ENVIRONS DE JÉRUSALEM. — LE LIBAN. — LE CARMEL
L'historien qui étudie l'origine de toutes les grandes institutions tourne naturellement son regard vers l'Orient. A côté du berceau des premiers empires, il y trouve celui des arts, des sciences, de la philosophie, de là littérature, de l'industrie. De l'Orient nous vient la lumière de l'esprit, comme la lumière du jour. Là naquirent et se développèrent les grandes œuvres religieuses. Dans ces régions privilégiées, les facultés de l'intelligence semblent s'épanouir d'elles-mêmes, comme les fleurs aux rayons du soleil. Dieu daigna s'y manifester directement aux hommes; sa parole y
retentit plus d'une fois. Le monde enfin, quand furent accomplis les temps fixés par la sagesse divine, y vit briller, avec ses éblouissantes clartés, la pure et merveilleuse doctrine de TÉvangile.
Au début de cette histoire de l'action extraordinaire exercée dans le monde chrétien par l'institut monastique, encore sur le seuil, pour ainsi dire, d'un pays de prodiges, notre pensée se porte d'elle-même vers les déserts et les montagnes de la Palestine, de l'Egypte, de l'Arabie Pétrée, où vécurent et se formèrent les patriarches de la vie cénobi tique, où se formula pour la première fois, sous la dictée des anges, la législation longtemps en vigueur des saintes milices de la solitude et du cloître. Grâce à la rosée du ciel, suivant une expression empruntée à nos livres sacrés, le désert se couvrit de fleurs : floraison divine des plus sublimes vertus. Quel spectacle, en effet, se présente à nos yeux ! Après avoir profondément étonné les siècles qui en ont été les premiers témoins, il surprend plus vivement encore notre époque de froide indifférence. Pris d'un violent dégoût des richesses, des plaisirs, de la gloire, de tout ce qui fait battre ordinairement le cœur des hommes, des enfants à peine entrés dans l'adolescence, des jeunes gens au premier éveil des passions, des hommes à la fleur de l'âge, des guerriers dans l'éblouissement du pouvoir et des honneurs, des vieillards arrivés au terme de leur ambition, de jeunes fiUes innocentes n'hésitent pas à renoncer au monde pour s'enfoncer dans les retraites les plus sauvages. Les séductions communes ont perdu tout attrait pour ces âmes uniquement éprises de la
perfection évangélique. Le jeûne, le silence, la méditation, le mépris de soi-même et de tous les biens terrestres, la mortification des sens, ont des charmes mystérieux qui séduisent ces cœurs généreux. Ce fut le temps de la renommée du désert.
Alors on voit décroître la population des villes : Télite de la société, les âmes tendres et délicates aspirent à se retirer dans des contrées tristes et désolées, passionnées uniquement pour les rudes exercices de la pénitence. On compte par milliers les solitaires de la Thébaïde, de Scété, des rivages de la mer Rouge, des monts de Nitrie, du Sinaï, du Garmel, du Liban. Un travail opiniâtre perce les montagnes de granit. Des légions de pieux anachorètes y creusent leurs cellules : on eût dit des essaims d'abeilles industrieuses. La solitude prend une voix,. voix grave et solennelle, formée de mille voix réunies, célébrant jour et nuit les louanges de Dieu.
On aurait peine à croire ce que nous lisons, dans les Vies des Pères du désert S touchant le nombre prodigieux des moines enrôlés sous la bannière des Antoine, des Pacôme, des Macaire, des Hilarion, si nous n'avions le témoignage des auteurs contemporains les plus dignes de foi. Rufin nous apprend que saint Sérapion, dans le grand désert, n'avait pas moins de dix mille religieux sous sa direction. Il ajoute que dans les solitudes de Memphis leur nombre était si considérable, qu'il était impossible de les comptera
• Le R. P. Marin , Vies des Pères, liv. I, chap. m , p. 54. 2 Vit. Patr. lib. 11, cap. xviii.
Saint Macaire, dans un autre désert, avait la conduite de cinq mille solitaires. Ces multitudes reconnaissaient un même supérieur et lui rendaient obéissance; mais, à côté de ces hommes pratiquant la vie cénobitique, il y avait des anachorètes dispersés dans les montagnes, vivant dans des cavernes, préférant la réclusion complète ou l'isolement absolu, à l'exemple de saint Paul, premier ermite.
