ALCOBAÇA ET TAROUCA EN PORTUGAL
Non moins que l'Espagne, le Portugal eut à soutenir des luttes héroïques et une résistance prolongée contre les Maures. La victoire à la fin couronna les vaillants efforts des défenseurs de la croix; mais en cent rencontres le sang chrétien rougit les champs de bataille. Le monastère d'Alcobaça doit son origine aux succès d'Alphonse I^r, roi de Portugal, dans les plaines de Santarem, où il fit subir aux disciples de Mahomet une défaite dont ils gardèrent longtemps le souvenir. La bataille de Santarem s'engagea en 1147, et le roi victorieux en attribua l'heureuse issue aux prières de saint Bernard. La veille du combat, dit l'annaliste de Cîteaux, le prince avait aperçu en songe l'abbé de Glairvaux, qui l'avait assuré de la victoire. Quelque temps, en effet, après cette mémorable journée, on vit paraître dans le désert de Glairvaux Pierre de Portugal, frère du roi régnant, venant demander quelquesuns des disciples de saint Bernard pour occuper le nouveau monastère. A cette nouvelle, les moines, émer-
veillés , entonnèrent le Te Deum, L'action de la Providence se manifestait d'une manière si éclatante, que nul ne pouvait douter des destinées extraordinaires réservées à cette lointaine mission. Aussi le saint abbé trouva-t-il empressement chez ceux qu'il désigna pour aller établir au fond de l'Ibérie cette pieuse colonie monastique. Ne pouvant les accompagner lui-même, il leur remit une lettre touchante pour le héros portugais, dans laquelle il les recommande avec une affection toute paternelle. Comme à l'ordinaire, les moines allant chercher une autre patrie firent solennellement leurs adieux à leurs frères dans l'église de Clairvaux. Cette scène offrit un caractère plus grave et plus attendrissant encore que de coutume. Des larmes roulaient sous toutes les paupières lorsque le nouvel abbé, portant la croix de bois, franchit le seuil de la basilique.
On vit alors un fait qu'on a peine à s'expliquer aujourd'hui, mais qui ne fut pas très-rare au moyen âge. Le messager du roi Alphonse fut tellement frappé du spectacle de la pieuse régularité qui régnait à Clairvaux, qu'il ne voulait plus quitter la solitude. La perspective des honneurs, de la richesse, d'une couronne peut-être n'avait plus de charmes pour lui. Il revit cependant le Portugal; mais le trait qui l'avait atteint resta fixé dans son cœur. Il mourut sous les blanches livrées de Clairvaux, dans les exercices de la plus ardente dévotion, à l'ombre des cloîtres d'Alcobaça. Ce trait, à la suite de tant d'autres, peint bien la foi vive et généreuse de ces siècles agités. Ces vaillants chevaliers passaient une partie de leur vie à guerroyer
contre les infidèles; ils venaient enfin se recueiUir dans le silence d'un monastère, et se préparer à l'éternité. Après un long et pénible voyage, les moines de Clairvaux arrivèrent enfin dans l'Estramadure. L'abbaye fut bâtie et dotée avec une royale munificence. Pour témoigner sa reconnaissance envers Dieu, Alphonse 1er voulut travailler de ses propres mains à la construction du monastère. Avec une humilité dont l'histoire a conservé de nombreux exemples en des circonstances analogues, le roi, à la tête des membres de sa famille et des principaux membres de la noblesse, en présence d'une foule considérable et au chant des psaumes, porta sur ses épaules quelques charges de terre tirées des fondations. Constantin le Grand avait agi de même lorsqu'on jeta les premiers fondements de la basilique du prince des apôtres à Rome. Le site de l'abbaye d'Alcobaça ne pouvait être mieux choisi. Les bâtiments s'élèvent à mi-côte, dominant la plaine de Santarem, où la victoire avait couronné la valeur des Portugais, à huit kilomètres environ des rivages de l'Océan. Jusqu'au milieu du xne siècle, les campagnes voisines avaient été peu et mal cultivées; le manque de sécurité en avait été la cause principale. Après la défaite des Maures, la confiance sembla renaître dans tous les cœurs. En outre, l'exemple des moines, infatigables au travail, réveilla l'énergie des possesseurs primitifs du sol : bientôt ces champs naturellement fertiles se couvrirent de moissons abondantes. Avec la persévérance qui les distingue, les religieux promenèrent la charrue dans des lieux où la main de l'homme n'avait jamais encore
porté son action. On peut le dire à la lettre, le désert fleurit, les ronces et les broussailles firent place aux fruits les plus variés. Tel fut, d'ailleurs, le secret dont usèrent partout les moines pour transformer les solitudes les plus abandonnées : les sueurs de Fhomme fécondent les terrains les plus arides.
