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LA GRANDE CHARTREUSE

Vers le milieu du xp siècle, dans cette partie du diocèse de Grenoble où les Alpes offraient l'aspect le plus sauvage, se dressaient les monts vulgairement appelés Chartreux, Les sommets en étaient hérissés et dépouillés de toute végétation, de maigres arbrisseaux poussaient avec peine entre les rochers. Sur les flancs de la montagne, d'énormes blocs de pierre détachés par les avalanches menaçaient la tête des passants : chaque hiver, quelques-uns se détachaient et roulaient avec fracas au fond des précipices. C'était comme une image du chaos. Personne n'osait s'aventurer dans ces gorges dangereuses, fréquentées seulement par les ours, et connues peut-être des malfaiteurs, sûrs dy trouver l'impunité. Cette affreuse solitude allait enfin se transformer, sous l'influence du labeur opiniâtre de quelques pauvres moines. La famille de saint Bruno, bravant l'âpreté du climat et des frimas éternels, choisit ces lieux désolés pour y asseoir son monastère. A leur patrie nouvelle ces moines courageux em-

pruntèrent leur nom de Chartreux, et leur maison fut désignée sous le nom de Chartreuse.

Depuis l'époque mémorable où saint Bruno prit possession de ce désert et jeta les fondements de la petite chapelle qui subsiste encore sur une roche abrupte, de nombreux voyageurs ont visité cette région des Alpes. Quelques touristes désœuvrés y sont venus admirer des vues pittoresques et des paysages grandioses, comme on en voit dans les hautes chaînes de montagnes. Beaucoup y ont été attirés par la réputation de sainteté des disciples de saint Bruno. Qui pourrait redire les prodiges de grâce opérés dans cette retraite solitaire? A mesure que Ton gravit les pentes escarpées et sinueuses de la montagne, on se sent pénétré d'une atmosphère de calme profond. Tous les bruits du monde s'éteignent peu à peu. Les agitations du siècle ne se font plus sentir. On se croirait placé sur certaines hauteurs des bords de l'Océan : on entend le murmure des flots dans le lointain; on aperçoit, au moment de la tempête, les vagues écumantes; on savoure, pour ainsi dire, le plaisir d'une pleine et entière sécurité. Au sein de la solitude, dit Origène, l'âme s'élève naturellement vers le ciel et se sent plus près de Dieu. Combien d'hommes du monde ont commencé à escalader les rudes sentiers qui mènent à la Chartreuse, l'esprit tout préoccupé d'intérêts profanes, trèsindiflférents peut-être aux choses religieuses, et qui, à l'approche du monastère, étaient étonnés de voir naître dans leur âme des idées et des sentiments inaccoutumés?

C'est toujours un beau et instructif spectacle, il faut

en convenir, de contempler des hommes ayant renoncé à toutes les espérances terrestres dans la force de la vie, afin de s'occuper uniquement de la pensée de l'éternité. Les joies de la vie enivrent assez les cœurs, les passions bouleversent trop fréquemment l'existence; les austérités du cloître, cette espèce de mort anticipée de la solitude et du silence , rappellent naturellement rhomme à la considération de ses destinées futures. Les impressions salutaires naissent plus aisément encore en face de la grande Chartreuse, dans l'âme de ceux qui connaissent l'histoire de son fondateur, saint Bruno.

Né d'une famille distinguée et abondamment pourvue des biens de la fortune, saint Bruno reçut dès son berceau une éducation libérale et soignée. Confié à des maîtres habiles, il fit de rapides progrès dans les sciences. Cologne, sa ville natale, au commencement du xie siècle, était un centre vers lequel affluait la jeunesse de l'Allemagne pour se perfectionner dans toutes les branches des connaissances humaines. Mais ce qui faisait surtout honneur à ce jeune gentilhomme, c'est que ses progrès dans la vertu égalaient ceux qu'il faisait dans les lettres et les sciences ecclésiastiques. Aux époques agitées, on l'a remarqué plus d'une fois, les âmes délicates manifestent une tendance marquée vers la vie calme, pieuse et studieuse, partage ordinaire des gens d'Église. Les esprits vulgaires aiment mieux le tumulte des camps, l'agitation fiévreuse des exercices chevaleresques ou les spéculations hasardeuses, qui mènent parfois à la fortune. De bonne heure, Bruno, grâce à ses bonnes qualités, fut nommé chanoine de

la cathédrale : cette position enviée devait le conduire aux honneurs. Mais le jeune homme désirait vivement accroître et perfectionner ses connaissances. Il se dirigea vers Reims, ville célèbre par la réputation de son école, avec l'intention d'y poursuivre le cours de ses études. L'esprit supérieur de Bruno ne tarda pas à être remarqué : il devint même écolâtre de l'église métropolitaine de Reims. Il se montra dès le commencement à la hauteur de cette difficile fonction. L'enseignement du jeune professeur jeta un nouveau lustre sur l'école de Reims. De nombreux disciples se pressèrent autour de sa chaire. Plusieurs, dans la suite, montèrent aux plus hautes dignités ecclésiastiques; un d'entre eux même, Eudes ou Odon, mérita de s'asseoir dans la chaire de Saint-Pierre, sous le nom d'Urbain II. Proclamons-le ici à haute voix, les qualités du cœur chez Bruno ne le cédaient en rien à la beauté de son esprit. Sa droiture, son zèle, sa piété, son amour de l'Église, son respect pour la discipline ecclésiastique, son ardeur à signaler et à stigmatiser les abus et les vices, son dévouement à l'autorité du pontife romain, soulevèrent contre lui des haines d'autant plus implacables, qu'elles avaient pris naissance dans les passions mauvaises. L'orage se formait à l'horizon : il ne devait pas tarder à éclater. L'archevêque de Reims, Manassès, était parvenu au siège métropolitain par simonie. Ce crime était, avec grande raison, condamné par les canons des conciles, et poursuivi rigoureusement par les souverains pontifes. Non content d'avoir conquis ce titre par des moyens indignes, Manassès scandalisait son église par son faste et des mœurs peu

réglées. Bruno n'hésita pas à s'élever contre des désordres qui faisaient gémir le peuple et occasionnaient la perte des âmes. Cette sainte résolution souleva contre lui une persécution acharnée. 11 fut abreuvé d'outrages. Les violences dont on usa à son égard le plongèrent dans la tristesse, et, sans le pousser jusqu'au découragement, lui causèrent un dégoût profond. De ce moment, l'intrépide défenseur des lois sacrées de l'Église conçut le dessein de quitter le siècle et de se soustraire à la vue de tant de misères.