Saint Athanase, évêque d'Alexandrie, témoin des merveilles de la solitude, n'en parle qu'avec des transports d'admiration. « Il y avait, dit cet illustre docteur, le vaillant défenseur de la foi catholique contre les erreurs de l'arianisme, il y avait dans les montagnes des monastères qui étaient comme autant de temples remplis de chœurs divins, de personnes dont la vie se passait à chanter des psaumes, à lire, à prier, à jeûner, à veiller; qui mettaient toutes leurs espérances dans les biens à venir; qui vivaient dans une union et une charité admirables, et travaillaient de leurs mains bien moins pour leur propre entretien que pour celui des pauvres. De sorte que c'était comme une vaste région séparée entièrement du monde, et dont les heureux habitants n'avaient d'autre sollicitude que de s'exercer dans la justice et la piété. Qui pouvait considérer cette multitude de solitaires, leur union si étroite, leur concorde si merveilleuse, qui bannissait loin d'eux tout esprit de murmure et de médisance, toute démangeaison de nuire, et les faisait agir tous de concert pour s'avancer dans la vertu; qui pouvait, dis-je, la considérer et ne pas s'écrier en même temps : « Que vos pavillons sont
beaux, ô Jacob! Que vos tentes sont agréables, ô Israël I Elles sont comme des vallées ombragées de bois épais, comme des jardins arrosés par des fleuves, comme des tabernacles dressés par la main de Dieu même, comme les cèdres plantés le long du courant des eaux*. >
Ce fait historique si frappant a été dénaturé par l'ignorance et les préjugés. Faut -il s'en étonner? Il ne s'en est pas moins prolongé durant plusieurs siècles, et, après avoir subi quelques changements par suite des nécessités du temps et. des circonstances, il subsiste encore de nos jours. Les retraites monastiques deviendront inutiles le jour seulement où il n'y aura plus sur la terre d'orphelins, d'infirmes, de voyageurs, de pauvres, d'infortunés. « Ah! lorsque les maux des siècles barbares se sont évanouis, la société, si habile à tourmenter les âmes, et si ingénieuse en douleurs, a bien su faire naître mille autres raisons d'adversité qui nous jettent dans la solitude! Que de passions trompées, que de sentiments trahis, que de dégoûts amers nous entraînent chaque jour hors du monde! C'était une chose fort belle que ces maisons religieuses où l'on trouvait une retraite assurée contre les coups de la fortune et les orages de son propre cœur. Une orpheline abandonnée de la société, à cet âge où de cruelles séductions sourient à la beauté et à l'innocence, savait du moins qu'il y avait un asile où on ne se ferait pas un jeu de la tromper. Comme il était doux pour cette pauvre étrangère sans pa-
1 Vit. S. Anton, cap. xiv.— Num. cap. xxiv.
rents d'entendre retentir le nom de sœur à ses oreilles? Quelle nombreuse et paisible famille la religion ne venait- elle pas de lui rendre! Un père céleste lui ouvrait sa maison et la recevait dans ses bras *. >
Aujourd'hui l'égoïsme rend les esprits étroits; il n'y a plus de place pour les pensées nobles et désintéressées. Depuis longtemps tout parfum de poésie et de délicatesse religieuse s'est évaporé : les cœurs sont ouverts à trop d'impressions changeantes. Qui de nous cependant, à des heures qu'il me sera permis d'appeler bénies, n'a lu quelques récits au moins de l'âge héroïque de la vie monastique? En quelque disposition d'esprit qu'on se trouve, peut-on contempler sans émotion les luttes effrayantes de ces athlètes de la pénitence et les merveilleuses histoires de ces pauvres pécheresses qui, après avoir en vain essayé de les corrompre, se montraient dignes de les imiter, et capables quelquefois de les surpasser par des prodiges de repentir et de sainteté? Peut-on lire, les yeux secs, les triomphes de tant de vierges, et surtout les victoires plus laborieuses encore des Thaïs, des Euphrasie, des Pélagie? Tous appartenaient, selon l'expression, heureuse d'un écrivain célèbre, c à une race d'hommes naïfs comme des enfants, et forts comme des géants *. i>
Les nombreux voyageurs partis d'Europe pour
1 Chateaubriand, Génie du christianisme, IV® part., chap. m.
2 Montalembert, les Moines d'Occident, tom. l, pag. 57.
visiter FÉgypte sont moins frappés des beautés naturelles du pays que de la vue des débris gigantesques de monuments remontant à une haute antiquité. La vallée du Nil, assez étroite, est resserrée entre deux chaînes de montagnes, parallèles et peu élevées, qui la protègent contre les invasions toujours menaçantes des déserts qu'elle traverse. Sous le souffle de la tempête, les sables sont poussés comme les vagues de la mer, et ces flots brûlants rendent à jamais stériles les terrains qu'ils recouvrent. Ces hautes collines forment une barrière infranchissable : d'un côté, c'est une végétation luxuriante, partout où les eaux bienfaisantes du fleuve peuvent se répandre; de l'autre côté, c'est un sol aride, mouvant, dévoré par les ardeurs du soleil, condamné à une éternelle stérilité. Au pied des derniers escarpements de la chaîne Arabique s'étend la ville moderne du Caire, l'ancienne Babylone d'Egypte. La chaîne Libyque sert, pour ainsi dire, de base aux pyramides, constructions massives et fameuses dont le soleil, à son coucher, projette l'ombre sur les bois de palmiers plantés aux lieux où jadis fut Memphis. « Placées à l'entrée de la vallée du Nil, dit un écrivain moderne, ces pyramides ressemblent aux portes funèbres de l'Egypte, ou plutôt à quelque monument triomphal élevé à la mort pour ses victoires *. i> De cet endroit, limite de la basse Egypte, jusqu'aux roches granitiques de Syène et de Philœ, jusqu'à la Nubie, à la distance de six cents kilomètres environ, sur une largeur moyenne de vingt à vingt-cinq kilo-
