‹ Abbayes et monastèresChapitre 45 sur 52 · LE MONASTERE DE SAINT- JUST ET CHARLES- QUINT · texte numérisé non relu

LE MONASTERE DE SAINT- JUST ET CHARLES- QUINT

Le 7 septembre 1556, un événement rare et assez inexplicable étonna le monde : l'empereur Charles- Quint abdiquait le pouvoir, et se retirait dans un monastère de TEstramadure ; Saint -Just, comme l'ont appelé les historiens français; Yuste, comme disent les historiens étrangers ^ Quand la résolution du prince fut annoncée à l'Europe, personne d'abord ne voulut ajouter foi à cette étrange nouvelle. Gomment le plus ambitieux des monarques, arrivé enfin à la réalisation de toutes ses vues, que la fortune semblait avoir servi même au delà de ses désirs, au comble de la puissance, maître, pour ainsi dire, des destinées de l'Europe entière, renonçait-il soudain aux jouissances de l'ambition satisfaite, à ces idées de grandeur souveraine, le rêve de sa vie, pour se réduire volontairement à une condition subordonnée, descendre du trône et s'enfermer entre les murailles d'un monastère? A cette question, que chacun se posait involontairement, on a

1 Suivant eux , Yuste serait le nom d'un ruisseau qui serpente autour des murs du monastère.

donné des réponses diverses. Et, ce qui surprendra plus d'un de nos lecteurs, on affirme que la véritable raison est encore inconnue. Pour nous, il semble que le motif d'une si grave détermination ne pouvait être compris de l'écrivain protestant Robertson : une conscience catholique, dégagée des préjugés de la fausse philosophie du xviiie siècle et des mesquines appréciations du protestantisme, était seule en état de le saisir et de l'apprécier. Charles-Quint fut profondément chrétien; après une vie pleine d'agitation, il voulut se recueillir avant de paraître devant le juge suprême. Il céda à une pensée religieuse. La première idée d'une abdication s'était présentée de bonne heure à l'esprit de Charles- Quint, lui-même nous l'a fait connaître : à l'âge de trente-cinq ans il conçut la résolution de se retirer du monde, au moment même où il pouvait être considéré comme le plus fortuné des hommes et le plus puissant des rois ^

Plus d'un écrivain a cru que Charles -Quint regretta plus tard sa détermination. La suite des faits prouve assez clairement qu'il n'en fut rien. Ce prince montra constamment la même fermeté d'âme. Sans doute il ne perdit jamais entièrement de vue les affaires; il resta au courant de la politique : ses enfants eurent souvent recours aux lumières de son expérience et à la perspicacité naturelle de son génie. Cet illustre souverain fut courageux devant la mort, comme il l'avait été dans les circonstances périlleuses de sa vie. Voici un trait propre à mettre en évidence son sang-froid et

1 Dépêche de Lorenzo Pires, 16 janv. 1557. Voy. Charles-Quint, etc., par M. Mignetjp. xiii.

sa bravoure. Sur le point de livrer bataille à François 1er sous les murs de Landrecies, il dit aux seigneurs qui l'entouraient : « Combattez en chevaliers pleins d'honneur, et si vous voyez mon cheval tombé et l'étendard que porte Luis Mendez Quijada abattu, relevez l'étendard plutôt que moi ^ j>

La scène dans laquelle Charles-Quint renonça publiquement à la couronne n'est pas dépourvue de grandeur. Il cède l'empire à son frère Ferdinand, après avoir renoncé auparavant au trône d'Espagne en faveur de Philippe II, son fils, en présence de Maximilien, roi de Bohême, de la reîne son épouse, des reines douairières de France et de Hongrie, du duc de Savoie, du duc de Brunswick, du prince d'Orange, des grands d'Espagne, de la principale noblesse d'Itahe, des Pays- Bas, de l'Allemagne, et des ambassadeurs de toutes les puissances de l'Europe. Le vieux monarque commença par rendre compte de tout ce qu'il avait fait pour mériter sa retraite, qu'il regardait comme une récompense de ses travaux. Puis, prenant son fils entre ses bras, il le plaça lui-même sur le trône. Spectacle attendrissant, qui tira les larmes des yeux de toute l'assemblée. Il dit à son fils en le quittant : « Vous ne pouvez me payer de ma tendresse qu'en travaillant au bonheur de vos sujets. y>

