MUR FORTIFIE DE MARMOUTIER
ne tarda pas à recouvrer sa splendeur primitive. Avec la régularité des anciens jours, les moines se pressèrent dans le cloître; les louanges de Dieu ne cessèrent d'y retentir jour et nuit; les exercices pieux attirèrent
un grand nombre de pèlerins; les étrangers, accourus en foule dp toutes les parties du monde au tombeau de saint Martin, ne manquaient pas de venir prier dans la solitude de Marmoutier; les offrandes abondèrent. Il n'y eut, pour ainsi dire, aucune province en Europe où cette abbaye ne possédât de riches domaines. Ce qui est de beaucoup préférable aux richesses, elle jouissait partout d'une juste réputation de sainteté : c'était comme un héritage de l'illustre évêque de Tours, son premier fondateur. Les princes qui avaient la dévotion de bâtir des maisons monastiques sur leurs terres tenaient à y voir, du moins au début, des moines venus de Marmoutier. Un grand nombre de seigneurs dotèrent des prieurés qu'ils offrirent à Marmoutier. Quand Guillaume le Conquérant remporta la victoire dans les plaines d'Hastings, où il devint maître de l'Angleterre, il construisit un monastère sur le champ de bataille et le donna à la même abbaye, qui le conserva jusqu'à l'époque de la réformation prétendue du xvi^ siècle. Tel était le crédit dont jouissaient les abbés de Marmoutier dans l'Église et dans l'État, qu'ils furent choisis, notamment en 1196 et en 1204, pour être négociateurs entre les couronnes de France et d'Angleterre. Personne n'ignore que plusieurs de ses dignitaires furent décorés de la pourpre romaine. Plus d'un pape reçut à Marmoutier une hospitalité magnifique, digne de la majesté du chef de l'Église. En 1096, Urbain II y vint prêcher la croisade au sortir de la cathédrale de Clermont; et les collines de Marmoutier retentirent des premières du noble cri : Dieu le veut! Dieu le veutl
A une grande église romane succéda, au xiii© siècle, une splendide église en style ogival. Commencés par Tabbé Hugxies de Rochecorbon, en 4220, les travaux furent achevés un siècle après, en 1320. L'architecte qui traça les plans et dirigea les premiers travaux se nommait Etienne de Mortagne.
L^abbaye de Marmoutier, que recommandaient tant et de si nobles souvenirs, a été détruite à la révolution. Il n'en reste plus que des débris; mais ces débris sont si pittoresques, qu'ils sont connus de tous les voyageurs. Le vieux portail du xiii^ siècle est surtout fort curieux. C'est une construction militaire disposée comme toutes les portes fortifiées de la même époque. A la vieille abbaye a succédé un couvent et un pensionnat de religieuses du Sacré-Cœur.
L'antique collégiale de Saint-Martin de Tours a eu le même sort. L'asile réputé inviolable, respecté durant de longs siècles, a disparu, et il en reste à peine quelques vestiges. L'étranger qui visite les bords de la Loire demande avec étonnement où se trouve ce monument fameux dont il a entendu prononcer le nom dans toutes les contrées de l'Europe. On lui montre seulement deux tours encore imposantes, malgré la désolation qui les environne. En ces derniers temps, la Providence a permis de reconnaître l'endroit où reposèrent jadis les restes précieux du thaumaturge des Gaules. Là s'opérèrent de nombreux prodiges par l'intercession de saint Martin; là, sans aucun doute, la confiance des fidèles obtiendra encore des grâces signalées par l'entremise de ce grand ser-
viteur de Dieu. Cet endroit est en ce moment décoré avec magnificence; on s'apprête à rebâtir bientôt l'auguste basilique.
