye de Jumiéges, un acte très-significatif. Un des abbés, Godefroy, juste estimateur des grandes œuvres intellectuelles, sans dédaigner le labeur modeste des copistes, avait fondé dans son église un service spécial pour le repos de l'âme des

auteurs, des copistes et de ceux qui donnaient des livres à son monastère.

Nous serions trop long si nous voulions seulement énumérer tous les personnages distingués dont la mémoire, à un titre quelconque, se rattache à l'antique et vénérable abbaye de Jumiéges. Et pourtant, malgré la recommandation des vertus, de la charité, du savoir, et de ces grandes qualités qui ont le privilège d'émouvoir le cœur des hommes, l'abbaye de Jumiéges a subi le sort commun. Elle avait éprouvé plusieurs désastres à diverses époques; à la fin du siècle dernier, elle fut emportée par l'orage révolutionnaire. 0 étrange folie des hommes I tous admirent la vertu et lui rendent involontairement hommage; il s'est trouvé cependant des hommes de nos jours qui eussent éprouvé quelque inclination à sauver de sa ruine le monument de Jumiéges, non en faveur de tant de nobles souvenirs, mais en mémoire d'une pauvre pécheresse, comme elle se quahfîe elle-même, d'Agnès Sorel. Pour jeter un manteau honorable sur une vie désordonnée que rien ne saurait justifier, on a gratuitement attribué à Agnès le mérite d'avoir aidé Charles VII à sortir de son indolence. C'est à la reine Marie d'Anjou que revient cet honneur*. Personne ne contestera à Agnès Sorel son titre frivole de belle des belles; mais, au jour du danger, ce fut Marie d'Anjou qui mérita vraiment de la patrie. Cette reine héroïque resta constamment à la hauteur des événements : la postérité, mieux rensei-

1 Voy. la Touraine, in-fol., art. Loches, par M. Eug. de la Gournerie. — Revue des questions historiques, tom. 1.

gnée, doit payer à sa mémoire un juste tribut de reconnaissance.

Le cœur et les entrailles d'Agnès Sorel furent déposés à Jumiéges. En 1451 , elle avait rendu le dernier soupir dans son manoir du Mesnil. a: A ses derniers moments, dit un vieux chroniqueur,- elle montra beaucoup de dévotion et de repentir; il n'y avait chose touchante qu'elle ne dît, parlant des misères de la vie et de Ja fragilité humaine. y> Son corps fut enseveli dans la collégiale de Loches. A Jumiéges, Agnès était représentée agenouillée sur son tombeau, les mains jointes, en prière devant l'image de la sainte Vierge : cette statue de marbre a été brisée par les protestants, au xvie siècle. A Loches, elle est couchée sur sa tombe, les mains jointes et les pieds appuyés sur deux petits agneaux : cette statue a été conservée. ^

Nous quittons un instant la Normandie, terre des églises et des châteaux, pour faire une excursion sur un territoire également illustré par de grands et nobles souvenirs. Centule, plus connu sous le nom de saint Riquier, son fondateur, devint une des abbayes les plus considérables de France. Elle fût bâtie dans le pays fertile de Centula, et largement dotée dès son origine, grâce aux pieuses libéralités du roi Dagobert. Agrandie successivement et rebâtie avec magnificence, cette vieille abbaye a heureusement traversé les mauvais jours. Le monument, toujours debout, malgré les coups de l'orage, excite l'admiration et par ses belles proportions et par l'élégance de son architecture. On peut même dire que cette sainte

maison , témoin jadis des vertus des moines de Saint- Benoît, n'a pas changé de destination : de jeunes clercs aujourd'hui y sont formés aux sciences et aux vertus ecclésiastiques. Les voûtes du sanctuaire et du cloître ne sont pas muettes : elles redisent chaque jour les prières et les chants d'autrefois; elles n'ont pas cessé, pour ainsi dire, de répéter les louanges de Dieu. Après saint Riquier, un des abbés les plus célèbres de Centule fut saint Angilbert, gendre de Charlemagne. Issu d'une famille distinguée de race franque, Angilbert fut élevé dans le palais impérial, où il se fit remarquer par ses belles qualités. C'était un jeune homme admirablement doué, d'une intelligence droite et ouverte, montrant une égale aptitude pour les sciences, la diplomatie, les fonctions compliquées de l'administration, la jurisprudence, l'équitable et impartiale application de la justice, les rudes exercices de la guerre. Son humeur douce, son âme sereine, ses goûts réglés, son âme ennemie des émotions violentes, le rendaient plus propre encore aux exercices délicats et difficiles qui supposent la pleine possession de soi-même. Angilbert, en un siècle de transformation, représentait l'avenir et portait dans son cœur l'élément du progrès, c'est-à-dire la foi, la piété, la pureté des mœurs, jointes à l'élévation de la pensée. Lorsque Alcuin parut à la cour, Angilbert fut un de ses disciples les mieux disposés à profiter de ses leçons : Charlemagne lui avait donné le surnom à^ Homère, Le puissant monarque, charmé des dons éminents dont la Providence l'avait comblé, lui donna sa fille Berthe en mariage, et lui confia le gouverne-

ment de la France maritime, depuis l'Escaut jusqu'à la Seine. Personne n'ignore les calomnies dont l'esprit envieux de quelques courtisans tenta de ternir les mœurs d'Angilbert. Mais l'histoire ne se compose pas de propos hasardés , et les événements les plus graves ne doivent pas être remplacés par de légères historiettes. Les pirates du Nord avaient poussé leurs barques, par les embouchures de la Seine et de la Somme, jusque dans les contrées qui semblaient à l'abri de leurs atteintes. Les populations riveraines, épouvantées de l'apparition des barbares, refluent vers les villes du Centre, implorant le secours des gens de guerre. Angilbert, à la tête de vaillantes cohortes, se précipite sur les Danois, les met en fuite et en fait un horrible carnage. Les hordes normandes connaissent le chemin de nos provinces; malgré leurs premières défaites, elles renouvellent fréquemment leurs tentatives : durant un siècle au moins elles portent le fer et le feu dans toutes nos provinces, pillant et dévastant nos villes et nos campagnes. Angilbert victorieux court à Saint -Riquier rendre grâces à Dieu du triomphe qu'il vient d'obtenir. Depuis longtemps déjà son âme, naturellement sérieuse, aspirait à quitter les vaines agitations du monde pour le calme du cloître. Il cède alors à l'attrait de la grâce. Berthe, sa femme, prend le voile , et il se revêt de l'humble habit des moines. Deux ans plus tard, il fut élu abbé. Il ne jouit pas longtemps du repos qu'il espérait trouver dans la retraite. Charlemagne le força souvent de quitter son monastère pour s'occuper des affaires de l'État et des intérêts de l'Église. La confiance du

grand empereur fait assez l'éloge de son ministre. Quatre fois celui-ci fit le voyage de Rome, et il assista

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