Bruno résigna donc ses dignités et se retira près de saint Robert, abbé de Molesme, le même qui fonda l'ordre de Gîteaux. Sous la direction d'un tel guide, un disciple comme Bruno devait faire des progrès rapides. Il passa quelques années dans cette retraite, se formant de plus en plus aux pratiques de la vie monastique, s'exerçant aux mortifications les plus rudes, travaillant , veillant, jeûnant , prenant à peine de courts et rares moments de repos, sans négliger des occupations plus difficiles peut-être, qui convenaient mieux à son esprit élevé, la méditation, l'étude, la prière et la contemplation des choses saintes. Le nouveau moine devint bientôt le modèle de la communauté. Quand il ouvrait la bouche, par obéissance, pour exhorter ou instruire, tous ses auditeurs étaient ravis d'admiration. De ses lèvres s'échappaient, comme d'une source vive, des flots intarissables de science divine et d'éloquence touchante. La règle de Molesme était sévère; Bruno cependant rêvait une règle plus sévère encore. Ajoutons qu'en ce moment fermentaient dans cette sainte maison de vives aspirations à une perfection

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inconnue jusque-là en Occident. La lecture de la vie des Pères du désert échauffait les imaginations, et transportait les âmes dans des régions inconnues. On concevait, de la vie cénobitique, un idéal vers lequel chacun s'élançait avec une prodigieuse ardeur. Saint Robert était à la veille de s'enfoncer dans le désert de Gîteaux. Bruno ne put se résigner à attendre davantage. Suivant le conseil de son supérieur, il se dirigea vers Grenoble, dont l'évêque saint Hugues était destiné, par la divine providence, à lui tracer une ligne de conduite extraordinaire.

Les voies de Dieu sont admirables dans ses saints. L'histoire nous en fournit à chaque page des preuves frappantes. Les esprits superficiels n'y comprennent rien ; parfois même ils les tournent en dérision. Qu'importent leur aveuglement et leurs moqueries? L'intervention surnaturelle apparaît évidemment : l'action de Dieu se manifeste non avec des lueurs douteuses, mais avec un éclat resplendissant. L'évêque de Grenoble, vers ce même temps, eut une vision étrange. Il lui sembla, pendant son sommeil, être transporté au sommet des plus âpres montagnes de son diocèse. Un temple magnifique s'y élevait majestueusement, et sur le faîte de l'édifice sept étoiles rayonnaient d'un éclat merveilleux. Saint Hugues étonné s'éveilla, espérant que Dieu lui dévoilerait la signification d'un songe si extraordinaire. Il n'attendit pas longtemps. Le lendemain, Bruno, à la tête de six compagnons de voyage, vint frapper à sa porte. A peine eut- il commencé à exposer le but de sa visite, que l'évêque, par une inspiration soudaine, reconnut les personnages qui lui

3i2 ABBAYES ET MONASTÈRES

avaient apparu en songe. Il leur fît un accueil plein d'affection, et leur prodigua toutes les attentions d'une hospitalité vraiment chrétienne. Bruno découvrit ses projets, et expliqua les principaux points de la règle qu'il se proposait d'établir. A la suite de plusieurs conférences, interrompues seulement par la prière, les bases du nouvel ordre furent posées.

Saint Hugues se mit aussitôt en devoir de conduire ses hôtes vers le lieu que la Providence leur destinait pour résidence. Voyons par la pensée cette courageuse colonie escalader les montagnes. Rien, le long de ces sentiers raboteux, coupés souvent par des rochers, bordés de précipices, ravinés par les orages, déchirés par les avalanches, n'était propre à séduire le regard. Ce n'était pas une nature riante, comme les sites où la plupart des abbayes du moyen âge s'élevèrent dans les provinces du centre de la France. Ce désert offre d'autres charmes aux yeux des disciples de saint Bruno. Ils chantent un hymne de pieuse reconnaissance en prenant possession de leur solitude. Sur-le-champ ils se mettent à l'œuvre, et se construisent de pauvres cabanes. L'évêque fait bâtir à ses frais une église qu'il dédie à Notre-Dame et à saint Jean -Baptiste, patron spécial des pénitents. Dans ce sanctuaire, ces vaillants athlètes viendront réparer leurs forces épuisées et ranimer leur ardeur au pied des autels. L'église, pour les âmes déjà détachées du monde, est vraiment le vestibule et la porte du ciel. On y goûte, au sein d'une paix profonde, de telles douceurs, que saint Hugues, cédant à l'attrait de la sohtude, avait besoin, pour ainsi dire, d'être renvoyé par son saint ami à l'ac-

complissement des devoirs de la charge pastorale. L'évêque de Grenoble mérita de plus en plus son titre de bienfaiteur. Des cellules solides remplacèrent bientôt les cabanes primitives. Enfin un monastère régulier ne tarda pas à présenter tout un ensemble de bâtiments, conformément aux statuts de l'ordre. Ajoutons que la main laborieuse des moines transforma peu à peu cet affreux désert. Dieu répandit ses bénédictions sur l'ordre naissant. Des solitaires en si grand nombre accoururent dans les déserts de la grande Chartreuse, que l'enceinte du cloître, quoique trèsvaste, fut insuffisante. Afin de répondre aux vœux empressés de tant de fervents religieux, il fallut se résigner à former des colonies dans la plupart des régions de la chrétienté : en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Suisse, en Angleterre. Plus heureux que tant d'autres, Tordre de Saint-Bruno subsiste toujours au sein des montagnes où fut son berceau. La grande Chartreuse continue de donner asile à la famille de saint Bruno, toujours également passionnée pour la stricte observance des règles tracées de la main de son fondateur. On a peine à croire, d'ailleurs, combien le cœur du religieux fidèle à sa vocation s'attache à la communauté témoin de ses premiers vœux. Pour lui, c'est la patrie; le reste du monde, c'est l'exil. Hélas! de nos jours, combien de fervents religieux subissent l'exil !