> Chateaubriand , les Martyrs,
mètres, l'observateur marche de surprise en surprise. Il admire Téclat du ciel, la pureté de l'atmosphère, la fraîcheur des eaux, la fécondité de la plaine et la désolation des coteaux qui la bordent; mais, ce qui met le comble à son étonnement, ce sont les ruines des vieilles cités, et surtout ces nécropoles creusées au sein des collines, où dorment, pressées dans leurs sépulcres souterrains, les populations jadis gouvernées par les Pharaons. « Là, dit M. de Lanoye *, l'archéologue et le poète peuvent contempler les plus gigantesques vestiges d'efforts plastiques qu'un peuple ait laissés derrière lui : temples, palais, tombeaux, obélisques et colosses, à demi ruinés ou enfouis sous les sables; cryptes ciselées dans le roc, catacombes, cités des morts, prolongeant dans les entrailles des montagnes du désert les ruines qui furent les cités des vivants : Longue avenue de débris qui remontent à une époque pour laquelle, il y a plus de vingt siècles, l'histoire manquait déjà d'annales. j>
Parmi les restes qui rendent cette contrée si curieuse, surtout aux environs de l'antique cité de Thèbes, nous ne mentionnerons que les temples, les tombeaux et les cavernes établis dans des excavations plus ou moins profondes, le long des coteaux qui enserrent, de chaque côté, la vallée du Nil. Au lieu d'évoquer les souvenirs des populations primitives de l'Egypte, nous évoquons en ce moment ceux des moines chrétiens qui, durant les premiers siècles de notre ère, peuplèrent et sanctifièrent ces déserts de
1 Ramsès le Grand, ou r Egypte il y a 3,300 ans, pag. 9.
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la Thébaïde. Qu'on se figure, dans l'état actuel des lieux, des montagnes plus ou moins abruptes, généralement à pentes adoucies, portant à chaque pas les traces du travail de l'homme. Ce coin de terre a été souvent et profondément remué. Dans les antres creusés par la nature ont d'abord habité ces familles de Troglodytes mentionnées par les historiens anciens. Des grottes plus ou moins spacieuses ont été ajoutées à ces demeures souterraines, que nous retrouvons disposées de la même manière au bord des vallées de toutes les grandes rivières, quand la dureté des rochers n'y a pas mis un obstacle insurmontable. Dès que la population s'est décidée à descendre dans la plaine, elle a transformé en temples les cavernes les plus étendues. Aujourd'hui, après tant de siècles écoulés, après tant de changements survenus par suite des révolutions, ces temples primitifs sont encore reconnaissables. Les murailles intérieures sont couvertes de peintures, et, au caractère des ornements, il est aisé de distinguer les ébauches d'un art au berceau. A côté s'ouvrent des grottes sépulcrales. Là se développent, jusque dans les entrailles des montagnes, ces hypogées où sont ensevelis les rois, entourés des peuples qui ont vécu et sont morts sous leur empire : chambres richement décorées, couloirs revêtus d'images symboliques. Partout, d'ailleurs, les trophées de la mort; car ces salles et ces corridors somptueusement ornés sont remplis de cadavres.
Le plus souvent ces tombes ont été profanées. Les Arabes pillards ont ouvert les cercueils et bouleversé ces funèbres débris, attirés par l'appât de l'or, pour
voler les anneaux, les colliers et les bijoux, parures de la vie cédées à la mort. Maintenant ces lieux sont empreints de la plus noire tristesse. L'aspect d'un tombeau vide a quelque chose de plus lugubre que des ossements desséchés : c'est l'image la plus saisissante de la vanité de la condition humaine.
Détournons les yeux. Oublions les Pharaons et leurs préoccupations pour se préparer, après leur mort, de si grandioses maisons de repos, de véritables palais d^ outre-vie. Un autre spectacle anime ces roches de la vieille Thébaïde. D'autres hommes, des chrétiens, ont fait de la Thébaïde un nom populaire et immortel. Ce sont les solitaires. Toutes ces cavernes, ces antres, ces grottes, ces temples païens, ces tombeaux, ces hypogées, au moins dans les premières chambres sépulcrales, ont servi d'asile à des légions d'anachorètes. Les excavations des carrières, d'où sont sortis les matériaux de tant d'édifices somptueux, ont abrité des cénobites. De nos jours, malgré les ravages des siècles, malgré le fanatisme des sectateurs de Mahomet, on découvre encore des traces du séjour des moines : ce sont des peintures ou d'autres vestiges propres à attester les croyances chrétiennes. Dans un sanctuaire souterrain, on a relevé un tableau particulièrement remarquable. Il représente saint Pierre, prince des apôtres et chef de l'Église catholique, avec cette inscription qui ne laisse aucune incertitude : Pierre, Apôtre *.
1 L'inscription est en caractères grecs, traduisant le nom latin : lIETPOn AIlOZTOAOn, Petrus Apostolus. Voy. le Voyage en Nubie de M. Gau.