Le corps de saint Martin, rapporté de Cande malgré les prétentions des Poitevins, fut déposé à Tours, dans un cimetière des chrétiens. Saint Brice, son disciple et son successeur, éleva une modeste église audessus de sa sépulture. Saint Perpet, sixième évoque de Tours, la remplaça par une somptueuse basilique, dont la grandeur et les ornements excitèrent l'admiration générale. Les écrivains du temps, dans leur enthousiasme, la comparent au temple de Salomon. Saint Grégoire de Tours nous apprend qu'elle avait cent soixante pieds de long, sur soixante de large, et quarante-huit pieds de haut jusqu'au plafond. Il y avait trente- deux fenêtres dans le chœur, vingt dans la nef, et dix-huit colonnes. Dans tout l'édifice on comptait cinquante -deux fenêtres , cent vingt colonnes et huit portes, dont trois dans le chœur et cinq dans la nef ^
Rappeler ici les désastres divers subis par ce noble édifice et les restaurations qui eurent lieu successivement, dans un style d'architecture varié et sur des proportions qui allèrent toujours augmentant, offrirait un médiocre intérêt. Des détails de cette nature ont leur place marquée dans une histoire de Touraine. Qu'il nous soit permis de dire quelques mots de la gloire monastique de cet établissement. Alcuin fut abbé de Saint-Martin, et le fondateur d'une école célèbre. A l'abri des cloîtres de Saint-Martin, vinrent se
' (jreg. Turoii. Il, xiv.
former à la science et aux vertus ecclésiastiques des disciples dont plusieurs méritèrent de s'asseoir dans des chaires épiscopales. L'école de Tours jouit d'une immense réputation, et son influence heureuse se prolongea longtemps encore après la mort d'Alcuin, On peut même dire que le foyer lumineux allumé par ce grand homme ne s'éteignit jamais complètement. Quelques rayons du moins continuèrent d'y briller, malgré les malheurs des temps et malgré l'invasion de la barbarie.
Nous ne devons pas omettre ici un des souvenirs les plus glorieux pour l'antique abbaye de Marmoutier; nous voulons parler de l'illustre congrégation de Saint-Maur, dont cette abbaye était la maison chef d'ordre : tous les trois ans, cette congrégation y tenait une assemblée générale.
En 4597, la congrégation de Saint- Vannes, en Lorraine, avait commencé sa réforme, qui exerça une influence si salutaire sur tout l'institut bénédictin. En 4613, Jean Renaud, abbé de Saint- Augustin de Limoges, fit société avec eux, dans le but de rétablir la règle de Saint-Benoît dans toute sa pureté primitive, et de cette sainte alliance naquit la congrégation de Saint-Maur, approuvée par le pape Grégoire XV, en 1621, et par Urbain VIII, son successeur, en 1627. Elle était divisée en dix provinces, et chacune contenait au moins vingt maisons conventuelles.
Les bénédictins de Saint-Maur ont acquis une réputation immortelle d'érudition profonde et de saine critique. Nous leur devons les meilleures éditions des
œuvres des saints Pères, la Collection des Historiens de la France, les Actes des saints de V ordre de Saint- Benoit, Y Histoire littéraire de la France, les treize premiers volumes du Gallia Christiana, ouvrage interrompu par la révolution, et ces grands travaux qui ont rendu si populaires, dans le monde savant, les noms de Mabillon, Luc d'Achery, Félibien, Denis de Sainte- Marthe, Lobineau, Bouquet, Rivet, Taillandier, Rousseau, Montfaucon, Ruinart, Martène, Glémencet, etc. On a pu dire avec vérité de leurs principaux ouvrages : monuments plus durables que le bronze et le marbre.
LERINS. — CONDAT, SAINT-OYANT OU SAINT-CLAUDE AGAUNE OU SAINT-MAURICE EN VALAIS
En 404, un jeune patricien, de famille consulaire, nommé Honoratus, abordait à l'île de Lérins, de retour d'un voyage malheureux en Orient. Épris de l'amour de la solitude à l'âge oii communément d'autres soucis préoccupent le cœur de la jeunesse, il s'était embarqué à Marseille, avec son frère Venantius et un saint homme du nom de Caprasius, pour aller visiter les déserts de la Thébaïde et les laures de la Syrie. Surpris par la fièvre au milieu des campagnes de l'ancienne Grèce, toujours peuplées des grands souvenirs de l'histoire, toujours dangereuses, à divers points de vue, pour les voyageurs, Venantius y rendit le dernier soupir entre les bras de son frère. Celui-ci tourna aussitôt ses regards vers la patrie, plus résolu que jamais à éviter les périls du monde.
