SOUVENIRS
Saint-Pierre de Bourgueil. — Saint-Pierre de Preuilly. — Saint-Sépulcre de Beaulieu. — Le Liget.— Baugerais. — Villiers. -- Bois-Rahier. — Pommiers -Aigres. — Aigues-Vives. — Saint-Julien de Tours. — Saint- Aubin d'Angers. — Saint -Serge. — Saint -Géraud d'Aurillac. Saint-Arnoul de Metz. — Saint-Martin d'Aisnay, à Lyon. — Saint-Waast d'Arras. — Saint- Guillem du Désert.— Saint- Taurin d'Évreux. — Saint-Savin sur la Gartempe. — Solignac. — Saint-Sauveur de Redon.
— Saint-Maixent. — Saint-Germer. — Fontgombaud. — Saint-Vincent et Saint-Pierre de la Couture , au Mans. — Saint-Allyre à Clermont.
— Saint-Côme-lès-Tours. — Bonneval, au diocèse de Chartres. — Chezal-Benoît, au diocèse de Bourges. — La Chaise-Dieu. — Saint- Cybar d'Angoulême. — Fécamp. — Ferrières.
Ce chapitre, hélas! pourrait être très-long. Combien d'abbayes, après avoir brillé quelques instants d'un vif éclat, sont connues uniquement aujourd'hui par les souvenirs qu'elles ont laissés dans les annales monastiques, souvenirs immortels, il est vrai, car la mémoire de la sainteté, du génie et de la science ne saurait périr. Sur le sol de l'Europe, bouleversé par tant de révolutions, des établissements renommés, qu'aurait
dû au moins protéger la reconnaissance, ont disparu pour la plupart : etiam periere ruinœ. Les populations oublieuses accordent à peine un regard distrait à ces ruines dispersées : pour elles ces pierres glorieuses n'ont plus de nom, ces vénérables monuments d'un autre âge, comme des vieillards sans patrie et sans postérité, n'excitent aucune émotion; à peine de rares amis de nos antiquités religieuses et nationales viennent-ils les visiter comme des objets de curiosité, c La religion, suivant une expression poétique, a jeté un manteau d'honneur sur ces restes vénérables, comme la patrie recouvre des plis du drapeau national les restes mutilés des héros tombés sur le champ de bataille. » Attendons encore quelques jours, et ces débris n'auront plus de nom. Ainsi tout passe sur la scène changeante du monde! Nous avons vu tomber des édifices somptueux que leurs fondateurs avaient cru bâtir pour l'éternité. Rien n'est stable ici-bas : les tombes même concédées à perpétuité ne recouvrent plus la froide dépouille qu'elles devaient abriter jusqu'au jour du jugement dernier.
Des esprits distraits pourraient croire que les moines ont rendu à la société seulement des services pieux et des services littéraires : c'est une erreur. Les populations du moyen âge furent redevables aux monastères de bienfaits de tout genre. A une époque agitée et malheureuse, les hommes placés sous la dépendance des églises eurent un sort plus tranquille et plus heureux que les autres. Dans ces temps de profonde misère, nous avons vu assez souvent des hommes libres descendre volontairement à la condition des serfs, en se
D Cd tf
eu
ce fis u
eu
mettant sous le patronage des abbayes, des cathédrales et des évoques. Les seigneurs laïques maltraitaient souvent leurs sujets; ils empêchaient même que leurs plaintes ne fussent entendues : c'était la pire des oppressions, car on alla jusqu'à défendre aux tribunaux d'accueillir les plaintes des serfs contre leurs maîtres, soit en matière civile, soit en matière criminelle. Les ecclésiastiques ne contestèrent jamais aux gens soumis aux églises le droit de se défendre. Ainsi, en 828, les colons d'Antogny citent par-devant le roi Pépin d'Aquitaine l'abbé de Cormery, leur maître, qu'ils accusent d'exiger d'eux plus qu'ils ne doivent. Les moines, par de sages tempéraments apportés aux institutions, préparaient la transformation de la société, à laquelle ils offraient un modèle d'organisation pour les communes dans le gouvernement électif des abbés.
<j: Ce qui frappe le plus dans les révolutions du moyen âge, dit le savant M. Guérard, c'est l'action de la religion et de l'Église. Suivons les progrès du peuple dans les États formés des ruines de l'empire d'Occident. L'esclave, que le paganisme, en se retirant, remit aux mains de la religion chrétienne, passe d'abord de la servitude au servage; puis il s'élève du servage à la mainmorte, et de la mainmorte à la liberté. Dans l'origine il ne possède que sa vie, et encore ne la possède-t-il que d'une manière précaire. C'est moins le pouvoir public que l'intérêt privé, moins la loi que la charité ou la pitié, qui la lui garantissent : garantie insuffisante, bien faible pour des siècles aussi cruels. Puis l'esclave devient colon ou fermier; il cultive, il travaille pour son compte, moyennant des redevances
OU des services déterminés; au demeurant, il pourra, en cédant une partie de ses revenus, de son temps et de ses forces, jouir du reste à sa guise, et nourrir sa famille avec une certaine sécurité, autant qu'on en peut trouver dans les temps de troubles et de guerres; mais enfin son champ ne lui sera pas enlevé, ou plutôt il ne sera plus enlevé à son champ, auquel lui et ses descendants appartiendront à perpétuité. Enfin le fermier se change en propriétaire; ce qu'il possède est à lui, à l'exception de quelques obligations ou charges qu'il supporte encore, et qui deviendront de plus en plus légères : il use et jouit en maître, achetant, vendant comme il lui plaît, et allant où il veut. Entré dans la commune, il est bientôt admis dans l'assemblée de la province, et de là aux états du royaume. Telle est donc la destinée du peuple dans la société moderne : il commence par la servitude, et finit par la souveraineté. > Ajoutons, car nous ne saurions trop le répéter, que dans nos campagnes Faction bienfaisante de l'Église eut pour instruments d'humbles moines défrichant laborieusement le sol, labourant la terre, se condamnant volontairement aux rudes travaux des esclaves. Est-ce donc par d'ingénieuses théories, des leçons savantes, des discours éloquents, que l'on apprend à l'agriculteur les meilleures méthodes de cultiver son champ? Le moyen âge ne le pensait pas; on enseignait alors par l'exemple.