On le comprend assez, il nous est impossible de jeter même un coup d'oeil superficiel sur la foule glorieuse des moines, l'honneur de la Thébaïde et l'honneur de l'Église à l'époque des persécutions, comme à celle du triomphe du christianisme sous le règne de Constantin. Mais au milieu se dresse une figure radieuse que nous devons contempler au moins quelques instants : c'est celle d'Antoine, le père des cénobites. A peine âgé de vingt ans, noble, riche, instruit, Antoine, né à Coma ou Coman, sous l'empire de Decius, en 251 , entend lire dans une église ce passage de l'Evangile : « Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous avez, donnez -en le prix aux pauvres, et suivezmoi *. > Frappé de cette parole du divin Maître, qu'il regarde comme prononcée pour lui-même, il se sent ému profondément. A peine sorti du lieu saint, il vend ses domaines, et en distribue la valeur à ceux de son village, réservant à sa jeune sœur une part assez large pour la mettre à l'abri du besoin. Mais, comme son frère, cette jeune fille ne fait pas grand cas des biens terrestres : elle leur préfère les richesses qui ne passent pas et les trésors que la rouille et les voleurs ne peuvent faire disparaître *. Peu de temps après, Antoine entend descendre de la chaire sacrée ces paroles du Sauveur : « Ne soyez pas inquiets du lendemain ^ 3)
Ce fait m'a étë signalé par M. le comte L. de Galemberi, qui a fait le voyage d'Egypte et de Nubie.
ï Marc. X, 2t. — Luc. xviii, 22.
2Matth. VI, 20.
5 Ibid., VI.
Là-dessus il se dépouille de ce qu'il a conservé, place sa sœur dans un monastère de vierges, et s'enfuit au fond du désert pour embrasser la vie ascétique. Une seule pensée remplit son âme : chercher Dieu, et assurer son salut.
Alors le désert était moins peuplé qu'il le fut plus tard. Pour ne pas s'égarer dans le nouveau genre de vie qu'il a résolu de suivre, Antoine consulte un vieillard versé depuis sa jeunesse dans les pratiques des ascètes : il tient également à s'instruire des œuvres de piété pratiquées par d'autres solitaires. Gela lui suffît; il n'hésite pas davantage : sa voie lui est suffisamment tracée. Dans sa cellule, il partage son temps entre la prière, la lecture des livres saints et le travail des mains. Le produit de son labeur quotidien est destiné au soulagement des pauvres; il ne garde pour lui que le strict nécessaire. Il fait ainsi des progrès si rapides dans la perfection, qu'il devient l'objet de l'admiration des plus anciens solitaires. Tels étaient, d'ailleurs, la douceur, l'égalité et le charme de son caractère, que les anciens l'aimaient comme leur fils, ses égaux comme un frère, les plus jeunes comme leur père : tous avaient les yeux fixés sur lui comme sur un modèle vivant de toutes les vertus.
Saint Antoine était ainsi préparé par l'action visible de la grâce à devenir le patriarche des cénobites. Afin que rien ne manquât dans sa vie qui pût servir d'exemple à ses disciples, il fut exposé aux plus terribles tentations, et il sut en triompher, en recourant aux armes propres à vaincre le démon, c'est-à-dire la prière, le jeûne, les mortifications, la vigilance.
le mépris des biens terrestres. Antoine était encore dans la première fleur de la jeunesse. Son imagination était obsédée jour et nuit de mille pensées mondaines. Riche et de noble extraction, ne pouvait-il pas prétendre aux honneurs, jouir des plaisirs, et laisser après lui une mémoire consacrée par l'estime de ses semblables? La délicatesse de son éducation première, les soins dont ses parents avaient entouré ses jeunes années, sa constitution frêle et impressionnable, la culture même de son intelligence par l'étude de la littérature et de la philosophie, ses relations de famille et de société, ne l'avaient nullement disposé aux travaux et aux ennuis de la solitude. Il faut en convenir, ces tentations vulgaires, auxquelles sont exposés tous ceux qui renoncent au monde, n'étaient guère capables d'ébranler sa résolution. Le démon essaya de l'ébranler par la perspective des plaisirs sensuels. Ce fut une rude épreuve pour un cœur ardent et jeune, sous un climat énervant; n'avait-il pas été témoin, pour ainsi dire, sans le vouloir, dans les cités de l'Egypte, et des pratiques infâmes de la mollesse asiatique et des habitudes réputées indifférentes par la dépravation païenne? La lutte fut énergique. A trentecinq ans la bataille était gagnée : en domptant son corps par les macérations, il avait conquis la liberté de l'âme. A partir de ce jour, saint Antoine est dégagé des soins douloureux de la vie et débarrassé des aiguillons de la chair. Désormais sa pensée montera d'ellemême vers le ciel, comme la vapeur odorante de l'encens qui s'élève naturellement en haut. La vie des anges a commencé pour lui. Il veut néanmoins dès ce
moment s'éloigner encore davantage de la société des hommes. Il traverse le Nil, et vient habiter des déserts inconnus. Pendant vingt années il reste enfermé dans les ruines d'une antique habitation, moitié forteresse, moitié maison de plaisance. Au sein de cette solitude profonde, seul en présence de Dieu et de sa conscience, Antoine jouit des plus suaves délices : c'est comme l'avant -goût et le prélude des jouissances du paradis. Le serviteur de Dieu est prêt pour la mission à laquelle la Providence le destine. Des disciples accourent en foule se ranger sous sa conduite. Chaque jour ils ont recours à ses instructions; à chaque moment ils sont avides de recueillir sur ses lèvres les leçons d'une expérience consommée et d'un esprit inondé de clartés célestes. Saint Athanase, évêque d'Alexandrie, nous apprend qu'il n'était pas seulement habile à diriger les âmes dans les sentiers difficiles de la vie monastique, mais qu'il excellait à résoudre les objections qui embarrassaient les philosophes néoplatoniciens. Il éclairait les consciences, remettant dans le droit sentier de l'Évangile les pauvres égarés qui s'en étaient écartés. Il prêchait d'une manière victorieuse la nécessité et les fruits de la Rédemption aux esprits orgueilleux, trop épris de la sagesse humaine et des vains enseignements d'une morale purement philosophique ^ Cette époque mémorable est la vraie date de l'inauguration de la vie cénobitique. La vie isolée avait des dangers pour les âmes faibles et pour les volontés chancelantes : la vie commune répondait
i s. Athan. Vit. S. Anton, cap. xliv-xlix.