Alphonse I^r se plut à combler de largesses les moines cisterciens d'Alcobaça. Il leur concéda un vaste territoire et plusieurs privilèges importants. Ses successeurs tinrent également à honneur de donner à cette abbaye des marques de leur libéralité; à l'époque de sa plus haute fortune, elle ne posséda pas moins de trente villes et quatre ports de mer : elle exerçait sa juridiction sur plus de six mille vassaux. « A quoi bon, dit rhistorien de Gîteaux, énumérer ces grandes richesses plus dommageables qu'utiles à ceux qui, par leur profession, sont obligés de mener une vie pauvre, cachée, laborieuse, pénitente et dégagée de tous les soins du monde! Rappelons plutôt que le nombre des religieux d'Alcobaça, d'abord très -restreint, s'éleva bientôt à plus de mille. Les moines se succédaient jour et nuit au chœur pour chanter sans interruption les louanges de Dieu ^ :o
Le courage et la générosité du fondateur furent magnifiquement récompensés. Justes admirateurs de son intrépidité, de son dévouement sans bornes, de la sagesse de son administration et de ses autres éminentes qualités, les Portugais lui décernèrent solennellement le titre de roi, le 27 juillet 1139. Le pape
I Lenain, Histoire de Cîteavx, tom. VI.
ABBAYES ET MONASTÈRES Ui
Alexandre III lui reconnut cette dignité suprême. Enfin ce prince valeureux, qui eut presque toute sa vie l'épée à la main, mourut à Coïmbre, le 7 novembre
Parmi les personnages illustres ensevelis dans l'église abbatiale d'Alcobaça, nous devons accorder une mention au roi don Pèdre et à l'infortunée Inès de Castro, enlevée par une fin si tragique. Le nom d'Inès de Castro est resté fameux dans les chroniques d'Espagne et de Portugal, la poésie a illustré ses derniers moments. L'histoire, dans ses récits calmes et dictés par la froide vérité, est plus touchante peut-être encore que les narrations poétiques embellies par l'imagination. Tout le monde connaît l'épisode plein d'émotions et de larmes inspiré à Camoëns par la mort cruelle et prématurée d'une jeune et illustre princesse.
