LE GRAND SAINT-BERNAHD , COUVENT ET HOSPICE
Les annales de la charité chrétienne, l'histoire et la littérature ont rendu populaire le nom du grand saint Bernard. Au milieu des Alpes Pennines, le grand Saint- Bernard est un des pics les plus élevés; situé entre le canton du Valais et la cité d'Aoste, il sépare, en cet endroit, la Suisse de l'Italie. Sa crête s'élève à trois mille quatre cent soixante -dix mètres au-dessus du niveau de la mer, à peu près à égale distance entre Genève et Ghambéry. Situe un peu au-dessous du sommet de la montagne, l'hospice est l'habitation la plus élevée qu'il y ait en Europe et la plus froide qui existe au monde : il domine et protège la route qui de Genève conduit en Italie, en traversant les montagnes. Au moyen âge, c'était à peu près la voie unique connue des nombreux pèlerins allant de France et d'Allemagne s'agenouiller au tombeau des saints Apôtres : c'était encore le chemin le plus fréquenté des voyageurs que leurs affaires décidaient à franchir le passage si laborieux et si redouté des Alpes. Aujourd'hui
cette route pénible et dangereuse est moins fréquentée, depuis l'exécution de gigantesques travaux au Simplon, au Saint- Gothard et au mont Cenis : on y rencontre cependant encore, et en grand nombre, les ouvriers qui , chaque automne surtout , gravissent les montagnes pour se rendre de France en Italie ou d'Italie en France. Nous ne parlons pas de ces riches voyageurs qui choisissent cette direction durant la belle saison, séduits par la grandeur des paysages, désireux d'admirer en passant et sans danger les magnificences de la nature au sein des montagnes helvétiques. Au moyen âge aussi, des dangers de tout genre surprenaient souvent l'étranger au sommet de ces monts âpres et inhospitaliers, où la solitude était le moindre danger. Le froid, la tempête, la neige, y faisaient chaque année plus d'une victime. Les infortunés surpris par les rigueurs précoces de l'hiver, enveloppés comme d'un linceul par d'affreux tourbillons glacés, ne pouvant faire un pas sans être exposés à rouler au fond des précipices, sans guide, sans abri, souvent sans nourriture, brisés par la fatigue, cédaient involontairement aux invitations d'un sommeil perfide, qui ne devait pas avoir de réveil. Chaque année, quand une température moins inclémente succédait à la saison des frimas, le pèlerin trouvait son chemin semé d'horribles débris, restes sans nom de cadavres humains dont les animaux sauvages se disputaient les lambeaux. La religion, dont la mission sublime est de consoler toutes les misères, avait ici une œuvre à accomplir. La Providence, à l'heure qui lui convenait, suscita un héros, un saint, qui devait préparer un
secours efficace aux voyageurs en péril : ce fut saint Bernard de Menthon^
1 On nous permettra de citer ici en note les beaux vers de Chênedollé, que tant de personnes savent par cœur.
La neige, au loin accumulée, En torrents épaissis tombe du haut des airs, Et, sans relâche amoncelée.
Couvre du Saint-Bernard les vieux sommets déserts.
Plus de routes ; tout est barrière ; L'ombre accourt, et déjà, pour la dernière fois,
Sur la cime inhospitalière.
Dans les vents de la nuit Taigle a jeté sa voix.
A ce cri d'effroyable augure , Le voyageur transi n'ose plus faire un pas ;
Mourant, et vaincu de froidure.
Au bord d'un précipice il attend le trépas.
Là , dans sa dernière pensée , Il songe à son épouse, il songe à ses enfants;
Sur sa couche affreuse et glacée , Cette image a doublé l'horreur de ses tourments.
C'en est fait, son heure dernière Se mesure pour lui dans ces terribles lieux;
Et, chargeant sa froide paupière.
Un funeste sommeil déjà cherche ses yeux.
Soudain , ô surprise ! ô merveille !
D'une cloche il a cru reconnaître le bruit ;
Le bruit augmente à son oreille ; Une clarté subite a brillé dans la nuit.
Tandis qu'avec peine il écoute , A travers la tempête un autre bruit s'entend ;
Un chien jappe, et, s'ouvrant la route, Suivi d'un solitaire approche au même instant.