mieux aux besoins du plus grand nombre. Antoine devint le premier des abbés, et comme Abraham, le père des croyants, il est le père d'un grand peuple.
Les lignes suivantes résument parfaitement l'influence prodigieuse exercée par un pauvre moine sur les événements religieux de son temps.
« D ne sort de son désert que pour combattre le paganisme et l'hérésie. Il va à Alexandrie, d'abord pour y encourager les chrétiens et pour y rechercher luimême le martyre pendant la persécution de Maximin; il y retourne à la tête d'une armée de moines, pour y prêcher sur la place publique contre les ariens, et rendre témoignage à la divinité du Christ. Il fait ainsi face à la fois aux deux grandes ennemies, à la corruption païenne et à l'hérésie. Après avoir bravé les magistrats impériaux, affronté leurs soldats, réfuté leurs arguments, il mérite d'avoir pour hôte, pour ami, pour élève, pour biographe, l'immortel Athanase, le grand évêque, l'éloquent docteur, celui qui, au prix de tant de souffrances, sauva la vraie foi et fit triompher les décrets du concile de Nicée. L'empereur Constantin et ses fils lui écrivent humblement, comme à leur père, pour lui recommander les destinées de la nouvelle Rome. Il est proclamé le boulevard de l'orthodoxie, la lumière du monde. L'enthousiasme des populations éclate partout à sa vue : les païens, et jusqu'aux prêtres des idoles, accourent sur ses pas, et s'écrient : « Laissez-nous voir l'homme de Dieu. D Mais il a hâte de rentrer dans sa Thébaïde : € Les poissons meurent, disait-il, quand on les tire à terre, et les moines s'énervent dans les villes; ren-
trons vite dans nos montagnes, comme les poissons dans Teau. d
Lorsque Antoine se montra au public pour répondre à sa mission, au milieu des crises qui menaçaient In foi, on fut étonné de le retrouver brillant de santé, le.s traits toujours fins et réguliers, comme avant sa retraite dans la solitude. Son corps n'avait pas épaissi, comme cela arrive communément faute d'exercice; il n'était pas atténué par ses longs jeûnes, les veilles et les mortifications. L'ûge n'avait pas altéré la beauté de son visage, ni la gaieté de son caractère, ni son affabilité joyeuse et prévenante, marque sensible et infaillible d'une âme privilégiée qui plane dans les régions sereines. Son éloquence était abondante, douce et persuasive : il parlait la langue égyptienne avec une rare élégance. Il était facile de s'apercevoir, quand on l'écoutait, qu'il n'avait aucune inquiétude de se voir entouré de la foule, ni aucune préoccupation pour les discours qu'il avait à prononcer; les paroles semblaient découler naturellement de ses lèvres, comme une onde limpide qui s'échappe de sa source. Son humeur paraissait toujours égale : c'était comme une apparition d'un monde inaccessible aux passions et au tumulte. Tout ce qu'il disait ou faisait semblait inspiré de l'Esprit de Dieu.
