‹ Abbayes et monastèresChapitre 28 sur 52 · SAINT-VICTOR DE PARIS · texte numérisé non relu

SAINT-VICTOR DE PARIS

Au commencement du xii^ siècle, le lieu où s'éleva l'abbaye de Saint-Victor était désert, assez éloigné de la ville et couvert de bois. On a prétendu que dans cette solitude s'élevait une chapelle entourée de cellules, et que de pieux ermites y trouvaient le calme le plus profond, à quelques pas d'une cité qui passa toujours pour être tumultueuse. Toutefois le vrai fondateur de l'abbaye fut Guillaume de Ghampeaux, archidiacre et écolâtre de Notre-Dame de Paris \ En 1108, il abandonna sa chaire et son titre pour vivre dans la paix et l'obscurité du cloître. Il revêtit à Saint-Victor l'habit de chanoine régulier de Saint -Augustin. En quittant le siècle, Guillaume avait renoncé à l'enseignement et aux applaudissements de l'école. Mais ses

1 Nous avons emprunté les principaux éléments de cette notice à un savant travail de W' Hugonin, aujourd'hui évoque de Bayeux, ayant pour titre : Essai sur la fondation de Vécole de Saint-Victor de Paris, [PatroL laL, tom. CLXXV.)

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anciens élèves ne purent consentir à son silence : ils le sollicitèrent de continuer ses leçons au sein de la retraite qu'il s'était choisie. Le vénérable Hildebert, évoque du Mans, plus tard archevêque de Tours, crut devoir joindre ses instances à celles de tant d'amis.

Guillaume ne put résister à des demandes si gracieuses et si pressantes; il reprit ses leçons ; telle fut l'origine de la célèbre école de Saint-Victor de Paris. Ses démêlés avec Abailard sont assez connus, et l'on sait avec quelle modération affectée celui-ci raconte ses victoires. Elles ne furent pas cependant aussi fâcheuses pour Guillaume qu'il semble l'insinuer : nous ne voyons pas que le crédit et la réputation du savant professeur en aient beaucoup souffert. Ce fut même à cette époque, où son rival nous le représente humilié et abandonné de tous, qu'il fut élevé sur le siège épiscopal de Châlons. Dès lors sa vie devient très-active. Il se montre grand dans l'épiscopat , comme il s'était montré savant et habile dans les chaires publiques. Saint Bernard le choisit pour recevoir de ses mains la bénédiction abbatiale. Son épiscopat fut de trop courte durée pour le bien et la gloire de l'Église. Il mourut le 18 janvier 1121, après avoir gouverné sept ans et six mois le diocèse de Châlons.

Avant de quitter sa retraite, il avait confié la communauté de Saint-Victor à Gilduin, le plus cher de ses disciples. Gilduin était natif de Paris; il jouissait d'une juste considération, qu'il avait acquise plus encore par sa sagesse et sa vertu que par sa science. Louis VI le choisit pour son confesseur, et il le traita toujours avec un respect filial. Sous son administration, la

communauté de Saint-Victor devint une riche et puissante abbaye : Louis VI la dota avec une munificence vraiment royale.

Au reste, les chanoines faisaient un bon usage de leurs richesses; ils les consacraient au soulagement des pauvres, et surtout des jeunes étudiants que l'amour de la science attirait à Paris. Charitables et bienfaisants envers ceux qui réclamaient leurs secours, les chanoines de Saint -Victor se montrèrent aussi respectueux et dévoués envers les évéques de Paris. Ils furent leurs plus sages conseillers, les plus fermes appuis de leur autorité qu'ils partagèrent souvent, et les plus zélés défenseurs de leurs droits. Ils durent à cette conduite l'estime et la confiance de tous. Aussi les auteurs contemporains célèbrent- ils à l'envi leur piété et leur science. Innocent II, dans une lettre adressée à Etienne, évêque de Paris, loue leur religion, leur régularité, leur fidèle observation des règles canoniales et de la discipline de l'Église; il dit que leur conduite rend gloire à Dieu , et que leur exemple édifie les peuples. Jacques de Vitry en fait un bel éloge. « Cette congrégation, dit-il, est comme le flambeau du Seigneur élevé sur le chandelier. y>

Les desseins de Louis VI étaient accompUs; les chanoines de Saint-Victor, enrichis par les libéralités de leurs puissants et généreux protecteurs, pouvaient se livrer en paix à leurs études et aux exercices de la vie religieuse. Une forte constitution maintenait dans lemonastère une parfaite régularité : elle fut l'œuvre de Gilduin.

