CONGRÉGATION DE SAINT-MAUR
La pratique des conseils évangéliques, partout mise en évidence par l'exemple des apôtres et de leurs premiers disciples, avait ému des âmes généreuses en Occident aussi bien qu'en Orient. Mais, quand les prodiges de la vie cénobitique de l'Orient furent connus en Europe, il y eut une explosion de pieux enthousiasme : c'était presque la découverte d'un monde inconnu. Le défenseur intrépide du dogme catholique, saint Athanase, exilé dans les Gaules, avait traversé Rome. Deux fois auparavant, la persécution l'avait forcé de chercher un asile dans la Thébaïde. Il était maintenant accompagné de deux moines, modèles vivants des vertus les plus héroïques. L'un se livrait à la mortification sans s'épargner aucune des rigueurs
de la plus rude pénitence. L'autre, avec un genre de vie moins austère, était d'une simplicité d'âme charmante. Plusieurs des témoins de leur manière de vivre subirent une sorte de fascination, et résolurent de les imiter, chacun selon son caractère particulier. Dès ses premiers débuts chez nous, la vie monastique reçut une direction différente. En Orient, elle fut à l'origine et demeura contemplative. En Occident, elle fut plus active. Les premiers moines de TÉgypte et des contrées voisines vécurent dans l'isolement, cherchèrent le désert, n'ayant que peu de rapports avec le reste des hommes. On vit parmi eux des reclus nombreux et des stylites. Les religieux de l'Italie, des Gaules et des autres régions de l'Europe conservèrent des relations avec la société ; ils rendirent d'éminents services à l'Église, rivalisèrent de zèle avec le clergé séculier pour la conversion des peuples, et exercèrent une influence considérable sur tous les grands événements qui remplissent les pages de l'histoire. A Tépoque désastreuse de l'invasion des barbares, les monastères sauvèrent les derniers débris de la civilisation romaine. Ce furent les défenseurs les mieux inspirés des nationalités. Sans prendre les armes, mais par cette force de résistance intelligente et persévérante, animés des sentiments du plus pur patriotisme, ils réussirent à faire triompher des traditions qui avaient peine à surnager sur le flot de la conquête. Derrière leurs cloîtres obscurs et paisibles ils sauvèrent de l'oubli et de la destruction les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique et les écrits des saints Pères. Quand le calme se fit, ils entreprirent d'instruire, d'adoucir,
de policer de sauvages vainqueurs. Leurs efforts furent couronnés de succès, grâce à des prodiges de patience, de zèle et d'abnégation. Également respectés des vainqueurs et des vaincus, ils les appellent les uns et les autres à la pratique des saintes lois du Christ, aux maximes de la fraternité évangélique.
Mais voici pour les moines une mission d'un nouveau genre. Le sol dévasté reste sans culture : les ronces, les épines, les forêts, les marécages ont envahi les provinces les plus fertiles. Les rehgieux ne failliront pas à cette mission. Leur temps est divisé en trois parties, consacrées à la prière, au travail et au repos. La bêche à la main, ils défricheront une terre qui n'attendait que la main de l'homme pour se couvrir de riches moissons. Ils appelleront des colons sur leurs domaines, leur céderont une partie de leurs propriétés, et les initieront peu à peu à ces méthodes trop dédaignées des modernes, jadis source de richesses considérables. Les moines furent en tout temps les principaux initiateurs du peuple au progrès. Si la calomnie les a trop souvent poursuivis en ces derniers temps, n'est-ce pas l'envie qui l'a inspirée? Aujourd'hui les domaines des maisons monastiques sont entre les mains du peuple; il est facile de rendre justice à un institut dont le souvenir seul vit dans nos campagnes. Leurs bienfaits, d'ailleurs, ne sauraient être entièrement oubliés. La reconnaissance envers les morts n'a rien de bien pénible. On l'a remarqué, au déclin de l'ancienne monarchie, quand les moines étaient déjà condamnés par les passions révolutionnaires, durant le terrible hiver de 1789, ils trouvèrent
encore moyen de nourrir plusieurs centaines de milliers de pauvres.
