ABBAYE DE FLEURY OU SAINT-BENOIT-SUR-LOIRE ET SAINT-BÉNIGNE DÇ DIJON
Le pape Léon VII appelle l'abbaye de Fleury, ou de Saint-Benoît-sur-Loire, le chef et le premier de tous les monastères, et Alexandre II donne à l'abbé de ce monastère le titre de premier des abbés de France. Ces faveurs avaient une origine bien connue : cette illustre maison se glorifiait de posséder les reliques de saint Benoît. Nous n'ignorons pas le grave débat soulevé par les moines du Mont-Gassin contre ceux de Fleury, relativement à la translation du corps de leur glorieux fondateur, qui aurait eu lieu vers l'an 654, par les soins de saint Mommole, second abbé de Fleury. Nous sommes loin d'avoir la prétention d'apporter de nouvelles lumières dans un point obscur d'histoire qui a exercé la sagacité des plus érudits. Peut-être cependant feraiton disparaître la principale difficulté, en admettant qu'une portion seulement du corps de saint Benoît fut apportée en France à la suite des ravages des Lombards, et de la ruine du monastère du Mont-Gassin. Quoi qu'il en soit, à partir du vie siècle, les rois, les
princes, les évoques et les fidèles se plurent à enrichir Fleury de leurs offrandes. Mais, ce qui est mille fois préférable aux richesses de ce monde, l'observance régulière y fut spécialement en honneur, si bien que de plusieurs contrefis on tenait à posséder quelques religieux formés à la vie claustrale dans ce monastère, afin de se rattacher aux meilleures traditions de la vie cénobitique. On y enseignait avec succès les sciences divines et humaines, et on y formait, dès leur bas Age, de jeunes enfants à tous les exercices de la piété la plus exacte. Mais la fureur des Normands, qui désolèrent les bords de la Loire au ix^ siècle, obligea les moines de prendre la fuite, pour échapper à leur cruauté. Ils emporteront avec eux les précieux restes de saint Benoît, et quittèrent en pleurant un asile qu'ils n'osaient pas espérer de revoir. Les pirates, en etTet, furieux de trouver le monastère abandonné, et de voir que les objets les plus précieux avaient été soustraits à leur rapacité, mirent le feu aux bâtiments, renversèrent l'église, et ne se retirèrent qu'en laissant derrière eux un monceau de cendres et de ruines. Ce désastre eut lieu vers 865. Croyant les barbares partis pour toujours, les bénédictins vinrent reprendre possession des lieux. Ils n'osaient encore néanmoins se promettre quelque sécurité; car les bandes de ces hardis aventuriers jetaient de temps en temps la terreur dans l'Anjou, la Touraine, le Blésois et l'Orléanais. On craignait chaque jour de les voir reparaître en nombre, d'autant plus que la résistance était faible et mal organisée. C'est ce qui arriva malheureusement en 878. De sinistres rumeurs avertirent les religieux
que le danger était proche. Ils se hâtèrent de mettre en sûreté leurs personnes et leurs trésors. Il était temps. Les Normands les suivirent à la piste, et ils étaient sur le point de les atteindre, quand ils furent délivrés, grâce à l'énergie de Hugues, leur abbé. Aussi prudent que brave, celui-ci, à la première annonce du danger, avait couru en Bourgogne chercher du secours. Il fit une telle diligence, qu'il surprit les étrangers, au moment où ils se disposaient à attaquer les religieux. Il les chargea avec une telle furie, et il avait si bien pris ses mesures, que les Normands furent taillés en pièces: à peine en resta-t-il quelques-uns pour aller porter aux autres la nouvelle de leur défaite. Dans son enthousiasme, Hugues disait que durant le combat saint Benoît lui était apparu, tenant d'une main les rênes de son cheval, et, de l'autre, frappant les ennemis de son bâton pastoral.
La leçon avait été rude : les Normands ne l'oublièrent pas de sitôt. En 909, sous l'abbe Lambert, ces infidèles remontèrent encore la Loire, à l'aide de leurs légères barques d'osier doublées d'un cuir de bœuf. Suivant leur sauvage habitude, ils mirent tout à feu et à sang sur les rives de la Loire. Ils arrivèrent ainsi jusqu'au monastère de Fleuris qu'ils trouvèrent abandonné. Le chef de ces hordes féroces s'établit dans le dortoir des frères. La nuit, selon la chronique, tandis qu'il était plongé dans un profond sommeil, saint Benoît lui apparut, le frappa de sa crosse abbatiale et le reprit sévèrement de ce qu'il inquiétait ses religieux. Il le menaça des plus grands châtiments, et lui prédit qu'en punition de ses cruautés il mour-
rait bientôt. Cette prophétie, en effet, ne tarda pas às'accomplir. A son réveil, il fit au plus tôt sortir ses soldats du monastère, et tous s'éloignèrent remplis de respect et de terreur ^
Au milieu de tant de désordres, les religieux tombèrent peu à peu dans le relâchement. De l'institut de Saint-Benoit ils ne gardaient môme pas l'habit; quand on est sur la pente du mal , la chute est rapide. Désirant Y rétablir la discipline régulière, le comte Élisiard, animé du zèle de la maison de Dieu, obtint du roi Raoul cette abbaye en bénéfice. Il commit le soin de la réformer à saint Odon, abbé de Gluny. Prévoyant les obstacles qu'il allait rencontrer à l'exécution de ses pieux desseins, il se fit accompagner de deux comtes et de deux évêques, pour conduire saint Odon à Fleury. A leur arrivée, les religieux s'armèrent comme s'ils eussent eu encore à combattre les Normands. Ils se barricadèrent à Tintérieur des bâtiments et montèrent sur les toits, d'où ils jetèrent une grêle de pierres sur ceux qui voulurent approcher; d'autres, armés de boucliers et d'épées, défendaient les abords de l'abbaye, protestant qu'ils mourraient plutôt que de recevoir un abbé d'un autre monastère. Trois jours se passèrent ainsi, les moins mutins présentant un tableau assez grotesque, si leur conduite n'avait pas été si répréhensible. A la fin, saint Odon, n'écoutant que son zèle, et entraîné par un sentiment intérieur, qu'on peut regarder comme une inspiration divine , résolut de brusquer la situation. Humblement
* Le P. nélyot. Hist. des ordres monast., toni. IV, p. 98.
monté sur son âne, sans armes et sans défense, il se dirigea paisiblement vers le monastère. Les évoques et les seigneurs appréhendaient vivement quelque excès de la part des religieux récalcitrants. Les dispositions des plus exaltés changèrent subitement. Ceux qui s'opposaient le plus vivement à son entrée vinrent audevant de lui, et, doux comme des agneaux, le reçurent avec toutes les démonstrations du respect et de l'obéissance.
Des malheurs passés il ne resta bientôt qu'un vague souvenir. La ferveur remplaça la dissipation, aux exercices profanes succédèrent l'étude et la pratique austère de la règle. Ce fut une renaissance véritable : Fleury mérita son antique réputation. Les moines cependant ne restèrent pas sous l'autorité de Cluny. Le comte Élisiard, ayant renoncé aux vanités du siècle et s'étant formé à la vie monastique, sous la direction de saint Odon, fut élu abbé vers le milieu du xe siècle. Le gouvernement de ce saint abbé fut une ère de prospérité pour le monastère de Fleury. Jamais les études n'y furent plus florissantes. Ce qui donnera une juste idée de l'importance qu'on y accordait aux sciences ecclésiastiques, c'est que chaque prieuré était soumis à une taxe considérable pour l'acquisition d'ouvrages nouveaux. Il y eut dès lors la plus noble émulation dans cette sainte maison entre tous les religieux. Les vertus monastiques y brillèrent d'un nouveau lustre , et le cloître de Saint-Benoît devint un centre de lumière. On aurait peine à se faire idée aujourd'hui des trésors scientifiques et littéraires que quelques siècles de calme accumulèrent dans cette sainte retraite. Hélas! les hugue-
iiots allaient, au xvie siècle, y renouveler les mêmes dégâts que les Normands infidèles. C'est une déplorable histoire. Le cardinal Odet de Chatillon, qui en était abbé commendataire, y envoya après son apostasie, consommée en 1562, son intendant, à la tête d'une soldatesque indisciplinée, pour en emporter les vases sacrés et tout ce qui était dans le trésor. Le prieur obtint avec peine la conservation des reliques de saint Benoît, sacrifiant le riche reliquaire d'or que les satellites du cardinal apostat avaient ordre d'enlever. Une perte irréparable que ces vandales modernes causèrent à la communauté, fut celle d'un grand nombre de manuscrits brûlés, déchirés ou dispersés. Les écoles de Fleury, durant un certain temps, jouirent d'une telle réputation, qu'on n'y compta pas moins de cinq mille étudiants à la fois; une coutume s'était établie, en vertu de laquelle chaque écolier, par reconnaissance, donnait deux volumes à l'abbaye. Quelques-uns de ces précieux manuscrits échappèrent au désastre : ils font aujourd'hui l'ornement des plus belles bibUothèques de l'Europe.
L'antique église abbatiale de Saint- Benoît mérite à juste titre d'être considérée comme un des monuments archéologiques les plus intéressants de l'époque romano - byzantine. Cependant, jusqu'à la publication d'un curieux travail de M. l'abbé Crosnier, vicaire général de Nevers, les caractères archéologiques de l'édifice n'avaient pas été appréciés scientifiquement comme ils devaient l'être *. « On ne comprend pas, dit
1 Promenade arche'ologique à Saint'Benoît'Sur'Loire et dans les environs, par Nf. Tabbé Crosnier; Nevers, I800.
cet archéologue érudit, que les auteurs aient fait remonter ce monument, au moins pour certaines parties, au vie ou au vue siècle. Nous prétendons qu'il n'y a dans tout l'édifice aucun caractère antérieur au xi© siècle; qu'il faut faire remonter à cette époque les colonnes du chœur et du sanctuaire, ainsi que la crypte; que la partie supérieure du chevet, les absides, les transsepts et le narthex ont été exécutés dans le cours du xii^ siècle, et que la nef est du commencement du xiiie, ainsi que le portail septentrional.
« A l'intersection du transsept principal, s'élève une coupole dominée par une tour carrée à deux étages. C'est sous cette coupole qu'est placé le tombeau de Philippe 1er, mort en 1108 ^ 5)
Quoique moins ancienne que l'abbaye de Fleury, celle de Saint -Bénigne, de Dijon, ne fut pas moins célèbre, et doit être considérée comme chef d'ordre. Saint Guillaume, outre les prieurés de Saint-Bénigne, avait la direction générale de plus de quarante abbayes qu'il avait réformées. C'était, d'ailleurs, à une époque de sainte émulation, où l'institut cénobitique brilla dans FÉglise du plus vif éclat. Le cloître enlevait au monde l'éhte de la société. Faut-il s'étonner si chaque famille religieuse, à l'occasion, rendait au monde des hommes éminents, évêques, abbés, prélats, dominant leur siècle de toute la hauteur du génie, de la science, de la vertu, de la force du caractère et de la plus noble indépendance ?
