‹ Abbayes et monastèresChapitre 26 sur 52 · EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

EN ANGLETERRE

A Caen, deux monuments ont le privilège d'attirer l'attention, Saint -Etienne et la Trinité, l'abbaye aux hommes et l'abbaye aux dames, le premier fondé par Guillaume le Conquérant, le second par la reine Mathilde, sa femme. Ces deux édifices rappellent naturellement le souvenir d'un des plus graves événements de l'histoire du moyen âge, la conquête de l'Angleterre. Ils furent commencés néanmoins quelques années avant cette mémorable expédition, et voici à quelle occasion. Le duc Guillaume, fils de Robert le Diable, avait épousé Mathilde, fille de Baudouin V, comte de Flandre. Cette princesse était sa parente à un degré alors prohibé pour le mariage. Cette alliance fut maintenue; mais, en accordant dispense, le pape Nicolas II imposa aux conjoints l'obligation de bâtir et de doter deux monastères. La volonté du souverain pontife fut exécutée; en expiation de cette union illicite surgirent

dans la ville de Caen deux illustres établissements monastiques, où rien ne fut épargné pour attester aux siècles futurs la haute fortune des deux fondateurs; l'un et l'autre y avaient choisi leur tombeau.

N'est-ce pas ici le lieu de rappeler, en quelques mots , les circonstances mémorables qui placèrent sur la tête de Guillaume la couronne d'une des plus riches contrées du monde? La Grande-Bretagne, sans doute, était loin d'avoir alors l'importance qu'elle a depuis acquise. La forte race normande qui venait de conquérir un royaume en Italie, et dont personne ne saurait méconnaître les rares qualités d'initiative, devait exercer une influence profonde sur le progrès en tout genre dans les îles Britanniques. Le roi saint Edouard rendit le dernier soupir le 5 janvier 1066. Quelques historiens ont rapporté qu'avant d'expirer il dit à Harold, fils aîné de Godwin : oc J'ai légué mon royaume au duc de Normandie; tu peux le prendre, si c'est ton dessein; mais cette possession te sera funeste, d La chronique raconte également que le jeune Harold, dans un voyage en Normandie, aurait cédé à Guillaume ses droits à la succession au trône d'Angleterre. Cette cession, il faut en convenir, aurait eu lieu dans des circonstances assez étranges, peu propres à faire honneur à la bonne foi du Normand. Personne cependant ne l'ignore, Guillaume le Bâtard n'était guère importuné par les scrupules. Ajoutons toutefois que son titre de neveu de la reine Emma d'Angleterre appuyait jusqu'à un certain point ses prétentions. Après la sépulture du roi Edouard le Confesseur , une assemblée tenue à Westminster proclama Harold roi d'An-

370 ABBAVES ET MONASTÈRES

gleterre, le jour même des funérailles du monarque défunt. Ce fut donc dans ces conjonctures que le duc de Normandie résolut de faire valoir ce qu'il appelait ses droits. Au moment où la nouvelle de la mort du roi Edouard lui fut annoncée, il était occupé à chasser dans la foret de Rouvray. Il se jette aussitôt dans une barque, traverse la Seine et court à Rouen. Il n'a pas un moment à perdre. Il convoque ses vassaux, leur communique ses projets et réclame des subsides. Peu favorables à ses desseins aventureux, les états de Normandie lui refusent l'argent nécessaire. Le prince, déconcerté un instant, ne renonce pas à ses desseins ambitieux; il aura recours à la ruse. Il n'est pas aisé de tromper des Normands, tout cependant réussit au delà de ses espérances. D'abondantes ressources lui sont assurées. De nombreux et hardis compagnons, fascinés par de brillantes promesses, jurent de partager le sort de l'entreprise. Beaucoup de chevaliers en Normandie, et dans les provinces voisines, étaient plus braves que riches; ils accourent en foule, ayant tous l'espoir de gagner quelque chose, la plupart n'ayant rien à perdre. Les plus vaillants devaient avoir en partage des villes, des domaines, ou épouser de riches héritières. Ceux qui ne voudraient pas demeurer au delà de la Manche recevraient de grosses sommes et auraient part au butin. Les uns préféraient un château fort, avec des bois et des terres, c'était la condition des seigneurs de France les mieux pourvus; d'autres étaient séduits par l'appât du pillage , ils ne voyaient rien au-dessus de la vie d'aventures du chevalier errant. L'appel du duc de Nor-