La parole d'Athanase trouva surtout son écho dans Tâme des patriciens. Ces illustres familles avaient jadis fondé la grandeur de Rome : elles avaient gouverné le monde. Depuis quatre siècles elles étaient avilies par le despotisme impérial. Dans leurs veines cependant coulait encore un sang généreux. Humiliées sous un régime dégradant, portant d'ailleurs avec peine le poids de la gloire de leurs ancêtres, elles tressaillirent à ridée de restaurer leur dignité par le christianisme, et de trouver l'émancipation, l'honneur, une liberté nouvelle que les tyrans ne sauraient ravir. La vie monastique ouvrait devant elles une carrière où l'âme, hors des atteintes de Césars dégénérés, pouvait conquérir la plus noble indépendance. « Ces fils des vieux Romains s'y précipitèrent avec le magnanime élan et la persévérante énergie qui avaient valu à leurs aïeux l'empire du monde *. > Dieu les appelait à être le^ ancêtres d'un peuple nouveau, et à fonder un empire dont aucune gloire terrestre ne pourra effacer l'éclat immortel.
« La noblesse romaine transporte donc et reproduit à Rome un brillant échantillon des merveilles de la Thébaïde. Les vastes et somptueuses villas des sénateurs et des consulaires se changèrent en maisons de retraite presque en tout semblables à des monastères, et où les descendants des Scipions, des Gracchus,
t MoDlalembert, les Moines d'Occident, tom. 1, pag. 144.
des Marcellus, des Camille, des Anicius, mènent dans la solitude une vie toute de sacrifice et de charité. Ceux qui portaient ces grands noms ne s'enfermaient pas toujours dans la retraite; mais ils s'honoraient du titre de moines, en prenaient le grossier habit, vendaient leurs biens ou les donnaient aux pauvres, couchaient sur la dure, jeûnaient toute leur vie, et gardaient dans le ministère actif de la charité un régime aussi austère que celui du cloître \ 3)
Ce qui excite plus vivement encore peut-être Tétonnement et l'admiration, c'est le changement opéré dans la conduite de plusieurs grandes dames romaines. Nous savons par des témoignages irrécusables à quel degré de décadence et d'abaissement étaient tombées les mœurs publiques, quel était le raffinement d'une délicatesse digne des Sybarites. Les fières patriciennes n'osaient faire un pas au dehors sans être portées en litière; le poids d'une robe de soie était un fardeau pour elles, la chaleur du soleil les dévorait comme un incendie *. Des esclaves sans nombre leur épargnaient toute fatigue, prêtes, jour et nuit, à satisfaire sans délai leurs moindres fantaisies. A la première annonce de la rénovation chrétienne de la société par le baptême rigoureux, pour ne pas dire sanglant, de la pénitence dans les solitudes de l'Orient, ces femmes, jusque-là livrées à la mollesse, secouèrent courageusement leurs vieilles habitudes
J Mpntalembert , les Moines d'Occident, tom. I, p. 146.
2 11 est impossible de rendre toute Ténergie du texte latin. « Quibus ■ serica vestis oneri erat, etjSolis calor incendium. » (S. Hieronym. Ep, XXVI , ad Pammachium,]
de nonchalance et de sensualité pour entrer avec résolution dans une vie active de charité, de travail et de mortification. Ce fut une transformation complète et comme instantanée. Ces nobles filles des plus illustres personnages de Rome n'hésitèrent pas à se dépouiller de leurs ornements, à renoncer à toutes les espérances mondaines, pour endosser la livrée de la pauvreté, et se consacrer aux soins pénibles et rebutants que réclamaient les indigents. Parmi ces héroïnes, que la religion a rendues plus célèbres encore que les exploits de leurs ancêtres, brille d'une renommée particulière Paule, dont la mère descendait en droite ligne de Paul-Émile et de Scipion le Jeune, dont le père prétendait faire remonter sa généalogie jusqu'à Agamemnon, et dont le mari était de la race des Jules, et par conséquent descendait d'Énée, le héros troyen ^ Dans la patrie de Lucrèce et de Porcia, trop longtemps souillée par les Livie et les Messaline, ces glorieuses et saintes femmes font la clôture de l'histoire romaine et l'ouverture des annales de l'ordre monastique.
L'institut monastique, désormais implanté en Occident, se développera avec la plus grande vigueur. Comme un arbre planté dans une terre fertile, il jettera des racines profondes, poussera des branches vigoureuses, et étendra au loin ses rameaux touffus.