Nous ferons connaître cette règle avec quelque dé-

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tail; d'autant plus qu'elle ressemble en plusieurs points aux statuts des autres monastères, et qu'elle nous aide à mieux apprécier la vie monastique au moyen âge. Nous pouvons suivie de cette manière les religieux dans les occupations diverses qui remplissent leur journée : nous sommes, pour ainsi dire, avec eux le jour et la nuit.

L'abbé était le supérieur des chanoines; il devait leur tenir lieu de père. Son élection se faisait avec une grande solennité; à sa mort, les frères jeûnaient et gardaient le silence jusqu'à ses funérailles.

Après la cérémonie des obsèques, le prieur sonnait la cloche, et tous se rendaient au chapitre. Prosternés sur leurs stalles, ils priaient et chantaient des psaumes; après quoi chacun s'asseyait. Le prieur, prenant alors la parole, entretenait les frères de l'élection; on en choisissait sept des plus distingués, qui formaient un conseil. Ils devaient délibérer entre eux, et élire le religieux qu'ils jugeaient le plus capable de gouverner la communauté ; les autres priaient en silence. Il était défendu aux chanoines de se réunir et de s'entretenir entre eux de la prochaine élection. Si les électeurs ne pouvaient s'entendre, on augmentait leur nombre. Si le prieur était absent, mais dans la province, et qu'il pût revenir dans trois jours, on l'attendait; autrement on passait outre. Nul n'avait voix délibérative, et, à plus forte raison, nul n'était éligible s'il n'était au moins sous-diacre, s'il était excommunié ou interdit. On ne pouvait encore f^tre élu avant vingt-cinq ans, et si l'on n'avait passé trois à quatre ans dans l'abbaye.

Lorsque le choix du conseil s'était arrêté sur un des

chanoines, on assemblait le chapitre, et le plus ancien annonçait l'élection. L'élu était aussitôt conduit au siège de l'abbé, où il recevait l'hommage de tous les frères. La cérémonie se terminait par le chant des psaumes appropriés à la circonstance.

Le lendemain, tous ceux qui faisaient partie de son obédience venaient au chapitre, et, prosternés devant le nouvel abbé, ils déposaient leurs clefs à ses pieds. Celui-ci leur ordonnait de se relever et de les reprendre. L'abbé leur adressait cette demande : <r Me promettezvous l'obéissance que vous me devez, selon les règles de saint Augustin et selon les promesses que vous avez faites le jour de votre profession. y> On répondait : « Je le promets, d

L'élection terminée , le prieur et le sous-prieur , prenant avec eux quelques-uns des frères parmi les plus âgés, se rendaient auprès de l'évêque. Ils lui faisaient connaître l'abbé qu'ils avaient élu, et réglaient avec lui quel jour il viendrait recevoir de ses mains la bénédiction abbatiale.

Le jour fixé, tous les religieux se rendaient au chœur et attendaient en silence le retour de l'abbé. Celui-ci entrait par la grande porte de l'église; il traversait le milieu du chœur, et à son passage tous s'inclinaient. Ceux qui l'accompagnaient se rendaient aussitôt à leurs stalles, excepté le prieur et le sous-prieur, qui le conduisaient seuls depuis l'entrée du chœur jusqu'aux degrés du sanctuaire. L'abbé se prosternait sur un tapis, et les chanoines chantaient des psaumes, des graduels et des oraisons.