L'abbaye de Saint -Bénigne reconnaissait comme
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principal bienfaiteur Grégoire, évêque de Langres au xe siècle. Gontran, roi de Bourgogne, en augmenta considérablement les revenus. Ce prince venait de fonder le monastère de Saint-Marcel près de Châlons. Dans son zèle pour la splendeur des établissements monastiques, il voulut que cette dernière maison, ainsi que celle de Dijon, fissent association avec l'illustre abbaye d'Agaune, et qu'on y célébrât également le Laus perennis^ c'est-à-dire que les moines, distribués en différents chœurs, célébrassent successivement, jour et nuit, l'office divin en entier. Outre la psalmodie perpétuelle, ces trois grandes communautés étaient régies par les mêmes statuts. Ce fut leur âge d'or, et elles acquirent alors la plus grande réputation.
Comme tant d'autres , les moines de Saint-Bénigne tombèrent plus tard dans le relâchement. Les évoques de Langres déployèrent toujours le zèle le plus actif en faveur d'une institution dont ils se regardaient comme les patrons primitifs. Saint Maïeul, abbé de Cluny, le restaurateur de la vie monastique, accorda à Bruno, évêque de Langres, douze religieux d'une éminente piété. La réformation souffrit d'abord quelques difficultés; mais l'esprit de Dieu triompha, et sous le gouvernement de saint Guillaume le monastère jouit d'une prospérité sans exemple. De Saint-Bénigne s'exhala une odeur de sainteté qui se répandit au loin : la contrée en fut tout embaumée. Henri , roi de Bourgogne, confia au même saint abbé la conduite de l'abbaye de Saint-Vincent de Vergy , où il rétablit la vie régulière, ainsi qu'à Bèze, à Réomay, à Saint-Michel de Tonnerre, à Molome, et dans plusieurs autres mo-
nastères qui le demandèrent pour supérieur, comme ceux de Fécamp, de Saint-Germain-des-Prés de Paris, de Saint-Arnaud de Metz, de Saint-Èvre de Toul, de Gozze, du Mont-Saint-Michel, de Jumiéges, de Saint- Ouen, de Bernay. Ce vénérable personnage, doué des vertus à la fois les plus aimables et les plus fortes, alliant à la douceur évangélique cette énergie qui distingue les apôtres, gouverna ainsi en même temps plus de quarante monastères, au nombre desquels il faut compter celui de Fructuaro, en Piémont, bâti par les parents de notre saint, originaire de la Gaule cisalpine.
Les prélats, comme Fabbé Guillaume, avaient l'esprit élevé et porté naturellement aux grandes entreprises. On leur doit la construction de la plupart de ces nobles basiliques romanes du xi^ siècle, d'un style si grave, de proportions si majestueuses, véritable prélude aux édifices extraordinaires du xiie et du xiiie siècle, une des formes les plus étonnantes de l'art chrétien du moyen âge. On ne saurait trop le redire, l'architecture romane, avec ses voûtes hardies, ses arceaux élancés, ses vastes nefs, contenait en germe tous les progrès que réalisa plus tard l'architecture à ogives. Ce sera l'éternel honneur de l'institut monastique d'avoir présidé, pour ainsi dire, à la naissance et aux développements des monuments religieux qui exciteront à jamais l'admiration des hommes instruits. En 1001, saint Guillaume entreprit la reconstruction de la basilique, qui fut consacrée en 1016 par l'évêque Lambert; des travaux importants, que l'on peut regarder comme une reconstruction, nécessitèrent une
nouvelle consécration, en 1406, par le pape Pascal II. Rebâtie en 1271, l'église Saint-Bénigne est devenue la cathédrale de Dijon, à la suite de la révolution de 1790 : Févêque occupe le palais abbatial, et de jeunes lévites, l'espoir de la religion et du sacerdoce, occupent les cellules des bénédictins.
SXINT-OUEN A ROUEN
L'église abbatiale de Saint-Ouen de Rouen a traversé heureusement les mauvais jours de la révolution; c'est incontestablement aujourd'hui un des plus remarquables édifices, sinon^le plus beau monument monastique de la France. Le voyageur que le goût des souvenirs historiques et l'amour de l'archéologie conduisent dans la capitale de la grande et riche province de Normandie, contemple avec admiration la splendide basihque élevée, dans des proportions grandioses, par l'abbé Marc-d' Argent, au commencement du xiv« siècle. L'art de bâtir a déployé dans cet édifice, à l'extérieur comme à l'intérieur, toutes les ressources dont il disposait durant la seconde période ogivale. Toutefois, avant de donner quelques détails relatifs au corps et aux principales parties de la construction, nous devons nous arrêter un instant à la partie historique.
L'abbaye de Saint-Ouen a toujours passé pour une
des plus anciennes de la Normandie. A sa fondation, elle fut placée sous le vocable de saint Pierre, prince des Apôtres. Le moyen âge, on ne saurait trop insister sur ce fait, manifesta constamment le plus profond respect envers le Vicaire de Jésus -Christ. Dans la pensée des populations de ce temps, réputées barbares, mais éminemment catholiques, il faut voir également une protestation énergique et solennelle de dévouement envers le pontife romain, successeur de saint Pierre et centre de l'unité catholique. Ce vocable fut changé plus tard, après que l'abbaye primitive eut été comblée de bienfaits, dans la seconde moitié du vue siècle, par saint Ouen, évêque de Rouen. Durant sa vie, saint Ouen joua un rôle non moins brillant par ses lumières et ses vertus héroïques que par les charges qu'il remplit dans l'État. Estimé à la cour, comme il le méritait, il fut élevé à la dignité de grand référendaire ou de chancelier du royaume, sous le règne de Dagobert. Mieux que beaucoup d'autres, il comprit aisément le néant des grandeurs humaines : grâce à sa haute position, il fut témoin des misères morales et des ambitions folles qui précipitèrent les faibles descendants de Dagobert en un abîme de malheurs, et l'État lui-même dans des divisions et des troubles qui durèrent plus d'un siècle. A l'exemple de tant d'esprits d'élite ses contemporains, il se sentit pris d'une sorte de passion pour la vie cénobitique. L'objet de son ambition était de passer ses jours dans le calme et l'obscurité du cloître. Dieu ne permit pas que ses talents fussent ensevelis dans la solitude. Malgré les répugnances de son humilité, il monta sur le siège
épiscopal de Rouen, en 639. Son caractère, son expérience et la légitime influence dont il jouissait furent employés à conserver ou à rétablir la paix entre les princes qui la troublaient sans cesse. Ses moments étaient entièrement consacrés au bien. Fidèle ministre de Jésus-Christ, il n'oublia jamais qu'il ne devait pas se reposer tant que les besoins de son pays ou de ses diocésains réclamaient ses services. Il mourut à Glichy, le 24 août 683, âgé de quatre-vingt-trois ans, en revenant de prendre part à une des négociations où son zèle, sa science, sa droiture, son crédit, lui assignaient une place principale.
Nous avons eu l'occasion de le dire ailleurs, « le vue siècle, agité par tant de commotions politiques, témoin de l'héroïque résistance des papes aux prétentions des empereurs d'Orient, fut remarquable chez nous par le nombre des fondations monastiques. La vertueuse reine Bathilde, qui, des rangs obscurs des esclaves, était montée jusqu'au trône, favorisait de tout son pouvoir la création de ces pieux asiles. On vit s'élever, entre autres, les monastères de Fécamp, dans le pays de Gaux; de Lobbes, sur la Sambre; de Mons, qui fut l'origine de la ville de ce nom; de Maubeuge et de Saint-Josse , dans le Ponthieu : ce dernier eut pour fondateur le frère du duc de Bretagne. Alors encore, par une vive émulation de perfection chrétienne et par un attrait extraordinaire vers la solitude , une foule d'évêques renonçaient aux honneurs de l'épiscopat, auxquels ils préféraient l'obscure austérité du cloître. Tels furent saint Gombert, archevêque de Sens, qui fonda l'abbaye de Senones, dans les montagnes
des Vosges; saint Deodatus, de Nevers, fondateur du monastère qui, de son nom, s'appela Saint -Dié, et devint évêché dans la suite; saint Hidulphe, évêque de Trêves et fondateur de Moyen-Moustier; saint Claude, évêque de Besançon, qui se retira au monastère de Gondat, autour duquel s'éleva la ville actuelle de Saint- Claude *. 3>
Après de longues années de calme et de prospérité, l'abbaye de Saint- Ouen eut ses jours mauvais. Les hordes du Nord, s'étant emparées de Rouen, le 14 mai 841 , ne laissèrent après elles que des ruines fumantes. La Providence, cependant, destinait ces mêmes populations du Nord à devenir bientôt maîtresses de la fertile province de Neustrie, à laquelle elles devaient laisser le nom de Normandie. L'établissement définitif des Normands sur les bords de la Seine fut un de ces événements qui exercèrent, en Europe, la plus grande influence. La race Scandinave, mêlée aux races gauloise et franque, donna naissance à une race nouvelle, pleine d'inlelligence, d'audace et de force, dont le caractère, à la fois souple et énergique, se reconnaît encore aujourd'hui. Le monastère de Saint-Ouen fut un des premiers à sortir de ses cendres; mais en cela, semblable au phénix de la Fable, après sa seconde naissance, s'il est permis de s'exprimer ainsi, il eut une existence plus brillante que la première. Sa réputation alla toujours grandissant. Ajoutons que les moines réunis à l'ombre de ses cloîtres étaient dignes, par leur piété, leur régularité, leur science,
* Les plus belles Églises du monde, p. 286.
o es
des faveurs dont les princes, les évoques, les seigneurs, le peuple, se plurent à Tenvi à les combler. Les bâtiments, cependant, étaient loin de répondre à la haute fortune de ce grand établissement. Aussi, quelques années avant le départ de Guillaume pour la conquête de l'Angleterre, Nicolas, fils du duc Richard III et abbé de Saint-Ouen, entreprit-il de rebâtir l'église de son monastère. La première pierre du nouvel édifice fut posée en 104f6. Les projets hardis semblaient naturels à cette race naturellement aventureuse. Commencés sur un plan trop large, les travaux marchèrent lentement, et Nicolas avait fermé les yeux à la lumière longtemps avant que l'édifice reçût son couronnement. En 1126, la dédicace en fut faite avec une pompe extraordinaire par Geoffroy, archevêque de Rouen. Dix ans après , un violent incendie détruisit le monastère et endommagea considérablement la basiUque. La plupart des voûtes n'étaient pas construites encore : les nefs étaient couvertes de lambris. Les flammes, trouvant un aliment tout préparé, causèrent d'immenses dégâts en quelques heures. Grâce aux libéralités de l'impératrice Mathilde et du prince Henri, son fils, les désastres furent prompte ment réparés. En 1248, un nouvel incendie dévora tous les bâtiments de l'abbaye. Cette fois le dommage parut irréparable. On prit la résolution d'employer plusieurs années à ramasser des ressources suffisantes et à préparer les plans. Jean Roussel, surnommé Marc-d' Argent, était alors revêtu de la dignité abbatiale. Il ne le cédait en rien à ses prédécesseurs pour la conception des plus vastes projets : c'était un fier génie.
