LE MONT ATHOS
Nous venons de voir l'institut monastique partout florissant en Orient : de nouvelles recrues s'enrôlaient continuellement dans cette sainte milice de la pénitence. Dans la pratique régnait une grande liberté. Chacun, pour ainsi dire, sauf en quelques monastères, interprétait les règles générales de la vie cénobi tique. Mais, ce qui entraînait des conséquences graves, il était toujours permis, sous prétexte d'austérités plus grandes à observer, de quitter la vie commune pour embrasser la vie érémitique. Il en résultait une indépendance parfois funeste et des chutes scandaleuses. La volonté humaine, si l'on veut assurer la persévérance, a besoin d'être maintenue sous le joug de l'obéissance. Quand la ferveur primitive commença à se refroidir, on reconnut la nécessité d'une règle sévère, et surtout des vœux de religion. Enfin, pour protéger les religieux contre l'incon-
stance, une des maladies de l'humanité, on les obligea de porter un habit particulier, tandis qu'auparavant ils pouvaient, à leur gré, s'absenter quelques jours, des semaines ou des mois, sous le costume du monde, et ils vécurent enfermés dans des monastères. Les anachorètes devinrent de plus en plus rares, et les moines gyrovagues furent déconsidérés, bientôt même condamnés par les lois ecclésiastiques et civiles.
L'auteur de cette immense révolution fut saint Basile. Il eut la gloire de combattre victorieusement l'hérésie arienne, de tenir tête à la puissance séculière voulant s'immiscer mal à propos dans des questions théologiques de la plus haute portée, et de donner à l'ordre monastique des constitutions inspirées de Dieu, acceptées bientôt par la plupart des moines d'Orient.
Saint Basile naquit en Cappadoce, d'une noble et riche famille, et passa les premières années de son enfance à Césarée. Il était issu d'une race de saints, et en suçant le lait maternel il fut initié aux tradi- , tions de l'honneur, de la vertu, de l'orthodoxie et de la plus pure doctrine de l'Évangile. Par une faveur insigne il compta plusieurs saints parmi ses proches. L'Église révère sainte Macrine, sa bisaïeule, saint Grégoire de Nysse et saint Pierre de Sébaste, ses frères, et la vierge sainte Macrine, sa sœur; EuméUe, sa mère, a été placée au catalogue des bienheureux dans plusieurs calendriers des Grecs. Son père lui donna les premières teintures des lettres humaines. Il alla ensuite étudier à Césarée de Palestine, où commença son amitié avec saint Grégoire de
Nazianze. Pour obéir au mouvement scientifique du temps, il fréquenta les écoles d'Alexandrie, deConstantinople et d'Athènes. Dans cette dernière ville il cimenta pour toujours l'union de cœur, d'esprit, de piété, qui donna naissance à cette belle expression de saint Grégoire : € une seule âme en deux corps. 3) — « Nous ne connaissions que deux chemins, dit le même docteur; le premier nous conduisait à l'église, l'autre nous menait à l'école et vers nos maîtres *. y> Il fit de rapides progrès en peu de temps, sous les professeurs les plus renommés. Mais les sciences profanes ne lui firent point négliger les saintes lettres, qu'il n'avait jamais abandonnées dès le berceau. Dans cette antique capitale de la philosophie et des beaux-arts, il eut quelque temps pour compagnon d'étude le trop fameux Julien l'Apostat. Basile et son ami, avec ce discernement que donne une conscience droite, avaient découvert sans peine le dérèglement d'esprit d'un prince qui déjà peut-être méditait ses sinistres projets contre le christianisme.
Après dix ans d'absence, ayant parcouru le cercle entier des hautes études de cette époque, et ayant déjà donné des preuves publiques d'un rare talent pour l'éloquence, Basile fut rappelé par sa mère à Césarée. Ses débuts au barreau furent un vrai triomphe. Chacun sait qu'il fallait alors suivre cette voie pour arriver aux fonctions les plus importantes. Basile avait puisé dans la culture de la philosophie et dans la fréquentation des grands génies de l'antiquité, dont il
1 s. Greg. Naz. Orat. xuii.
connaissait à fond les immortels chefs-d'œuvre, assez d'indépendance pour avoir en médiocre estime toutes les dignités humaines. Jamais, d'ailleurs, il n'eût consenti à faire la moindre démarche dont sa fierté chrétienne eût pu rougir. Sainte Macrine, sa sœur, n'eut pas beaucoup de peine à lui persuader de renoncer à toutes les occupations du siècle pour s'adonner uniquement à l'étude de la véritable sagesse, celle qui a Jésus -Christ comme auteur et consommateur. Il lui sembla (nous invoquons ici son propre témoignage) qu'il s'éveillait d'un profond sommeil, et qu'il venait de secouer les vains rêves qui, comme des nuages, obscurcissaient sa pensée. La lumière éclatante de l'Évangile resplendissait à ses yeux plus éblouissante que par le passé. Sa résolution fut arrêtée sur-lechamp. Dès lors il aspira uniquement à pratiquer la perfection évangélique.