Ces imposantes cérémonies étaient naturellement

propres à frapper Fimagination et à réveiller la foi de de ces hommes simples. Ils voyaient dans la personne de l'abbé le représentant de Dieu. Le respect dont ils l'environnaient rendait l'obéissance plus sûre et plus facile. Ce respect devait se manifester au dehors. Personne ne passait devant Fabbé sans le saluer. Partout ailleurs que dans le cloître, on se levait lorsqu'il entrait, et on ne s'asseyait que lorsqu'il s'asseyait lui-même ou lorsqu'il le commandait. Au cloître et au chœur, on se contentait de s'incliner sur son passage, à moins qu'il n'introduisît un étranger : alors tous se levaient par respect pour l'hôte qui les honorait de sa présence.

On s'étonne de la politesse que les pensées de la foi inspiraient à ces bons religieux, vivant au milieu d'une société à peine sortie de la barbarie, qui ne s'était pas encore dépouillée de la violence de son caractère et de la grossièreté de ses mœurs. De tels exemples n'étaient pas inutiles au progrès même de la civilisation.

L'autorité de l'abbé était douce et souveraine; mais elle n'était ni arbitraire, ni sans contrôle. Elle devait s'exercer selon les lois de l'ordre, sous la surveillance du chapitre général et de lëvêque. Quoique ses fonctions fussent à vie, il pouvait en être privé, et même être chassé de la communauté s il abusait de son pouvoir. L'histoire de Saint-Victor nous en offre un exemple même dans le xiie siècle. Ervise, abbé mondain et dissipateur, fut obligé, malgré ses intrigues et la modération de Richard, son prieur, de se démettre de sa dignité et de quitter son abbaye.

L'abbé était aidé dans le gouvernement général de la communauté par des fonctionnaires qui lui étaient tous subordonnés.

Le prieur le remplaçait ou le secondait dans l'exercice de sa charge. Il était choisi par l'abbé, qui devait prendre en cette circonstance le conseil des anciens. Sa place au chœur était à gauche, en face de l'abbé. C'est lui qui donnait avec la cloche le signal des exercices, qui reprenait le lecteur au -chœur ou au chapitre, oui veillait spécialement à la discipline. Il exerçait, en outre, la surveillance sur tous les employés inférieurs; mais il n'avait le pouvoir ni de les destituer ni de les élire. En son absence, ses fonctions étaient remplies par le sous-prieur.

La camérier était l'économe du monastère; il prenait soin de tous les biens; mais il n'était qu'administrateur, il ne pouvait rien aliéner. Chaque semaine il devait rendre compte à l'abbé de son administration.

Le cellérier était chargé de la préparation et de la distribution des aliments. Il devait y avoir une seule cuisine et un seul cellérier. Il pouvait cependant allumer plusieurs feux et prendre des aides parmi les frères convers. On lui recommandait surtout le soin des malades et celui des étrangers à qui Ton donnait l'hospitalité.

Le réfectorier avait soin du réfectoire. Il préparait tout ce qui était nécessaire pour le repas, le pain, le vin , l'eau et le linge. Il changeait les nappes tous les huit jours et les serviettes tous les trois jours, et conservait tout dans une très-grande propreté.

Les malades étaient confiés à un infirmier, les pau-

vres à un aumônier. L'aumônier ne se contentait pas de fournir à leurs besoins pendant leur vie, il leur procurait une sépulture convenable après leur mort, et faisait prier pour le repos de leurs âmes. Une sollicitude si touchante et si pleine de délicatesse était inspirée par une véritable charité.

Cette vertu était aussi celle du portier. On lui recommandait d'être affable et plein de bonté à l'égard de tous. Lorsqu'un religieux se présentait à la porte, il le saluait en s'inclinant. Si c'était un séculier, il l'introduisait d'abord, puis il lui demandait avec douceur et humilité ce qu'il désirait. Si l'étranger réclamait l'hospitalité, il le priait d'attendre jusqu'à ce qu'il eût prévenu l'abbé et l'hôtelier.