284 ABBAVES ET MONASTÈRES
prompt à concevoir et persévérant dans l'exécution. Aucun obstacle ne pouvait briser son courage; les difficultés, loin de refroidir son zèle, l'excitaient et réchauffaient. Certes, il fallait être doué d'une grande force d'âme pour oser se lancer dans l'entreprise dont nous admirons aujourd'hui les résultats merveilleux. Qu'on n'oublie pas que le monument dont il posa la première pierre en 1318, le 25 mai, n'a pas moins de cent trente-sept mètres de longueur, vingt-six mètres de largeur et trente-trois mètres de hauteur sous les voûtes de la grande nef. Il est éclairé par cent vingt -cinq fenêtres, sans compter trois magnifiques rosaces. Onze chapelles entourent le chœur et le sanctuaire.
L'œuvre de l'abbé Marc -d'Agent fut conduite avec non moins d'activité que d'intelligence. Afin de se débarrasser des soins minutieux d'une gestion considérable de deniers et de mille détails qui compliquent nécessairement une opération d'une telle importance, l'abbé établit une commission de religieux, chargée spécialement de surveiller la dépense, de faire les payements, à charge d'en rendre compte à la communauté plusieurs fois Tannée. A ce trait de prudence, on appréciera la sage circonspection d'im habile administrateur : en effet, de 1318 à 1339, l'abbé Marc-d'Argent dépensa une somme de soixante -trois mille neuf cent soixante-dix livres, qui équivaudrait aujourd'hui, d'après les évaluations de Géraud, à une somme d'environ cinq milUons de notre monnaie ^
* J. Quicherat, Biblioth. de VÉcole des chartes, 2>^ série, tora. HI.
Puisque nous avons occasion d'entrer dans des détails purement archéologiques, au sujet de la construction de l'église abbatiale de Saint-Ouen, nous ajouterons que les moines, en cela plus avancés que beaucoup d'autres, ne consentirent pas à se confier au talent d'un seul architecte pour l'exécution de travaux aussi compliqués : ils firent appel au talent de tous, en ouvrant un concours. Le premier maître de l'œuvre est inconnu; le nom de l'architecte Alexandre de Berneval, qui vint plus tard, est seul parvenu jusqu'à nous, ainsi que celui de Colin de Berneval, son fils et son successeur. Nous ne répéterons pas ici les fables plusieurs fois débitées au sujet de la composition élégante d'une des rosaces du transsept. Nous dirons seulement qu'elles doivent naissance au sentiment d'admiration que leur structure originale et délicate fit naître parmi les artistes du temps , au moment où elles parurent pour la première fois aux yeux ébahis du public.
€ En entrant dans cette église, on est vivement frappé de la régularité de l'ensemble, de la grandeur des dimensions, et de l'harmonie des diverses proportions. Le vaisseau est magnifique. Les nefs ne sont pas encombrées de monuments accessoires, comme cela eut lieu trop fréquemment dans une foule d'édifices d'architecture ogivale. Le chœur et l'abside sont également libres ; le jubé, œuvre du cardinal d'Estouteville, a été démoli à la révolution. Les lignes architecturales se développent en tout sens , suivant mille combinaisons ingénieuses, propres à satisfaire à la fois les yeux
et la raison. Ajoutez TefiFet des verrières de couleur qui garnissent les hautes fenêtres \ >
A une époque peu éloignée de nous, où l'architecture gothique n'était pas généralement goûtée, on s'accordait à citer l'église Saint-Ouen comme un chefd'œuvre. Maintenant que les édifices à ogives sont plus justement appréciés, celui-ci est vanté sans restriction et à l'envi par les antiquaires anglais et français. Un mot du comte Beugnot résume très -bien les éloges qui lui ont été consacrés. € Nul édifice peutêtre, dit-il, ne frappe les yeux et n'étonne la pensée comme l'église Saint-Ouen. y> Nous aimons à le proclamer hautement, dans nos pérégrinations archéologiques, nulle part nous n'avons rencontré de monument supérieur à celui de Saint-Ouen. Nous avons également admiré les derniers vestiges de l'édifice duxie siècle, en style romano-byzantin. Il a traversé plusieurs siècles, et est heureusement arrivé jusqu'à nous sous le nom de chambre aux clercs. Au sein de cette province de Normandie, si riche en constructions de la même époque , c'est un des plus curieux et des plus admirables restes de l'architecture qui précéda immédiatement chez nous l'art ogival.
De l'abbaye primitive de Saint-Ouen c'est aujourd'hui tout ce qui subsiste. En 1816, le logis abbatial fut démoli. Il est remplacé actuellement par un musée et la bibliothèque de la ville de Rouen. Durant tout le moyen âge, la religion brilla du plus vif éclat dans cette enceinte sanctifiée par toutes les vertus
1 Les plus belles Églises du monde, p. 294.
monastiques. De cette gloire que reste -t- il? Un souvenir I Que ce souvenir, du moins, vive impérissable dans les cœurs dévoués à la religion et à la patrie I
Parlant de l'abbaye de Gluny, le pape Urbain II s'exprime en ces termes : « La congrégation de Gluny, prévenue, entre toutes les autres, des faveurs divines, brille sur la terre comme un autre soleil, en sorte que de nos jours on peut lui appliquer convenablement cette parole du Seigneur : en Vous êtes la lumière du ce monde \ »
Aucun ordre monastique ne fut jamais Tobjet d'un plus bel éloge. La parole du souverain pontife résume admirablement le rôle providentiel d'une abbaye qui donna tant d'hommes illustres à l'Église, avec les éminents pontifes, la gloire du moyen âge, saint Grégoire VII, Urbain II, Pascal II; tant de saints, tant d'évêques et tant de personnages distingués. L'abbaye de Gluny quelque temps mérita d'être appelée le cheflieu de la chrétienté; son histoire, en quelque sorte, fut l'histoire même de l'Église.
i Urbanus PP. II ad Hugon. Abbat., an. 1098.
Après trois quarts de siècle écoulés depuis la ruine violente de l'institut monastique en France, les esprits plus calmes et plus éclairés ont étudié avec impartialité les institutions et les œuvres du passé. Des protestants eux-mêmes, guidés seulement par l'amour de la science, après avoir passé de longues années à étudier froidement les documents originaux du moyen âge, ont rendu pleine justice à ces grandes créations de l'esprit catholique, qui ont joué un rôle si important dans la marche de la civilisation chrétienne. Pour eux, les monastères ne servirent pas uniquement de sanctuaire à de stériles extases, comme l'ont dit leurs détracteurs; ce furent les plus actifs et les plus puissants initiateurs de l'Europe et du monde à toutes les idées nobles et fécondes. De leur temps ils ont réglé le présent, et ils ont préparé l'avenir. Derrière leurs cloîtres , ils ont agité et résolu les plus difficiles problèmes qui passionnent constamment le cœur des hommes. « Ils répondent partout et longtemps, dit M. P. Lorain, aux besoins des choses et des esprits. Ils remphssent durant de longs siècles une mission de science, d'opposition * et de popularité. C'est dans leur sein que naissent les grands hommes et les volontés énergiques. Leur splendeur est en rapport direct avec la situation respective de la monarchie papale, de l'épiscopat et de la royauté. Il ne se tient pas une assemblée religieuse ou politique, que les représentants de la puissance claustrale n'y assistent et n'y délibèrent avec autorité. On les voit siéger au conseil des rois, comme dans les conseils
1 Au lieu iV opposition, Fauteur eût mieux fait d'écrire sainte liberté.
de la chrétienté. Ce qu'ils font, ce qu'ils voient, ils le racontent, ils l'écrivent; ils se font historiens dans leurs loisirs, parce qu'ils sont les principaux acteurs du grand drame de l'histoire. A leur arbitrage sont remis souvent les plus grands intérêts des peuples. Le monde les vénère parce qu'ils sont saints, les enrichit parce qu'ils sont pauvres, les couvre d'or parce qu'ils sont humblement vêtus. Partout la sévérité et la pureté de la vie domptent l'opinion; et les moines ont une double prise sur les hommes, la possession du sol et le gouvernement des esprits. Dans leurs maisons de recueillement et de méditation viennent s'ensevelir les ennuis du trône, les découragements du plaisir et de la puissance temporelle, depuis les rois tonsurés de notre première dynastie jusqu'à l'empereur Charles-Quint ^l> La gloire spéciale de Cluny est d'avoir exercé une influence décisive sur la réformation de l'ordre monastique au xe siècle, d'avoir créé un vaste système d'association religieuse dans l'Europe entière, d'avoir contribué fortement à diriger le mouvement de la civilisation chrétienne. Pour accomplir de si grandes choses, Cluny fut un instrument dévoué, intelligent, ferme et docile entre les mains de la papauté. L'action de Rome est apparente dans l'exécution de cette sublime mission. Quatre fois saint Odon vint à Rome; saint Maïeul, saint Odilon, y allèrent également au moins trois fois. Saint Hugues assiste à l'élection de Léon IX, se he avec Didier, abbé du Mont-Cassin, prend part au concile romain et apparaît à Ganossa
^ Abbaye de Cluny, pag. xlii.
auprès de saint Grégoire VIL Quand les pontifes seront forcés de quitter Rome et l'Italie , ils prendront le chemin de Gluny, où ils recevront une hospitalité princière.
Au moment de la fondation du monastère de Cluny, la société civile comme la société religieuse. étaient tombées dans la plus déplorable confusion : l'autorité était méconnue ou méprisée, la force dominait le droit, l'ignorance étendait partout ses ténèbres épaisses, des vices grossiers paralysaient toute énergie généreuse, les populations assistaient avec épouvante à cette décomposition générale du monde. Ce fut, dit Baronius, un siècle de plomb. L'œuvre de génie conçue par Gharlemagne tombait en lambeaux. Les faibles mains de ses successeurs avaient été impuissantes à soutenir ce lourd fardeau. Les pirates du Nord avaient promené leurs bandes sauvages dans nos campagnes, et avaient pénétré au cœur de nos cités. La féodalité s'était fortifiée au milieu du désordre. Pour parler seulement ici des monastères , la plupart avaient été brûlés ou démolis, et leurs domaines étaient en friche. Si quelques pauvres moines, après la tempête, étaient assez heureux pour trouver un asile au milieu des débris de l'abbaye où ils avaient espéré passer leur vie dans les tranquilles exercices de la piété, ils se trouvaient en butte à des difficultés de tout genre. Les bâtiments claustraux avaient été envahis et transformés en fiefs ordinaires. Des abbés laïques, sans nul souci des choses spirituelles, laissaient les moines vivre dans le relâchement : la misère engendrait naturellement d'autres désordres. Pressés par le besoin, ils oubliaient
leur sainte vocation pour s'occuper presque entièrement des choses de la terre. Souvent même ils étaient contraints de déserter le cloître, et de mener dans le monde une vie toute séculière. En deux mots le docte et pieux Mabillon peint la situation : « Dans les monastères voués à Dieu, dit -il, on voyait au milieu des moines, des religieuses, des abbés laïques, qui vivaient là, installés avec leurs femmes et leurs enfants, leurs hommes de guerre et leurs meutes ^ i> Les établissements monastiques n'avaient plus de leur institution première que le nom et quelques observances extérieures. L'Église avait beau protester : sa voix n'était guère écoutée. On continua quelque temps encore à donner les bénéfices ecclésiastiques en récompense des services du courtisan ou de l'homme de guerre. La simonie resta la plaie de ces siècles d'ignorance et de force brutale. Cette hideuse maladie cédera à des remèdes énergiques. Saint Grégoire VII luttera avec constance contre le mal, emploiera tous ses efforts au triomphe de la puissance spirituelle, asservie par l'autorité séculière , assurera enfin le triomphe de la cause religieuse et morale, opprimée un instant, mais en réalité invincible et immortelle.