A l'exemple de ces anciens sages qui, enflammés d'ardeur pour pénétrer les secrets de la philosophie, entreprenaient de lointains et périlleux voyages, il se mit à la recherche des saints et des religieux. Il parcourut l'Egypte, la Palestine et la Syrie. Son âme tressaillit à la vue de ces hommes qui lui semblèrent répondre entièrement à l'idéal qu'il s était formé : voyageurs sur la terre, déjà citoyens du ciel *. Ses courses se terminèrent à Jérusalem, au tombeau de Jésus-Christ.
De retour dans sa patrie, après une absence de deux ans, Basile ne songea qu'à vivre dans la solitude, seulement occupé des choses du ciel. Mais ce
I llélyot, Ordres monastiques y lom. 1. p. 118.
grand homme était utile à l'Église, au milieu des circonstances critiques qu'elle traversait. L'hérésie était plus audacieuse que jamais. L'évêque de Césarée se l'attacha en le faisant lecteur. C'était dans la hiérarchie ecclésiastique un titre assez humble. Mais, dès ce jour, la Providence s'est choisi ostensiblement un lutteur vaillant, qui étonnera le monde par la supériorité de son génie, l'éclat de ses vertus et une fermeté inébranlable. Quand le temps sera venu, il occupera le siège épiscopal de Césarée, et c'est lui qui adressera à un persécuteur de la foi, étonné de tant d'intrépidité, cette fîère parole : <c Vous n'avez jamais rencontré d'évêque. }>
Pour le moment il suit son attrait, et se retire, âgé de vingt-six ans, sur un domaine de son patrimoine, situé dans le Pont, où habitait Eumélie, sa mère, avec sainte Macrine, sa sœur. C'était un pays sauvage, dont les habitants étaient plus sauvages encore. Il aimait les forêts épaisses, qui rendaient sa retraite presque inaccessible; l'Iris, rivière impétueuse comme un torrent, qui coule en écumant entre les rochers; le murmure lointain des vagues du Pont-Euxin, cette mer redoutée des nautoniers, et ces rudes paysages qui forment un si frappant contraste avec ceux de la molle lonie. Quelques amis l'avaient suivi, des disciples tenaient à recevoir ses leçons; ses deux frères, l'un saint Grégoire de Nysse, l'autre saint Pierre de Sébaste, n'avaient pas voulu se séparer de lui. Entre ces fervents chrétiens il y avait émulation d'austérités. La majeure partie de la journée était consacrée à la prière, à la méditation et à l'étude des divines Écri-
tures; le reste était employé à la culture de la terre et au travail des mains. Pour nourriture, on se contentait de pain et de légumes. Malgré le froid, qui sévissait quelquefois avec rigueur, on n'allumait jamais de feu. Le caractère de Basile se retrempait sans cesse dans ces rudes exercices. Naturellement sérieux, et même sévère, son esprit acquit une force qui ressemblait à la rigidité. Dans un corps frêle, son âme posséda une vigueur au-dessus de toute espèce de trouble. Afin de donner un aliment â son zèle et à l'activité de son esprit, il évangélisa les populations du voisinage. Gomme ces hommes étaient plutôt ignorants qu'orgueilleux, ils accueillirent avidement les prédications qui leur étaient adressées. Ce fait était destiné à exercer la plus heureuse influence sur l'avenir. Non - seulement il unit la vie active à la vie contemplative, mais surtout il fit partager aux moines les travaux du clergé séculier en lui venant en aide dans l'œuvre importante de la sanctification des âmes.