Charles- Quint choisit l'abbaye de Yuste pour le lieu de sa retraite. Parmi les établissements monastiques de l'Espagne, la plupart bien bâtis et richement dotés, celui-ci était un des plus modestes, mais aussi

1 Sandoval, lom. II, lib. XXV, p. 461.

un des plus fervents. Les hiéronymites y avaient toujours maintenu une parfaite régularité et la stricte observance de leurs statuts. Fondé en 1404, sur les bords d'un ruisseau et dans un étroit vallon, il était situé sur les frontières de la Castille et du Portugal. Le village de Jarandilla se trouvait à l'entrée de la vallée que dominait le monastère de Yuste. Le prince se reposa à Jarandilla, dans le beau château du comte d'Oropesa, en attendant que ses appartements fussent achevés. Le voyage à travers les gorges de la montagne l'avait fatigué. Les chemins étaient impraticables, et l'on fut forcé de le porter dans sa litière, sur des sièges à main, et même sur les épaules de ceux qui l'accompagnaient Ayant franchi, non sans peine, ce pas dangereux, l'Empereur se tourna quelques instants, et dit : « Je ne franchirai plus d'autre passage que celui de la mort. :i> Au moment de partir définitivement pour Yuste, la saison fut plus mauvaise qu'à l'ordinaire. Les pluies d'automne étaient froides, et ne discontinuaient pas. Les courtisans restés au service de Charles-Quint en paraissaient décontenancés. L'humidité, disaient -ils, était si contraire à la santé de leur maître! La véritable raison, c'est qu'ils redoutaient la solitude à laquelle ils allaient être condamnés. Une circonstance, en soi tout accidentelle et fort indifférente, donnait plus d'importance à leurs doléances. Le village de Jarandilla était pauvre et mal approvisionné; la viande y manquait, et le pain n'y était pas d'excellente qualité : les châtaignes seules étaient abondantes et savoureuses. <c Je vous dis, écrivait Quijada à Vasquez, à la date du 20 novembre, qu'ici il tombe plus d'eau en une heure

qu'à Valladolid en tout un jour. C'est un pays humide; en haut ou en bas il y a toujours de la brume, et sur les montagnes de la neige. Les gens de ce village disent que le monastère est encore plus humide, et moi je dis q^ue, s'il l'est autant. Sa Majesté s'y trouvera fort mal. Il paraît qu'il n'y a pas de terre cultivable, et qu'il y a beaucoup moins d'orangers et de citronniers qu'on ne le prétendait. Ceux qui sont allés voir le site n'en sont pas revenus contents. ï> Lorsqu'on faisait ces représentations à l'Empereur, il répondait : <î: J'ai toujours vu, dans toutes les parties de l'Espagne, qu'il faisait froid et qu'il pleuvait en hiver. y>

Enfin, le 25 novembre, l'Empereur monta vers le monastère. Le temps était assez beau : un rayon de soleil rendait la température douce; le soleil était brillant; la campagne était agréable. Il ne s'y établit pas cependant tout de suite. Les arrangements intérieurs n'étaient pas encore terminés. Il faut ajouter que le prince avait d'abord commandé des chambres pour dix-sept personnes : il ordonna alors de disposer des chambres pour vingt maîtres et pour vingt serviteurs. Tandis que les derniers préparatifs se faisaient avec la plus grande activité, car l'àme du monarque était toujours tenace et ardente dans ses volontés, trois mois encore s'écoulèrent au château de Jarandilla. Nous n'avons point à rappeler les visites qui vinrent le distraire dans sa solitude volontaire : nous ne pouvons cependant omettre ici un nom à jamais célèbre dans les fastes de la vie religieuse : François de Borgia. D'abord grand écuyer de l'impératrice, ensuite vice-roi de Catalogne et majordome du roi Philippe II, duc de