En 909 fut fondé le monastère de Gluny par Guillaume, duc d'Aquitaine. Voici en quelles circonstances eut lieu cet événement. Nous suivons le récit de l'historien moderne de l'abbaye de Gluny. « Sur la fin de sa vie, dit-il, le duc Guillaume, homme d'armes vieillissant, voulut, comme c'était alors l'usage, soit piété, soit
1 Ann. Bened., tom. HI, p. 330.
remords de conscience, fonder un nouveau monastère. Il était en relations étroites avec Bernon, d'une noble famille de la Séquanie, abbé du monastère de Gigny et de celui de Baume, que Ton croit bâti par saint Golomban. Les serviteurs de Guillaume lui racontaient les bonnes œuvres des disciples de Bernon. Il le fit venir auprès de lui, et lui parla de son désir religieux. On se mit à chercher, sous la direction d'Hugues, abbé de Saint-Martin d'Autun, un lieu propice à l'institution nouvelle. Ils arrivèrent enfin, dit la chronique, € dans un lieu écarté de toute société humaine, si plein de solitude, de repos et de paix, qu'il semblait en quelque sorte l'image de la solitude céleste. i> De tous les lieux voisins que le duc avait visités nul ne paraissait plus propre que cet humble endroit aux desseins de sa piété. C'était Gluny. Mais comme Guillaume objectait que la chose n'était guère possible, à cause des chasseurs et des chiens qui remplissaient et troublaient les forêts dont le pays était partout couvert, Bernon répondit en riant : « Ghassez les chiens, et faites venir des moines; ignorez-vous quelle différence il peut résulter eu votre faveur des aboiements des chiens de chasse ou des prières monastiques? y> Gette réponse décida Guillaume; l'abbaye fut créée.
La charte de fondation porte les signatures du duc Guillaume, d'Ingelberge , sa femme, fille de Boson, duc de Bourgogne, de l'archevêque de Bourges, de deux évêques, d'un comte, d'un vicomte et de trentesix autres personnages, qui composaient sans doute le conseil et la cour du duc d'Aquitaine. Selon les prescriptions de la règle de Saint-Benoît, Bernon con-
duisit douze moines à Cluny, et présida lui-même à la construction du nouveau monastère, qui resta dixsept ans sous la dépendance de ce même abbé, avec plusieurs autres établissements monastiques. Sentant sa mort prochaine, Bernon, suivant un exemple que la coutume autorisait, mais qu'il serait peut-être difficile de justifier, partagea le gouvernement de toutes les abbayes qu'il possédait entre ses deux disciples préférés, Vidon ou Guy, son parent, et saint Odon. Cluny échut à saint Odon, et celui-ci doit être regardé comme le vrai créateur de la grande congrégation de Cluny.
Saint Odon, issu d'une noble famille franque originaire du Maine, naquit à Tours, et passa les premières années de sa vie à Saint-Martin, où il fut initié à toutes les sciences libérales cultivées de son temps. Son père cependant le destinait à la milice séculière et aux emplois du monde, plutôt qu'aux calmes exercices de la vie ecclésiastique. Odon passa donc quelques années de son adolescence à la cour de Guillaume, duc d'Aquitaine. Au début tout lui présageait le plus brillant avenir; mais il ne larda pas à renoncer aux promesses et aux avances du monde. Il revint près du tombeau de saint Martin de Tours, se livrer entièrement à ses pieuses méditations quelque temps interrompues et reprendre le cours de ses études favorites. De chanoine il mérita, par ses connaissances musicales, d'être nommé à la dignité de grand chantre de Saint-Martin. C'est sans doute à cette époque qu'il écrivit son Dialogue sur lamiLsique, un des traités les plus savants et les plus curieux sur la matière, et qu'il composa diverses
pièces de chant, longtemps en honneur dans nos églises.
Odon menait à Tours une vie sainte et paisible ; mais la régularité des chanoines ne suffisait pas à son âme ardente : il résolut d'embrasser la profession austère des moines. A trente ans il quitta Tours et la basilique, berceau de sa jeunesse, pour se retirer dans une maison dépendante de Cluny, en compagnie de son ami Théotolon. Quelque temps après Théotolon s'assit dans la chaire métropolitaine de sa ville natale, et, parvenu à l'âge de quarante-cinq ans, Odon devint abbé de Cluny. A quoi bon faire l'éloge de saint Odon ? Ses œuvres parlent assez éloquemment. Il fut le restaurateur de l'ordre de Saint-Benoît, le modèle des moines, un grand saint et un grand homme. Il fut chargé des négociations les plus importantes et les plus délicates, honoré de la confiance des pontifes, des princes et des rois. Tout en traitant les affaires les plus graves, il ne s'écartait jamais de l'humilité du cloître, restait constamment fidèle aux moindres pratiques monastiques, jeûnant, priant, pratiquant les abstinences et les autres mortifications prescrites par la règle, convaincu que Dieu, sans cela, ne bénirait pas ses entreprises. On remarquait avec admiration que, malgré sa vie active, ses voyages, ses occupations continuelles, il mangeait à peine une demi-livre de pain chaque jour et qu'il se contentait d'une très-petite quantité de vin, contre la coutume des Francs, remarque naïvement l'auteur de la chronique.
La réputation d'Odon alla toujours grandissant. A peine revêtu de la dignité abbatiale, il vit accourir une
foule de moines autour de lui. Il rebâtit Téglise de son monastère, et ajouta de nouvelles constructions aux premiers édifices de la communauté devenus insuffisants. A trois reprises différentes, il fut appelé à Rome, où il réforma le monastère de Saint-Paul-hors-des-Murs, ainsi que plusieurs autres monastèresd'Italie. En France, il soumit à la discipline de Cluny les abbayes de Tulle, d'Aurillac, de Bourg-Dieu, de Massay, de Fleury-sur- Loire, de S. Pierre-le-Vif à Sens, de Saint-AUire de Glermont, de Saint-Julien à Tours, de Sarlat en Périgord, de Roman-Moûtier, dans le pays de Vaud. La remarque en a été faite , Odon conçut et réalisa le premier la pensée d'adjoindre à son abbaye, sous son autorité abbatiale et comme autant de dépendances, les communautés nouvelles qu'il érigeait et celles dont il parvenait à réformer l'observance. Point d'abbés particuliers, mais des prieurs seulement pour tous ces monastères; l'abbé de Cluny seul les gouvernait: unité de régime, de statuts, de règlements, de discipline. C'était une agrégation de monastères autour d'un seul, qui en devenait ainsi la métropole et la tête^ L'action ainsi exercée par saint Odon sur tout l'institut monastique eut une portée immense : les siècles suivants l'ont assez montré. Ce trait seul atteste la grandeur et la hardiesse de son génie.
Pendant son dernier voyage d'Italie, saint Odon éprouva quelques accès de la fièvre qui atteint si souvent les étrangers dans le voisinage de Rome. Il se sentit frappé à mort. Aussitôt il prit le chemin de Tours, afin
< p. Lorain, Abbaye de Cluny, p. xxxi.
de mourir près du tombeau de saint Martin, non loin de celte vénérable basilique où il avait passé les meilleures années de sa jeunesse. Avant de fermer les yeux, on le pressait de se désigner un successeur. Il refusa en disant : « Dieu s'est réservé de disposer du gouvernement de l'abbaye de Gluny. » Il rendit le dernier soupir à Saint-Julien de Tours, le 18 novembre de l'an 942, jour de l'octave de la fête de saint Martin, et il fut enseveli par les soins de son ami Théodolon, archevêque de Tours.
A saint Odon succéda l'abbé Aymard, homme de condition modeste, mais, dit son biographe, le fils de Vinnocence et de la simplicité. Il affermit l'œuvre de son prédécesseur, et choisit Maïeul en qualité de coadjuteur et de futur héritier de sa dignité abbatiale.
Nous venons de nommer saint Maïeul, et ici une réflexion naît d'elle-même : Cluny, dès son berceau, pour ainsi dire, a l'insigne privilège d'être gouverné par des saints. C'est une terre bénie de Dieu, où germent, comme d'elles-mêmes, toutes les vertus, où se développe tout ce qui peut exciter l'envie et l'admiration des hommes : piété, science, régularité, sagesse, modération. On y voit non -seulement ces qualités qui rendent propre au difficile gouvernement des hommes, même de ceux qui font profession ouverte d'obéissance, mais des hommes qui vivent au milieu du siècle, exposés, par conséquent, à toutes les influences qui dominent trop souvent la volonté, pour* ne pas dire aux passions et aux entraînements du monde. Maïeul, on l'a dit avant nous, possédait tous les titres nécessaires au commandement. Il était né d'une famille puissante, riche et honorée. Avec le
lait de sa mère il avait sucé ces traditions de noblesse, de fierté, d'indépendance, qui alors surtout semblaient le privilège des vieilles races. Sa jeunesse s'était nourrie d'études fortes et variées. Initié de bonne heure aux pratiques d'une dévotion éclairée, il avait appris les sciences ecclésiastiques et profanes, la sainte Écriture, la jurisprudence, l'histoire, la philosophie, la littérature. La rhétorique lui avait révélé tous les secrets de bien dire ; et comme il était naturellement éloquent, sa parole exerçait sur tous ceux qui l'entendaient un irrésistible empire. Ajoutons à ces qualités de l'esprit les qualités du corps : il était doué d'une rare beauté corporelle, si bien que les yeux de ses auditeurs étaient pris plus tôt encore que leurs esprits. Il suffisait de le voir pour être heureusement disposé en sa faveur. Ses manières étaient aussi distinguées que son langage. Tout en sa personne était séduisant, s'il est permis de parler ainsi. Faut-il s'étonner après cela qu'il ait entretenu les meilleures relations avec les plus grands personnages de son temps? On recherchait son amitié, et quand on croyait l'avoir acquise, on l'entretenait de toutes les manières possibles. Les papes, les rois, les évoques, les seigneurs lui témoignaient la plus entière confiance; de son vivant, on lui décerna le titre glorieux d'arbitre des rois. C'était trop peu pour son ambition ; il préféra le titre de père des moines et d'ami des serviteurs de Dieu. La vénération des peuples avait accrédité le bruit que le jour où il devint abbé de Cluny, on vit un ange lui remettre le livre de la règle monastique et lui en interpréter les principales dispositions. Devenu l'ami et le confident de l'empereur Othon le Grand, il exerça une
salutaire influence sur la réformation des principaux monastères de l'Allemagne. Il jouit de la même faveur auprès de l'impératrice sainte Adélaïde et de son fils l'empereur Othon II. Le plus utile emploi qu'il put faire de son crédit fut de réconcilier l'Empereur avec sa mère. On dit que les puissants d'alors crurent pouvoir lui offrir la tiare pontificale ; Maïeul repoussa leur proposition, disant humblement qu'il manquait des qualités nécessaires à cette sublime dignité et qu'il n'était nullement propre à gouverner les Romains, répétant : <î: Les Romains et moi, nous sommes aussi différents de mœurs que de pays. »
Sous le gouvernement de saint Maïeul beaucoup de monastères furent rangés au nombre des établissements dépendant de Cluny. Il semble assez inutile de les énumérer ici. Qu'il nous suffise de dire que le mouvement inauguré par saint Odon ne se ralentit pas. Les princes tenaient à honneur de voir les établissements monastiques auxquels ils portaient spécialement intérêt dirigés par l'abbé de Cluny. Hugues Capet voulait que l'abbaye de Saint-Denis fût réformée par saint Maïeul ; il avait également à cœur de rapprocher de sa personne le saint abbé, dont il appréciait le mérite et les vertus. Agé de plus de quatre-vingts ans, celui-ci hésitait. Vaincu enfin par des instances si glorieuses pour lui et si avantageuses pour sa communauté, il se décida à quitter la Bourgogne et à passer en France. Mais la mort le surprit en route, en 994.