Basile, toutefois, devait être bientôt arraché à sa chère solitude. Depuis trois ans à peine il goûtait les charmes de cette vie pieuse et studieuse, quand il fut rappelé à Césarée par l'évêque Eusèbe, inquiet des tentatives multipliées des ariens. A la mort de l'évêque son prédécesseur, Eusèbe lavait ordonné prêtre, et lui avait même confié des fonctions en vertu desquelles il avait la plus large part au gouvernement du diocèse. Peu de temps après, un refroidissement sans motif de la part de son supérieur avait forcé Basile à regagner le désert. Mais, à la voix de son évêque, qui se servait de saint Grégoire de Nazianze
comme médiateur, le solitaire reprit son poste comme un vaillant soldat. Grâce à la solidité de son esprit, à l'étendue de ses connaissances, à son éloquence persuasive, à son courage, qui n'appréhendait aucun danger, Basile confondit les hérétiques, et les contraignit à quitter une position où ils éprouvaient défaite sur défaite, sans espoir de relever leur crédit. Quand il s'agissait des droits et de la défense de la vérité, Basile, comme Athanase, était toujours prêt à la lutte; ses études aux écoles d'Athènes l'avaient initié à la tactique des joutes oratoires, et sa science profonde lui mettait en main des armes propres à lui assurer la victoire.
Le mérite de Basile lui assura des succès que la Providence permet à ceux qu'elle destine à de plus laborieux combats. A la mort d'Eusèbe, en 359, le clergé et le peuple s'accordèrent à élire Basile pour le remplacer. La dignité épiscopale, comme cela eut toujours lieu dans l'Église, aux temps difficiles et pour les âmes généreuses, échauffa son ardeur, stimula sa vigilance, éleva sa pensée, accrut son zèle, élargit le cercle de sa surveillance, dilata, pour ainsi dire, son dévouement. Comme une sentinelle placée sur les hauteurs, son œil perçant observait les moindres mouvements de l'ennemi. L'épiscopat de saint Basile restera à jamais le modèle de la sollicitude pastorale. Sa constance fut qualifiée d'opiniâtreté auprès de l'empereur Valens, aveugle instrument des passions religieuses de l'arianisme. Ce prince lui députa le préfet Modeste, espérant le gagner par les promesses ou l'effrayer par les menaces. Rien ne put ébranler un
instant la sainte résistance de l'évêque. Surpris et irrité, le préfet lui dit qu'il devait craindre de se voir ravir les biens, la liberté, la vie même. « Tout cela ne me regarde pas, lui répondit Basile, car celui qui ne possède rien est à l'abri de la confiscation; pour ce qui est de l'exil, je n'en connais point pour moi, toute la terre est un exil, et le ciel est ma patrie; quant aux tourments, quel empire pourront-ils avoir sur moi, puisque je n'ai point de corps ^ pour ainsi dire? Quant à la mort, je la regarde comme une grâce, puisqu'elle me mènera plus tôt à Dieu, pour qui seul je vis. > Le préfet, hors de lui, s'écria que personne jamais n'avait osé lui parler si hardiment. Basile alors lui fit cette réponse, pleine d'énergie, que nous avons rapportée plus haut.
Prévenu de toute manière , et se sentant vaincu par la grandeur d'âme de l'évoque, Valens n'hésita pas à condamner Basile au bannissement. C'était un acte de lâcheté; mais les hérétiques ont toujours eu plutôt recours à la violence qu'à la raison. L'empereur en fit rédiger l'acte. Quand il fallut y apposer sa signature, la plume se rompit entre ses doigts; il en prit une seconde, avec laquelle il lui fut impossible de tracer une seule lettre; une troisième se rompit encore. Alors la main lui trembla; saisi de frayeur, il déchira le papier, et laissa Basile en paix.
Les incrédules modernes ont fait un crime à saint
1 Saint Basile était d'une maigreur extrême ; il n'avait , pour ainsi dire, que la peau et les os. a Cum, spiritu vivens, praeter ossa et pellem, nulla praeterea corporis parte constare videretur. » Bréviaire romain, au 14 juin.)
Basile de sa résistance aux ordres de l'empereur. Ce reproche manque de sincérité; car si l'évêque eût obéi, ces mêmes censeurs l'accuseraient de lâcheté.
