L ESCURIAL
frontons. Grâce à un amour du symbolisme peut-être exagéré, le plan général de l'édifice reproduit la même forme. Les bâtiments sont alignés parallèlement et à des distances régulières, séparés par des cours intérieures allongées, de manière à rappeler les barres de fer sur lesquelles le courageux martyr souffrit le plus cruel supplice. Il n'y a pas moins de dix-sept cloîtres. Quatre tours se dressent aux quatre angles, et indiquent assez bien les pieds d'un gril renversé. La résidence royale, appuyée au centre des bâtiments, où elle forme une saillie peu considérable, imiterait, tou-
jours selon la même pensée, le manche de l'instrument. Il en résulte, dans l'ensemble, un effet étrange qui ne manque pas de grandeur, mais dont l'originalité a donné plus d'une fois naissance à des jugements dictés par la malveillance. Les Anglais protestants, hors d'état d'apprécier justement les grandes œuvres monastiques, ont beaucoup plaisanté au sujet des constructions de Saint-Laurent de l'Escurial \ Mais, le plus souvent, ces railleries prouvent le mauvais goût ou l'ignorance de ceux qui se les permettent.
L'édifice de Philippe II se développe, dans la forme d'un parallélogramme rectangulaire, sur une longueur de deux cent cinquante - cinq mètres environ du nord au midi, et une largeur de plus de cent soixante- dix-sept mètres de l'est à l'ouest. L'architecte parait avoir affectionné l'ordre dorique pour les parties basses, et l'ordre ionique pour les étages supérieurs. Ce n'est pas évidemment l'élégance des monuments à ogives ni de ceux de la Renaissance. Les styles classiques, grecs et romains, ont une excessive froideur : les longues et plates façades des nombreux corps de logis, avec leurs fenêtres étroites, font encore mieux ressortir la pauvreté de la décoration architecturale. Mais ce qui mérite d'attirer l'attention, c'est l'église, en forme de croix grecque, et surmontée d'une haute et hardie coupole '. L'effet en est imposant. L'intérieur,
1 On peut lire A Handbook for travellers in Spain, by Richard Ford, p. 750 et suiv.
2 Voici les dimensions principales de Tédiflce : longueur, environ 100 mètres ; largeur, 75 mètres ; hauteur, 100 mètres sous la voûte de la coupole .
d'une noble simplicité, est en rapport avec la destination funèbre du monument : ainsi s'explique la sobriété de l'ornementation. Notons toutefois que les statues en bronze sont des chefs-d'œuvre, et que les peintures à fresque de Luca Giordano sont fort remarquables. Le maître -autel est de la plus rare magnificence. De chaque côté sont disposés de petits oratoires de marbre noir ou de couleur sombre pour les membres de la famille royale; au-dessus, du côté de l'Évangile, sont les portraits de Charles -Quint, de sa femme Isabelle, de Marie sa fille, et de ses deux sœurs Éléonore et Marie. Du côté opposé on voit Philippe II, avec Marie, sa première femme, accompagnée de son fils don Carlos; Isabelle, sa troisième femme; et Anne, sa quatrième femme, mère de Philippe III. Toutes ces figures sont admirées des connaisseurs à cause de leur mérite artistique; les ornements héraldiques qui les entourent offrent la même perfection.
Au-dessous de l'autel principal est le caveau mortuaire des rois. La chambre sépulcrale est octogone : elle a environ six mètres de diamètre. Vingt-six niches sont destinées à recevoir les dépouilles royales dans des sarcophages en marbre noir. Chaque tombe porte seulement un nom, sans aucune autre inscription. Les corps des infants ont leur sépulture dans une crypte séparée. Tout ici respire le deuil : c'est le palais de la mort.
Nous ne saurions trop louer la pensée chrétienne du fondateur : des religieux de Saint-Jérôme devaient, nuit et jour, chanter les louanges de Dieu, priei* pour les princes espagnols décédés, et passer à l'ombre
ABBAYES ET MONASTÈRES 53i
du cloître leur vie entièrement consacrée aux exercices de la plus austère piété, de la charité, de la prière et de l'étude. L'histoire des hiéronymites de TEscurial n'a été qu'une longue suite de bonnes œuvres. La main sacrilège de la révolution est venue à la fin les troubler et les interrompre.
Si le splendide monument de Philipe II consacre un souvenir glorieux pour l'Espagne, la mémoire d'un événement bien plus glorieux encore, et qui eut dans l'histoire du monde le plus grand retentissement, se conserve dans l'église d'un pauvre monastère de franciscains au fond de l'Andalousie. Nous y contemplons avec respect Christophe Colomb sur le pohit de s'embarquer pour la découverte du nouveau monde. Le front du hardi navigateur est couvert de nuages; son visage résolu laisse entrevoir dans ses traits mélancoliques les soucis qui l'attristent : mille obstacles sont opposés à la réalisation de ses vastes projets. Le prieur de Sainte-Marie de Rabida, Jean Ferez de Marchena, ranime son courage près de défaillir : il a le pressentiment du succès de la grande entreprise qui se prépare. Enfin la Providence aplanit les difficultés; l'intrépide marin pourra bientôt mettre à la voile. A ce moment l'église Sainte -Marie offre à nos regards un spectacle sublime. Avant d'affronter les périls de l'Océan et d'une traversée inconnue, Christophe Colomb, à la tête de ses matelots, vient implorer la protection de Dieu, et mettre son expédition aventureuse sous le patronage de la sainte Vierge, que la piété chrétienne salue du doux nom d'Étoile de la mer. « Christophe Colomb, dit un historien de sa vie, avant de s'embarquer pour une
expédition si dangereuse, et dont un des principaux résultats devait être l'extension de la foi chrétienne, voulut appeler sur elle, par un acte public de dévotion, l'assistance et la protection du Ciel. Un spectacle auguste et touchant, digne des regards des anges, fut alors donné au monde dans ce petit coin de terre espagnole, d'où allait s'élancer Colomb avec sa fortune. Ce hardi navigateur et tous ses compagnons de voyage se rendirent en procession solennelle à l'église du monastère de Rabida, où, après s'être confessés et avoir reçu l'absolution, ils communièrent des mains de Jean Ferez. Ce vénérable prieur bénit cette multitude de pieux fidèles prosternés à ses pieds; et, rempli de joie, il joignit ses prières aux leurs pour le succès d'une entreprise qu'il n'avait cessé de protéger avec le zèle le plus actif. y>
Dans cette brève histoire de l'institut monastique, l'Espagne nous fournit des traits propres à illustrer l'histoire de son passé héroïque. A Burgos, la ville du Cid, le géant des guerres contre les Maures, nous nous arrêterons quelques instants devant le monastère de Las Hxiélgas, ou de Sainte-Marie-la-Royale. L'édifice fut fondé, vers 1180, par Alphonse VII et la pieuse reine Éléonore, fille de Henri II d'Angleterre. Dans son état actuel, le monument peut être regardé comme portant l'empreinte vivante de l'histoire nationale : on y voit des restes d'architecture moresque et de curieux vestiges des divers styles d'architecture chrétienne du moyen âge, depuis les constructions graves de l'époque romane jusqu'aux constructions fleuries des âges qui précédèrent immédiatement la Renais-
sance. Ainsi la royale abbaye de Las Huelgas est à la fois une forteresse et un couvent, une citadelle entourée de murailles crénelées et un asile pacifique destiné à protéger des vierges timides consacrées à Dieu. A