Gandie par la mort de son père, cet illustre personnage, devenu libre enfin par la mort d'Éléonore Castro, son épouse, fit profession dans la compagnie de Jésus, récemment fondée par son saint et glorieux compatriote saint Ignace de Loyola. Au premier abord, le prince le reçut froidement, lui reprochant d'être entré dans un ordre nouveau, au lieu de s'enrôler dans un ordre ancien et approuvé. « Votre Majesté, répliqua humblement le vieux courtisan, approuvera certainement ma conduite; car l'expérience nous enseigne que les commencements des ordres religieux sont les plus fervents et les plus féconds en hommes avancés en dévotion et sainteté. » Charles-Quint ne ressentit jamais d'inclination pour les jésuites : saint François de Borgia cependant avait assez de qualités pour faire tomber d'injustes préjugés. Ce fut, en eff'et, un grand saint et un homme supérieur. Son ancien maître lui avait objecté qu'il n'aimait pas les religieux d'une compagnie dont aucun membre encore n'avait eu les cheveux blancs, c Sire, repartit respectueusement le saint religieux, quand la mère est jeune, comment Votre Majesté veut -elle que les enfants soient vieux? Si c'est un tort, le temps nous en corrigera bientôt. D'ici à vingt ans, ceux qui sont jeunes auront des cheveux blancs ^ y>

Dans cette conversation, qui dura trois heures, ils se rappelèrent le projet qu'ils avaient autrefois formé l'un et l'autre de se retirer dans la solitude. € Vous souvenez-vous, dit Charles-Quint au père François, de

1 Ribadeneyra , fol . 379.

ce que je vous confiai en 1542, à Monzon, en vous annonçant que je ferais ce que je viens d'accomplir? — Je m'en souviens très-bien, Sire. — Je ne m'en ouvris qu'à vous et à un autre. — Je sentis toute la faveur de cette confidence, dont j'ai gardé jusqu'ici le secret, sans en avoir jamais ouvert la bouche à personne. Mais j'espère que Votre Majesté m'accordera la licence d'en parler. — Vous le pouvez maintenant que la chose est faite. — Votre Majesté se souviendra aussi qu'à cette époque je l'entretins du changement de vie auquel j'étais disposé. — Vous avez raison, je m'en souviens très-bien. Nous avons tenu l'un et l'autre notre parole, et accompli nos résolutions '. y>

Tout enfin était prêt : Charles-Quint voulut aller prendre possession de la dernière retraite qu'il s'était choisie à Yuste. Le 3 février 1557, dans l'après-midi, il congédia ses serviteurs qui ne devaient pas l'accompagner. Plus de quatre-vingt-dix personnes restèrent à Jarandilla. Outre le payement de ce qui lui était dû, chacun reçut de lui des présents, en témoignage de satisfaction et de bon souvenir. Sur le seuil même de son appartement, l'Empereur leur adressa un dernier adieu, accompagné de douces et affectueuses paroles. L'émotion était universelle. Tous ces vieux serviteurs avaient le visage bouleversé, et la plupart fondaient en larmes*. Devons -nous ajouter que la tristesse de ce suprême adieu ne trouvait d'égale que celle des serviteurs désignés pour aller s'ensevelir pour toujours

1 Ribadeneyra,fol. 380.

2 M. Mignet, Charles-Quint, etc., p. 496.

dans la même solitude que leur maître? Les hommes, en effet, les plus fidèles et les plus dévoués restent plutôt les courtisans de la fortune que de la retraite obscure et du silence : on l'a dit, ils aiment mieux se tourner vers le soleil levant que vers le soleil couchant. Notons cependant un trait digne de remarque. Au moment où le cortège se mit en marche, les hallebardiers qui avaient formé sa garde jetèrent leurs hallebardes à terre, comme si les armes employées au service d'un aussi grand empereur ne devaient plus être d'aucun usage.

Ce fut donc le 3 février 1557 que le plus grand monarque peut-être de l'Espagne et du milieu du xvie siècle s'enferma dans un monastère, pour n'en plus jamais sortir, jusqu'à son dernier jour. Dire que Charles-Quint, à partir de ce moment, ne se mêla plus de politique, ce serait mentir à l'histoire. Nous serons véridiques en ajoutant qu'il manifesta la plus grande joie en se voyant libre, autant qu'il le pouvait désirer, des intrigues, des soucis et des agitations du monde. Désormais il pourra plus spécialement penser à la grave affaire de son salut : un vieillard, sur le bord de sa tombe, pouvait-il s'abandonner à de plus sérieuses préoccupations?

On aurait tort toutefois de penser qu'au sein de sa solitude le vieil empereur mena une vie sombre et morose. Le monastère de Y uste, assurément, n'était pas une résidence gaie : était-ce ce que voulait le prince? non, évidemment. Voici comment il avait fait disposer ses appartements. Nous en empruntons la description à l'auteur de l'ouvrage intitulé : Charles -Quint, son

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