C'était Vhôtelier qui recevait les étrangers et remplissait envers eux tous les devoirs de la plus affectueuse hospitalité. Lorsque le portier l'avait averti, il se rendait sans retard auprès de son hôte, môme pendant le chant de l'office. Il venait le saluer et le conduisait en silence, à moins qu'il ne fût interrogé. Lorsqu'il l'avait introduit dans l'oratoire, il présentait l'eau bénite à l'abbé, qui l'aspergeait. En son absence, il le faisait lui-même. Il conduisait les étrangers au chœur et au réfectoire aux heures fixes , mais jamais au chapitre. Enfin il leur procurait toutes les choses dont ils avaient besoin.

Tous les livres du monastère étaient confiés à la garde du chantre, qui remplissait en même temps les fonctions de bibliothécaire. Il en possédait le catalogue, et il en faisait deux ou trois fois par an le recensement, examinant attentivement s'ils avaient souffert

quelque dommage, afin de le réparer. Il ne prêtait un livre que sur un gage équivalent. Il inscrivait sur un registre et le titre du livre et le nom de celui à qui il le remettait, et le gage qu'il en recevait. Les livres précieux ne pouvaient se prêter sans la permission de l'abbé. Il avait soin, en outre, de toutes les chartes et autres écritures qui concernaient le monastère. Il fournissait aux copistes les choses nécessaires. Il veillait à ce qu'ils ne manquassent de rien et qu'ils copiassent seulement les ouvrages indiqués par l'abbé. Tous ceux qui savaient écrire devaient se rendre à ses ordres lorsqu'il l'exigeait. C'était lui qui était chargé de la correction des manuscrits. Tous les livres qui servaient à l'office devaient être bien ponctués, afin que les frères ne fussent point embarrassés, et que leur chant fût régulier.

Ainsi chaque officier avait son emploi déterminé, et les travaux de tous concouraient à établir un ordre parfait dans le monastère. Cet ordre, quand il était respecté, était le principe et le gardien de la paix et de la tranquillité d'âme, aussi nécessaire pour les spéculations de la science que pour les progrès de la piété chrétienne. N'était-ce pas un beau spectacle, au miUeu des mœurs violentes de cette époque, que la vie de ces hommes si régulière et si calme, à qui la religion inspirait cette bienveillance pour tous, et surtout ce respect qui distingue mieux encore les peuples civilisés des peuples barbares que la politesse et l'élégance des formes? Le barbare craint, admire, aime; il n'y a que l'homme civilisé qui respecte; et cependant le respect est à la fois la manifestation et la sauvegarde

de la dignité humaine. Aussi les règles monastiques, qui imprimaient si profondément le respect dans les âmes, eurent plus de part qu'on ne leur en attribue ordinairement à la civilisation du monde.

Cette régularité n'eût été ni durable ni utile, si les chanoines s'étaient livrés à l'oisiveté. Toutes les heures de leur journée étaient réglées, et il n'y en avait aucune qui ne fût employée à une occupation déterminée. Ils se levaient au milieu de la nuit pour offrir à Dieu un sacrifice de louange, et, pendant le repos de la nature, leurs voix et leurs cœurs s'élevaient pour célébrer sa grandeur et implorer sa bonté. Ils sortaient tous ensemble du dortoir, précédés d'un flambeau, et se rendaient au chœur pour chanter le grand office.

Simon Gourdan nous rapporte un usage singulier qui s'observait à Saint- Victor. Pour exciter davantage la piété, et pour prévenir l'assoupissemen-t durant les longues veilles de la nuit, un religieux portant un livre se promenait de chaque côté du chœur. Les autres devaient le saluer lorsqu'il passait. S'il s'apercevait que l'un d'eux ne chantât pas, il déposait le livre devant lui, et, après une prostration ou une inclination profonde devant le sanctuaire et au chœur, il s'en retournait à sa place. Le chanoine qui avait reçu le livre baisait la terre et se promenait à son tour. L'abbé et l'infirmier étaient seuls dispensés de cette cérémonie.

