‹ Abbayes et monastèresChapitre 46 sur 52 · RUINES DE SAINT-JUST · texte numérisé non relu

RUINES DE SAINT-JUST

abdication, son séjour et sa mort au monastère de Yuste *. L'habitation impériale était située au midi du monastère, et dominait la Vera de Plasencia. Vers le nord, elle s'adossait à l'église même du couvent. Huit pièces carrées, de dimensions égales, ayant chacune vingt-cinq pieds de long sur vingt de large, composaient la demeure impériale. Ces pièces, dont quatre étaient au rez-de-chaussée et quatre formaient l'étage supérieur, s'élevaient, pour ainsi dire, en amphithéâtre sur la pente très -inclinée de la montagne : les plus hautes se trouvaient au niveau des cloîtres. L'appartement occupé par Charles-Quint était à l'étage supérieur. De sa chambre il se trouvait en communication avec l'église du couvent, qui était contiguë, et sur laquelle s'ouvrait une fenêtre placée au niveau du maître-autel, d'où l'on apercevait le prêtre officiant, et par où l'on pouvait entrer dans l'église, étant à la fois une tribune et un passage.

La pièce qui servait de cabinet à l'Empereur était dans une position ravissante, et offrait une vue magnifique. Elle était en plein soleil, et plongeait sur le jardin. Des fenêtres de celte pièce, où travailla l'Empereur et où il reçut les ambassadeurs et les grands personnages qui vinrent le visiter à Yuste, s'apercevaient les groupes des coteaux environnants, chargés de massifs de châtaigniers, de noyers, de mûriers, d'amandiers, et se terminant par de douces pentes dans le large et verdoyant bassin de la Vera.

i Chap. IV, p. 200. Celte description est faite d'après celle du P. Joseph de Siguenza , part. HI , liv. I , p. 190.

Charles -Quint ne vécut point parmi les moines, comme on Ta cru, et à Yuste le cénobite ne cessa pas d'être empereur. S'il n'y trouva point la splendeur d'une cour, il fut tout aussi loin de s'y réduire à la nudité d'une cellule et de s'y condamner aux rigueurs de l'existence monastique. Dans cette retraite à la fois pieuse et noble, dans cette vie consacrée à Dieu et encore occupée des grands intérêts du monde, son esprit resta ferme, son âme haute, son caractère décidé, ses vues fortes; et il donna sur la conduite de la monarchie espagnole les plus habiles conseils et les directions les plus clairvoyantes à sa fille, la gouvernante d'Espagne, et au roi son fils, qui les sollicitèrent avec instance et les suivirent avec respect. Il n'y eut pas en lui un seul moment d'affaiblissement moraP.

Nous n'avons pas à retracer ici les habitudes ordinaires de l'Empereur. Son temps était partagé entre ses exercices de piété, des lectures sérieuses, sa correspondance et quelques études scientifiques. Chaque jour il entendait deux messes; quatre fois par an il se confessait et communiait; le mercredi et le vendredi il entendait un sermon. Telle était la vie quotidienne de l'Empereur : une journée ressemblait à l'autre. Des circonstances extraordinaires seules y apportaient quelques changements. « La solitude de cette maison et de cette terre, écrivait Quijada, est aussi grande que Sa Majesté a pu le désirer depuis tant d'années. C'est la vie, ajoute-t-il, la plus délaissée et la plus triste qui se soit vue. y> Charles -Quint paraissait content; et, quand on

1 Voy. op. citât,, p. 204.

lui annnonça que la diète avait conféré le titre d'Empereur à Ferdinand, son frère, il se contenta de répondre : « Le nom de Charles me suffît; je ne suis plus rien. ï> Belle parole, exprimant simplement les nobles sentiments d'humilité chrétienne de l'ex- Empereur.

Charles-Quint approchait du terme de ses jours. La maladie dont il souffrait depuis longtemps faisait des progrès sensibles. C'est alors que se passa une scène singulière; il voulut faire célébrer ses obsèques pendant sa vie, et assister à sa propre sépulture. On a contesté l'exactitude du fait : c'est à tort. Les historiens contemporains sont d'accord, et on a le témoignage des moines de Yuste. Les récits diffèrent seulement pour quelques circonstances, en soi peu importantes. Voici, dans ses moindres détails, la narration d'un témoin oculaire, suivie par le P. Joseph de Siguenza, qui l'a copiée dans son Histoire de V ordre de Saint -Jérôme. Selon ces derniers auteurs, Charles-Quint jouissait alors d'une santé meilleure que par le passé. Se trouvant mieux disposé que jamais, il appelle son confesseur Juan Régla, et lui dit : <L Fray Juan, je me sens bien portant, soulagé et sans douleur; que vous semblerait -il si je faisais célébrer le service funèbre de mon père, de ma mère et de l'impératrice? ^ Le confesseur approuva le dessein de l'Empereur, qui ordonna sur-le-champ de tout préparer pour ces religieuses cérémonies. La célébration en commença le lundi (29 août) en l'honneur de son père, et fut continuée les jours suivants. Chaque jour l'Empereur y assistait avec son cierge allumé, qu'un page portait devant lui. Placé au pied de l'autel,