Outre ces faits mémorables, ce qui recommandera le nom de saint Basile à la postérité, c'est la règle qu'il composa pour les moines, et ses écrits ascétiques. Bédigée en forme d'articles, cette règle fut adoptée généralement en Orient; elle constitue également le fond des statuts qui régissent les religieux de l'Occident. « Saint Basile, dit l'historien des Ordres monastiques, a donné son entière perfection à la vie cénobitique \ » Ayant une connaissance profonde du cœur des hommes, et par la considération de l'humaine faiblesse, et par les observations qu'il avait faites sans doute dans les laures de l'Orient, il insista sur les dangers -de la solitude absolue. Il recommande de préférence la vertu d'obéissance et un détachement entier de toute propriété personnelle, le renoncement à ses goûts particuliers et l'amour du travail. Mais, nous l'avons dit précédemment, un des traits les plus saillants de l'œuvre de saint Basile, et qui montre sa clairvoyance, a été d'associer le clergé réguher à Tœuvre du clergé séculier pour la prédication, la direction des consciences et l'administration des sacrements. On l'a souvent répété, après de longs siècles de schisme, si l'Église grecque, dans le triste affaissement où elle languit, séparée de la chaire de Pierre, centre du catholicisme, conserve quelques lueurs de doctrine, elle le doit aux moines basiliens.
> Hélyol, !••• part., chap. xiii.
Pendant le cours de la grande lutte qu'il soutint contre l'arianisme, saint Basile employa, comme ses plus utiles auxiliaires, les religieux formés à son école. Il y eut comme une légion aguerrie dans les rudes exercices du cloître et du ministère pastoral; elle se trouva prête à entrer en campagne, et décida de la victoire.
Julien l'Apostat, dont le génie malfaisant avait été entrevu et stigmatisé aux écoles d'Athènes par les deux amis Basile et Grégoire, attaqua violemment l'institut monastique. Ce sophiste couronné eut un jour la prétention de détruire le christianisme en ressuscitant le paganisme : c'était une entreprise supérieure aux forces d'un géant, tentée par un pygmée. L'Orient alors était chrétien. Sa conversion s'achevait grâce aux efforts des moines, et surtout grâce à leurs exemples. Le mal de ce pays a toujours été la dépravation des mœurs, une mollesse qui énerve la volonté, éteint l'intelligence, ôte l'énergie, obscurcit même la notion du bien et du mal. A ces âmes engourdies dans la matière il fallait faire entendre un langage d'une nature particulière. C'est ce que firent les moines. Ils montrèrent à leurs compatriotes comment un homme de cœur peut être régénéré. A ces hommes sensuels ils offrirent le spectacle des mortifications et de la plus austère pénitence. Non-seulement ils renoncèrent aux jouissances légitimes de la famille et des plaisirs permis; ils se condamnèrent aux plus cruelles privations et à un dépouillement absolu. Le monde païen les vit et les admira : il comprit la possi-
bilité de raccomplissement du devoir. C'est à ces âmes d'élite que l'Apostat fit d'abord la guerre; mais il venait trop tard : leur influence était parfaitement établie. On les connaissait, et on les estimait. La plupart, en outre, appartenaient à des familles du pays. Les calomnier, c'était atteindre et blesser leurs proches et leurs amis.
A ce moment un grand homme et un grand saint exerça une action décisive et salutaire. Saint Éphrem, né à Édesse, au centre de la Mésopotamie, fut suscité de Dieu pour comprimer l'essor des mauvaises passions. Cœur plein de feu, génie austère, orateur véhément, poète populaire, docteur nourri des plus saines doctrines, saint Éphrem colorait son langage des plus vives images littéraires. Dans une région où l'influence grecque n'avait jamais été prépondérante, où celle des Romains avait à peine pénétré, il parlait la langue syriaque avec une exquise élégance et une pureté rare. A ces accents de la patrie, à ce souffle ému, à cet élan patriotique, tous les cœurs étaient agités. Quand il cédait à son zèle et à son enthousiasme pieux, sa parole était intarissable : de ses lèvres frémissantes débordaient des flots d'éloquence. Lui-même parfois s'effrayait de l'abondance des idées qui lui montaient dans l'esprit, et des expressions riches et variées qui venaient se presser dans sa bouche, m Seigneur, s'écriait -il, retenez les flots de votre grâce. y> Quand son auditoire était sous le charme, il ne craignait pas de lancer les invectives et le sarcasme contre les faux docteurs. Comme un fer brûlant, l'atteinte de sa parole creusait une cicatrice ineffaçable. Saint
Éphrem éhiit vêtu de l'habit des moines. Il n'en déclamait pas avec moins de fougue contre les vices et le relâchement des moines hypocrites. Cette sainte liberté plaisait à la multitude. Lorsque Julien, au fort de la persécution contre les chrétiens, se dirigeait vers la Perse et menaçait lantique cité d'Édesse, qui se vantait d'être la plus ancienne ville convertie à la foi de Jésus -Christ, saint Éphrem redoubla de vigilance et d'activité. Il relevait le courage des habitants, et tâchait de prémunir leur foi contre toute défaillance. En cette conjoncture critique, il prononça son discours fameux intitulé la Perle, où il exaltait, sous ce symbole, l'incarnation de Jésus-Christ, la perle de grand prix de l'Évangile. Jamais son éloquence ne fut plus entraînante : on y sentait comme une aspiration au martyre.