Il nous serait impossible, à moins de changer le plan que nous avons adopté, d'entrer dans tous les
I Voy. l'Épître de saint Jérôme à Eustochium.
détails que comporte cet intéressant sujet. Nous aurions à montrer l'influence victorieuse du génie ardent de saint Jérôme, qui exerça une sorte d'entraînement sur les consciences à Rome, dans les régions les plus élevées de la société. Saint Ambroise, pour combattre une opposition soulevée contre cette tendance sublime qui étonnait et efl'rayait le monde, écrivit le livre remarquable de la Virginité, un de ses écrits les plus dignes d'admiration. La pensée de saint Ambroise, exprimée en termes magnifiques, reçut une expression plus admirable encore dans la vie de saint Augustin, la plus illustre conquête du grand évoque de Milan. Devenu évoque d'Hippone, saint Augustin pratiqua et mit en honneur la vie commune; sa maison fut une espèce de monastère où brillèrent d'un éclat extraordinaire toutes les vertus religieuses. Ici nous voyons apparaître dans tout son jour la transformation que le génie latin fit subir à la vie cénobitique primitive. La vie contemplative fait place à l'exercice du ministère ecclésiastique, tel qu'il est réclamé par les besoins spirituels de la société chrétienne. La règle de Saint- Augustin est restée comme initiation et direction pour un grand nombre d'âmes prédestinées qui, depuis le lye siècle jusqu'à nos jours, se sont efl'orcées de suivre la voie de la perfection chrétienne. De ces écoles monastiques, animées de l'esprit de saint Augustin, sortiront de nombreux évoques et des prêtres remplis d'un zèle aussi éclairé qu'ardent; la science, «n eux, ne sera pas séparée de la piété, et la piété ne sera jamais hostile à la science : ce sont deux sœurs qui marcheront constamment à pas égal à côté Tune de l'autre.
Plaise à Dieu qu'il en soit toujours ainsi! A ces conditions, aujourd'hui peut-être plus que jamais, l'empire du monde restera sous le doux régime de TÉvangile, et l'Église gouvernera et sauvera les sociétés humaines.
Durant le siècle qui vit naître, gi^ndir et remplir le monde de la renommée de leurs vertus et de leur science, saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme et le pape saint Damase, apparut saint Martin, le plus populaire des saints de la Gaule, le modèle des pontifes, l'apôtre infatigable, le véritable fondateur des établissements monastiques proprement dits dans nos pays. Autoiu- de la tête du plus glorieux des évêques de Tours brille une auréole de charité, de zèle, d'abnégation que les siècles, loin d'affaiblir, ont rendue de plus en plus resplendissante.
Saint Martin naquit en Pannonie , d'un père païen et tribun des armées impériales. Son âme reçut directement les impressions de la grâce divine. Son berceau ne fut entouré ni des attentions délicates ni des instructions pieuses d'une mère chrétienne. Quand sa langue se délia, il n apprit pas à bégayer le doux nom de Jésus, qui est comme une bénédiction pour le reste de la vie. Né en 316, quatre ans après la conversion de Constantin, il se trouva, au premier éveil de son intelligence, au milieu d'un monde encore rempli des idées et des maximes du paganisme. Mais Dieu le destinait à l'accomplissement d'une mission sublime. A dix ans, ayant entendu parler des solitaires de la Thébaïde et de leurs vertus angéliques, il se sentit épris d'un vif amour de la solitude. Après
avoir fait inscrire son nom parmi ceux des catéchumènes, il s'échappa de la maison paternelle, pour essayer, près de Pavie, où se trouvaient alors ses parents, le genre de vie des anachorètes. Martin était lils d'un vétéran et d'un dignitaire de l'armée : il était obligé au service militaire, selon les lois de l'empire. A peine avait-il atteint l'âge de quinze ans, qu'il fut dénoncé par son propre père, effrayé des tendances de son fils. Les coutumes du temps n'étaient guère favorables à la liberté des personnes. Le jeune homme fut enrôlé malgré lui, saisi môme et enchaîné, afin de ne pouvoir se soustraire à la dure nécessité de prendre les armes. A cette époque, on était loin de comprendre l'honneur militaire comme on l'entend de nos jours. Martin toutefois se résigna à la position qui lui était faite. Durant vingt-quatre ans *, il fut le modèle du soldat chrétien.