Le lieu de sa retraite n'avait rien de séduisant. On n'y voyait que des ruines informes, à peine ornées de
quelques plantes sauvages. Au milieu des débris, et sous les maigres rameaux d'une végétation brûlée par le soleil, pullulaient des reptiles sans nombre. Les serpents disparurent, et bientôt cet îlot stérile se transforma comme par enchantement. La Providence le destinait à devenir une école des plus sublimes vertus et une pépinière de saints et illustres personnages. On sentait alors de merveilleuses harmonies entre les aspirations de l'âme vers l'infini et les bruits confus de la mer venant briser ses vagues contre les rochers du rivage. « Les bruits du monde, dit saint Ambroise, et le retentissement de ses folles joies, ne peuvent se faire entendre dans les îles battues sans cesse par les flots. Les personnes consacrées à Dieu y jouissent d'une plus complète liberté. La piété s'y ranime d'elle-même. On éprouve un sentiment de calme profond , quand souffle la tempête et qu'on entend dans le lointain le sourd murmure des grandes eaux : on est au port. Rien ne contribue aussi fortement à élever l'âme à Dieu que la voix majestueuse de rOcéan unie à la psalmodie des solitaires K >
Honorât ne demeure pas longtemps isolé. Des disciples nombreux viennent de tous côtés se ranger sous sa direction. Le travail assidu des moines change le désert en un paradis *. La campagne, arrosée d'eaux bienfaisantes, dirigées avec goût, se pare de verdure, s'émaille de fleurs, se couvre de frais ombrages. Vue de loin, avec ses arbres en panache et ses pins élan-
< Hexamer. lib. III , cap. v, passim.
2 « Paradisum possidentibus se exhibet. » (S. Eucheride Laud, eremi.)
ces, celte île reçut le surnom gracieux d'Aigrette de la mer, qu'elle conserva jusqu'en 1635, époque à laquelle les Espagnols portèrent la hache dans la triple rangée d'arbres dont elle était entourée. Nous ne saurions résister au plaisir de citer ici quelques passages des écrits des religieux de Lérins, où ils peignent, sous des couleurs qui reproduisent au moins leurs sentiments, les agréments de l'île, témoin de leur bonheur le plus pur. « Arrosée d'eaux jaillissantes, parée de verdure, brillante de fleurs, ofl'rant des perspectives riantes et de suaves parfums, elle présente à ceux qui l'habitent l'image du ciel, vers lequel tendent tous leurs désirs ^ ï) Au xvi^ siècle, Grégoire Cortèse publia sur Lérins une ode pleine de poésie, où il dit: « 0 terre, qu'on ne louera jamais assez! Douce consolation, repos du cœur, demeure des saints, placée à l'abri des tempêtes d'un monde profane'! :> Vers la même époque, Isidore parle de la verdure éternelle qui embellit cette terre privilégiée : ce L'univers entier, dit-il, n'otfre pas de plus agréable séjour ^ y> Un autre religieux, envoyé en mission par son supérieur, lui écrit comme d'un exil : c Je n'aime pas vos palais magnifiques; que les rois y résident. Les demeures brillantes de marbre leur conviennent; pour moi, je
1 s. Eucher. de Laude eremi.
2 0 satis nunquam celebrata tellus !
Dulce solamen, requiesque cordis, Cœlitum sedes procul a profani
Turbine vulgi.
[Chroncl. Lerin. I, p. 18.)