Saint Éphrem resta constamment fidèle à la pauvreté monastique. En mourant il déclarait à ses disciples qu'il ne possédait rien qu'il pût leur léguer, excepté de bons conseils. Il leur adressa, en effet, les avis les plus touchants, digne testament d'un religieux qui se comparait, sur sa couche funèbre, au laboureur qui termine sa journée, et au voyageur qui rentre dans sa patrie.
Vers ce même temps, le Seigneur permit que les Orientaux eussent sous les yeux un exemple extraordinaire de mépris du monde et de merveilleuse patience à endurer volontairement les privations. Saint Siméon Stylite apparut plutôt comme un prodige de la grâce divine que comme un modèle à imiter. Pen-
dant quarante-sept ans il vécut au sommet d'une colonne, martyr d'un nouveau genre offert par la Providence en spectacle aux hommes et à une société lâche et efféminée \ Né au iv^ siècle, de parents pauvres, dans le bourg de Sisan , sur les confins de la Cilicie et de la Syrie, Siméon passa les premières années de sa vie, comme les patriarches, à garder les troupeaux. Dès sa naissance, son âme avait été prévenue de la plus précieuse des grâces , celle d'une éducation chrétienne : la semence de l'Évangile avait été jetée dans son cœur par un père chrétien, nommé Héphyque. Elle ne devait pas tarder à produire des fruits admirables. Ne pouvant conduire son troupeau aux champs à cause des neiges, Siméon un jour entendit à l'église expliquer un passage de la doctrine du Sauveur, où il est question de la crainte de Dieu et du bonheur de ceux qui pleurent ^ Frappé de ce qu'il venait d'apprendre , le jeune homme s'adressa à un vénérable vieillard pour connaître le meilleur moyen de mettre en pratique les leçons de la Sagesse divine. Il avait eu recours, sans le savoir, à un solitaire qui lui répondit que le moyen le plus propre était de mener une vie retirée, loin du monde et de ses faux plaisirs, dans la prière et la mortification. Sur-le-champ Siméon, âgé de treize ans, se dirigea vers un monastère. Il eut beaucoup de peine à s'y faire recevoir. Son extérieur pauvre, son langage inculte, le firent prendre d'abord pour un esclave fugitif. Deux ans après, il quitta cette
* Spectaculum facti sumus mundo... e\ hominibus. (1 Cor. iv, 9.^ 2 Beati qui lugent. (Matlh., v, 5.
retraite pour suivre une discipline plus sévère. Effrayés de ses austérités, qui semblaient être au-dessus des forces humaines et tenter la Providence, ses nouveaux supérieurs essayèrent de modérer son ardeur pour la mortification. Les religieux de cette maison pratiquaient habituellement un jeûne excessivement rigoureux, prenant leur nourriture tous les deux jours seulement. Siméon ne mangeait qu'une fois par semaine, et donnait aux pauvres les aliments dont il se privait. Ne pouvant supporter la modération de cette règle sévère, trop indulgente à son avis, il résolut de suivre un autre régime. Il s'éloigna donc du cloître qui lui avait prêté asile, et se retira dans les montagnes voisines. Il fut trouvé au fond d'une citerne desséchée, sans forces et respirant à peine. Dès qu'il fut rétabli, il se cacha dans une cabane abandonnée, résolu d'y demeurer reclus, sans communiquer avec les hommes. Il y passa le carême sans prendre de nourriture. Théodoret, qui raconte ce fait, nous assure qu'il en avait déjà passé vingt-huit de la sorte lorsqu'il écrivait, et nous apprend la manière dont les choses se passaient, a: Il passait, dit-il, les premiers jours de la quarantaine debout et louant Dieu; les jours suivants, son corps n'ayant plus assez de force pour rester en cet état, il demeurait assis, et récitait ainsi son office: les derniers jours, ses forces étant entièrement abattues, et se trouvant comme à demi mort, il était forcé de se tenir couché à terre K d
1 Souvent nous avons entendu raconter à un de nos vénérables confrères, chanoine de Tours et ancien bénédictin, M. Chabbert,qu^un