Rendu enfin à la liberté de choisir le genre de vie qui avait eu pour lui tant d'attrait dès son enfance, Martin prit sur-le-champ la résolution de se diriger vers Poitiers. Le nom de l'évêque Hilaire remplissait alors les Gaules. C'était le seul guide qui convînt à un tel disciple. Le maître était digne de l'élève, et l'élève digne du maître. La charité conduisit Martin vers ses parents, avec l'espérance de les amener à la lumière de l'Évangile. Sa mère seule répondit à l'appel de la grâce. Pendant ce temps-là, l'évêque de Poitiers
1 Telle est Topinion de M»' Cousseau, évéque d'Angoulôme , dans son Mémoire sur le plus ancien monastère des Gaules, p. 4. « Un bravo offlcier, né en Fannonie, qui on 3o6 achevait ses vinf?l-quatro ans de service. »
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fut contraint par la faction arienne de quitter son diocèse, et fut relégué au fond de la Phrygie. Toujours sollicité par son attrait pour la vie solitaire, Martin se fixa d abord à Milan, puis dans une petite île, ou plutôt sur un rocher de la mer de Ligurie. Ce n était pour lui quune station, en attendant des jours meilleurs. Apprenant la fin de lexil de son maître, en 360, il n'hésite pas un instant. 11 court à Rome, où il espère le rencontrer. Les monuments de la Ville éternelle ne peuvent le retenir longtemps. Il vole vers Poitiers, où le glorieux confesseur de la foi lavait précédé.
Saint Hilaire fixa la demeure de saint Martin à une faible distance de sa ville épiscopale, sur ses propres domaines, dans la belle vallée du Clain, au lieu appelé aujourd'hui Ligugé : telle est l'origine du premier monastère des Gaules et même de tout l'Occident \
« Examinons donc, dit M^ Cousseau, évêque d'Angouléme, avec tout l'intérêt qu'inspire l'origine des grandes choses, examinons dans cette vallée du Clain la naissance de l'ordre monastique d'Occident, la propagation des coutumes de Ligugé dans les provinces voisines, puis la fusion des différentes règles qui, trois cents ans plus tard, finit par ranger toute cette nombreuse milice sous la discipline uniforme des enfants de saint Benoît *. y> Ligugé fut d'abord un assemblage
1 M»' Cousseau, Mémoire sur le plus ancien monastère des Gaules, p. 7.
2 Ibid,, p. 3.
de petites cabanes de bois, image assez fidèle des laures de TOrient. « Le genre de vie des nouveaux religieux, dit l'auteur cité plus haut, était copié sur les mêmes modèles : le renoncement à toute propriété privée, la pauvreté dans le vêtement, les longs jeûnes, l'abstinence de vin et de chair, hors des cas de maladie, le partage du temps entre l'étude et la prière, le silence habituel, cette grande règle si propre à mûrir les esprits et à élever l'âme à une haute perfection. y>
Cet antique berceau de la vie monastique a été restauré dans ces derniers temps : en 1855, Ligugé devint un prieuré des bénédictins de Solesmes. Enfin, le 25 novembre 1864, un abbé fut régulièrement établi à Ligugé.
La Providence ne permit pas que cette lumière restât sous le boisseau. Par une ruse pieuse, Martin est tiré de sa solitude et placé sur le siège épiscopal de Tours. A partir de ce jour, il remplit l'univers de la renommée de sa sainteté et du bruit de ses miracles. 11 fut le plus redoutable ennemi du paganisme, qui exerçait encore un empire trop répandu dans les Gaules. Le christianisme régnait dans les villes; mais dans les campagnes, les superstitions idolâtriques demeuraient toujours les plus fortes. A la tête des religieux qu'il avait établis à Marmoutier, il parcourait les bourgades et les villages, prêchant Jésus-Christ, renversant les dolmens et les autres monuments de la religion des vieux druides, détruisant les temples et brisant les statues des dieux romains. Les populations étonnées admiraient ce nouveau conquérant, auquel cédaient
vainqueurs et vaincus, Gaulois et Romains. Le peuple cependant, en plus d'un endroit, ne voyait pas avec indifférence arracher les arbres auxquels se rattachaient d'antiques souvenirs de religion, et peut-être d'indépendance nationale. Le culte des arbres avait été constamment en honneur dans les Gaules. Saint Martin plus d'une fois courut risque de la vie; mais sa persévérance, soutenue de la grâce de Dieu, confirmée par le don des miracles, triompha de tous les obstacles.