Saint Maïeul avait présidé quarante ans la congrégation de Cluny ; il fut remplacé par saint Odilon, dont la réputation ne le céda en rien à celle de ses
prédécesseurs, et qui exerça le gouvernement de l'abbaye durant cinquante-six ans. La sainteté et l'érudition se partagèrent la vie de cet illustre personnage. L'admiration dont il fut constamment entouré donna naissance à plusieurs récitsmerveilleux. Nous raconterons seulement celui qui concerne sa première enfance. Odilon naquit en Auvergne d'une famille distinguée, et son père, chevalier plein de bravoure, le destinait au rude métier des armes. Ces espérances mondaines furent promptement déçues. La maladie rendit l'enfant perclus de tous les membres. Un jour, sa nourrice l'avait déposé sur le seuil d'une église; il réussit à pénétrer dans le lieu saint en rampant sur les mains et sur les genoux. Arrivé à grand'peine jusqu'au pied de l'autel, il saisit la nappe de l'autel et se trouva guéri instantanément : l'église était dédiée à la sainte Vierge. Odilon agrandit prodigieusement l'héritage monastique qui lui était échu ; il reçut ou bâtit quantité de monastères en France, en Italie, en Espagne et en Allemagne. Plusieurs églises voulurent l'avoir pour évêque ; jamais on ne put vaincre sa résistance. Le souverain pontife lui-même ne put le décider à accepter l'archevêché de Lyon qui lui avait été offert. Aux honneurs il préféra une visite au Mont- Cassin, berceau de l'ordre bénédictin. Dans ce pieux pèlerinage, il se retrempa dans sa ferveur pour la règle de Saint-Benoît, parcourant avec une tendre piété tous les lieux sanctifiés par la présence du patriarche des moines d'Occident. L'éclat de la puissance pouvaitil séduire un cœur dont l'unique passion était la gloire de Dieu et le salut des âmes ? L'abbé de Cluny,
d'ailleurs, n'exerçait-il pas en réalité un pouvoir capable, par son étendue, de satisfaire la plus vaste ambition ? Ce fut au retour de ce voyage que saint Odilon institua dans son monastère la Commémoration de tous les fidèles trépassés : mémoire touchante qui de Cluny passa dans l'Église universelle, et répond si bien au sentiment de la piété catholique.
Une horrible famine, en 1030, permit au saint abbé de déployer toute sa générosité. Il ne craignit pas d'épuiser les ressources du monastère pour soulager la misère générale. Quand il eut tout donné, il vendit ses ornements d'église, jusqu'à une couronne d'or qu'il avait reçue en présent de l'empereur d'Allemagne. <s: L'or de l'Église, disait-il, n'est pas fait pour être entassé, mais pour être distribué. 3) Dans ces tristes circonstances, Guillaume, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, n'hésita pas à vendre les vases sacrés pour en distribuer le prix aux pauvres. Ces largesses, cependant, furent insufQsantes contre le fléau. Des populations affamées remplissaient les villes et les bourgades. Les autres monastères de l'ordre imitaient ces nobles exemples. A Hirschau, pendant la disette, les moines, à force de sobriété et de privations, trouvèrent moyen d'assister près de douze mille pauvres. La famine lit commettre des crimes dont le souvenir seul glace encore d'épouvante. Par ordre d'un comte de Mâcon, on brûla vif un aubergiste qui faisait manger de la chair humaine à ses hôtes : on trouva dans sa maison dix -huit têtes d'hommes ou d'enfants qu'il avait massacrés. On punit du même supplice un boucher qui exposait publiquement en vente de la chair humaine. Les restes des cadavres qu'il
vendait furent inhumés; telle était la détresse, qu une pauvre femme mourant de faim les déterra pour les manger. Au récit de pareilles atrocités quels cœurs chrétiens n'auraient pas été profondément émus ?
Faut-il s'étonner que le gouvernement de saint Odilon ait toujours été tendre et indulgent ? Comme tous les grands hommes, ce saint, savant et puissant abbé se montrait surtout enclin à la miséricorde, ayant l'habitude de répéter qu'il aimait mieux être accusé d'excès d'indulgence que d'excès de sévérité ; maxime parfois dangereuse, quand on a affaire à des ingrats ; presque toujours salutaire, parce qu'elle est éminemment chrétienne.
Saint Odilon vécut quatre-vingt-sept ans. Son successeur, saint Hugues, à peine âgé de vingt-cinq ans, pendant plus de soixante années mit le comble à toutes les grandeurs morales et monumentales de Cluny. Qu'il nous soit permis de placer ici cette observation : Cluny, par une faveur signalée de la Providence, traversa deux siècles entiers sous le gouvernement de quelques abbés seulement, également ornés des dons du génie, de la piété, des sciences, également habiles dans l'art difficile de gouverner les hommes. Ces longs règnes sont rares dans l'histoire, car l'exercice du pouvoir semble user vite les constitutions les plus robustes. Saint Maïeul fut abbé quarante ans, saint Odilon cinquante-six ans. Saint Hugues soixante ans, Pierre le Vénérable trente-cinq ans.
Hugues naquit à Semur-en-Brionnais, du comte Dalmace et d'Aremberge de Vergy, Son père entoura son berceau de rêves de grandeur, de fortune, de gloire;
mais Fattrait de la grâce divine fut vainqueur. A peine âgé de quinze ans, il était à Cluny. La prière et l'étude remplissaient ses jours. Il grandit dans l'intimité d'un moine italien , Toscan d'origine , le fameux Hildebrand, qui joua dans la suite un rôle si extraordinaire sous le nom de Grégoire VII. Quand Hugues s'assit dans la chaire abbatiale, Hildebrand devint grand prieur de Cluny. Ces deux âmes restèrent étroitement unies, se préparant dans la retraite au grand combat qui allait bientôt s'engager pour la liberté de l'Église. A cette époque la congrégation de Cluny atteignit son plus beau développement: c'était, on peut le dire, un magnifique royaume: sa domination s'étendait sur trois cent quatorze monastères et églises; son abbé était un prince temporel, qui pour le spirituel dépendait seulement du saint siège ; il battait monnaie sur son territoire de Cluny, comme le roi de France dans sa royale cité de Paris... Ce royaume spirituel s'étendait jusqu'à Constantinople, et même jusqu'à la terre sainte \
L'abbé Hugues avait conscience de sa force; aussi eutil à cœur de la modérer et de la régler. Il fit rédiger les Coutumes de Cluny ^ afi» de préciser ou même de fixer le sens de certains articles des constitutions. Le principal contre-poids à une puissance monarchique si considérable fut l'institution des chapitres généraux. En application de cette institution, on vit de l'Europe entière accourir, à la voix de l'abbé, les supérieurs ou les
1 Dalgairns, Vie de saint Etienne Hardi ng, traduction de M. l^abbé Poulie, curé de Saint-Pierre-des-Corps, à Tours.
délégués des monastères au chef-lieu de Tordre pour discuter les intérêts ou les besoins spirituels de la congrégation, a Ainsi, dit un écrivain moderne, cette monarchie spirituelle était tempérée par des institutions qui ont précédé de six cents ans nos institutions constitutionnelles, regardées généralement comme une des plus belles conceptions de l'esprit humain et comme une création des temps modernes. Les conseils des anciens, des grands dignitaires de Tordre et les chapitres généraux préludaient à nos conseils des ministres, à nos assemblées délibérantes ^ d
Hugues prit part à tous les événements du siècle ; et quel siècle fut plus fertile en graves événements que le xie siècle ? Entré au concile de Reims avec le pape Léon IX, il fut placé le second entre tous les abbés de la chrétienté. Ayant suivi le pape à Rome, il assista, chemin faisant, au concile de Mayence, où siégèrent quarante évoques. A Rome, dans un autre concile, quoique le plus jeune des abbés, il occupa encore la seconde place. Quelques années après, à Cologne, il tint sur les fonts baptismaux le fils de l'empereur d'Allemagne. A peine de retour à Cluny, il court jusqu'au fond de la Hongrie, réconcilier TEmpereur avec le roi André. Robert I^r, duc de Bourgogne, irrité de la mort de son fils, tué par les Auxerrois, a juré de se venger et porte le fer et le feu dans cette partie de la Bourgogne, résolu de faire sentir à tous la force de son bras. Pour calmer la colère du duc, et lui offrir toutes les satisfactions possibles, un concile s'assemble à Autun. Le duc refuse fière-
* M. Tabbé Cucheral, Cluny au xi^ siècle.
ment d'y comparaître. Son obstination, évidemment, était le signal des plus grandes calamités pour les populations : le sang allait couler à flots. Hugues se présente devant lui, le calme, le fléchit et l'amène sans résistance au sein de la vénérable assemblée. L'abbé de Gluny y parle avec une éloquence si entraînante, que le duc Robert, touché jusqu'au fond du cœur, pardonne aux meurtriers de son fils et rétablit la paix. Il faut en convenir, ce triomphe ne fut pas un des moins difficiles de ceux qui sont dus à la piété et à l'éloquence de Hugues de Cluny.
En une conjoncture différente, mais non moins difficile, Hugues réconcilie les évoques de Ghâlon et de Mâcon. Il préside au nom du pape Nicolas II, et, en qualité de légat apostolique, au concile d'Avignon. Ses lumières, sa modération, sa fermeté, son esprit droit et conciliant, le désignaient au saint-siége comme un digne représentant de l'autorité apostolique dans les questions les plus ardues. En cette qualité, il paraît à Toulouse en 1068; à Châlons, en 1072; à Autun, une seconde fois, en 1077; à Glermont, en 1095. Partout, tant sa réputation est parfaitement établie, on le reçoit comme le digne interprète de la pensée pontificale et des intérêts sacrés de l'Église catholique. Sa vertu sans tache ne rencontre aucun contradicteur; le pape Etienne IX, malade à Florence, le retient pour l'assister à son lit de mort et recevoir son dernier soupir.