Ce genre de vie ne lui paraissant pas assez austère, il s'établit au sommet d'une montagne, en Syrie, près du bourg de Télède, sans aucun abri, exposé à toutes les intempéries de l'air, dévoré par les ardeurs du soleil en été, et glacé par la neige et les frimas en hiver. Un petit mur bâti en pierres sèches était destiné à maintenir à distance les curieux et les étrangers. Pour s'ôter toute liberté d'en sortir, il se fit attacher par le pied à une chaîne de fer longue de vingt coudées, et scellée dans le rocher par l'une des extrémités. Cette singularité déplut à Mélèce, chorévêque dépendant du patriarche d'Antioche. I^élèce lui représenta qu'il était indigne d'un serviteur de Dieu d'être enchaîné par d'autres liens que par l'amour de Jésus- Christ et par une volonté toujours indépendante. Le solitaire comprit cette vérité, l'honneur du chi^étien, et fit scier sa chaîne immédiatement par un sen^urier. Cette prompte obéissance montrait clairement de quel esprit était animé cet amant passionné de la pénitence.
Siméon aspirait à vivre inconnu : sa réputation ne tarda pas à se répandre de tous côtés, même au delà des limites de l'empire. Sa sainteté, ses mortifications,
moine de Marmoulier, avant la révolution de 1789, pratiquait le même genre de mortification et passait le carême entier sans prendre la nourriture accoutumée. Un mois à l'avance , il diminuait chaque jour la quantité de ses aliments. Durant la sainte quarantaine , il célébrait la messe lous les jours. Vers la fin du carême , il était tellement affaibli , qu'il ne pouvait marcher qu'en s'appuyant le long des murs et avec une extrême lenteur. A partir de Pâques , il prenait la nourriture ordinaire , d'abord en minime quantité , l'augmentant peu à peu , jusqu'à ce que son estomac eût repris quelque vigueur.
les miracles dus à ses prières, attirèrent autour de l'enclos où il s'était enfermé des milliers d'étrangers désireux de se recommander aux prières du pieux reclus, d'obtenir par son intercession la guérison de leurs infirmités corporelles, ou simplement d'être témoins d'un spectacle si extraordinaire. Ce concours de peuple troubla notre saint. Afin de se soustraire à ces importunités et de pouvoir vaquer à l'oraison sans être exposé à de continuelles distractions, il adopta le genre de vie qui lui mérita son surnom de Stylite : il monta sur une haute colonne afin de ne plus descendre sur la terre, et de converser avec les hommes à distance seulement. La première colonne, au sommet de laquelle il s'établit, avait environ trois mètiX3s de haut; la seconde n'avait pas moins de six mètres; la troisième, onze mètres; et la dernière, environ dix-huit mètres. La plate -forme qui régnait sur le chapiteau avait environ un mètre de diamètre, et elle était entourée d'une espèce de balustrade à hauteur d'appui, comme la chaire des prédicateurs. Il était impossible de s'y coucher. Mais saint Siméon n'y voulut même pas souffrir de siège : il était décidé à y demeurer toujours debout. Cette posture d'abord, à cause de la faiblesse du corps produite par la lassitude et le besoin de sommeil, parut impossible; il se fit attacher à un poteau pendant quarante jours, après quoi il n'éprouva plus de difficulté à rester debout la nuit et le jour.
Ce genre de vie étrange, connu dans tout l'univers chrétien, y produisit non pas seulement un sentiment de surprise, mais une vive admiration de la vertu
de Dieu dans ses saints. Des pèlerins vinrent de toutes les parties du monde au pied de la colonne, contempler cette merveille de la grâce divine. Siméon ne cessait d'instruire les peuples, de les exhorter à la pénitence, d apaiser les différends, de réconcilier ceux qui étaient divisés. Les chrétiens indifférents à remplir leurs devoirs se retiraient remplis d'ardeur, décidés à rompre les liens qui les empêchaient de répondre à leur sainte vocation. Les pécheurs confessaient leurs fautes à haute voix, le cœur brisé de componction, et se proposaient de suivre une vie digne de leur auguste titre de disciples de Jésus -Christ; beaucoup d'infidèles confessaient la divinité de la religion chrétienne. Siméon, d'ailleurs, prêchait la vérité avec une noble indépendance : nulle considération humaine n'eût été capable de lui fermer les lèvres. Il ne permettait pas aux femmes d'entrer dans l'enclos où se dressait sa colonne et où se tenaient ses disciples.