Jetons donc les yeux sur nos campagnes fertilisées par les labeurs des moines, et où survivent encore quelques vieux souvenirs. Commençons par la Touraine. A la fin du xe siècle, Emma ou Emmeline, com-
eu u
Q td
ce
es u
tesse de Poitou, fondait l'abbaye de Saint-Pierre de BouRGUEiL. Au commencement du xie siècle, Effroy Mtissait I'abbaye de Preuilly. L'église abbatiale est le seul monument qui atteste la puissance des anciens seigneurs de Preuilly. Elle mérite à plusieurs titres l'attention des archéologues : c'est, sans contredit, un des monuments les plus précieux de la Touraine et de la France entière. Effroy, seigneur de Preuilly et de la Roche-Posay , en jeta les fondements en 1001 ; achevée en 1009, elle fut consacrée par Archambault de Sully, archevêque de Tours. Béatrix d'Issoudun, épouse d'Effroy, fut une des principales bienfaitrices de la communauté naissante. Le nom du bienheureux Hervé, trésorier de Saint-Martin de Tours, se rattache à cet établissement. Il envoya des religieux pour en peupler les cloîtres, et choisit des moines de Marmoutier, à la tête desquels il plaça Amblard comme abbé. Pendant quelque temps le monastère de Preuilly demeura sous la dépendance de Saint-Julien de Tours : l'archevêque Arnoul II le rendit indépendant.
Foulques-Nerra fonda I'abbaye de Beaulieu en 1010, sous le titre du Saint- Sépulcre, parce qu'il y avait déposé une pierre du sépulcre du Sauveur, apportée de Jérusalem. De l'édifice primitif, nous voyons le clocher et un long pan de muraille du xi® siècle. Les historiens ont dit que l'église de Beaulieu était un monument d'expiation ; Fulbert, évoque de Chartres , reproche, en effet, à Foulques-Nerra la mort de Hugues de Beauvais, que ce prince eut l'audace de faire poignarder sous les yeux du roi Robert. Foulques, d'ailleurs, fat un rude batailleur, d'un caractère violent et ambitieux,
578 ADBAYES ET MONASTÈRES
consultant plus la force que la raison. Après avoir pris part à cent batailles, il mourut paisiblement à Metz, en 4040, et reçut la sépulture à Beaulieu, où Fon voyait encore son tombeau en 1789.
D'autres établissements monastiques furent fondés
SAINT-MARTIN d'AINAY A LYON
en Touraine en expiation d'un autre assassinat, par un comte d'Anjou, que des événements extraordinaires avaient porté sur le trône d'Angleterre. Après le
ABSIDE DE l'abbaye DE BEAULIEU
meurtre de saint Thomas archevêque de Gantorbéry, Henri II, en esprit de pénitence, bâtit ou restaura le Liget, Baugerais, Villiers, Bois-Rahier ou Grandmont, Pommiers -Aigres et Aiguës -Vives.
L'ordre bénédictin a laissé à Tours la charmante église Saint-Julien; à Angers, le clocher et les cloîtres de Saint -Aubin; la belle église Saint -Serge, dont le chœur hardi est l'objet de l'admiration des connaisseurs; Saint-Géraud d'Aurillac; Saint-Arnoul de Metz; Saint-Martin d'Ainay à Lyon; Saint- Waast d'Arras; Saint -Guillem- du- Désert. Aux gloires monastiques Saint-Guillem unissait des souvenirs d'exploits militaires. Le fondateur de cette abbaye, saint Guillaume, duc d'Aquitaine, s'était d'abord rendu célèbre par ses victoires sur les Sarrasins. Avant lui saint Benoît d'Aniane, au comble de la faveur à la cour de Charlemagne, renonça soudain à la carrière des honneurs, et se retira dans la solitude. Il bâtit un monastère sur un domaine de sa famille, et construisit une église dont la disposition et les ornements restèrent longtemps célèbres; il réunit également dans le cloître d'Aniane une bibliothèque considérable. Charlemagne prit sous sa protection spéciale ce monastère, auquel il accorda de nombreux privilèges; il lui fit de riches présents, dignes de la munificence impériale. Ce qui a rendu immortel le nom de saint Benoît d'Aniane, c'est qu'il fut, au ixe siècle, le réformateur de l'institut monastique en France; il ne comptait pas moins de trois cents disciples, et sa maison fut une pépinière de fervents religieux, dont le zèle ranima la régularité dans une foule de communautés. Ainsi cette abbaye devint
comme la mère d'une foule de couvents où fleurit, en plusieurs contrées, la règle bénédictine.
Depuis l'ère mérovingienne jusqu'au xvie siècle, qui pourrait compter les établissements de l'ordre de Saint- Benoît, qui jouirent constamment chez nous d'une