ABBAYE DE CORMERY

A la fin du viiic siècle, le pays de Gormery, maintenant si gracieux et si paré, n'était qu'une solitude sauvage'. Ce désert séduisit le pieux Ithier, abbé de Saint-Martin de Tours et pro-chancelier de l'empereur Charlemagne. Les rives de l'Indre, jusqu'alors couvertes d'une végétation luxuriante due à la fertilité du sol plutôt qu'à la culture, étaient restées étrangères à la civilisation. Les moines allaient y établir un centre de piété, de science et de progrès : là, en effet, comme en tant d'autres lieux, la religion fut pour les populations la source de bienfaits sans nombre dans l'ordre moral et matériel. La petite ville de Gormery , en particulier, dut aux moines son existence même, ses développements et sa prospérité.

L'abbé Ithier avait fondé un simple prieuré : une

• Nous avons publié une longue notice historique sur Tabbaye d^ Cormery en tôle du Carlidaire de cette abbaye, édité pour la première l'ois en 1861. [Mëm. de la Soc. nrchéol. de Touraine, tom. XII. 1

celle, suivant le langage du temps. Elle devait bientôt se transformer en monastère. Ce fut l'œuvre du célèbre Alcuin. En 800, Gharlemagne convoqua dans la ville de Tours les principaux seigneurs de ses vastes États , et, de leur consentement, il procéda au partage de ses provinces entre ses trois fils, Charles, Pépin et Louis. En ce moment l'esprit du souverain était occupé des plus graves affaires : il se disposait à partir pour Rome, où le pape devait le couronner empereur d'Occident. Son séjour se prolongea à Tours beaucoup plus qu'il n'aurait voulu, par suite de la maladie de Liutgarde, sa femme, qui mourut le 4 juin et fut ensevelie à Saint-Martin. Quelques jours après, le 10 et le 11 juin, à la demande d' Alcuin, il concéda deux diplômes importants au monastère de Cormery. Le prince fît des instances à son illustre et savant précepteur pour l'emmener à Rome avec lui; mais le vieillard, regardant l'abbaye de Tours comme le port heureux où la Providence l'avait conduit vers la tin de son voyage, s'excusa à cause de sa faiblesse et du fardeau trop lourd que les années et les infirmités faisaient peser sur ses épaules. Toujours plein d'affection pour son vieux maître de grammaire, le monarque lui reprocha, par une agréable plaisanterie, de préférer les toits enfumés de Tours aux palais dorés de Rome.

Le monastère naissant de Cormery fut peuplé de moines envoyés du midi de la France par saint Renoît d'Aniane, le digne ami d' Alcuin. Souvent l'illustre abbé de Saint-Martin allait s'édifier et "se reposer au milieu de cette pieuse colonie bénédictine. Comme son prédécesseur, il manifesta toujours une prédilection

marquée pour la maison de Cormery. Le restaurateur des lettres en France y établit une école; nul doute qu'il y conduisit plus d'une fois quelques-uns de ses disciples les plus distingués, car souvent il aimait à prolonger son séjour sur les bords riants de l'Indre. Les importuns n'avaient pas accès dans cette charmante solitude. Quand les infirmités le forcèrent à rester à Tours, il lui adressa les adieux les plus touchants, en un style qui montre à quel point les moines avaient le sentiment des beautés de la nature. Voyez ce vieillard vénérable jeter un dernier regard sur son € cher monastère de Cormery, sa résidence favorite. Des arbres touffus le couvrent de leur ombre, bosquets délicieux toujours couronnés de fleurs. Les prairies qui l'entourent continueront de s'émailler de fleurs et de produire des herbes utiles à la santé , que viendra cueillir la main expérimentée du médecin. Une rivière aux bords verts et fleuris l'environne de ses ondes limpides, où le pêcheur ne jette jamais ses filets en vain. Les vergers et les jardins, les lis et les roses remplissent le cloître des plus doux parfums. Des oiseaux de toute espèce y font retentir leurs chants mélodieux dès l'aube matinale, et célèbrent à l'envi les louanges de Dieu créateur \i> ,

Alcuin mourut en 804, dans un âge avancé. Il fut enseveli à Saint-Martin, où l'on voyait son tombeau avant 1790. Sa mort causa un deuil public. Ses contemporains le conjblèrent d'éloges : aucun de ses disciples, dont la plupart montèrent aux suprêmes honneurs de

ï Œuvres d'Alcuin, PatroL lat., lom. CI, col. 1431.

l'Église et de l'État, ne fut ingrat envers sa mémoire. Raban Maur alla plus loin que tous les autres; il n'hésita pas à insérer son nom au martyrologe dans le catalogue des saints. Aujourd'hui encore, après tant de siècles écoulés, nous qui écrivons ces lignes à deux pas de la vieille basilique de Saint-Martin, nous ne serons pas infidèle à la mémoire d'Alcuin. Nous saluons en lui un des grands hommes, l'honneur de leur siècle, l'honneur en même temps de la ville de Tours, qui eurent la plus heureuse influence sur la conservation, chez nous, des nobles traditions de la science et de la piété.