Saint Bernard naquit en. 923, au château de Menthon, manoir de ses aïeux, dépendant alors du diocèse de Genève, et situé sur les bords du lac d'Annecy, en Savoie. Son enfance fut entourée de tous les soins imaginables. Rien ne fut négligé pour développer son esprit, et l'orner de toutes les connaissances alors cultivées. Le jeune homme fit de rapides progrès dans la culture des sciences. Il semblait destiné à jouer un rôle brillant dans le monde, et à devenir un jour la gloire de sa famille. Ses parents caressaient, à son sujet, de doux rêves d'avenir et de fortune. Mais Dieu le destinait à une mission plus sublime.
Avec un courage surhumain, le jeune Bernard renonça à la gloire, aux richesses, aux jouissances du siècle, c afin de conquérir le royaume céleste. 3> Il faut le dire toutefois, en quittant la maison paternelle, il jeta un long regard d'adieu sur le vieux castel, et sur les domaines qui devaient un jour lui appartenir. Pierre, archidiacre de l'église d'Aoste, accueillit avec bonté le jeune transfuge, et dirigea ses premiers pas dans la carrière sacerdotale. Initié à toutes les connaissances du temps , et surtout à la science du droit canonique, il ne tarda pas à faire de rapides progrès dans l'étude de la théologie. Dès qu'il eut reçu l'onction sacerdotale, Bernard se livra avec le plus grand zèle à la prédication des vérités évangéliques. Dans ses courses à travers les montagnes, il conçut le projet de réaliser
Le chien, en aboyant de joie, Frappe du voyageur les regards éperdus ;
La mort laisse échapper sa proie , Et la charité compte un miracle de plus.
l'œuvre de charité à laquelle il songeait depuis son enfance : Dieu l'avait prédestiné à opérer cette merveille, qui a subsisté jusqu'à nos jours.
Au milieu du chaos qui suivit la chute du vaste empire de Charlemagne, la féodaUté s'organisait sans être assez forte pour lutter contre l'anarchie. Les institutions d'où la société moderne devait un jour sortir étaient encore impuissantes. Partout la violence triomphait, le droit était méconnu. Les provinces qui, par leur situation , semblaient les mieux protégées par le pouvoir central, étaient en proie à l'anarchie. On devine aisément ce que pouvaient devenir des populations isolées dans les déserts, entre des vallées de glace et des montagnes de neige. Les plus tristes erreurs reprenaient peu à peu leur influence; et les habitants des vallons des Alpes Pennines, délaissés dans leurs régions inaccessibles, étaient revenus ou continuaient d'être fidèles aux superstitions du paganisme. Un temple dédié à Jupiter se dressait sur la montagne aujourd'hui sanctifiée par la construction de l'hôpital du grand Saint-Bernard. Comment ce scandale avait-il pu exister si longtemps au centre de l'Europe catholique? Bernard imita l'exemple de saint Martin et des autres grands prédicateurs de la foi dans les Gaules. Les peuples ignorants, en effet, cèdent volontiers à des habitudes invétérées qui leur épargnent la peine de réfléchir : l'existence d'un temple antique suffit pour les entretenir dans l'erreur. Accompagné de plusieurs clercs, tous décidés à lutter jusqu'au martyre, notre zélé missionnaire renversa le temple et l'idole.
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C était trop peu d'avoir anéanti le symbole des superstitions païennes, la charité chrétienne devait avoir son tour. Le généreux apôtre l'avait bien compris. Combien de fois, dans le cours de ses missions à travers les Alpes, n'avait-il pas été péniblement ému à la vue des maux qu'enduraient les pèlerins allemands et français I 11 les avait vus mourants de froid et de faim, succombant à la fatigue, dans un isolement propre à doubler encore leurs souffrances. Son cœur avait saigné, et ses poignantes émotions lui avaient inspiré la pensée d'y apporter un remède durable.
