SAINTE- GENEVIEVE ET LES CHANOINES REGULIERS DE FRANCE
Aucun monument en France, peut-être, aussi bien que l'église Sainte -Geneviève, ne rappelle, sous le rapport religieux et moral, les erreurs de la révolution. Commencée le 1er août 1758, l'église souterraine était achevée en 1763. La partie supérieure de l'édifice s'élevait déjà à une certaine hauteur lorsque, le 6 septembre 1764, le roi Louis XV posa la première pierre de la coupole. Quoique les inquiétudes du temps aient empêché les travaux d'être conduits avec rapidité, l'œuvre était sur le point d'être achevée, et l'on se disposait à y placer solennellement les reliques de sainte Geneviève, patronne de Paris et de la France, lorsque déborda le torrent révolutionnaire. L'impiété profana le sanctuaire en y transportant les restes de Marat, et ceux des philosophes tels que Voltaire et Jean-Jacques Rousseau : elle lui donna le nom païen de Panthéon. Un décret de l'empereur Napoléon > du 20 février 1806, rendit le Panthéon au culte catholique; mais ce fut seulement le 3 janvier 1822 que la religion en reprit pos-
56i ABBAYES ET MONASTÈRES
session solennellement. De mauvais jours ne devaient pas encore tarder à luire pour cette basilique : une ordonnance royale du 26 août 1830 la désigna de nouveau pour conserver la mémoire des grands hommes, et lui restitua son titre païen de Panthéon , avec cette inscription gravée sur le fronton : aux grands hommes LA PATRIE reconnaissante. Cette seconde métamorphose fut inaugurée avec de grandes démonstrations , quand on plaça sur les piliers qui soutiennent la coupole de larges plaques de bronze portant les noms des citoyens tués les armes à la main dans les trois journées de juillet 1830. Un décret du mois de décembre 1851, dû à l'initiative de l'empereur Napoléon III, restitua à l'église son vocable de Sainte -Geneviève, et en confia le soin et l'administration ecclésiastique à un corps de chapelains régulièrement organisé. Sainte- Geneviève, dit l'auteur de Y Itinéraire archéologique de Paris, porte, dans sa structure et dans sa décoration, les marques bien visibles de ses continuelles vicissitudes. Le christianisme et la philosophie, les emblèmes religieux et le symbolisme républicain s'y trouvent en présence, au portique et sous les coupoles. Le premier Empire et la Restauration y sont aussi représentés à la voûte du dôme et dans les pendentifs \ 3> L'architecte fut Soufflet; on admire la science dont il a fait preuve dans la disposition de la triple voûte de pierre dont il a couvert le dôme jusqu'à une hauteur d'environ quatre-vingt-trois mètres. Le plan du monument est en forme de croix grecque : la longueur est d'environ
1 Itinér, archéoL de Paris, par M. F. de Guilhermy, p. 218.
cent mètres, en y comprenant le péristyle, et la largeur est de plus de quatre-vingts mètres.
L'édifice, commencé par Louis XV, était destiné à remplacer l'ancienne église abbatiale, qui menaçait ruine. L'église primitive, rebâtie plusieurs fois dans le cours du moyen âge, devait son origine à Clovis, qui l'avait fait ériger, après sa conversion, sur la prière de la reine Clotilde et de la pieuse Geneviève, en l'honneur des apôtres saint Pierre et saint Paul. A la mort de Clovis, survenue en 514, la construction n'était pas achevée; les travaux furent continués et terminés par les soins de Clotilde. Clovis cependant et son épouse, de sainte mémoire, furent ensevelis Tun et l'autre dans la basilique des Saints-Apôtres. Le vocable fut conservé jusqu'à ce que sainte Geneviève y ayant été enterrée, on ajouta le nom de cette bienheureuse vierge à ceux des patrons primitifs, (n Mais, dit le P. Hélyot dans son style naïf, la ville de Paris ayant reconnu cette petite bergère pour sa patronne, et le royaume de France ayant expérimenté dans plusieurs occasions, par des miracles visibles, la protection de cette sainte vierge, cette église n'est plus connue présentement que sous le nom de cette illustre patronne de la capitale du royaume de France ^ y> L'église primitive était une de ces basiliques du v^ et du vi^ siècle, plus remarquables par la richesse de leur décoration que par la grandeur de leurs proportions architectoniques, ornées à l'intérieur de colonnes de marbre, de mosaïques et de lambris peints et dorés, et à l'extérieur d'un toit de