Après être entré dans ces détails si instructifs, ^fgr l'évêque de Bayeux parle de divers exercices religieux. A ces pratiques de piété et à l'étude succédait le travail des mains. Au signal du prieur, les chanoines

montaient en procession dans le dortoir, retroussaient leurs robes et leurs rochets; les ayant ceints, ils se revêtaient d'une tunique de toile grossière qui tombait jusqu'à mi -jambes, et prenaient un petit chaperon ou camail. Ils descendaient en ordre, précédés du prieur en l'absence de l'abbé, et suivis du sous-prieur, en chantant des psaumes. Ils se rendaient ainsi au jardin, dans l'enclos où l'on distribuait les instruments et la tâche que chacun devait accomplir. On travaillait dans un rigoureux silence. Les infirmes restaient dans le cloître, récitaient des psaumes, servaient ou célébraient le saint sacrifice de la messe. Dans les temps de pluie, pendant les rigueurs de l'hiver, on se livrait à un autre genre d'occupation. De quelque nature qu'il fût, personne ne pouvait s'en dispenser.

Les copistes seuls étaient exemptés du travail des mains : c'étaient ordinairement les clercs ou les moines les plus instruits que l'on appliquait à ce noble labeur. Nul emploi n'était plus honorable, ni plus envié. Ce n'était pas toujours l'amour des lettres qui inspirait un si beau zèle. Le sentiment littéraire était bien faible à cette époque; on ne doit pas s'en étonner : le goût et le besoin qu'il fait naître d'étudier les chefsd'œuvre de l'art et du génie n'appartiennent qu'à l'âge mûr des sociétés comme des individus. Heureusement la foi chrétienne y suppléa. Le désir de conserver intacts et de multiplier les exemplaires des saints livres et des ouvrages des Pères fut le principal mobile de la multitude des copistes.

Le local assigné aux copistes devait être hors du

couvent, mais dans l'enceinte du cloître; « afin qu'ils pussent plus paisiblement en cet endroit s'appliquer à leur travail sans trouble et sans bruit. i> Dès qu'ils étaient assis et à l'œuvre, ils devaient garder le plus rigoureux silence. Ailleurs la règle était plus sévère encore. Ainsi, dans les abbayes de Cîteaux, la salle des copistes, appelée communément scnj9<onum, était divisée par des cloisons en un grand nombre de cellules; chacun avait la sienne. Toute conversation était impossible, et le recueillement le plus absolu "était non-seulement un devoir, mais une nécessité. La dissipation eût fait commettre, en effet, bien des inexactitudes qui eussent, en se multipliant, défiguré les plus précieux manuscrits. Aussi une scrupuleuse vigilance fut-elle toujours recommandée aux copistes. Dans un •grand nombre de monastères, les scribes étaient partagés en deux sections : les uns copiaient; les autres, plus instruits, révisaient et corrigeaient les copies. On retrouve, dans un grand nombre de manuscrits, la trace de ces corrections. C'est à ces sages prescriptions, scrupuleusement observées, que nous devons les beaux manuscrits du moyen âge. Ainsi se sont formées tant de riches bibliothèques.

Nous emprunterons encore à l'auteur de VEssai sur la fondation de V école de Saint -Victor quelques traits de mœurs, propres à peindre la société du temps, et comment les religieux acquéraient une supériorité marquée sur les gens du monde dans les choses mêmes qui tiennent à la politesse et à l'élégance des mœurs.

