‹ Abbayes et monastèresChapitre 27 sur 52 · HIC JACET HAROLD INFELIX · texte numérisé non relu

HIC JACET HAROLD INFELIX

Ci-gît Vinfortuné Harold.

L'abbaye de la Bataille fut enrichie des dons de Guillaume le Conquérant et de ses successeurs : elle eut plusieurs prieurés sous sa dépendance. Longtemps elle fleurit sous la direction des religieux bénédictins formés aux vertus monastiques dans la célèbre abbaye

de Saint -Martin près de Tours. La régularité y fut toujours en honneur, jusqu'au jour où la prétendue réforme protestante vint briser les portes du monastère et en chasser brutalement les paisibles possesseurs.

Plus heureux, les édifices dus à la munificence du roi Guillaume et de la reine Mathilde subsistent encore à Caen, après avoir traversé chez nous les plus mauvais jours de la révolution. L'église Saint-Étienne est aujourd'hui paroissiale, et les bâtiments du monastère ont été transformés en collège. L'abbaye de la Trinité est devenue l'hospice général de la ville.

A peine achevée, l'abbaye de Saint-Étienne, enrichie d'une relique précieuse du premier martyr, fut gouvernée par un illustre moine de l'ordre bénédictin; Lanfranc, alors prieur du Bec, ne tarda pas à être élevé aux suprêmes honneurs de l'Église. Vanité des choses humaines! Guillaume le Conquérant vient de rendre le dernier soupir dans un château près de Rouen , le 9 septembre 1087. Selon ses intentions, son corps doit être enseveli à Caen. L'histoire nous a conservé plus d'un trait du môme genre : à peine a-t-il rendu le dernier soupir, ses serviteurs le dépouillent et l'abandonnent, peu soucieux de rendre les derniers devoirs à sa dépouille mortelle; la plupart, comme d'habitude, se tournent vers le soleil levant, s'empressant plus que de raison auprès de son successeur. Après quelques délais , l'archevêque de Rouen et Herloin de Couteville s'occupent presque seuls de la sépulture du monarque défunt. Ces deux fidèles sujets du roi d'Angleterre, leur ancien maître, restèrent jusqu'au bout fidèles à

sa mémoire, rares et désintéressés courtisans d'outretombe. Le corps du prince, si puissant et si redouté durant sa vie, eut peine à prendre possession de sa dernière demeure. Le convoi funèbre entrait à Gaen, lorsqu'un incendie effroyable éclate en ville et disperse les assistants. Les religieux de Saint-Étienne conduisent seuls à leur monastère les restes de leur bienfaiteur. On était sur le point de descendre le cadavre dans la fosse funèbre, ce petit coin de terre qu'on accorde à tout homme pour y dormir en paix son dernier sommeil. Ce suprême asile fut disputé au prince dont l'épée avait conquis un vaste royaume. On s'apprêtait à descendre le cercueil en terre ; tous paraissaient tristes et abattus. Soudain une certaine agitation se manifeste dans l'assemblée; un bourgeois de Gaen s'avance et s'écrie : a La place où vous allez enterrer ce corps m'appartient; étant encore duc, le roi l'a enlevée par violence à mon père, pour y bâtir un monastère. Sourd à la voix de la justice, il n'a jamais voulu consentir à lui en payer la valeur. Aujourd'hui j'en réclame le prix; autrement je m'oppose à la sépulture. 3) On comprend aisément l'impression produite par un semblable discours. L'assemblée entière est en proie à une émotion difficile à décrire. Le service funèbre reste un moment interrompu. Les évoques et les seigneurs délibèrent quelques instants : ils font remettre sur-le-champ la somme de soixante sols au propriétaire pour le droit de la fosse, lui promettant une étendue de terre suffisante à le dédommager de la perte de son héritage paternel. La cérémonie des obsèques va donc se terminer en paix : un nouvel incident

vient en troubler l'achèvement. La fosse, trop étroite, ne peut contenir le cercueil; on s'efforce en vain, quand il se brise tout à coup ; une odeur si fétide se répand dans l'église, que grands et petits s'enfuient en tumulte. Le désordre calmé, on brûle de l'encens dans des cassolettes, et les moines finissent en hâte l'enterrement du monarque. Telles furent les circonstances de la sépulture d'un des plus riches souverains et des plus glorieux princes du moyen âge. Celui qui semblait à l'étroit dans les immenses domaines que la Providence avait soumis à son autorité, eut peine à trouver à la fin six pieds de terre pour s'y coucher en paix. Quelle leçon!

L'ancienne église abbatiale de Saint-Étienne est le plus vaste des monuments religieux de la ville de Gaen : le plan est en forme de croix , et la nef principale est accompagnée de collatéraux. Ce grand édifice, dans son ensemble, appartient à trois styles d'architecture différents. La façade, les tours jusqu'à la corniche du toit, la nef et les transsepts sont de construction primitive, et datent du xie siècle. Le chœur doit être de la fin du xiie siècle ou du commencement du xiiie. La pyramide centrale, qui repose sur une partie de la tour normande, fut rebâtie dans le courant du xv^ siècle.

Le tombeau de Guillaume le Conquérant fut détruit par les huguenots en 1562, et ses cendres furent violées avec un acharnement inexplicable *. Les ravages sacrilèges des protestants s'accomplirent avec tant de fanatisme, que durant soixante-quatre ans il fut impossible

» De Bras, Uist. de Caen,

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de. reprendre, dans cette église, l'exercice du culte divin.

Les calvinistes commirent les mêmes excès à la Trinité, et les restes de la reine Mathilde ne furent pas respectés. L'église de l'abbaye aux dames, construite avec une extrême rapidité, fut consacrée en 1066, Tannée même de la conquête de l'Angleterre. Quoique cet édifice ait été fondé en même temps que celui de Saint- Etienne, le caractère de l'architecture en est bien différent. On y remarque une plus grande profusion d'ornements, et la décoration est d'une pureté et d'une élégance remarquables, vrai type de la noble architecture normande du xi^ siècle. L'édifice est conservé dans sa structure originale; c'est, sous ce rapport, un monument justement estimé des archéologues. Sous le chœur s'étend une vaste crypte dont les voûtes sont soutenues sur de nombreuses colonnes.

Les tours de la façade principale portent des traces apparentes de mutilation. Elles furent en partie ruinées, en 1360^ par les partisans de Charles le Mauvais, roi de Navarre. Dans des jours de tristes discordes, ce prince s'était établi à Mantes, et pour nuire au Dauphin, alors régent de France, il faisait de fréquentes incursions dans les provinces voisines. Charles le Mauvais quitta cette partie de la France seulement en 1365 , quand il se vit forcé de conclure un traité de paix avec le Dauphin : en échange de la ville de Mantes, il reçut pour résidence la ville de Montpellier.

1 Huet, Origines de Caen.

La ville de Gaen peut être fière de ces deux monuments : d'impérissables souvenirs s'y rattachent. Nous sera-t-il permis d'ajouter que ce sont deux vieux témoins de la grandeur de notre patrie ?

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