De retour dans le désert, Antoine, craignant d'y être troublé par de trop fréquentes visites, résolut de s'enfoncer dans la haute Thébaïde. Il traversa le Nil, et, après trois jours et trois nuits de marche, il parvint à l'endroit où il devait fixer sa demeure jusqu'à la fin de ses jours. C'est la montagne connue depuis sous
le nom de Saint -Antoine. Saint Jérôme en fait la description en ces termes : « C'est une montagne pierreuse d'environ mille pas. De sa base sort une source dont le sable boit une partie des eaux; le reste descend plus bas et forme un petit ruisseau, sur les rives duquel poussent grand nombre de palmiers, qui contribuent beaucoup à rendre ce lieu commode et agréable ^ 3> La solitude profonde avait seule des charmes pour le serviteur de Dieu. Afin de n'être à charge à personne, il cultiva un petit coin de terre, où bientôt il réussit à se procurer le nécessaire, avec l'utile et l'agréable. Quand Dieu eut rappelé son âme à lui, ses disciples se faisaient un plaisir de montrer les divers endroits de la montagne auxquels se rattachaient quelques souvenirs de leur maître, c Voici, disaient -ils, où il avait coutume de chanter des psaumes; ici il travaillait; là il se reposait lorsqu'il était fatigué; lui-même a planté cette vigne et cet arbrisseau; lui-même a fait cette aire pour battre le froment; il a creusé ce bassin de ses propres mains et avec beaucoup de travail, afin d'avoir un réservoir pour arroser son jardin. y>
Quelque désir cependant qu'éprouvât Antoine de ne plus communiquer avec les hommes, pour être uniquement occupé de Dieu, il fut obligé de répondre à l'empressement de ceux qui venaient vers lui recevoir ses conseils ou se recommander à ses prières, malgré la distance, malgré les dangers du chemin. Il ne put résister aux instances de ses disciples, qui le
• s. Hieron. VU. S. Hilarionis,
prièrent de descendre de sa montagne et de visiter les monastères qu'il avait établis. On ne saurait exprimer la joie des solitaires, qui reçurent leur saint patriarche avec les plus touchantes démonstrations. Le saint abbé était, d'ailleurs, tout entier à ses devoirs de paternité spirituelle.
Ce fut dans ce voyage que saint Antoine eut la consolation de trouver sa sœur à la tête d'une communauté de vierges, dont elle était devenue la supérieure non moins par ses vertus que par son âge, et par le premier rang qu'elle occupait au milieu d'elles.
Avant de quitter pour toujours ses chers disciples, saint Antoine leur répétait l'instruction suivante , rapportée par saint Athanase * , et qu'on peut regarder comme son testament, résumant en peu de mots le code de la vie monastique : € Ayez en Jésus -Christ une foi ferme et inébranlable. Conservez -vous dans une grande pureté d'esprit et de corps. Ne cédez jamais aux jattraits grossiers de la gourmandise. Détestez la vaine gloire. Priez souvent. Chantez des psaumes le soir, le matin et à midi. Repassez dans votre esprit les préceptes des Écritures. Souvenez -vous des actions des saints, afin que leur exemple vous anime à la pratique des vertus, d
Saint Antoine mourut âgé de cent cinq ans. Quelques années avant lui était mort saint Paul , premier ermite, qu'il avait découvert dans le désert, et dont il disait à ses disciples : € Malheur à moi, misérable pécheur, qui porte si indignement le nom de solitaire !
1 vu, s. Anton, cap. xxviii.
J'ai VU Élie, j'ai vu Jean dans le désert, et, pour parler plus exactement selon la vérité, j'ai vu Paul dans le paradis. > Un an avant la naissance d'Antoine, Paul, âgé de quinze ans, fuyant la persécution de Decius, et désolé des mauvaises intentions de son beau-frère, âme vile, dévorée par la cupidité, avait cherché un asile dans la profondeur du désert. La Providence lui avait ménagé une retraite dont le charme poétique a plus d'une fois souri aux jeunes imaginations : une caverne profonde, un filet d'eau, un palmier qui lui fournissait des fruits pour se nourrir, des feuilles pour se vêtir, de l'ombrage contre les ardeurs du soleil. L'histoire et la poésie ont célébré à l'envi l'hospitalité, consacrée par un miracle, offerte par le plus célèbre des anachorètes au patriarche des cénobites ^ Cette vie de cent treize ans, passée dans la solitude, sans le naoindre commerce avec les hommes, connue de Dieu seul, serait à jamais restée ignorée de la postérité si elle n'avait eu saint Jérôme pour historien , d'après le . récit des disciples de saint Antoine. Durant quatrevingt-dix ans Paul n'avait pas eu l'occasion de parler à aucun homme. Quand il ouvrit la bouche pour converser avec saint Antoine, il s'exprima en ces termes ; <r Voici donc celui que vous avez cherché avec tant de peine 1 Vous voyez un corps cassé de vieillesse, ma tête couverte de cheveux blancs; un homme à la fin de sa course, qui sera bientôt réduit en poussière. Mais, puisque la charité souffre tout, dites -moi, je vous prie, comment va le monde. Les
1 s. Hieron. Vit. S. Pauli. — Chateaubriand, les Martyrs, liv. XI.
3i ABBAYES ET MONASTÈRES
hommes continuent-ils de bâtir des maisons? Quel est celui qui règne aujourd'hui? Y a-t-il encore des hommes assez aveugles pour adorer les démons? >
Antoine satisfit à ces questions, dont la naïveté sublime est bien propre à nous faire concevoir un mépris profond pour tous les actes, vulgaires ou glorieux, qui se jouent sur la scène changeante du monde. Après avoir enseveli la dépouille mortelle de ce vaillant serviteur de Jésus -Christ, il emporta pour héritage cette tunique de feuilles de palmier, dont chaque année, dans la suite, il avait coutume de se revêtir aux fêtes de Pâques et de la Pentecôte, comme d'un ornement de solennité.