Étonnés, que dis-je? scandalisés de lui voir adopter une voie si opposée aux règles ordinaires de la piété, les solitaires d'Egypte voulaient le séparer de leur communion. Avant d'en venir à l'exécution, ils lui envoyèrent des députés pour sonder ses intentions. Dès que Siméon, au nom des évêques, reçut ordre de se conformer aux pratiques communes de la vie érémitique, il se mit en devoir de descendre de sa colonne. A la vue de cette prompte obéissance, on lui déclara qu'il pouvait persévérer, sa disposition à l'obéissance étant un sûr garant de la droiture de son âme.
Après cette épreuve, saint Siméon continua avec
la même ferveur de prier et d'édifier ceux qui venaient le visiter. Jamais il ne fit distinction des personnes : tous à ses yeux étaient égaux, comme ils le sont aux yeux de Dieu. Des princes se déguisèrent pour arriver jusqu'à lui : le solitaire les reconnut. Il leur adressa de graves exhortations, respectant leur dignité, sans arrogance et sans timidité.
Cette vie en dehors de Tordre commun brilla de longues années, et produisit sur les esprits une impression profonde, surtout sur les populations nomades de cette partie de l'Asie. Même un demi-siècle après la conversion de Constantin, la moitié du monde romain était encore plongée dans les ténèbres de l'idolâtrie, principalement dans les campagnes. Pour ébranler victorieusement la conscience de ces peuples grossiers, ce n'étaient pas des prédications qu'il fallait, c'étaient des exemples surprenants, insolites, étranges, singuliers si l'on veut. Combien d'hommes ne sont sensibles qu'aux choses inusitées, extravagantes aux yeux du vulgaire! Ainsi s'accomplit sans cesse l'ceuvre de la Providence.
Les grandes institutions, grâce à une force d'expansion qui leur est naturelle , ne tardent pas à acquérir tout le développement qu'elles comportent, en cela semblables aux arbres plantés dans un sol fertile, dont les rameaux croissent et se développent rapidement. L'institut monastique en Orient était parvenu à son apogée. Qui pourrait énumérer les services dont il fut la source? Un moment ils furent comme le rempart de l'orthodoxie. Inaccessibles a la peur, songeant uni-
quementaux biens d'un autre monde, n'ayant aucune attache sur la terre, pas même à la vie, de chacun d'eux on aurait pu dire justement : Impavidum ferient ruinœ. Au sein de la déchéance générale, au spectacle du triste abaissement des caractères, les moines et les religieuses formaient une population à part, population énergique, imbue des saines doctrines, s'exaltant dans la solitude jusqu'à l'enthousiasme en faveur de la vérité, jusqu'à l'héroïsme pour en soutenir les droits imprescriptibles contre les artisans du mensonge.
Tous les sectaires de Gonstantinople et des provinces du Bas -Empire s'attaquèrent d'abord au corps monastique, jusqu'à ce que l'esprit subtil et pointilleux des Grecs eût remplacé dans les monastères la foi simple et vigoureuse des premiers temps. Alors, en effet, prirent naissance à l'abri des cloîtres ces hérésies que l'obstination la plus inconséquente a maintenues jusqu'à nos jours. Personne n'ignore comment les moines de Byzance, déchus de leur ferveur primitive, ont trempé dans toutes les intrigues, et finalement ont subi tous les abaissements du despotisme et du schisme. Au milieu du v^ siècle, la voix des conciles tonne contre les vagabonds, et s'efforce de contenir les turbulents. C'est en vain; l'orgueil et l'indiscipline compromirent toutes les tentatives. Peu à peu la vie cénobitique s'affaissa, et tomba en Orient dans cette espèce de léthargie dont nous avons encore le triste spectacle sous nos regards. Pendant ce temps, sous l'influence vivifiante de la chaire romaine, l'institut monastique, en Occident, poursuivait le cours de ses glorieuses destinées.