1 Hist, des Ordres monasl,, tom. II, p. 204.
cuivre et d'un portique. Le portique de l'église Saint- Pierre consistait en trois galeries, l'une appliquée à la face antérieure du bâtiment, et les deux autres formant de chaque côté des ailes saillantes en guise de fer à cheval. Ces galeries, dans toute leur longueur, étaient décorées de peintures à fresque divisées en quatre grands compartiments, et représentant les quatre phalanges des saints de l'ancienne et de la nouvelle loi, les patriarches, les prophètes, les martyrs et les confesseurs K
La basilique fut d'abord desservie par des chanoines séculiers jusqu'au milieu du ixe siècle. A cette époque les Normands, n'ayant pu s'emparer de la cité, pillèrent les faubourgs, et n'épargnèrent pas ce heu vénérable. Les chanoines furent obligés de prendre la fuite pour se soustraire à la cruauté des barbares. Quand l'orage fut dissipé, ils se réunirent autour du tombeau de sainte Geneviève, et s'appliquèrent avec zèle à réparer les désastres. Malgré leurs efforts, la tâche était au-dessus de leurs forces. Comme cela eut lieu partout, les malheurs de la guerre ayant épuisé leurs ressources pour longtemps, la règle en souffrit, et le relâchement s'introduisit peu à peu. Les choses restèrent longtemps en cet état. Enfin le pape Eugène III, forcé de quitter Rome par les séditions des Romains, vint en France en 4448, et fut reçu avec honneur à Paris par le roi Louis VII. La même année, non sans difficultés, la réforme s'opéra par la double autorité du souverain pontife et du roi, et douze chanoines régu-
i Récits des temps mérovingiens, tom. H, p. 449.
liers de Saint -Victor furent installés à Sainte -Geneviève : un d'eux, nommé Odon, fut élu abbé; ainsi fut constituée la nouvelle abbaye. Nous ne devons pas omettre qu'un des anciens chanoines séculiers, Guillaume, ayant embrassé la réforme, devint abbé de Roschildein en Danemark, et par la sainteté de sa vie mérita d'être honoré d'un culte public.
La communauté de Sainte-Geneviève persévéra dans sa ferveur primitive, à travers des épreuves variées. Elle ne déclina qu'à l'époque des guerres des Anglais. La France alors se vit en proie à une confusion inexprimable. Nos provinces étaient sillonnées en tout sens par des bandes indisciplinées; la faiblesse du pouvoir enhardissait une foule de gens sans foi ni loi, qui profitaient des malheurs de la patrie pour se livrer, dans l'espérance de l'impunité, à toutes sortes d'excès. La capitale et tout le pays arrosé par la Seine n'eurent pas moins à souffrir. Le défaut de sécurité et des désordres graves donnèrent occasion à un relâchement comparable à celui qui avait failli précédemment causer la ruine de cet établissement. De l'excès du mal la Providence fit sortir le remède; le cardinal de la Rochefoucauld, évoque de Senlis, fut l'instrument dont elle se servit pour corriger les abus et donner un nouveau lustre à celte maison. Le P. Faure, venu de Senlis, en 1624, avec douze religieux, établit la réforme, qui fut bientôt acceptée par plusieurs abbayes du même institut. En 1634, le pape Urbain VII, par une bulle en date du mois de février, confirma les nouveaux statuts, et accorda que l'élection d'un abbé se fit tous les trois ans. De cette année date la primatie de cette abbaye.
chef de l'ordre des Chanoines réguliers de la congrégation de France. Dès lors cette congrégation acquit des accroissements extraordinaires, si bien qu'avant la révolution elle étendait sa juridiction sur plus de neuf cents maisons, et avait le droit de nomination à plus de cinq cents cures; en France elle possédait soixante-sept abbayes, vingt-huit prieurés conventuels, deux prévôtés et trois hôpitaux.
En 1790, l'abbaye de Sainte -Geneviève fut atteinte par les destructifs décrets de la révolution. La magnifique collection d'antiquités et de médailles qu'elle possédait fut transférée, en 1791, au cabinet de la bibliothèque du roi, aujourd'hui Bibliothèque impériale. En 1802, les bâtiments de l'abbaye furent affectés au lycée Napoléon. Les livres, au nombre de cent douze mille volumes imprimés et trois mille manuscrits, d'abord déposés dans l'ancien collège Montaigu, ont été réunis depuis dans une vaste bibliothèque, bâtie à grands frais, et qui a conservé le titre de bibliothèque Sainte- Geneviève. La vieille église a été démolie en 1808, et la rue Clovis passe sur l'emplacement du monument, qui était parallèle à l'église Saint-Étienne-du-Mont; la tour a été conservée, et se trouve au milieu des constructions actuelles du lycée.