A peine descendu dans la tombe, Alcuin eut pour successeur, à Saint -Martin et à Cormery, Fridegise, son compatriote, un des principaux personnages de la cour de Charlemagne, grand chancelier du palais impérial. Est-il nécessaire d'ajouter qu'il se montra constamment digne de la faveur des princes, et qu'il sut faire un digne emploi de son crédit et de sa fortune? En 820, grâce à la libéralité de Louis le Débonnaire, il ajouta l'abbaye de Saint-Bertin à ses riches bénéfices. Les envieux n'avaient pas manqué de reprocher à Alcuin l'étendue immense des domaines placés sous sa main, et le nombre des serfs, qu'on portait à vingt mille, soumis à son autorité. C'était le territoire et la population d'une province entière. Il faut en convenir, pour un moine faisant profession de pauvreté, il y avait plus qu'un prétexte à la malveillance. La conduite de l'illustre abbé de Saint-Martin avait suffi pour imposer silence à ses détracteurs. Fridegise, beaucoup moins célèbre, et jusque-là simple chanoine,

pouvait- il se flatter d'échapper aux traits de la malignité ? Il n'y avait guère d'apparence; aussi le voyonsnous solliciter l'autorisation impériale pour l'abbaye de Cormery d'élire un abbé régulier.

En 821 , c'était un fait accompli : le monastère de Saint-Paul eut sa constitution définitive. La septième année de l'empire de Louis le Débonnaire, un diplôme fut publié , accordant aux moines de Cormery le pouvoir d'élire un abbé suivant les constitutions de Saint- Benoît. L'abbé devait être choisi parmi les membres de la communauté. Afin de rendre l'élection plus utile au bien spirituel des frères, et d'éviter les conflits, toujours possibles au milieu d'hommes qui ont recours au scrutin pour faire triompher leur volonté, il fut stipulé qu'il serait permis aux moines de conférer le titre de supérieur à un religieux bénédictin tiré d'une abbaye voisine. La liberté des votes fut ainsi maintenue dans une complète indépendance. Une seule restriction fut imposée à la concession impériale : avant d'entrer en fonctions, le nouvel abbé devait être agréé par le chapitre de Saint-Martin. Enfln l'empereur, suivant en cela les suggestions de son chancelier, régla pour l'avenir que le nombre des moines à Cormery ne dépasserait jamais cinquante, et pour leur subsistance il assigna d'une manière spéciale les revenus des domaines de Tauxigny , de Fercé et d'Antogny en Poitou.

Le premier abbé régulierde Cormery fut Jacob. L'histoire ne fait connaître aucun acte important émané de lui : il demeure éclipsé entièrement par Fridegise. A cette époque doivent être attribués les premiers commencements de la ville de Cormery. Quelques maisons

ne tardèrent pas à se grouper à l'ombre des murs de l'abbaye; tels furent les débuts de quantité de villes en France. L'abbé Audacher mérite à juste titre d'être compté parmi les principaux bienfaiteurs de l'abbaye et de la ville naissante. Il fonda un marché chaque semaine et deux foires annuelles; afin d'assurer la perpétuité de cette institution, il obtint du prince des lettres de confirmation. Cette concession importante eut lieu en 836; elle subsiste encore, après avoir traversé dix siècles.

Deux ans après, en 838, les pirates normands dévastèrent une partie de la Touraine : Gormery alors fut épargné; mais l'année 853 fut une année néfaste. En cette dernière année, les habitants de Gormery virent arriver chez eux, et en bon ordre, une pieuse caravane composée de vingt-quatre moines, l'abbé Herberne de Marmoutier en tête, de douze chanoines, et d'une troupe de bourgeois de Ghâteauneuf en armes. Gette petite armée était chargée de transporter et de garder la châsse de saint Martin. En quittant Tours, elle avait l'espoir de trouver à Gormery, à vingt kilomètres de la capitale de la province, un asile assez solitaire ou assez impénétrable pour y mettre en sûreté son précieux dépôt. On reconnut bientôt que cette place, à peu près sans défense, ne couvrirait pas suffisamment le trésor que tous étaient si jaloux de conserver. L'escorte reprit sa route par Orléans et Saint-Benoît-sur-Loire; elle s'arrêta enfin à Auxerre.

Furieux de voir la châsse de saint Martin soustraite à leur convoitise , les Normands coururent en hâte à Gormery. Il était trop tard; quand ils y arrivèrent, les

Tourangeaux étaient loin. L'abbaye de Cormery et les maisons bâties alentour offraient une maigre proio à leur rapacité. Après avoir pris ce qui était à leur convenance, ils y mirent le feu, et s'en allèrent ailleurs poursuivre le cours de leurs terribles aventures.

Après Audacher, mort vers 868, l'abbaye de Cormery eut de mauvais jours à passer. La faiblesse des descendants de Charlemagne avait tout compromis en France. La féodalité s'organisait fortement, et Cormery, comme tant d'autres établissements, allait en subir les funestes résultats. Les terres de Cormery devinrent des bénéfices laïques. Les églises mêmes furent souvent concédées à des hommes d'armes. C'était une désorganisation générale. Le remède, enfin, par une disposition de la divine providence, vint d'où le mal était sorti. En 965, Guy, fils du comte d'Anjou Foulques le Bon, petit-fils de Foulques le Roux, possédait trois abbayes, parmi lesquelles se trouvait celle de Cormery. Il avait reçu, tout enfant, ces magnifiques bénéfices comme une espèce d'apanage. Mais, grâce à un attrait céleste, Guy se fit moine et entreprit de faire refleurir la régularité. Sa réputation de sainteté, plus encore que la puissance de sa famille, le firent monter sur le siège épiscopal du Puy-en-Velay , en 976. La trace de son séjour à Cormery ne s'effaça jamais. Le monastère, grâce à son influence dans le monde, grâce surtout a son amour pour l'institut bénédictin , lui fut redevable d'une véritable renaissance.