3 Pulchrior in toto non est locus orbe Lerina.
préfère la solitude, les rivages tranquilles : cette petite île suffit à mon bonheur \ y>
Ce qui éternisera la réputation de Lérins, ce sont les hommes éminents qui vinrent s'y former aux vertus ecclésiastiques et à la science sacrée. Lérins fut une école de philosophie chrétienne. De cette île, vraiment fortunée, sortirent Maxime, évêque de Riez, Hilaire d'Arles, Jacques de Tarentaise, Valérien de Cimiez, Vincent de Saintes, Fauste de Riez, Ausile de Fréjus, Loup de Troyes, qui sut commander le respect à Attila, le fléau de Dieu; Eucher, que Bossuet appelle le grand Eucher, sénateur, plus tard appelé à monter sur le siège métropolitain de Lyon. Parmi ces grands hommes et ces grands saints il faut mettre en première ligne le savant et modeste Vincent de Lérins, le plus illustre controversiste de son temps , auquel l'histoire a conservé le surnom de l'île, berceau de son génie. Trois ans après le concile d'Éphèse, où fut condamnée l'hérésie de Nestorius et proclamée solennellement la maternité divine de Marie, en 434, Vincent publiait son fameux Commonitorium , où il établit d'une manière si ferme, si exacte et si précise, la règle de la foi, qu'il appuie sur la double autorité de l'Écriture et de la tradition '.
Le livre de Vincent de Lérins a mérité d'être placé, à cause de son importance théologique, à côté du livre des Prescriptions de Tertullien. Salvien , surnommé le Jérémie de son siècle, et connu également sous le titre
1 Denis Faucher, Chron. Lerin,, pièce de vers latins reproduite par M. Fabbé Alliez : les Iles de Lérins, p. 390.
2 « Quod ubique , quod semper, quod ab omnibus creditum est. »
glorieux de maître des évêques, passa cinq années de sa vie à Lérins, heureux de vivre calme et oublié au milieu des horreurs de l'invasion des barbares, et loin du spectacle des vices du monde romain dégénéré, dont il a tracé le tableau avec des couleurs saisissantes dans son traité du Gouvernement de Dieu. Fatigué de ses longues pérégrinations, avant de fonder à Marseille le monastère de Saint -Victor, Gassien, l'auteur des Conférences qui portent son nom, se reposa une année entière à Lérins.
Durant une partie de ce triste vc siècle, où les coups des barbares ébranlèrent tout l'ancien monde , Lérins fut l'asile de la prière, de l'étude et de ce qu'il y avait de recommandable dans la civilisation ancienne. Saint Honorât exerçait alors une influence toute paternelle sur ses nombreux disciples. Salvien en a fait l'éloge en des termes affectueux et touchants, c De même, dit-il, que le soleil, par sa splendeur ou son obscurité, change l'aspect du firmament, cette réunion d'hommes, qui soupiraient après le ciel et se vouaient à des pratiques angéliques, recevait de son père, comme d'un soleil particulier, la joie ou la tristesse. > La cause de cette puissance surnaturelle sur les cœurs était dans sa charité. Honorât avait pour ses disciples une affection vraie, que rien ne pouvait refroidir. Aussi saint Eucher, qui en avait fait la douce expérience, disait-il : c Si la charité voulait se faire peindre, elle devrait emprunter les traits d'Honorat K y>
1 « Si suo arbitrio chantas... vullu exprimenda esset, Honorati pingi deberet vullu. »
Lorsque saint Honorât occupa le siège d'Arles, le monastère de Lérins continua de fleurir. En 690 on n'y comptait pas moins de trois mille sept cents religieux. Lorsque les Sarrasins, au viiie siècle, infestèrent les côtes de Provence, cinq cents moines subirent le martyre pour la foi. C'est l'époque à laquelle quarante religieuses de Saint -Sauveur de Marseille donnèrent au monde un exemple de courage héroïque. Ces intrépides vierges de Jésus-Christ n'hésitèrent pas à se mutiler elles-mêmes pour éviter les outrages de ces féroces ennemis de la religion chrétienne. Elles furent toutes massacrées par les infidèles, martyres de la chasteté, qu'elles estimaient un bien plus précieux que la vie.