Ces faits sont glorieux à la mémoire de saint Hugues de Cluny; rien cependant ne recommande son nom au souvenir et à la reconnaissance des catholiques, comme la confiance que lui témoigna le pape saint
Grégoire VII. Depuis un an à peine , Hildebrand était assis sur le siège de saint Pierre, qu'il se plaignait, en 1074, dans les termes les plus affectueux, de n'avoir pas encore vu à Rome son ami l'abbé de Cluny. Au milieu des inquiétudes de sa vie publique et des chagrins que la Providence ne lui épargna guère, Grégoire VII ne trouvait pas de plus sensible consolation que de répandre dans le cœur de l'abbé de Cluny les chagrins dont son cœur était abreuvé : saint Hugues mérita d'être le confident des plaintes éloquentes d'un des plus grands pontifes, au moyen âge, sur les tristesses, les douleurs et les espérances de l'Église. Hugues de Cluny fut comme le légat député du saintsiége pour les causes les plus délicates dans les Gaules. Il réussit, comme arbitre, à concilier de graves démêlés qui s'étaient élevés entre l'évêque de Clermont et l'évêque d'Orléans. Mais, il faut le constater ici et le proclamer hautement, ce sera une gloire éternelle pour labbé de Cluny d'avoir mérité de rester constamment lami de saint Grégoire VII. Personne n ignore la lutte gigantesque soutenue par le pontife romain contre l'empereur d'Allemagne Henri IV. La victoire, on le sait, ne. fut pas pour l'Empire : la force morale devait triompher de la force matérielle. N'est-ce pas ici le lieu d'exalter le rôle magnifique d'Hugues de Cluny? Saint Grégoire, par son indomptable courage, assura l'indépendance de l'autorité spirituelle vis-à-vis de la puissance séculière : le pouvoir du pontife romain, appuyé sur un fondement divin, aurait-il jamais dû être contesté? Hugues n'abandonna pas l'Empereur vaincu; il n'oubha pas les bienfaits qu'il avait reçus, et il défendit,
jusqu'à sa mort, Henri IV contre l'ingratitude de son fils. En 1077, il usa de son crédit pour lui concilier la bienveillance et l'influence de la fameuse comtesse Mathilde. Vaincu, détrôné et fugitif, l'Empereur écrivait, avec une douleur navrante, à Tabbé de Gluny les détails de ses infortunes. Ces faits n'ont pas besoin de commentaires : il suffit de les exposer; ils montrent assez clairement la grande position dignement occupée au xie siècle par un moine de Cluny.
En ce môme siècle, sortent de Gluny deux des papes les plus illustres qui aient occupé la chaire de saint Pierre , Urbain II et Pascal II. Ces deux pontifes , aussi distingués par l'élévation de leur esprit que par la sévérité de leurs mœurs, avaient été les disciples de saint Hugues. Nous devons, avec regret, renoncer à indiquer avec quelque étendue les rapports de ces grands hommes avec l'abbaye de Cluny : nous serions entraîné trop loin. Nous ne saurions toutefois passer sous silence les traits suivants. Dès son avènement, Urbain II s'empressa de le notifier à son ancien maître en termes également afi*ectueux et respectueux, dictés par les souvenirs toujours vivants de la sainte maison où il avait passé d'heureuses années. En venant à Clermont, où se manifesta un si noble enthousiasme pour la croisade, Urbain désira revoir les cloîtres de Cluny : il consacra le grand autel de la nouvelle église qu'on venait de bâtir. Hugues accompagna le pape au concile où allait se décider un des plus graves événements des temps modernes, la première croisade, aux cris mille fois répétés : « Dieu le veut! Dieu le veut! >
En H07, lorsque le pape Pascal II voulut revoir
Gluny, il confirma tous les privilèges déjà concédés par saint Grégoire VII et par son prédécesseur. Il emmena l'abbé Hugues à Dijon, où il fit la dédicace de l'église Saint-Bénigne.
Arrêtons -nous dans cette rapide énumération des événements importants auxquels saint Hugues fu4 mêlé, ou prit une part prépondérante; nous serions malgré nous entraîné à écrire un volume. Aux œuvres de son génie nous aurions à joindre de nombreux miracles racontés par ses historiens. Faut-il s'étonner si, sous un chef pareil, les moines de Tordre de Cluny devinrent prodigieusement nombreux. Orderic Vital assure que dix mille moines vivaient sous la conduite de l'abbé Hugues de Cluny. Quoique d'une austérité de vie extraordinaire, puisqu'il ne buvait jamais de vin et se désaltérait à peine, il défendait ses subordonnés contre les exagérations de l'abstinence. Jusqu'au moment de sa mort, Hugues , comme un vaillant guerrier, ne relâcha rien aux salutaires rigueurs de la discipline. Sentant ses forces décliner, et comprenant, aux avertissements donnés par la Providence, que sa fin était prochaine, il ne retrancha rien de ses jeûnes, de ses veilles et de ses prières. 11 se fit porter à la chapelle de la Sainte-Vierge; couché sur son cihce, étendu sur la cendre, il adresse à ses frères de touchants adieux, les bénit et rend le dernier soupir en 1109, âgé de quatrevingt-cinq ans.
A saint Hugues succéda Pontius de Melgueil, élu en 1109. Le pape Gélase II, forcé de quitter Rome, vint mourir à Cluny, comme dans sa propre maison, suivant l'expression d'un auteur contemporain. Les car-
dinaux qui l'accompagnaient élurent à sa place l'archevêque de Vienne, sous le titre de Galliste IL Pontius se montra d'abord digne des faveurs du souverain pontife. Bientôt l'orgueil s'empara de son âme; le luxe, le relâchement et la discorde s'introduisirent à Gluny. La violence y causa les plus graves désordres : Pontius à la fin mourut excommunié.
Heureusement Pierre le Vénérable, élu abbé de Gluny en 1122, à l'âge de trente ans, réussit à rendre à cette congrégation son antique splendeur. Doué des plus heureuses et des plus brillantes qualités, pieux, savant, éloquent, courageux, Pierre mérita le surnom de Fouet de Vhérésie, et joua un rôle glorieux dans l'Église et dans l'État. Une double élection papale avait eu lieu; les esprits étaient en suspens. Pierre le Vénérable, renseigné suffisamment, et dégagé de toute prévention mondaine , se prononça en faveur d'Innocent II, contre Anaclet, moine de Gluny. Gette préférence entraîna l'Europe; et l'abbé de Gluny partagea avec l'abbé de Gîteaux l'honneur d'avoir tranché une difficulté pleine de périls pour l'Église. Aussi le pape s'empressa-t-il , en 1131, de venir à Gluny, où il consacra solennellement la basilique, alors entièrement achevée. Au mois de février de l'année suivante, Innocent II parut encore à Gluny.
La même année, afin d'assurer l'exécution de ses projets de réformation, Pierre réunit à Gluny un chapitre général resté célèbre; il s'y trouva entouré de deux cents prieurs et de plus de douze cents autres religieux. Bientôt il est lancé dans un tourbillon d'affaires compliquées. Trois fois, en peu de temps, il est à
Rome. II se rend en Espagne. II remplit le rôle de médiateur entre le roi de France et le comte Amédée de Savoie. Quand ces grandes missions sont heureusement terminées, il revient à Cluny se reposer, au milieu de ses moines , dans les exercices de la piété et des autres vertus monastiques. Le zèle des religieux était alors loin d'être refroidi : plus de quatre cent soixante moines habitaient Cluny, et quelques-uns parmi eux donnaient au monde le spectacle des plus héroïques vertus. Sous le gouvernement de Pierre le Vénérable, la congrégation posséda une maison dans la vallée de Josaphat, une autre sur le mont Thabor; quand les Latins s'emparèrent de la capitale de Tempire d'Orient, Cluny eut un monastère dans un des faubourgs de Constantinople. A la suite de ces dernières conquêtes allait s'éteindre la vie de cet illustre abbé. Il mourut en H 58, âgé de soixante -cinq ans, après avoir régi trente-cinq ans l'abbaye de Cluny. Des regrets unanimes éclatèrent à sa mort. Le vieux monastère sentait que, ce grand homme descendant dans la tombe, la gloire de Cluny allait s'obscurcir. L ère de sa prospérité était close : son rôle providentiel était fini. La grande abbaye avait vaillamment défendu le saintsiège; ce sera son éternel honneur. Quand on la vit, sous Alexandre III, se détacher à demi de la cause sacrée du chef de FÉglise , il n'était pas difQcile de prévoir son abaissement et sa chute.
c De ce moment, en effet, dit l'historien de Cluny, le monastère est livré à une succession d'abbés féodaux, battant monnaie, crénelant des forteresses, entourant Cluny d'une bonne ceinture de murailles, mais
plus connus par l'illustration chevaleresque de leurs noms que par des services rendus à l'Église, indices trop clairs d'un amoindrissement continu de l'esprit cénobitique. Ainsi passèrent Hugues de Blois, Etienne de Boulogne, Gautier de Châtillon, Guillaume d'Angleterre, Thibault de Vermandois, Hugues de Clermont, Hugues d'Anjou, Guillaume d'Alsace, Gérold de Flandre, Roland de Hainaut, etc. Viendront enfin les abbés commendataires, pour lesquels l'antique abbaye ne sera qu'un riche et beau domaine, comme les trois cardinaux de Lorraine, Claude de Guise, le cardinal de Richelieu, le prince de Conti, le cardinal Mazarin, etc. Cluny n'est plus que Yombre d'un grand nom : c'est un bénéfice rapportant cinquante mille livres de revenu!... y>
Avant d'adresser un dernier adieu aux ruines de Cluny, nous placerons ici la description abrégée de l'église abbatiale, la plus vaste de la chrétienté, détruite par le vandalisme aveugle de 1793. Dès le milieu du xie siècle, l'église était trop petite pour le nombre toujours croissant des habitants de la communauté. En 1089, saint Hugues entreprit de la reconstruire : l'édifice fut achevé seulement en 1131 ; on y travailla sans discontinuer environ un siècle et demi, et des sommes immenses y furent consacrées. Les connaisseurs y distinguaient l'empreinte de deux styles d'architecture ; le noble et grave style romano-byzantin et celui de la transition, où l'ogive remplaça le plein cintre. Le caractère de l'église de Cluny était moins la richesse de la structure et l'abondance des ornements, que la grandeur des proportions et la majesté de l'en-
semble. Le monument avait environ cent quatre-vingtneuf mètres de longueur : trois mètres seulement de moins que la basilique actuelle de Saint -Pierre de Rome, qui était alors beaucoup moins grande qu'aujourd'hui. Il était régulièrement orienté. On descendait d'abord au moyen de cinq larges degrés circulaires vers un vaste espace vide, où s'élevait une haute croix en pierre; mais, avant d'y parvenir, il fallait traverser un beau portique romano- byzantin, à deux arches, placé en face de la basilique. Deux autres rampes d'escalier de douze mètres de longueur conduisaient, interrompues par plusieurs plates-formes, jusqu'au portail de l'église, encadré entre deux grandes tours carrées. La tour méridionale était le siège de la justice; la tour septentrionale servait au dépôt des archives.