.A partir de ce moment, l'abbaye suivit un long cours de prospérités. Les donations abondèrent; les bâtiments furent rebâtis et agrandis. La cause principale

ABBAYE DE CORMERY

de ces largesses fut la régularité exemplaire des moines. Au xiie siècle eut lieu un événement extraordinaire que nous devons rapporter, comme ajoutant un trait caractéristique à la physionomie du moyen âge. Il s'agit du jugement de Dieu par l'épreuve du fer rouge. Nous avons eu précédemment occasion de raconter la terrible épreuve de Pierre Ignée, traversant un brasier ardent. Voici le fait, qui se passa en 1123, à une époque où ces effroyables moyens de preuve allaient disparaître pour jamais. Foulques, père de Geoffroy Plantagenet, possédait le château de Montbazon, et à ce titre il revendiquait la propriété, du moins en partie, de la forêt de Bréchenay. Les moines de Cormery, possesseurs primitifs de ce domaine, avaient arraché les arbres, défriché la terre et réussi à donner à l'agriculture un sol des plus fertiles. Par suite des guerres, la campagne de Montbazon, plusieurs fois ravagée, devenue le refuge de bandes de voleurs, était tombée dans l'abandon le plus déplorable. Les métairies avaient été détruites, les paysans égorgés ou mis en fuite: Les champs restaient sans culture. Il paraît que les prévôts du comte trouvaient leur profit dans ce désordre; car, en laissant croître des bruyères et des buissons, ils voulaient que les terres de l'abbaye fussent de nouveau converties en forêts. Les moines s'efforçaient d'essarter les parcelles voisines de leur terre de Veigné; mais ils étaient repoussés avec violence. Un des plus ardents opposants était Gautier, surnommé Fais mal, Fac maluniy ou Fémau. Fatigués des injures de ce malfaiteur, les moines et les colons eurent recours au comte. Celui-ci, reconnaissant que les plaintes étaient fon-

dées, révoqua Gautier et mit un autre prévôt à sa place. La querelle cependant n'était i)as finie. Les moines furent encore molestés, et leurs colons maltraités. A la fin, Thibault et Albert, moines de Cormery, se rendirent à Chinon, où se trouvait Foulques, comte d'Anjou et de Touraine, réclamant justice et offrant de prouver la vérité de leurs allégations. Le comte ordonna que les moines fussent admis à faire preuve par le jugement de Dieu : il s'agissait de subir l'épreuve du fer ardent. Eudes Amaur>% le tenant de l'abbaye, resta renfermé trois jours avant celui du jugement. Au moment de l'épreuve, il saisit le morceau de fer rougi au feu et le porta jusqu'à l'église Notre-Dame de Montbazon. La main fut enveloppée aussitôt, et attachée avec des liens sur lesquels on apposa des sceaux. Le troisième jour, les sceaux furent rompus à Veigné, en présence d'un grand nombre de témoins. Eudes Amaury avait la main saine, sans la moindre trace de brûlure. Aussitôt les moines coururent à Tours, rendre compte à Foulques de ce qui venait d'arriver. Le prévôt de Montbazon affirma la vérité du fait. Le comte déclara que l'abbaye resterait désormais en possession paisible du domaine en litige. La charte où sont constatées toutes les circonstances de cet événement mémorable porte un grand nombre de signatures, parmi lesquelles nous distinguons celles de l'abbé Mainard; de Thibault et d'Albert, moines de Gormer)^; d'Isambart Buot, de Constant Moulnier, de Veigné; de Poupart, de Robert, de Vital Bivard, etc.

Il serait sans intérêt de mentionner ici les principaux actes d'acquisition et de cession faits par l'abbaye. Arri-

vons à des événements d'un intérêt plus général. En 1358, des bandes d'Anglais et de Gascons, venant de Loches, menacèrent le pays de Cormery. Le 21 mars de cette année, les Anglais parurent devant la ville, sous la conduite de Basquin du Poncet. Nous sommes aux plus mauvais jours de notre histoire. Des aventuriers de toute espèce profitent de nos discordes civiles pour semer dans nos pacifiques campagnes le désordre, le pillage, le meurtre et l'incendie. La Touraine était alors le dernier boulevard de la monarchie française. Maîtres sans combat d'une petite ville sans défense, les ennemis livrèrent les maisons au pillage et ruinèrent les habitations de ceux qui essayèrent de se défendre. Qui pourrait peindre ces scènes de désolation ? Plusieurs habitants furent égorgés ou couverts de blessures; les autres furent maltraités, et tous mis à rançon. L'église Notre-Dame du Fougeray fut profanée. Ces brigands ne respectèrent rien. Les femmes et les enfants subirent les derniers outrages. Cinq jours après, l'abbaye tomba en leur pouvoir. La nef de l'église fut transformée en écurie, où ces hordes de barbares placèrent leurs chevaux. Inutile de dire que le vol fut le moindre des excès auxquels ils s'abandonnèrent. Détournons les yeux de ce triste spectacle. Après avoir pillé, ils démolirent; après avoir démoli, pour achever leur triste tâche, ils brûlèrent. Quand la ville n'offrit plus rien à leurs déprédations, ils dévastèrent les campagnes : Ventes, Aubigny, Montchenin, Truyes,Tauxigny, Esvres, Louans, Saint -Baud, eurent particulièrement à souffrir. Ces horreurs se prolongèrent plus d'une année. Les chefs de ces compagnies