Vers l'an 966, ayant succédé, dans sa dignité, à l'archidiacre Pierre, il jugea que le temps était venu de réaliser ses intentions bienfaisantes. Chacun répondit à son appel. Le monastère et l'hospice du Saint- Bernard étaient créés. Le saint archidiacre vendit luimôme son patrimoine, et en consacra le prix à assurer la durée de son œuvre. Il faut le dire en outre, de semblables fondations ne réclament pas uniquement des ressources matérielles; il faut surtout le dévouement, le sacrifice de soi, et cette abnégation que la religion seule inspire. Jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, il ne cessa de vaquer à tous ses devoirs d'une manière héroïque. Déjà ses forces étaient brisées par la vieillesse; son zèle n'était nullement refroidi. Quand il n'était pas retenu par les obligations de sa charge, il continuait à évangéliser les diocèses de Sion, de Genève, de Tarentaise, de Milan et de Novare; il aimait surtout à vivre au milieu des religieux qu'il avait établis aux avant-postes assignés par la Providence. Non moins parfait religieux que fervent missionnaire, saint
Bernard de Menthon ne cessa d'êlre le modèle des vertus qui depuis ont toujours été le partage de ses disciples. Sentant la mort prochaine, il ne voulut pas terminer sa carrière sans aller à Rome rendre compte au vicaire de Jésus-Christ du résultat de ses efforts et lui demander de bénir son institut. De retour de son pieux voyage à la Ville éternelle, se confiant en la Providence du soin de protéger son œuvre, il rendit paisiblement sonâme àDieu, àNovare, le 28 mai 1008. a: Le couvent du grand Saint- Bernard, dit M. de Saussure ^ , est incontestablement l'habitation la plus élevée qu'il y ait non-seulement en Europe, mais dans tout l'ancien continent. On ne voit môme aucun chalet à cette hauteur. Sa position est voisine du terme des neiges éternelles, parce qu'elle est dominée par des sommités qui , étant fort élevées au-dessus de ce terme, demeurent continuellement couvertes de neiges et refroidissent ainsi tout ce qui l'entoure... Même au plus fort de l'été, le plus petit air de bise y amène toujours un froid extrêmement incommode. i> Ajoutons que sur cette montagne le vent souffle presque sans relâche, et que, même au milieu du jour, aux mois de juillet et d'août, le thermomètre y descend assez souvent au-dessous de zéro. La route qui mène en Italie offre Faspect le plus triste. La descente est rapide; pendant trois cents mètres on côtoie un lac qui contribue médiocrement à réjouir la vue; car il est gelé neuf mois de l'année, du mois de septembre au mois de juin.
1 Voyages dans les Alpes,
Le couvent est moins remarquable par l'élégance de l'architecture que par la solidité de la masse. Il est bâti dans une position vraiment périlleuse, exposé aux vents du nord-est et du sud-ouest, qui souvent poussent contre les murs de terribles avalanches. Parfois, au milieu des sifflements de l'orage , on voit avec terreur s'avancer rapidement une énorme colonne de neige dont rien ne peut ni arrêter ni détourner la marche précipitée. L'ouragan parfois la lance avec tant d'impétuosité, que les barres de fer les plus fortes ne peuvent maintenir les fenêtres et les portes. Ce sont ces tourbillons, dont on ne saurait calculer la violence ni prévoir le retour, qui rendent le passage si périlleux et qui plus d'une fois ont englouti des caravanes entières. C'est dans ces circonstances surtout que les religieux, prêts à sacrifier leur vie, s'élancent rapidement au secours des voyageurs. Des chiens intelligents, d'une vigueur extraordinaire, parfaitement dressés, leur servent d'auxiliaires. Quand la tourmente sévit avec le plus de furie, ces animaux fidèles et dévoués courent à la recherche des voyageurs égarés. Leur instinct ne les trompe jamais : ils flairent de loin, et plus sûrement que les meilleurs chiens de chasse, l'objet désigné à leur poursuite. Ils s'approchent, en les flattant, des malheureux qu'ils rencontrent. Si ceux-ci en ont encore la force, ils leur présentent, pour ainsi dire, les provisions qu'ils apportent, et, par leurs aboiements réitérés, ils appellent et dirigent les religieux qui les suivent. Chaque jour durant la mauvaise saison, telle est la règle, un reUgieux conduisant avec lui un ou deux chiens va, jusqu'à la moitié de la descente, frayer la route et cher-