Après avoir franchi le premier portail, on se trouvait dans un immense narthex. Ce vestibule, semblable à celui de Vézelay, était entièrement fermé comme un véritable temple : il avait environ trente -six mètres de long sur vingt -sept mètres de large, et se divisait en une nef principale et deux collatéraux. La voûte était en forme de pyramide à quatre pans, et avait environ trente -trois mètres d'élévation. En franchissant le portail intérieur, on se trouvait dans la basilique, après avoir descendu quarante degrés. Bâtie en forme de croix archiépiscopale, elle avait un double transsept : le premier avait environ soixante-six mètres de longueur, et le second environ trente-six. L'église était divisée en cinq nefs; soixante- huit piliers soutenaient la voûte, et plus de trois cents fenêtres éclai-
raient l'édifice. L'église de Cluny, dont les archéologues regretteront à jamais la perte, était le plus complet modèle de l'architecture monastique des xic et xiie siècles.
( ITEAUX. — LES Ol'ATRE HIXKS DE (ITEAUX : LA FERTE , PONTIGNY, CLAIRVAIX ET MORIMOND
A vingt kilomètres environ de Dijon, mais sur le territoire de l'ancien diocèse de Ghâlon, s'étendait, à la fin du xie siècle, une vaste forôt, dont la solitude était à peine troublée quelquefois par les cris des chasseurs et les aboiements des meutes. Ce désert ignoré était désigné sous le nom de Gîteaux. 11 devait un jour être connu du monde entier, et briller du plus vif éclat dans les annales monastiques. Cette retraite sauvage séduisit de pieux moines retirés à Molesmes, à la limite de la Bourgogne et de la Champagne, vivant pauvrement dans des cabanes composées de branches d'arbres entrelacées, n'ayant pour église qu'une chapelle bâtie en bois. Rien de plus austère que leur genre de vie. Leur supérieur cependant rêvait un plus complet renoncement au monde et de nouvelles mortifications; il se proposait d'imiter la manière de vivre des anciens Pères du désert. L'abbé Robert, accompagné seulement de sept disciples, choisis parmi les plus fervents, vint prendre possession de
la solitude inculte de Cîteaux. Le jour, ils passaient de longues heures en prière ; le reste du temps était consacré au travail des mains. Ils réussirent ainsi à défricher un coin de la forêt. L'œuvre pénible à laquelle ils s'étaient voués trouva des détracteurs. Comme cette communauté né se proposait rien moins que la pratique des conseils évangéliques dans toute leur rigueur, les monastères du voisinage taxaient leur manière d'agir de rigorisme outré, les accusant, par une interprétation à laquelle l'orgueil n'était pas étranger, de vouloir changer et peut - être détruire la grande œuvre de saint Benoît. Robert, Albéric et Etienne Harding, successivement supérieurs de la communauté naissante, sûrs de leurs bonnes intentions, ne se laissèrent pas déconcerter par des rumeurs mal fondées: sans réclamer, sans se plaindre, ils continuèrent modestement ce qu'ils avaient commencé. Les débuts de Cîteaux cependant ne furent pas heureux. Une mortalité effrayante enleva les premiers religieux. Quatorze autres moines de Molesmes étaient venus s'adjoindre à la colonie primitive; mais la mort, frappant à coups redoublés, éclaircissait rapidement des rangs encore peu pressés. Les nouvelles cultures probablement avaient donné naissance à des fièvres pestilentielles. Le découragement gagnait déjà les plus déterminés : on croyait voir un avertissement du Ciel dans ce mal mystérieux auquel les plus robustes succombaient, et qui minait sourdement la santé des autres.
Cette terrible épreuve ne se prolongea pas davantage. Tandis que saint Etienne Harding était en proie à la plus cruelle anxiété, le Seigneur dirigeait lui-même vers le
désert de Cîteaux une admirable recrue. Une troupe enthousiaste de trente jeunes hommes, dirigée par un chef également jeune, au visage radieux, à l'œil inspiré, traversait silencieusement la foret, se dirigeant vers le monastère de Cîteaux. Le moyen âge chrétien n'a rien produit de plus admirable que le spectacle qui se présente en ce moment à nos yeux. Saint Bernard marche à la tête de cette petite armée, composée de la fleur des gentilshommes du voisinage, tous animés des résolutions les plus généreuses : tous renoncent aux espérances du monde, s'arrachent à la tendresse de leurs familles, foulent aux pieds les promesses les plus séduisantes, pour l'amour de Jésus -Christ. L'avenir de Cîteaux est assuré. Ce fait se passait en 1113. Bernard était alors Agé de vingt-trois ans ; mais en lui le mérite devança le nombre des années. La Providence le destinait aux plus grandes choses : dès son enfance, il fut prévenu des dons les plus rares de la grâce et du génie. Né au château de Fontaines, à la porte de Dijon, ce noble descendant des Châtillon et des Montbard montra de bonne heure ces aspirations élevées auxquelles il fut constamment fidèle et qui furent l'honneur de sa vie. Bernard fut un grand homme et un grand saint. Ame ardente et sensible, cœur remph de délicatesse, esprit sérieux, imagination parfois rêveuse, caractère naturellement fier, Bernard porta au service de l'Église toutes les qualités estimées des hommes, et toutes les vertus inspirées par la religion. On a dit qu'en certains de ses écrits respire la douce mélancolie qui charme dans les vers de l'auteur des Méditations poétiques, et qu'ailleurs on reconnaît l'ardeur, la véhémence, l'en-
traînement, remportement saintement passionné du restaurateur moderne, en France, de l'ordre de Saint- Dominique. Cela peut être vrai; mais saint Bernard a un talent incontestablement supérieur. Toutes ses facultés, de bonne heure, ont été réglées, disciplinées. Quand il les posséda dans leur plein développement, ses vertus s'étaient épanouies sous l'influence des règles monastiques, et à cette rude école, on le sait, le caprice et la fantaisie ne trouvent pas de place. Faut-il s'étonner, après cela, que saint Bernard se soit élevé à une si prodigieuse hauteur? Il domina vraiment son siècle, soit dans les conciles, soit dans les assemblées des princes, soit dans les réunions populaires. Sa parole avait un accent irrésistible. Quand il prêcha la croisade , les femmes retenaient leurs maris , de peur qu'ils ne cédassent à l'attrait de son éloquence. Quand l'armée des croisés fut partie pour l'Orient, on rencontrait partout des veuves dont les maris n'étaient pas morts. En maintes affaires délicates, il fut établi arbitre. De tous côtés on recourait à ses lumières : on lui demandait des conseils, on s'en rapportait à ses décisions. Saint Bernard avait trente ans à peine, et déjà la plupart des nations de l'Europe avaient invoqué sa sagesse. A l'assemblée d'Étampes, son avis suffit pour affermir sur la tête d'Innocent la tiare pontificale, que les prétentions d'Anaclet avaient un instant ébranlée. Défenseur courageux de l'orthodoxie, il poursuivit avec acharnement les erreurs qui pouvaient mettre la foi en danger. Abailard, Pierre de Bruys, Gilbert de la Porrée, Arnaud de Brescia, trouvèrent en, lui un adversaire intrépide. Sa vigilance ne s'endormit jamais.
Son esprit clairvoyant discernait Terreur au milieu des sophismes les plus adroitement combinés, et découvrait les doctrines dangereuses voilées sous les formes les plus subtiles et les plus entortillées de l'argumentation scolastique. Il devint la terreur des seigneurs injustes, dont il sut réprimer les convoitises ambitieuses par son influence auprès des princes. En plus d'une occasion, sa présence et sa parole suffirent pour arrêter la marche des armées victorieuses. Son autorité était si respectée, que, sur son témoignage, des dignitaires ecclésiastiques ou séculiers furent déposés. Il refusa constamment les honneurs, et rien au monde ne put le décider à accepter les archevêchés de Reims , de Gênes et de Milan, qui lui furent successivement offerts. Et quand un de ses disciples, sous le nom d'Eugène III , monta sur le trône pontifical , Bernard revint au fond de sa chère solitude. Quand les besoins de l'Église l'exigèrent, il déploya une extrême activité; il retrempait son esprit dans le calme du désert, s'appliquant, avec une ferveur qui ne se démentit pas un instant, aux moindres devoirs de la vie monastique. Même au sein de la plus profonde solitude, son regard sans cesse parcourait le monde : son cœur était partout où il y avait danger; son courage n'était jamais abattu; il s'efforçait d'être à la hauteur des événements, heureux ou malheureux, qui agitaient le monde. Quand il le jugeait utile, il écrivait ces lettres qui resteront comme l'impérissable monument de sa soUicitude et de son génie. Lorsque le calme était complet, son esprit^ hbre de toute entrave, prenait un plus vigoureux essor. Il composa alors ses traités de longue ha-
leine, où il déversait tous les trésors de sa piété, de sa science, de son zèle et de son ardente charité. Qui n'a pas lu ces pages débordantes de saint enthousiasme, de mysticité sublime, d'amour de Dieu et du prochain, ne connaît pas saint Bernard. Nulle part on ne saurait trouver d'aussi magnifiques inspirations, d'aussi tendres sentiments, des élans aussi entraînants, quand il parle du mystère de l'incarnation du Fils de Dieu, des actes merveilleux de la vie de Jésus- Christ, et des circonstances de la Passion. Dans beaucoup de ses offices, l'Église emprunte quelques passages de ses écrits, pour exprimer sa croyance, ses sentiments, sa confiance, sa dévotion envers l'auguste Mère de Dieu, la Vierge Marie. Aussi saint Bernard a-t-il justement mérité d'être rangé parmi les docteurs de l'Église. Comment ne pas s'étonner, quand on jette un coup d'oeil sur les nombreuses œuvres de saint Bernard, en se rappelant ses voyages, ses prédications, ses missions, son intervention active et efficace en tant d'affaires délicates, quand on sait qu'il gouvernait avec une attention qui ne se lassa jamais , et avec une tendresse toute paternelle, les soixante monastères qu'il avait fondés? Il serait superflu d'insister plus longuement sur le rôle magnifique que la Providence réserva à son glorieux serviteur. Les Cisterciens, grâce à la reconnaissance des populations, furent longtemps désignés également sous le nom de Bernardins. Les âges modernes, quoique trop souvent oublieux et ingrats, n'ont pas complètement manqué de mémoire à l'égard de saint Bernard. Sur une des places pubhques de Dijon, on a érigé, il y a quelques
années, une statue de bronze à une des plus nobles et des plus pures illustrations de la Bourgogne.
Comme toutes les âmes prédestinées, saint Bernard se préoccupait avant tout des intérêts supérieurs de sa propre sanctification. Personne n'ignore ce détail de sa vie. Afin de s'exciter plus vivement à la pratique parfaite des vertus monastiques, il s'adressait souvent lui-même cette question : c Bernard, pourquoi es-tu venu ici? Bernarde, ad quid venisti? d Question que tous les chrétiens désireux de faire leur salut doivent s'adresser fréquemment, et qui peut contribuer efficacement à les maintenir dans la voie du devoir.
L'arrivée de saint Bernard à Cîteaux contribua fortement à y attirer une foule de novices. Il y eut quelque temps comme un courant, pour ainsi dire, irrésistible. L'affluence fut si considérable, qu'il fut nécessaire de songer à l'établissement de plusieurs colonies. Quatre abbayes furent particulièrement célèbres : on les appela les quatre filles de Cîteaux : la Ferlé , Clairvaux, Pontigny et Morimond.