A la suite de ces deux grandes figures du désert, nous voyons apparaître celle de saint Pacôme, le législateur des moines. Né au sein du paganisme , Pacôme s'emploie d'abord au métier des armes sous Constantin; mais, retiré dans la solitude, il se soumet à une discipline cent fois plus rude que celle des camps. Pendant quinze ans il refuse de se coucher pour prendre quelque repos; il dort debout, appuyé contre un mur, ou à peine assis sur un banc de pierre. Les jours cependant sont consacrés aux travaux les plus pénibles.
Que n'aurions-nous pas à dire d'Ammon, l'ami d'enfance d'Antoine? Durant dix- huit ans il pratiqua la continence dans le mariage, du consentement de son épouse, aussi courageuse que lui. Quand il eut fondé un monastère aux confins de la Libye, sur la montagne de Nitrie, il eut bientôt à régir une sorte de république religieuse composée de cinq mille moines,
retirés au désert afin d'y vivre dans le travail et la liberté. Un autre Ammon, amant passionné de la solitude, demandé pour évêque par une cité voisine, se coupe l'oreille droite afin d'échapper par cette mutilation à la charge et à l'honneur de l'épiscopat. Les deux Macaire ne sont pas moins célèbres dans les annales monastiques.
Ce serait une erreur de croire que ces solitaires sont tous des ignorants, entièrement étrangers aux connaissances qui ont toujours mérité l'estime des hommes. Parmi eux, on compte beaucoup de savants, de philosophes, nourris dans la science antique des écoles d'Alexandrie. Peut-être, parmi les modernes, plus d'un homme à l'esprit engourdi par les affaires de chaque jour sera-t-il étonné de cette règle prescrite aux solitaires : <r Nul, dans le monastère, ne sera ignorant des lettres, et sans savoir par cœur une partie des Écritures ^ y>
Les montagnes d'Egypte, dont les versants, tournés vers le soleil levant, s'abaissent jusqu'aux rives de la mer Rouge, n'avaient pas tardé à être envahies par des colonies de moines. De là elles s'étendirent jusque dans les déserts embrasés de l'Arabie, de la Syrie, de la Palestine et de l'Asie Mineure. Le voyageur qui s'engage dans les défilés des monts Mokatteb rencontre les restes curieux de l'antique cité de Pharan : on y a réconnu les vestiges d'une occupation chré-
* Omnino niillus erit in monasterio qui non discal litleras , et de Scripturis aliquid teneat.
tienne primitive, remontant probablement au temps des persécutions, au plus tard à l'époque où l'armée des solitaires et des cénobites couvrait entièrement les rivages du Nil. Le Sinaï était naturellement désigné aux chrétiens; là Moïse reçut la loi de Dieu; là Élie fut conduit par l'Esprit d'en haut. Le séjour dans la montagne sainte n'était pas sans danger. Les Arabes en un seul jbur y massacrèrent quarante solitaires, au nombre desquels étaient saint Isaïe et saint Sabas. D'autres vinrent les remplacer; d'autres Arabes les égorgèrent. Ces fanatiques bourreaux se lassèrent les premiers. Accordons en passant un souvenir particulier à un jeune solitaire plein d'hoTineur. C'était un enfant de quatorze ans, en qui la sagesse et l'amour de la perfection évangélique avaient devancé les années. Les barbares l'avaient menacé de le mettre à mort s'il ne découvrait l'asile où s'étaient cachés les autres anachorètes : a: La mort, dit-il résolument, n'a rien qui m'efifraie; j'aime mieux perdre la vie que de la conserver en trahissant lâchement mes pères. y> Cette fière réponse était bien propre à toucher le cœur de ces brigands, s'ils n'avaient été altérés de sang. Ils lui ordonnèrent alors de se dépouiller de ses vêtements. « Vous m'en dépouillerez lorsque vous m'aurez tué, i> répondit l'intrépide jeune homme, mû par un sentiment de pudeur chrétienne.
Saint Nil fut l'honneur des solitaires du Sinaï. Il avait été préfet de Constantinople, possédant une fortune considérable, et il était versé dans la connaissance des lettres grecques. Ses ouvrages ont recommandé sa mémoire. Il en est de même du moine
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Jean, abbé du Mont-Sinaï, si connu sous le nom de saint Jean Climaque, parce qu'il est auteur d'un traité spirituel intitulé Climax, mot qui signifie Échelle. C'est, en effet, une échelle sainte, composée de trente degrés, à l'aide de laquelle l'âme chrétienne peut s'é-» lever jusqu'au sommet des plus sublimes vertus.
Le grand monastère actuel du Mont-Sinaï doit ses constructions principales à sainte Hélène et à l'empereur Justinien. L'église, dédiée à la Transfiguration, est ornée de mosaïques byzantines très-précieuses. Des moines grecs schismatiques y sont établis. L'édifice offre quelque ressemblance avec une forteresse entourée de murailles solides et élevées. On a pris toutes sortes de précautions pour le mettre à l'abri d'un coup de main; le voisinage et le fanatisme des Arabes en ont fait de tout temps sentir la nécessité.