Hugues prescrit aux novices comment ils doivent se conduire à table, et il décrit, avec une finesse digne

de la Bruyère, les défauts qu'ils apportaient souvent du dehors dans le cloître. « Il y en a, dit-il, qui, en se mettant à table, témoignent, par l'agitation inquiète et par les mouvements désordonnés de leur corps, l'intempérance de leurs désirs. Ils branlent la tête, ils découvrent leurs bras , ils étendent les mains. Vous diriez, en voyant leurs pénibles efforts et leurs gestes inconvenants, qu'ils vont engloutir à la fois tous les mets qu'on leur présente. Ils prennent haleine, ils soupirent péniblement; de leurs places ils parcourent des yeux et des mains les aliments qui sont près ou loin d'eux. Ils s'empressent de rompre le pain , de mettre le vin dans les coupes; ils font tourner les plats : comme un roi sous les murs d'une ville assiégée et sur le point de donner l'assaut, ils hésitent de quel côté ils commenceront l'attaque; ils désireraient faire irruption de toutes parts. y>

Ailleurs il s'élève avec le même zèle et la même malice contre des défauts non moins grossiers. « Il y en a, dit-il, dont les gosiers sont atteints d'une maladie assez singulière : ils ne peuvent avaler que des mets gras et délicats. Si quelquefois on leur sert une nourriture frugale ou peu abondante, ils se plaignent d'éprouver des indigestions, des sécheresses d'estomac, des étourdissements ou d'autres indispositions semblables.

€ D'autres exigent un soin minutieux dans la préparation de leur nourriture; ils recherchent une infinité d'apprêts et d'assaisonnements. Tantôt il faut des aliments tendres, tantôt durs; tantôt froids, tantôt chauds; tantôt cuits dans l'eau, tantôt rôtis; tantôt assaisonnés

avec du sel, tantôt avec du poivre, tantôt avec du cumin. On doit non-seulement les reprendre, mais les tourner en ridicule. 3>

Il leur recommande aussi la simplicité dans les habits; ils ne doivent être ni trop précieux, ni trop fins ou trop délicats, ni d'une couleur trop éclatante, qui ne conviendrait nullement à un religieux, ni trop grands et traînants, ni trop larges, ni trop étroits, ni taillés selon la vanité du siècle. Il faut être modeste, même dans la manière dont on les ajuste. « Il y a des insensés, dit-il, qui désirent plaire aux insensés. Ils disposent leurs vêtements avec un certain art : les uns les rejettent en arrière d'une manière ridicule; les autres, pour se donner un air de dignité, les déploient et les étendent autant qu'ils peuvent; d'autres les plient et les ramassent en un seul faisceau; d'autres les séparent et les serrent avec tant de force, qu'ils prennent toutes les formes du corps et offensent les regards; d'autres les agitent, et, livrant aux vents leurs plis onduleux, indiquent, par la mobilité de leurs vêtements, la légèreté de leur esprit; d'autres, en marchant, tracent avec leurs queues sinueuses des sillons dans le sable. . Ces queues et leurs franges traînantes effacent, derrière eux, comme la queue du renard, les traces de leurs pas, et certes, avec justice, afin que, après avoir passé, leur mémoire périsse, et qu'ils ne vivent plus dans le souvenir des vivants, d

A la suite de ces amples emprunts au savant travail de M*^"" Hugonin, nous ajouterons seulement que les cloîtres de Saint- Victor restèrent longtemps et à juste titre renommés par les vertus et la science des cha-

noines. La régularité s'y maintint si florissante, que cette abbaye mérita, comme celle de Saint-Victor de Marseille, d'être surnommée la porte du paradis. Les études y jetèrent le plus vif éclat. Qui ne connaît les écrits pieux et remplis d'une solide érudition de Richard de Saint- Victor? Nous ne saurions même indiquer ici tous les noms des savants docteurs qui ont illustré l'école de ce monastère. Telle fut la renommée de cette maison, que plusieurs églises collégiales et abbayes désirèrent embrasser la même observance régulière. Il se forma ainsi une congrégation considérable qui prit le nom de Saint- Victor, et qui a prospéré durant plusieurs siècles. Nous ne saurions passer sous silence l'abbaye de Saint- Vincent de Senlis, qui avait embrassé, dès 1138, la règle des chanoines réguliers de Saint-Victor.

De l'antique établissement fondé par Guillaume de Champeaux que reste-t-il aujourd'hui? Pas même des ruines. Le nom seul a survécu dans le quartier de la capitale où il brilla si longtemps.

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