indisciplinées avaient d'abord exigé des moines une rançon qu'il leur fut impossible de payer. Comprenant à la fin que la continuation de leur occupation mettrait l'abbaye dans l'impossibilité absolue de rien payer, puisque ses domaines principaux étaient ruinés et continuaient à ne rien produire , ils firent eux-mêmes des propositions moins dures. L'abbé Gérard accepta. Il avait hâte de revoir son cloître, d'en relever les murailles, et de purifier le sanctuaire profané. La rançon fut soldée; les moines revirent leur monastère délabré : cinquante ans après, les ruines n'étaient pas entièrement réparées. Les habitants de la ville pleuraient en voyant leurs pauvres demeures bouleversées, portant les traces sinistres de l'incendie. Les bénédictins , malgré leur propre détresse, furent la providence de ces infortunés. Quels que fussent les malheurs du temps, ces désastres peu à peu se réparèrent et s'oublièrent. Des jours plus calmes succédèrent à l'orage : l'abbaye, comme le phénix de la Fable, sortit de ses cendres. Elle eut encore des jours heureux; mais la commende lui fut aussi défavorable qu'à tant d'autres célèbres communautés. La congrégation de Saint -Maur, en 1662, vint y faire refleurir toutes les vertus du cloître. Hélas! déjà au xvii^ siècle l'institut monastique penchait vers son déclin. De fausses idées envahissaient les esprits. Il n'était pas difficile de prévoir qu'un changement allait s'opérer. Dans les décrets insondables de la providence de Dieu, ces vieilles fondations séculaires allaient disparaître en un seul jour. En 1790, lorsque la révolution viendra brutalement frapper à leur porte et les chasser de leur pieux asile.

les moines ne feront entendre aucune parole de malédiction; ils se disperseront sans murmurer. Mais ils ne quitteront pas avec indifférence leur tranquille retraite : lorsqu'ils en franchirent le seuil , pour n'y plus revenir, ils étaient profondément tristes, mornes, silencieux, et plusieurs versaient des larmes. La population de Cormery n'a point oublié cette scène touchante; les vieillards qui viennent de disparaître racontaient avec émotion les suprêmes adieux que les moines adressèrent à leur chère et illustre abbaye de Cormery.

l'abbaye de la TRINITÉ ET LA SAINTE-LARME DE VENDÔME

Le berceau de l'abbaye de Vendôme est entouré de merveilles, et son histoire occupe une place distinguée dans les annales de l'ordre monastique. Le dévouement de ses chefs aux intérêts de l'Église et à la cause de la papauté leur mérita le titre d'abbéscardinaux du titre de sainte Prisque au mont Aventin , et valut d'insignes privilèges à la communauté. Les fondateurs et principaux bienfaiteurs du monastère de la Sainte-Trinité furent Geoffroy-Martel, comte d'Anjou, de Touraine et de Vendôme, et Agnès de Poitiers, sa femme, veuve du duc d'Aquitaine. Également pieux et magnanime, Geoffroy sortit vainqueur des luttes acharnées et meurtrières qu'il eut trop longtemps à soutenir. Sa force, sa vigueur, son audace et ses grands coups d'épée lui acquirent le surnom de Martel. Sur le champ de bataille, aucun danger n'étonnait son courage; après le combat, nulle surprise ne lui enlevait le profit de la victoire : sa prudence éga-

lait sa bravoure. Nous voudrions pouvoir ajouter qu'il triompha de son ambition aussi souvent et aussi aisément que de ses ennemis.

En 1032, Geoffroy-Martel se reposait de ses fatigues dans son château de Vendôme. Une nuit que le sommeil fuyait de ses yeux, il fut témoin d'un phénomène extraordinaire. Tandis qu'il considérait avec ravissement la vaste prairie qui s'étend au pied de son manoir, la rivière où se reflétaient les étoiles, les ruisseaux qui brillaient comme de longs rubans d'argent, tout à coup une lumière étincelante, en forme de lance, fend les airs en sifflant et tombe dans une fontaine près du bourg Saint-Martin. Le comte, étonné de ce spectacle, appelle son épouse. Il lui racontait ce qu'il venait de voir, quand un sifflement aigu éveille leur attention; une seconde lance enflammée trace un long sillon de lumière, et se précipite dans la même fontaine. Peu de temps après, une troisième lance de feu traverse le ciel dans la même direction que les précédentes, et disparaît au même endroit. De nos jours l'apparition de ces brillants météores produirait -elle une grande impression? En ce moment Geoff'roy avait conçu le projet de construire un monastère. Il regarda ce fait comme un avertissement du Ciel, qui répondait si bien à sa pensée. Il résolut donc de bâtir en ce lieu un couvent dédié à. la Trinité. Sur-le-champ il acheta le terrain nécessaire à l'établissement d'une maison régulière, voulant que la grandeur des bâtiments, les dépendances, les jardins, les accessoires fussent en rapport avec sa haute fortune, et que l'ensemble fû^ digne de la réputation d'un des plus puissants sei-

gneurs de ce temps. Avec un luxe de précautions propre à cette époque où il n'y avait pas de terre sans seigneur, après avoir amplement dédommagé les propriétaires , il s'appliqua à éteindre tous les droits féodaux qu'on aurait, dans la suite, pu faire valoir à un titre quelconque sur l'emplacement du monastère. Ainsi, tout le fonds, après les formalités alors en usage, fut déclaré franc et quitte de toutes redevances. Quand on connaît la jurisprudence si compliquée du moyen âge , et l'enchevêtrement des droits qui chargeaient la propriété de mille manières, on conviendra que c'était agir sagement. Les moines n'agirent pas moins prudemment, en faisant constater par des actes publics et en bonne forme tout ce qui était relatif aux possessions de leur abbaye naissante : tel est l'objet de plusieurs chartes curieuses qui sont arrivées jusqu'à nous. Ajoutons que les travaux furent conduits avec une ardeur extrême; l'argent ne manquait pas, et tout le monde avait pris à cœur l'exécution de cette sainte œuvre. Les bâtiments réguliers furent achevés dans l'espace de huit ans. Le clocher actuel , constituant à lui seul un magnifique monument, date du xiie siècle. Une partie considérable de l'église fut rebâtie au xve siècle et achevée par Louis de Crèvent, avant-dernier abbé régulier. A son origine, le monastère fut peuplé de moines bénédictins. Le premier abbé fut Regnault, natif de Vendôme et d'abord religieux de Marmoutier. Ce saint homme justifia pleinement la bonne opinion que l'on avait conçue de ses vertus et de sa capacité. Il fit fleurir la règle de Saint-Benoît dans toute sa pureté.