Inès, issue d'une famille distinguée, alliée aux familles royales d'Espagne et de Portugal, s'était liée d'une étroite amitié avec Constance, épouse de l'infant don Pèdre, fils aîné d'Alphonse IV, roi de Portugal. L'attachement mutuel des deux jeunes princesses était fondé sur les qualités solides de leur esprit et de leur cœur. C'était une de ces affections désintéressées que le monde ne comprend pas toujours, mais que les hommes admirent d'autant plus qu'elles sont rares. L'égoïsme y est absolument étranger ; le cœur, avec ce généreux abandon qui caractérise les nobles sentiments, s'y laisse aller sans réflexion, pour ainsi dire, et sans idée de retour. La mort tout à coup vint rompre ces doux liens, qui semblaient devoir être éternels. La princesse Constance fut enlevée inopinément à l'amour
de son mari et à la tendresse de son amie. Il est plus facile de comprendre que d'expliquer les noirs chagrins qui assombrirent l'âme de don Pèdre. Son unique consolation était de s'entretenir des vertus de l'épouse qu'il avait perdue, et personne mieux qu'Inès n'était propre à répondre à cette disposition de son esprit. Le prince éploré passait chaque jour de longues heures auprès d'elle. Cet échange sans cesse renouvelé de pensées communes ne tarda pas à faire naître dans le cœur de l'infant un sentiment nouveau, bientôt ardent et irrésistible. La jalousie des courtisans ne tarda pas à s'en apercevoir. Ils en conçurent une haine si violente, qu'ils se liguèrent entre eux pour perdre celle qu'ils regardaient comme un obstacle à leurs vues ambitieuses. Ni les belles quahtés d'Inès, ni sa modération, ni sa prudence, ni même sa modestie ne furent capables de calmer leur aveugle envie. Ils dénoncèrent donc au roi l'inclination de son fils, qu'ils représentèrent comme peu digne de ses hautes destinées. Us savaient bien qu'Inès de Castro avait l'âme trop pure et le caractère trop fier pour consentir à la séduction; à leurs yeux elle n'aspirait à rien moins qu'à la couronne. Le prince clairvoyant découvrit l'orage dans un horizon lointain : pour déjouer toutes les intrigues, il s'unit par un mariage secret à celle qui lui paraissait digne de cette alliance. Rien ensuite ne fut capable d'ébranler sa fidélité. On alla jusqu'à parler de la possibilité d'un divorce. Don Pèdre repoussa avec indignation cette proposition déshonorante, et quand le roi vint à Coimbre, il fut lui-même désarmé par les larmes, la grâce et les vertus de la jeune princesse. La victoire
était assurée, sans la méchanceté de trois indignes favoris qui précipitèrent la catastrophe, résolus d'en finir au plus vite, et de recourir à un lâche assassinat. Profitant de l'absence de don Pèdre occupé à la chasse, ils se précipitèrent dans les appartements de la jeune femme, le poignard à la main, et lui criblèrent le corps de blessures. Le prince, à son retour, fut glacé d'horreur et d'épouvante à la vue du cadavre ensanglanté. Cet attentat s'accomplit en 1385. Dans l'exaspération de sa douleur, ne pouvant douter que son père n'eût consenti à l'exécution de cet exécrable forfait, dont les auteurs avaient pris la fuite, l'infant leva l'étendard de la révolte. C'était un nouveau crime; mais, sans réfléchir davantage, emporté par l'ardeur de son ressentiment, secondé par les frères d'Inès, il ravagea la province où étaient situés les domaines des meurtriers. La guerre civile s'allumait avec une fureur inouïe; la reine cependant, par ses instances et ses pleurs, réussit à calmer les transports d'un fils rebelle : pour avoir accès au cœur de ses enfants, il suffit à une mère de compatir à leurs peines. Peu de temps après, en 1337, Alphonse IV mourut, et son fils monta sur le trône. Pierre I^r ne se consola jamais de la mort d'Inès; il ne se remaria pas, et vécut encore trentedeux ans. Les assassins expièrent leur attentat au milieu des supplices les plus atroces, et sous les yeux mêmes du monarque. Cette exécution lui valut le surnom de Cruel de la part de quelques historiens; d'autres l'ont surnommé le Justicier. Les funérailles d'Inès furent célébrées avec la plus grande pompe, et durant la nuit. Les routes par où passa le convoi
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funèbre étaient éclairées au moyen de cierges en cire noire. Un monument somptueux fut érigé dans le chœur de l'église d'Alcobaça. Une autre tombe reçut après sa mort le corps du roi, dont les restes reposèrent à côté d'une épouse si vivement regrettée.