A peine monté sur le siège épiscopal de Tours, saint Martin allia la vie monastique à l'exercice du ministère pastoral. A quelques kilomètres de Tours, sur la rive droite de la Loire, il avait fondé un monastère devenu Tun des plus fameux de l'Europe entière. Là, à l'abri des bruits du siècle, assez loin de la ville pour n'en pas entendre les rumeurs et se défendre des visites importunes, assez rapproché pour remplir aisément tous les devoirs de la charge épiscopale, il se livrait à ses goûts de retraite et de mortification, vaquait sans distraction à la contemplation des choses divines, formait de nombreux disciples à la pratique de toutes les vertus. Bientôt Marmoutier devint une véritable pépinière d'évêques. L'ordre monastique, en Occident, prenait ainsi, dès l'origine, cette influence salutaire dans la propagation et le maintien de la vraie doctrine, de la discipline ecclésiastique, qu'il conserva longtemps. Saint Martin avait à Marmoutier deux cellules de moine : l'une creusée dans le rocher, l'autre formée dé branchages entrelacés. La première a subsisté jusqu'à nos jours : on en connaît l'empla-
cernent, au-dessous duquel saint Brice, par humilité, se jugeant indigne d'occuper la grotte de son maître, avait creusé une cellule qui existe encore. La seconde était moins retirée, et accessible aux personnes qui avaient besoin de recourir à l'évêque. Les disciples de saint Martin se logeaient la plupart dans des antres pratiqués dans le rocher et ouverts au midi. Plusieurs de ces humbles cellules, semblables aux cavernes des montagnes qui longent la mer Rouge, en Egypte, sont toujours apparentes. Les générations modernes, trop indifférentes pour les souvenirs monastiques, même les plus illustres, les ont abandonnées. Nul pied chrétien ne foule maintenant le sol de ces pauvres demeures, consacrées par les vertus héroïques des fils spirituels de saint Martin. La nature a jeté sur ces vieux restes un manteau de verdure : les coteaux de Marmoutier sont toujours chargés d'arbres, d'arbrisseaux et d'ombre.
Comme les solitaires d'Orient, ceux de Marmoutier professaient une entière pauvreté : ils ne possédaient rien en propre et se couvraient de vêtements grossiers. Parmi eux on comptait beaucoup de nobles Gaulois, ayant renoncé généreusement au monde; mais la société chrétienne les réclama. Ils furent contraints d'échanger leurs rudes habits tissus de poils de chameau contre les ornements de l'épiscopat. Les Églises des Gaules se disputaient l'avantage d'avoir pour pasteurs des disciples du grand évêque de Tours. La charité de saint Martin avait rendu sa mémoire populaire dans toute la chrétienté. Non-seulement personne n'ignorait le trait fameux de dépouillement volontaire
8i ABBAYES ET MONASTÈRES
qui s'accomplit durant un hiver rigoureux aux portes d'Amiens; mais encore on connaissait son interv^ention généreuse dans la triste affaire des priscillianistes. La charité est l'àme du christianisme. Ce fut dans l'exercice de cette vertu que l'illustre évoque de Tours rendit le dernier soupir, et sa dernière prière à Dieu fut encore inspirée par la charité \ Couché sur la cendre, entouré des membres de son clergé fondant en larmes, il disait : « Seigneur, si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse pas le travail.» Mais pour lui l'heure de la récompense était venue; il rendit tranquillement, k Cande, son âme à Dieu, le 11 novembre, âgé de 81 ans*. Son corps fut rapporté à Tours, au milieu d'un cortège de deux mille moines, au témoignage de Sulpice Sévère. Bientôt les miracles se multiplièrent autour de son tombeau : une basilique superbe ne tarda pas à le recouvrir, et devint un des sanctuain^s les plus vénérés des Gaules. La basilique de Saint- Martin fut un des quatre grands pèlerinages de la chrétienté.
Pour ne pas nous écarter du but que nous nous sommes proposé dans cette rapide esquisse de l'histoire de l'institut monastique, nous devons placer ici une courte notice sur les phases diverses de l'abbaye de Marmoutier, et sur l'antique abbaye, plus tard collégiale, de Saint-Martin de Tours.
1 « Quod charitas non solum res Dei. sed etiam Deus sit. » ^Cassian. Collât, XVI f cap. xiii.)
2 La date véritable de la mort de saint Martin n'a pas été fixée d'une manière certaine par les êrudits : elle varie entre 397 et 400.
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