La Ferté, l'aînée, jouit d'une célébrité moins étendue que ses sœurs, quoiqu'elle fût dès l'origine très-florissante. Bâtie sur la petite rivière de Grône, à quelque distance de Châlon, elle donna naissance elle-même à plusieurs autres monastères en France et dans les pays étrangers.
A vingt kilomètres environ d'Auxerre, et dans une contrée fertile, inculte jusqu'alors, fut fondée l'abbaye de Pontigny, par Thibault 1er, comte de Champagne. Le site était bien choisi , le paysage était agréable, sans être pittoresque : remuée par la main laborieuse des
moines, la terre s'y couvrit promptement de moissons variées et abondantes. Les douze religieux destinés à habiter le nouveau cloître de Pontigny , quittèrent Clteaux sous la conduite de Hugues de Mâcon, un des compagnons de saint Bernard, et un des hommes les plus distingués de son temps. Hugues appartenait à une noble et riche famille. Au moment du départ d'une pieuse colonie, on observait à Clteaux un cérémonial simple et touchant. L'abbé de la maison mère, entouré de tous les membres de la communauté réunis à l'église , remettait solennellement une croix de bois à celui qui devait être revêtu de la dignité abbatiale. En sortant de l'église, le nouvel abbé, tenant la croix en main et suivi de ses douze moines-, prenait congé de ses frères et entonnait une grave psalmodie \ Tous s'éloignaient ainsi, en chantant des psaumes : adieux poétiques et pleins d'espérance; aucune amertume n'y était mêlée, tout y respirait le calme et la confiance chrétienne.
Pontigny, dans la suite, devint à son tour comme une pépinière de saints abbés et de glorieux prélats, dont la renommée rejaillit sur l'ordre de Cîteaux. A l'ombre de ses cloîtres hospitaliers , de courageux pontifes, persécutés à cause de leur attachement à la foi ou aux règles salutaires de la discipline, trouvèrent asile, protection et sécurité. De là sortirent des protestations généreuses contre les injustices du pouvoir, et contre les empiétements sacrilèges de la puissance séculière sur les droits sacrés de l'autorité ecclésias-
t Ratisbonne , Histoire de saint Bernard.
tique. Le moyen âge fut témoin d'audacieuses tentatives de ce genre, et de courageuses résistances. N'est-ce pas l'histoire, toujours ancienne et toujours moderne, de la lutte ici-bas du droit contre la force? Ainsi apparaissent successivement sous les voûtes de l'abbaye de Pontigny saint Thomas Becket, Etienne Langton, saint Edmond, archevêque de Cantorbéry, Mauger, évêque de Worcester. Leurs noms figurent avec honneur dans les annales de l'histoire, et sont, pour ainsi dire, devenus synonymes de l'indépendance de la conscience et de la liberté inviolable de l'âme.
Parmi les personnages illustres qui furent inhumés à Pontigny, nous devons nommer : Guichard, archevêque de Lyon, en 1180; Guérin ou Gérard, archevêque de Bourges, en 1181; saint Edme ou Edmond, archevêque de Cantorbéry, en 1242; Guillaume de Ludan, archevêque d'York, en 1272; Hugues de Mâcon, évêque d'Auxerre, premier abbé de Pontigny, en 1151; Pierre, évêque d'Arras, en 1203; le cardinal Girard, en 1202; Mauger, évêque de Worcester; Thibaut le Grand, comte de Champagne; Alix, fille de Thibaut, troisième femme de Louis VII, roi de France, et mère de Philippe-Auguste, en 1206; Hervé de Donzy, comte d'Auxerre, de Nevers et de Tonnerre, en 1222; le chancelier Algrin, en 1139.
Plus célèbre encore que Pontigny fut l'abbaye de Clairvaux, troisième fille de Cîteaux. En 1115, une colonie de douze moines partait sous la conduite de saint Bernard, se dirigeant vers une vallée triste et marécageuse du diocèse de Langres. Des abords difficiles, au sein d'un pays inhabité, en avaient fait un
repaire de voleurs. Ce lieu sauvage et mal hanté avait été nommé la vallée d'absinthe; saint Bernard l'appela Clairvaux {clara vallis). Grâce à son saint et illustre abbé, Clairvaux devint une pépinière de nouvelles abbayes : ses colonies se répandirent dans le monde entier. En quelques années, saint Bernard fonda ou agrégea à son abbaye plus de soixante-dix monastères en France, en Espagne, en Angleterre, en Irlande, en Flandre, en Italie, en Allemagne.
La vallée d'absinthe était devenue un jardin béni du ciel, embaumé des fleurs de toutes les vertus chrétiennes. Beaucoup d'hommes du monde y venaient, attirés par la curiosité; subissant bientôt un charme irrésistible, ils renonçaient au monde, séduits par l'attrait de la solitude. Prenant en dégoût les plaisirs même légitimes, ils aspiraient aux jouissances supérieures de la retraite, de l'oubli, de la piété, de la pénitence et des mortifications. Des chevaUers accoutumés aux occupations tumultueuses de la guerre, aux plaisirs étourdissants des tournois, jetaient bas leurs armes, congédiaient leur écuyer, ce fidèle compagnon de leurs hauts faits, et vendaient, quelquefois en pleurant, leur coursier, ce noble et intelligent animal, auquel le guerrier s'attache, pour ainsi dire, comme à un ami. Sous la rude discipline du cloître , ils s'exerçaient jour et nuit à remporter des victoires plus difficiles à gagner que sur le champ de bataille : il s'agissait de se vaincre soi-même, avec les convoitises mauvaises que chacun porte en son propre cœur. Ainsi, Rainard, fils de Milon, comte de Bar-sur-Seine, s'enrôle sous la bannière déployée à Clairvaux par saint Bernard, tandis
que Othon de Frisingue, fils de Léopold, margrave d'Autriche et petit-fils de l'empereur Henri IV, s'ensevelit sous les cloîtres de l'abbaye de Morimond. Accompagné de douze jeunes gentilshommes allemands, tous destinés au monde, auxquels souriaient les plus douces espérances, Othon était venu demander l'hospitalité d'une nuit. Tous subirent l'étonnante fascination des cloîtres cisterciens. Le lendemain, en s'éveillant, au lieu de prendre ensemble le chemin de leur patrie-, ils demandèrent à entrer au noviciat. Un jour, le prince Henri , frère de Louis VH , roi de France , arrive â Clairvaux, accompagné d'une nombreuse et brillante escorte. Tandis qu'il converse avec saint Bernard, il éprouve soudain un vif désir de rester dans la solitude. Sa résolution est prise sur-le-champ; il congédie les chevaliers qui forment sa cour, et, au grand étonnement de tous, il déclare qu'il ne quittera plus le monastère. Bientôt il échange les vêtements royaux contre les pauvres habits de la pénitence, et devient novice. Plus tard, il fut élu évéque de Beauvais, monta sur le siège métropolitain de Reims, et rendit d'éminents services à l'Église.
Nous ne saurions énumérer tous les faits, même lemarquables, de ce genre. Un jour, Amédée, parent de l'empereur d'Allemagne, dégoûté des grandeurs et des agitations du monde, renonce aux dignités du siècle, se couvre de la robe de laine blanche des Cisterciens, et il passe sa vie à Clairvaux dans les obscurs exercices de la vie monastique.
Un autre jour, Guntar, roi de Sardaigne, vient à Tours en pèlerinage au tombeau de saint Martin. Re-
> flC
tournant vers l'Italie, il s'écarte de sa route pour visiter le moine dont la renommée publiait tant de merveilles. Il voit Bernard quelques instants et regarde, d'un œil distrait en apparence, les religieux de Clairvaux. A peine revenu dans son royaume, sa pensée est continuellement obsédée du souvenir de Clairvaux : une force surnaturelle l'attire, comme malgré lui, vers saint Bernard et vers les frères qui combattent si courageusement sous ses ordres les combats du Seigneur. A la fin il est vaincu : <r Le ciel , dit l'historien de Cîteaux, lui parut plus désirable que Vile de Sardaigne. Il remit la couronne à son fils, et courut à Clairvaux. Guntar était alors âgé de quarante ans. Il arriva trop tard; saint Bernard venait de rendre le dernier soupir. Sa vocation n'en fut point ébranlée : il passa de longues années dans les austérités, et mourut dans une heureuse vieillesse. Quand saint Bernard mourut, le 20 août 1153, âgé de soixante-trois ans, il était abbé de Clairvaux depuis trente -huit ans. Il laissa plus de sept cents religieux à Clairvaux, et cent soixante monastères dépendant de cette abbaye \
L'abbaye de Morimond fut la quatrième fille de Cîteaux. Elle fut fondée en 1115, au fond d'une étroite vallée du Bassigny, au diocèse de Langres, et devint mère d'environ deux cents autres abbayes. Dans la péninsule ibérique, elle exerça la plus grande influence et conserva la direction supérieure des cinq fameux ordres militaires de Calatrava, d'Alcantara, de Montesa, d'Avis et du Christ, qui brillèrent d'un si vif éclat en
1 Raiisbonne, Histoire de saint Bernard,
Espagne et en Portugal. L'abbé de Morimond était le général de toutes ces milices religieuses. Un abbé de Morimond, Othon, évêque de Frisingue, en écrivant une chronique des croisades, nous a laissé un monument impérissable de sa piété, de son génie et de son dévouement enthousiaste à la noble cause qui poussa sur les rivages de l'Asie tant de vaillants soldats de la croix.
On le voit assez, d'après les lignes précédentes, l'ordre de Clteaux tient une magnifique place dans l'histoire de l'institut monastique. En employant une expression usitée de nos jours, il a creusé un profond sillon dans le monde. Dans ses cloîtres se sont formés des cœurs généreux, des esprits élevés, des génies éminents qui ont rendu d'immenses services à l'Église et à la société. A cette grande école se développèrent les plus belles intelligences et les plus sublimes vertus. Clteaux ne fut pas seulement un centre intellectuel, où fleurirent toutes les qualités en honneur parmi les hommes : ce fut surtoUt une pépinière de saints.
L'ordre entier se distingua constamment par sa dévotion envers la sainte Vierge, Mère de Dieu. Toutes ses églises étaient dédiées sous le vocable de Notre- Dame. Tous les moines cisterciens portaient les blanches livrées de Marie. Nous ne saurions terminer plus convenablement cette notice qu'en citant l'anecdote suivante de l'histoire de saint Bernard.
€ Légat du pape Innocent II, saint Bernard assista à la diète germanique réunie à Spire. L'abbé de Clairvaux fut reçu par les princes et les populations catholiques avec un empressement qui tenait de l'enthou-
siasme. Le pieux moine se rendit d'abord à l'église dédiée à la sainte Vierge, Dame souveraine de cette religieuse contrée. Tous y chantèrent avec dévotion l'antienne Salve, Regina, mater misericordiœ (Salut, ô Reine, mère de miséricorde). Les dernières paroles de la prière, et les derniers sons de la mélodie retentissaient encore sous les voûtes, quand saint Bernard, mû par une inspiration soudaine, ajouta ces mots : 0 clemens, o pia, o dulds Virgo Maria, que l'univers chrétien a répétés depuis ^ >
î Les plus belles Églises du monde, p. 401.