Un centre du monachisme grec, depuis la consommation du schisme funeste qui sépara la majeure partie de TÉglise d'Orient de la chaire de saint Pierre, subsiste toujours sur le mont Athos, la montagne sacrée. Ce rameau desséché, séparé du tronc, qui seul peut communiquer la vie, mérite cependant quelques lignes à cause de la célébrité qu'il a conservée juscju'à nos jours. Ce reste de vie lui a été conservé uniquement par les débris de la doctrine catholique qui ont survécu aux misères et aux humiliations du schisme. Le mont Athos, en Thessalie, forme, sur la mer Adriatique, un promontoire justement renommé pour la salubrité de Tair et la beauté des sites, où jadis s'élevaient plusieurs villes, dont le nom et les dernières ruines ont péri. Ce qui recommande le souvenir de TAthos, c'est lexistence d'une sorte de république monacale, fait unique au monde, qui subsiste depuis plusieurs siècles, qui a traversé les plus mauvais jours de Tinvasion musulmane, et qui demeura intacte au milieu des tristes débris amoncelés dans tout TOrient par les ignorants et farouches disciples de Mahomet. On raconte que jadis un architecte à l'imagination hardie offrit aux Ptolémées de tailler le mont Athos de manière à former une statue colossale, tenant d'une main une ville, et de lautre un vase d'où s'échapperait un fleuve mugissant. Le temps, ce grand architecte, a fait mieux encore; il a converti le mont Athos en une immense cité monastique, composée de vingt monastères, d'une quinzaine d'ermitages et d'un grand nombre de cellules isolées, le tout relevant d'un seul chef, Protos, prieur.
Ces couvents sont situés sur les deux versants de la presqu'île, à peu près en nombre égal. Si vous abordez à l'extrémité sud-est, un peu au-dessus du cap Monte- Santo, vous trouvez la grande laure de Saint -Athanase, le plus ancien et le plus important des couvents de TAthos '. Vingt autres monastères s'élèvent sur les coteaux de la sainte montagne {Agioy} Oros). L'influence grecque y est prépondérante : les Valaques, les Serbes, les Russes, les Bulgares y sont représentés. Mais, dans ces derniers temps, les Russes y jouissent d'un crédit qui va toujours grandissant. A ces derniers seuls les religieux du mont Athos ont ouvert sans difficulté leurs maisons, leurs archives et leurs bibliothèques, où sont enfermés des trésors scientifiques et littéraires, malgré les déplorables dilapidations des siècles les plus rapprochés de nous. Disons-le hautement, riiistoire proprement dite des établissements religieux de la montagne off*re un médiocre intérêt ; les archives possèdent quantité de chartes propres à constater l'état et les mutations de la propriété; à peine y trouve-t-on quelques renseignements sur la condition des religieux et de leurs vassaux, l'état des sujets de l'empire byzantin et des principautés limitrophes des possessions grecques dans la Macédoine et la Thrace. Toutefois ces rares et brefs renseignements ne doivent pas être négligés; nous avons peu de documents historiques sur cet objet.
> La nomenclature des vingt et un monastères du mont Athos se trouve dans la livraison de juin 1867, n^ 54, des Éludes reli(jieuses , historiques et littéraires, par des Pères de la Compagnie de Jésus, p. 884. L'article est signé J. Martinoff.
Pour donner une idée plus exacte du mont Athos, nous emprunterons quelques lignes aux Annales archéologiques, dirigées par M. Didron *. « Le mont Athos, dit ce savant archéologue, a de longueur huit myriamètres; de circonférence dix-huit, à cause des échancrures et des saillies que poussent la mer et les caps; quatre kilomètres dans la plus étroite longueur,* et trois myriamètres dans la plus considérable. C'est donc une véritable province, et comme un petit département de France. Cette province renferme huit mille âmes à peu près; six mille sont moines; les deux autres mille, laïques, se composent de Bulgares qui servent les moines comme domestiques ou manœuvres, et de Grecs, industriels et commerçants, qui leur vendent à Karès des étoffes confectionnées ou en pièces, des vêtements, des meubles, des épiceries. >
Terminons en disant que la Vierge, Mère de Dieu, est vénérée d'un culte spécial dans toutes les maisons religieuses de l'Athos. Marie toute sainte (Panagia) reçoit les hommages des Grecs sous des titres divers, la plupart empreints d'un charme poétique tout oriental et même d'une piété naïve, héritage des âges passés, vestige heureux des siècles apostoliques, gage, nous pouvons l'espérer, d'un meilleur avenir.
' Ann, archéoL, tom. IV. p. 80 et suiv.
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