il suivait tous les offices, en priant avec beaucoup de dévotion. Ces commémorations pieuses étant achevées, il appela de nouveau son confesseur, et lui dit : a: Ne vous paraît-il pas, fray Juan, qu'ayant fait les obsèques de mes proches, je puisse aussi faire les miennes, et voir ce qui arrivera bientôt pour moi? y> En entendant ces paroles, fray Juan s'attendrit, les larmes lui vinrent aux yeux, et il dit comme il put : « Que Votre Majesté vive nombre d'années, s'il plaît à Dieu, et qu'elle ne nous annonce pas sa mort avant l'heure. Ceux d'entre nous qui lui survivront s'acquitteront de ce devoir, si Notre-Seigneur le permet, comme ils y sont tenus. » L'Empereur, qu'animait un esprit plus haut, lui dit : « Ne croyez -vous pas que cela me profiterait? — Oui, répondit fray Juan, et beaucoup. Les œuvres pieuses que quelqu'un fait pendant sa vie sont d'un plus grand mérite, et elles ont un caractère bien plus satisfactoire que celles qu'on fait pour lui après sa mort. Plût à Dieu que tous nous en fissions autant, et que nous eussions d'aussi bonnes pensées! j^ L'Empereur ordonna qu'on préparât tout pour le soir, et qu'on commençât aussitôt ses obsèques.

c( On dressa au milieu de la grande chapelle un catafalque entouré de cierges. Tous les serviteurs de Sa Majesté descendirent en habits de deuil. Le pieux monarque, également vêtu de deuil et un cierge à la main, y vint aussi pour se voir enterrer et célébrer ses funérailles, et pria Dieu pour cette âme à laquelle il avait accordé tant de grâces pendant la vie, afin que, arrivée au moment suprême, il prît pitié d'elle. Ce fut un spectacle qui arracha des larmes et des soupirs à

ceux qui étaient présents, et qui ne l'auraient pas pleuré davantage s'ils l'avaient vu réellement mort. Pour lui, à la messe de ses funérailles, il alla faire l'offrande de son cierge entre les mains du prêtre, comme s'il avait déposé entre les mains de Dieu son âme, que les anciens représentaient par un semblable symbole. Aussitôt, sans laisser passer le milieu du jour, l'aprèsmidi suivante du 31 août, il appela son confesseur, et lui dit combien il était joyeux d'avoir fait ces funérailles, et qu'il sentait dans son âme comme une allégresse qui lui semblait déborder jusque dans le corps. « Le mêmejour, l'Empereur appela son garde-joyaux, et se fît remettre par lui le portrait de l'impératrice sa femme. Il resta un moment à le contempler. Puis il dit au garde- joyaux : a Enfermez-le, et donnez -moi le tableau de la Prière dans le jardin des Oliviers. 3> Il regarda pendant longtemps ce tableau, et ses yeux paraissaient répandre au dehors les sentiments élevés qu'il avait dans l'âme. Il le renvoya et dit : « Apportezmoi l'autre tableau du Jugement dernier. y> Cette fois la contemplation fut plus profonde, au point que le médecin Mathys lui dit qu'il prît garde de ne pas se rendre malade en tenant si longtemps suspendues les puissances de l'âme qui dirigent les opérations du corps. Dans ce moment même l'Empereur eut un frisson; et, se tournant vers son médecin, il lui dit : « Je me sens mal. 3> C'était le dernier d'août, vers les quatre heures du soir. Mathys lui toucha le pouls, et y trouva un peu d'altération. On le porta aussitôt dans sa chambre, et, dès ce moment, le mal alla toujours en s'aggravant. ï>

Depuis ce jour jusqu'à sa mort, survenue le 21 septembre, Charles-Quint s'occupa uniquement de pensées pieuses. Deux fois il reçut le saint viatique, et, sentant ses forces décliner, il demanda lui-même l'extrême -onction. Il vécut cinquante -huit ans six mois et vingt-sept jours.

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