cher les voyageurs errants. Mais quand les accidents sont à craindre, tous les membres de la communauté se répandent dans la montagne pour porter aux voyageurs les secours spirituels et corporels. Il ne leur suffit pas alors d'avoir un grand courage; leur zèle a besoin d'être dirigé par l'expérience. Plus d'une fois il leur devient nécessaire d'user d'une sorte de violence envers les voyageurs épuisés de fatigue et à demi engourdis par le froid. Ils doivent les empêcher de se reposer avant d'être arrivés au terme de la route. Le repos leur serait fatal : en refusant de céder à leurs instances, ils leur sauvent la vie. Ce besoin presque irrésistible de sommeil, causé par un froid excessif, est le prélude de la mort. Admirable charité de ces bons religieux! plus d'un d'entre eux, en travaillant à sauver son prochain, trouve un affreux trépas, entraîné au fond d'un précipice, emporté par la tempête ou tombant en défaillance sous l'étreinte cruelle et irrésistible d'un vent glacé. La vie, au couvent de Saint- Bernard, est d'ailleurs un sacrifice de tous les instants. Combien de religieux ne peuvent longtemps résister à ce climat dévorant! Les jeunes gens seuls doués d'un tempérament robuste, et jouissant d'une santé parfaite, peuvent respirer cet air vif qui brûle le sang et use promptement la vie : rarement on y dépasse trente à trente-cinq ans. Les supérieurs, dans leur prévoyance paternelle, envoient ceux qui commencent à dépérir dans les paroisses qui dépendent du monastère (il y en a huit) , pour y remplir les fonctions de curés ou de vicaires. Hélas I nous parlons du couvent du grand Saint-Bernard comme aux plus beaux jours
de son histoire. De mauvais jours se sont pourtant levés, en ces dernières années, sur l'œuvre huit fois séculaire de .saint Bernard de Menthon. Les révolutionnaires suisses de 1847 ont dépouillé le vieux monastère de la majeure partie de ses ressources. « Voyezvous ces hommes armés qui montent par ce défilé des Alpes que tant d'autres ont suivi ? s'écriait M. le comte de Montalembert à la tribune de la chambre des pairs en 1848. Les voilà qui s'engagent dans le sentier escarpé que, pendant tant de siècles, des milliers de chrétiens, étrangers, voyageurs, ont foulé avec amour et avec reconnaissance. Ils vont là où la république française s'est arrêtée avec respect; la où le premier consul Bonaparte avait laissé avec sa gloire le souvenir de son intelligente tolérance; là où le corps de Desaix, de votre camarade Desaix, a trouvé un tombeau digne de lui ! Et que vont-ils y faire ces vainqueurs sans combat? Il faut le dire, il vont pour voler, oui, pour voler le patrimoine des pauvres, des voyageurs, de ces moines de saint Bernard, que dix siècles ont entourés de leur vénération et de leur amour. Oui, messieurs, puisqu'on a eu le triste courage de venir à cette tribune se moquer des vaincus, et ajouter à l'amertume de leur défaite l'amertume de la dérision, il faut qu'on me permette de dire tout ce que je pense. Oui, la défaite a été honteuse. La vérité m'arrache ce témoignage, au détriment même de mes amis. Mais savez -vous quelque chose de plus honteux que cette défaite? C'est la victoire, cette victoire remportée sans combat, par dix contre un : victoire qui se présentera à la postérité, flanquée d'un côté par une sœur de Charité expulsée,
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de l'autre par un moine du Saint-Bernard spolié, chassé et insulté par de lâches vainqueurs '. »
Cette épreuve fut noblement supportée par les dignes enfants de saint Bernard. Assaillis à l'improviste, ils protestèrent et cherchèrent un refuge sur la terre étrangère. Quand reffenescence fut un peu calmée, ils revinrent, pauvres et moins nombreux ^ reprendre leur poste d'honneur. Fidèles aux traditions de dévouement de leur saint fondateur, s'ils avaient été dépouillés et ' maltraités, ils étaient prêts néanmoins à reprendre leur tâche charitable un instant interrompue, comptant sur la Providence pour suppléer désormais à l'insuffisance de leurs ressources. La Providence ne leur fera pas défaut.
Magnifique spectacle que donnent au monde ces quelques hommes perdus dans la région des neiges éternelles, sachant à l'avance le nombre de jours qu'ils peuvent passer sur la montagne avant de ressentir les premières atteintes de la mort, et qui sont là disposés à ouvrir leur porte à quiconque se présente, à loger, à nourrir, à soigner ceux mêmes qui les ont persécutés; et cela sans autre espoir sur la terre que la souffrance, sans autre mobile que l'amour du prochain et la pensée de Dieu. « Qu'on ne dise pas, dit Chateaubriand, que l'humanité seule puisse conduire à de tels actes; car d'où vient qu'on ne trouve rien de pareil dans cette belle antiquité, pourtant si sensible? ]> Nous devons au même écrivain de belles lignes sur ce noble chien des Alpes, dont le nom des rehgieux du Saint-
> Moniteur, janvier 1848.
Bernard rappelle involontairement le souvenir. « Ce n'était donc pas assez d'avoir mille fois exposé sa vie pour sauver des hommes, et de s'être établi pour jamais au fond des plus affreuses solitudes; il fallait encore que les animaux mêmes apprissent à devenir l'instrument de ces œuvres sublimes, qu'ils fussent embrasés, pour ainsi dire, de l'ardente charité de leurs maîtres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent aux échos les miracles de notre religion \ y>
• Génie du chHstianisme , IV® part., liv. Hï, chap. v.