Geoffroy-Martel en fut si satisfait, qu'il augmenta bientôt les ressources de la communauté, reconnues insuffisantes; car dès le commencement elle ne compta pas moins de cent religieux. Ses libéralités furent sagement ordonnées. Plusieurs domaines du comté de Vendôme avaient été usurpés. Geoffroy en fit opérer la restitution, et transporta au monastère des terres assez considérables, situées à Monthodon, Prunay, Houssay , Villedieu , les Hermites et Gastineau. Le prince s'imaginait que cette revendication paraîtrait moins odieuse, quand les détenteurs de ces biens sauraient qu'ils avaient été donnés à l'Église. Il se trompait, les usurpateurs firent beaucoup de bruit; mais ils ignoraient à qui ils avaient affaire. Le comte de Vendôme leur fit voir qu'il était décidé à faire respecter ses droits, et ils n'ignoraient pas qu'il était le plus fort. Il fallut obéir, et l'abbaye entra en possession de ces biens, au grand regret de ceux qui les détenaient injustement.

En 1040, le 31 mai, fête de la sainte Trinité, eut lieu la dédicace de l'église abbatiale. Cette cérémonie fut célébrée avec la plus grande solennité. Le fondateur convoqua l'archevêque de Tours, l'évêque de Chartres, plusieurs prélats, évoques ou abbés, tous les barons et seigneurs dont il était suzerain, et il invita toute la noblesse du pays. Il y eut un concours incroyable de peuple, gens du pays et étrangers, ce qui donna occasion à l'établissement d'une foire , dite de la Trinité , qui subsiste encore. Au comble de la joie, Geoffroy- Martel montra lui-même aux prélats et aux seigneurs les différentes parties de l'abbaye. Il pouvait, en effet,

être fier de son œuvre. Le moyen âge ne produisit nulle part rien de plus accompli.

Ce prince néanmoins devait ajouter considérablement à illustration de l'église de Vendôme. Sur son renom de vaillance et de sagesse, il avait été choisi pour commander l'armée que le roi de France envoyait au secours de l'empereur Michel le Paphlagonien. Martel, arrivé en Sicile, se mit à harceler les Sarrasins, et dès qu'il eut joint l'armée des Grecs, il défit entièrement les barbares et les chassa de l'île. En récompense de ses services, il ne voulut accepter qu'un reliquaire précieux, où était conservée une des larmes que Jésus -Christ versa avant de ressusciter Lazare. La sainte larme, recueillie par un ange, était enfermée dans une petite ampoule de cristal, n'ayant ni ouverture, ni soudure. Elle fut transférée à Vendôme, où elle resta longtemps le but d'un pèlerinage très-fréquenté. Elle fut placée dans le sanctuaire , du côté de l'Évangile, sous une arcade élégamment sculptée.

Geoffroy -Martel mourut en 1061, après avoir obtenu du pape Clément JI d'insignes privilèges pour son abbaye. Vers 1050, il avait rendu à son neveu Foulques l'Oison le comté de Vendôme , qu'il lui avait enlevé précédemment pour cause de félonie.

En consentant à l'union du prieuré de Sainte-Prisque à l'abbaye de la Trinité, le pape Alexandre II avait érigé ce prieuré, jusque-là dépendant de Saint-Paul-horsdes-Murs, à Rome, en titre de cardinal, en faveur d'Odéric, second abbé de Vendôme, et de ses successeurs. Devenu pape, saint Grégoire VII confirma l'acte de son prédécesseur par une bulle en date de l'année

1076. Mais ce qui rendit plus célèbre encore le nom de l'abbaye, ce fut la gloire de Geoffroy, connu sous le nom de Geoffroy de Vendôme. Né à Angers d'une noble famille, et destiné au monde par ses parents, qui fondaient des rêves d'ambition sur ses belles qualités, Geoffroy, à l'âge des espérances et des illusions, préféra l'humilité du cloître. Son mérite supérieur, ses vertus, sa science, le signalèrent au choix des membres de sa communauté, et il fut élu abbé en 1092. A peine a-t-il reçu de l'évêque de Chartres la bénédiction abbatiale , qu'il entreprend le voyage de Rome. Urbain II l'accueille avec bienveillance, le confirme dans la dignité de cardinal, à cause du prieuré de Sainte- Prisque, et renouvelle tous les privilèges de l'abbaye : cette bulle est datée de Rome, le 14 mars 1093. Comme dernier témoignage de bienveillance , le pape lui confère lui-même l'ordre de la prêtrise; car Geoffroy n'était encore que diacre. En retour, l'abbé de Vendôme se dévoua aux intérêts du souverain pontife avec la plus louable générosité. Urbain II n'était point paisible possesseur du saint-siége; l'antipape Guibert troublait l'Église par d'injustes prétentions. A la tête d'un parti considérable , l'usurpateur tenait le palais de Latran. Urbain avait pour lui le bon droit; mais il manquait d'argent. En pareille conjoncture , l'abbé de Vendôme n'hésita pas un instant; il fournit des sommes considérables, et ne craignit pas de s'endetter pour une cause si glorieuse. Il donna de quoi racheter le palais de Latran. Il trouva encore le moyen d'avoir un nombre suffisant de chevaux et des équipages convenables, pour que le pape y fit son entrée

avec un certain éclat. Enfin il le plaça lui-même sur son siège, et fut le premier qui eut l'honneur de lui baiser les pieds.