Les bâtiments du monastère de Lérins sortirent de leurs ruines. A travers tout le moyen âge Vile des saints garda son antique réputation de piété et de régularité. Plusieurs fois, sans doute, il y eut des crises pénibles à traverser; mais, comme un arbre vigoureux, sur son vieux tronc repoussaient des rameaux jeunes et verdoyants. Enfin gronda l'orage terrible de 1789. Lérins eut le sort commun à tant d'autres établissements monastiques. Ce lieu, si vénérable par le séjour de tant de saints personnages, passa entre des mains profanes. L'île, avec l'église et les cloîtres, devenue propriété nationale, fut vendue aux enchères publiques. En 1859 Lérins fut acquis pour y fonder un établissement religieux. Des frères agriculteurs de l'ordre de Saint-François-d'Assise en ont pris possession le 31 mai 1859. Espérons pour cette île une nouvelle ère de prospérité et de splendeur.
En même temps qu'à Lérins, un centre de vie religieuse se créait au sein des montagnes du Jura. Sur les rives de la Méditerranée, le ciel est doux et le climat agréable : au milieu des forêts inhabitées qui couvraient alors cette partie de la Gaule et la séparaient de l'Helvétie, l'air est âpre, les hivers longs et rigoureux. Condat, plus tard saint Claude, allait occuper un des sites les plus pittoresques, mais les plus sauvages, de cette région inconnue. Saint Romain choisit un lieu resserré entre trois sommets escarpés, au confluent de deux ruisseaux, ou plutôt de deux torrents qui mugissent au fond de deux vallées creuses comme des abîmes. Les pentes qui y conduisent sont impraticables ; des arbres tombés de vétusté en obstruent tous les passages. Les bêtes fauves y ont établi leurs repaires, rarement inquiétées par de hardis chasseurs. A trente -cinq ans, dans la première fleur de l'âge, cédant à son attrait pour la solitude, Romain quitte la bruyante cité de Lugdunum, emportant avec lui un exemplaire de la Vie des Pères du désert, quelques outils grossiers, de l'orge et des semences de légumes. Il ne trouvera pas dans le Jura, comme Paul en Egypte, de palmier pour le nourrir de ses fruits et le couvrir de son feuillage. Le sol qu'il se dispose à défricher est pauvre et ingrat. Mais la solitude profonde exerce sur son esprit une séduction irrésistible.
Voilà donc notre saint ermite installé sous un énorme pin, priant, lisant, méditant, cultivant la terre, goûtant, dans un silence dont aucun bruit du siècle ne trouble la sublime horreur, tout le charme d'une vie entièrement consacrée à Dieu. Ses jours
s'écoulaient dans une félicité sans mélange d'aucun souci. Bientôt cependant Lupicin, son frère, et quelques compagnons , vinrent se joindre à lui. Dieu avait ses desseins. Le chemin une fois tracé fut suivi par une foule innombrable. Plusieurs monastères s'élevèrent comme par enchantement : les louanges de Dieu animèrent nuit et jour ces sombres forêts , où naguère retentissaient uniquement les cris des animaux sauvages. Les deux frères gouvernaient ensemble ces pieuses colonies, et y maintenaient, non sans peine quelquefois, l'ordre et la discipline. Le genre de vie des solitaires de la Thébaïde était le modèle à imiter. Mais l'air vif des montagnes, un travail rude et l'appétit proverbial de la race gauloise, nécessitèrent quelques adoucissements au régime des moines égyptiens. A Condat, ils se couvraient de tuniques faites de peaux de bêtes. Ces vêtements grossiers protégeaient contre la pluie, mais défendaient mal contre la rigueur extrême du froid, <c dans un pays, dit un historien, où l'on est à la fois écrasé et enterré sous la neige. i> Admirable et inexplicable contagion de cette vie héroïque de pénitence et d'abnégation! « Les femmes, comme toujours, ne voulurent pas rester en arrière, et, sur une roche voisine, suspendue comme un nid au bord d'un précipice, la sœur de nos deux abbés gouvernait cent cinq vierges si sévèrement cloîtrées, qu'une fois entrées au couvent, nul ne pouvait les entrevoir, si ce n'est pendant le trajet de leur corps du lit de mort au cimetière ^ y>