Ne pouvant entrer, sur les monastères du Portugal, dans d'aussi longs détails historiques que le mériterait un pays jadis si fervent, nous ne saurions pourtant clore ces pages sans nommer au moins quelques-unes des illustrations littéraires d'Alcobaça, et les gloires plus pures encore de deux reines couronnées de Fauréole de la sainteté.
A l'ombre des cloîtres d'Alcobaça se formèrent les plus savants historiens du Portugal. De doctes et pieux enfants de Glairvaux consacrèrent leurs veilles laborieuses à recueillir et à mettre en lumière les annales de leur patrie. Bernard de Britto prononça ses vœux monastiques en 1569. Avec une persévérance qu'aucune difficulté ne rebuta, il entreprit un immense ouvrage sous le titre de : Monarquia Lusitana. Deux volumes in-folio étaient publiés lorsque la mort interrompit son travail, en 1617. Antoine Brandano, abbé d'Alcobaça, employa dix années d'un labeur opiniâtre à la continuation de l'œuvre de son devancier. Deux nouveaux volumes in-folio s'ajoutèrent ainsi à l'histoire de l'antique Lusitanie. Ce grand ouvrage s'acheva par les soins de François Brandano, neveu du précédent, et comme lui moine d'Alcobaça ^ Les contemporains comblèrent d'éloges les érudits dévoués à l'exécution
* La Monarquia Lusitana forme sept volumes in-folio.
d'une tâche aussi laborieuse; ils sont presque oubliés aujourd'hui. Les moines bénédictins de Saint-Maur, il est vrai, nous ont accoutumés depuis à des travaux d'érudition plus importants encore.
Ce qui échappera plus sûrement à l'oubli, ce sont les œuvres de sainteté. Avant sainte Elisabeth de Portugal, nièce de sainte Elisabeth de Hongrie et femme du roi Denis, dit le Libéral ou le Père de la patrie, brilla sainte Mafalde, fille de Sanche 1er, roi de Portugal. Mariée dès l'âge de douze ans à son parent Henri I^r, roi de Castille, son union fut déclarée illicite pour cause de parenté. La jeune reine descendit du trône plus volontiers qu'elle ne s'y était assise. Elle avait subi la volonté de son père en allant à la cour de Castille, elle céda à son propre attrait en se retirant au monastère d'Arouca. Là, vêtue des pauvres habits des religieuses cisterciennes, elle devint le modèle de la communauté. Jamais on ne vit piété plus tendre, caractère plus doux et plus humble, volonté plus soumise, respect plus profond dans les moindres choses aux statuts monastiques, qu'elle regardait avec raison comme l'expression de la volonté divine. Elle manifestait en toute occasion le mépris qu'elle faisait d'elle-même; mais la Providence prit soin d'attester son mérite d'une manière éclatante, par des faveurs spirituelles extraordinaires, et même par le don des miracles. Une si sainte vie fut couronnée par une sainte mort. Revenant d'un pèlerinage à la cathédrale de Porto, où l'on vénérait une statue miraculeuse de la sainte Vierge, la bienheureuse Mafalde fut saisie d'une fièvre ardente : elle sentit aussitôt que sa fin était pro-
chaine. Elle se prépara à mourir avec calme et même avec joie. Elle reçut les derniers sacrements avec les élans d'une foi admirable. Les religieuses qui l'assistaient étaient émerveillées de la sérénité qui régnait sur son visage, d'autant plus qu'en santé elle avait toujours montré une frayeur extrême de la mort. « Ne vous étonnez pas, mes sœurs, dit -elle : durant ma vie j'ai redouté la mort, afin de n'avoir plus à la craindre au moment suprême. » Parole que les chrétiens devraient méditer sans cesse! Sainte Mafalde mourut le 1er mai 1252; son corps fut inhumé dans l'église du monastère d'Arouca. Le 14 mars 1792, le pape Pie VI approuva solennellement le culte rendu de temps immémorial à cette sainte reine.