Au point de vue religieux, Jérusalem nous offre une terre plus sainte encore que celle du Sinaï : là s'accomplirent les plus augustes mystères du christianisme. Jadis les pentes de la montagne des Oliviers furent animées par une pieuse population monastique dont Rufin nous a tracé l'histoire. Le long du cours du Cédron, on retrouve encore les vestiges des colonies chrétiennes enrôlées sous la bannière de la pénitence. Le torrent du Cédron, en se rapprochant de la mer Morte, coule dans une gorge profonde, bordée de roches nues et menaçantes. Quand les pluies tombent en abondance, les eaux bondissent en écumant sur les rochers qui encombrent le lit du torrent, et ajoutent encore à l'horreur du désert. Partout ici règne l'image de la mort. Le silence y serait éternel.
si l'amour de la solitude n'avait conduit sur cette scène désolée, dès les premiers siècles du christianisme, de pieux cénobites fuyant le tumulte du monde. Là se trouve le monastère de Saint-Sabas; la plupart des rochers qui l'environnent sont criblés de cellules où jadis des milliers d'anachorètes, ayant Dieu pour unique témoin de leurs austérités, réveillaient, la nuit et le jour, les échos qui répétaient leurs pieuses psalmodies. Au v^ et au vie siècle, la laure de Saint-Sabas jouit d'une immense réputation *. L'enthousiasme qui peupla ces affreuses solitudes fut longtemps ardent. Quand les farouches sectateurs de Mahomet furent maîtres de ce sol consacré, ils mirent à mort, en une même semaine, plus de mille religieux, sous prétexte (ju'étant si nombreux ils pourraient aisément fomenter des séditions. Le monastère de Saint- Sabas subsiste encore, habité par des religieux grecs. Mais ce n'est plus qu'une ombre de ce qu'il fut autrefois. Les voyageurs modernes qui viennent visiter cette solitude, en descendant la vallée du Gédron vers la mer Morte, ont remarqué que les trous des rochers servent de retraite à des légions de charmantes colombes bleues, au regard doux et profond. Si ces touristes, en quête de sites mélancoliques et d'impressions poétiques, conservaient quelques souvenirs religieux, auraient-ils omis de noter que ces tourterelles plaintives, par un contraste touchant, sont aujourd'hui ^ pour ainsi dire, les héritières des pauvres moines des
1 La Terre-Sainte j etc., pag. 275. Nous avons publié cet ouvrage chez M. Marne, 1860, in-8o.
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âges héroïques de la foi, qu'un vieil historien appelle des coulombs ramiers * ?
A une faible distance de Saint-Sabas s'élève, dans la plaine du Jourdain, la célèbre montagne de la Quarantaine. C'est dans une grotte ouverte au sommet que, suivant une tradition respectable, Jésus- Christ passa les quarante jours de son jeûne, au sortir des eaux du Jourdain, après avoir été baptisé par saint Jean. De bonne heure, de fervents anachorètes y vinrent prolonger, pour ainsi dire, le jeûne du Sauveur en s'y livrant aux pratiques de la plus austère pénitence.
En remontant le cours du Jourdain on arrive au Liban, chaîne de montagnes célèbre dans les saintes Écritures, et toujours vantée dans cette partie de rOrient, patrie de la race héroïque des Maronites, Canobin est la résidence principale des religieux maronites, ainsi que le grand monastère de Saint- Antoine, à une petite distance de la ville d'Éden. De cette dernière maison dépendent environ quatre-vingts couyents, disséminés dans la montagne. € L'église est creusée dans le rocher, et le bâtiment des moines paraît suspendu au milieu des airs. On y arrive par un sentier abrupt, à l'aide d'escaliers taillés dans le roc, et parfois en suivant des galeries souterraines. Cest véritablement un nid d'aigle posé entre la terre et le ciel. Du haut de ces rochers on jouit d'une vue
• f^es Etiquestes de Posthumien, disciple de saint Martin, Ouvrage publié d'après un manuscrit de la Bibliothèque municipale de Tours , in-8<>, 1863, imprim. d% J. Bouserez.
admirable. Ça et là des ermites habitent des grottes isolées, appliqués constamment à la prière et au travail des mains. Quelques pins, végétant entre les fentes du rocher, leur donnent de Tombre en été et du bois en hiver; la source qui coule au fond de la vallée leur offre pour boisson ses eaux limpides; les fruits de quelques arbres, des légumes qu'ils cultivent, et des herbes sauvages composent leur nourriture*. >
En nous éloignant du Liban , nous ne saurions nous empêcher de jeter un regard vers le Carmel, berceau de l'ordre illustre qui porte ce nom. Élie demeura sur le Carmel, son séjour de prédilection. C'est là qu'il confondit les prêtres de Baal, et qu'il dirigea une école célèbre de prophètes. Il y a deux mille grottes peut-être, creusées dans les flancs de la montagne. Les enfants des prophètes, et plus tard de pieux solitaires , y chantèrent la grandeur et les louanges de Dieu.
1 La Terre-Sainte , etc., pag. 465.
ORIGINES (suite). — SAINT BASILE. — SAINT ÉPHREM