bl û

mandie fut entendu jusqu'en Allemagne et en Italie. Quand il fallut transporter de l'autre côté du détroit cette masse de guerriers pleins d'ardeur et peu disciplinés, Guillaume mit en réquisition tous les navires qui se trouvaient le long des côtes de Normandie. Plusieurs barons frétèrent des navires à leurs dépens : il y eut un moment d'ambitieuse émulation qui ressemblait à de l'enthousiasme. Trois mille navires, grands et petits, se pressaient à l'embouchure de la Dive, lieu du rendez-vous général ^ Les vents contraires les retinrent plus de trente jours dans le port : les plus impatients, qui voulurent braver le mauvais temps, furent jetés sur les rochers, où ils se brisèrent. Enlîn un vent favorable enfle les voiles, et pousse la flotte vers les rivages de l'Angleterre. Tous à l'envi sont saisis d'une ardeur belliqueuse , que les inconvénients ordinaires d'un voyage maritime ne peuvent attiédir. Chacun caresse les rêves de son imagination. Après une traversée heureuse, les Normands abordent sans être inquiétés, et débarquent dans un petit port du comté de Sussex. Harold en ce moment, loin de soupçonner le danger, se livre en toute sécurité aux joie du triomphe qu'il a récemment remporté sur les hordes danoises. Un messager vole en toute hâte à Londres annoncer l'arrivée des ennemis; il trouve le prince à table, au milieu d'un festin. Son récit fait succéder l'inquiétude au calme; les guerriers portent la main à leur épée, et jurent de mourir plutôt que d'abandonner la cause de leur souverain. Harold, du reste,

1 Hist, d'Angleterre, p. 42.

n'était pas homme à s'endormir. Il se met aussitôt à la tête de ses troupes; six jours après cette fâcheuse dépêche, il se dirige, à marches forcées, vers les champs de Hastings, dans l'espérance de surprendre son adversaire. Mais il avait affaire à un général vigilant. Il le trouve sur ses gardes, et tout disposé à accepter la bataille. On en vient aux mains sans tarder; une égale ardeur enflamme le courage des deux armées. Qui pourrait redire les prodiges de valeur qui signalèrent de part et d'autre cette journée mémorable? Longtemps la victoire balance indécise. Tantôt les Normands avancent, et tantôt ils reculent. Armés de lourdes haches, qu'ils savent manier avec adresse, les Anglo-Saxons portent à leurs adversaires des coups terribles. Étonnés d'une résistance aussi opiniâtre, décimés par le fer des haches, contre lequel les boucliers sont impuissants à les protéger, les Normands commencent à reculer. La lutte semblait inégale et sur le point de se terminer. Habile à prendre une résolution rapide, Guillaume ordonne à ses gens de se replier. Se croyant sûrs de la victoire, les Anglo-Saxons rompent leurs rangs, et se mettent à poursuivre les fuyards. Le désordre est bientôt au comble. Mais les cris de triomphe se changent en deuil. La fuite des Normands est simulée; ils réussissent ainsi à attirer leurs adversaires dans une embuscade. Pris comme dans un piège, ceux-ci sont enveloppés, et frappés sans pouvoir se défendre. La mêlée est horrible, et des ruisseaux de sang inondent la campagne. La lutte se prolongeait toujours, quand enfin Harold, atteint d'une flèche à l'œil, tombe mort de son cheval; deux frères

du roi anglais éprouvent le même sort; autour d'eux gisent des monceaux de cadavres. Le reste de l'armée anglo-saxonne se disperse, à l'aide des ténèbres de la nuit ou se cache dans les bois. Guillaume est vainqueur. Une seule journée et une seule bataille avaient décidé du sort de l'empire. Guillaume était maître de l'Angleterre. Ce mémorable fait d'armes s'accomplit le 14 octobre 1066.

A l'endroit où Harold succomba , le vainqueur fonda une abbaye sous le nom de Baccelly ou de la Bataille, et la dédia à saint Martin. Des moines de Marmoutierlez -Tours vinrent en prendre possession dès l'année 1067; ils avaient comme obligation spéciale de prier pour le repos de l'âme des guerriers tués les armes à la main dans les plaines de Hastings. L'autel de l'église s'éleva, dit-on, à l'endroit même où l'on trouva le corps inanimé du roi Harold, tombé en combattant. Le corps du prince anglais fut reconnu par sa femme Édithe au cou de cygne, et les vainqueurs ne purent refuser quelques larmes à un ennemi malheureux, mort au champ d'honneur. Sur sa tombe on grava ces quatre mots :

Page 1