En 1094, Geoffroy revint en France, et rentra dans son abbaye chargé de gloire et d'honneurs. Son zèle pour le saint-siége ne se borna pas à ce seul acte de générosité; il en soutint toujours les intérêts, passa douze fois les Alpes pour son service, fut fait prisonnier trois fois par ses ennemis, souvent en danger de perdre la vie. Il fut employé dans les plus grandes affaires de l'Église et de l'État. Les souverains pontifes le mandèrent souvent pour assister aux conciles. Louis le Gros le choisit pour accommoder un différend qu'il avait avec le comte d'Anjou. Il soutint avec énergie les droits de son monastère, et, ce qui est plus difficile peut-être, il sut faire respecter son caractère par sa justice, sa droiture, sa noble indépendance. Sous son gouvernement, la régularité ne souffrit jamais la moindre atteinte : Geoffroy se montra constamment un grand et saint abbé.

Il semblerait que la gloire de Geoffroy eût été incomplète s'il n'avait subi aucune épreuve. La Providence, en plus d'une circonstance, lui ménagea des contradictions et même des afflictions très- sensibles. Le comte de Vendôme, Geoffroy de Preuilly, se laissa entraîner à de tels excès envers l'abbaye, que l'abbé fut obligé de se retirer à Tours pour n'être pas victime de ses emportements. Cet orage ne tarda pas à se calmer, grâce à l'intervention d'Euphrosyne ou Nifrane, comtesse de Vendôme, qui consentit à faire les premières démarches. Cette princesse se rendit à Tours,

OÙ révêque de Chartres se trouvait déjà, et l'on convint de part et d'autre des termes de l'accord à conclure. Elle promit qu'à l'avenir il ne serait fait aucun tort, par sa faute, ni au monastère, ni à l'abbé ; et, suivant les coutumes du temps, en gage de la sincérité de sa promesse, elle mit sa main dans celle de l'évêque. La réputation de Geoffroy de Vendôme alla toujours grandissant; aussi fut -il en relation avec un grand nombre de personnages. On a publié sa correspondance en cinq livres, auxquels on a joint seize opuscules, onze sermons et quatre hymnes ou proses \ Il mourut dans son abbaye en 1130.

L'abbaye de Vendôme continua d'être occupée par des religieux dont la régularité était exemplaire. Les papes et les rois de France lui conservèrent ses privilèges, et lui accordèrent de nouvelles faveurs : citons les noms de Louis XI, Charles VIII, Louis XII et François 1er. Tombée en commende en 1535, à la mort d'Antoine de Grèvent, elle se releva au xviie siècle, en adoptant la réforme de la congrégation de Saint-Maur. Des milliers de pèlerins accouraient de toutes les parties du monde, et se pressaient autour de la sainte larme. Enfin le privilège de la délivrance annuelle d'un criminel attirait à Vendôme une population immense. Voici l'origine touchante de ce privilège extraordinaire. Parmi les quinze cents prisonniers qui tombèrent entre les mains des Anglais à la funeste bataille

^ Les œuvres du vénérable (ieoffroy de Vendôme ont été publiées par le P. Sirmond. Elles ont été reproduites dans la Pairologie latine par M. Mifme,tora. CLVII.

d'Azincourt (25 octobre 1415), se trouvaient de vaillants gentilshommes et plusieurs princes du sang, entre autres Louis, duc de Bourbon, comte de Vendôme. Conduit en Angleterre, il fut jeté en prison, et sa rançon fut fixée à cent mille écus. A cette époque, où l'argent était rare, c'était une somme énorme. Pour venir en aide à leur seigneur, les habitants du Vendômois s'imposèrent généreusement; mais ils parvinrent seulement à réunir la moitié de la somme nécessaire. L'infortuné duc de Bourbon continua de gémir sous les verrous. Le duc d'Orléans, son compagnon de captivité, mourut de tristesse, dans l'impossibilité de se racheter. Un sort pareil semblait réservé au comte de Vendôme. Le chagrin lui causa une violente maladie, qui le conduisit aux portes du tombeau. Ne comptant plus sur aucun secours humain, le prince, réduit à l'extrémité, implora l'assistance divine par l'intercession de la douce Vierge Marie, Mère de Dieu, et par la vertu de la benoîte larme du Sauveur déposée en Véglise de la Sainte- Trinité de Vendôme. Il fit vœu en même temps, s'il recouvrait la liberté, de se présenter la première année de sa délivrance, le vendredi avant celui de la Passion \ en l'église de la Sainte-Trinité, devant la benoîte relique, le corps demi-nu, avec un cierge de trente-trois livres, en mémoire des trente -trois ans que Jésus- Christ vécut sur la terre. Ce même cierge devait ensuite rester allumé jusqu'au jour de la résurrection du Sauveur, en l'honneur de Celui qui est la vie et la lumière

' En ce jour on lit TÉvangile de la résurrection de Lazare.

de tout homme venant en ce monde. Chaque année, à pareil jour, il voulait qu'un criminel fût délivré de la prison et qu'il renouvelât cette cérémonie.

La prière du captif fut exaucée. Peu de jours après, il recouvra la santé et la liberté. Rendu à sa patrie, le prince accomplit son vœu dans l'église abbatiale de VendOme et vint s'agenouiller, en posture de supphant, la tête et les pieds nus, devant la relique de la sainte larme. Ce spectacle avait attiré une foule innombrable : beaucoup furent profondément touchés ; tous louèrent et remercièrent Dieu à haute voix. Depuis Tannée 1418 jusqu'au siècle dernier, le vœu du prince Louis de Bourbon n'a cessé d'être rempli, et la cérémonie de la délivrance du prisonnier s'est accomplie avec la plus grande solennité.

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