1 Montalembert, les Moines d'Occident, loin. 1, p. 248.
Saint Eugende ou Oyant donna une autre constitution au monastère de Condat. Jusque-là les moines habitaient des cellules isolées. Cet abbé les réunit dans un dortoir commun où il prenait lui-même son sommeil. Mais il s'occupa surtout de faire fleurir l'étude et l'enseignement des lettres. On cultivait avec succès non -seulement les lettres latines, mais encore les lettres grecques. Condat devint ainsi une des plus célèbres écoles de la Gaule.
Vers 635, saint Claude, évoque de Besançon, échangea son trône épiscopal contre une pauvre cellule du monastère de Condat. Ses vertus, son mérite, le tirèrent de nouveau de l'obscurité où il avait désiré cacher le reste de sa vie. Élu abbé, il brilla d'un nouveau lustre par sa science, sa piété, son zèle, son amour de la retraite, par la sage direction avec laquelle il conduisit les moines. Dieu lui avait accordé une grâce toute céleste pour convertir les pécheurs, et une prudence consommée dans la conduite des âmes. On accourait du dehors, de toutes les contrées voisines, et beaucoup subissaient comme malgré eux la douce influence de sa parole évangélique. De son vivant, sa sainteté fut récompensée par le don des miracles. Après sa mort il fut enseveli dans l'église de l'abbaye, et des prodiges sans nombre s'opérèrent à son tombeau. Pendant des siècles les populations y vinrent en foule : ce fut un des pèlerinages les plus célèbres et les plus fréquentés de la chrétienté. Le monastère et la petite ville bâtie à l'ombre de ses murailles changèrent de nom. Après avoir porté successivement celui de Condat, de Saint- Eugende ou Saint -Oyant, il fut connu uniquement
SOUS celui de Saint-Claude, le seul qui soit resté populaire jusqu'à nos jours.
Nous n'essaierons pas de tracer ici, même en abrégé, l'histoire de l'abbaye de Saint- Claude. Enrichie des libéralités des rois et des princes, comblée des donations plus modestes, mais multipliées, des fidèles, elle possédait, en outre, de grands privilèges concédés par les papes et par les souverains. Comme tous nos grands établissements monastiques, elle eut, d'ailleurs, des jours de prospérité et des jours néfastes. Elle fut sécularisée vers le milieu du siècle dernier. En 1743, le pape Benoît XIV érigea Saint -Claude en évéché, et l'église abbatiale reçut le titre de cathédrale. Aujourd'hui, de toute la gloire d'autrefois il ne subsiste que la cathédrale; les bâtiments de l'abbaye ne sont plus qu'un souvenir, et le logis épiscopal trouve son plus bel ornement dans les éminentes qualités de l'évêque qui l'habite ^ L'église de Saint-Claude, sans mériter d'être comptée parmi les monuments ecclésiastiques les plus illustres de France, est néanmoins un édifice remarquable. Le plan est à trois nefs, terminées par trois absides semi- circulaires assez étendues. Les voûtes de la nef principale sont hardiment construites, et produisent un bel effet. Le chœur est orné de stalles et de boiseries sculptées qui ne sont pas sans mérite.
Pendant les premières années du vi^ siècle, au moment où Condat remplissait de sa réputation cette
• Au moment où nous traçons ces lignes, le digne évêque de Saint- Gaude est U" Louis-Anne Nogret.
partie du vieux royaume des Burgondes, un roi bourguignon, Sigismond, après avoir renoncé aux erreurs de l'arianisme et rendu la liberté à l'Église, restaura le monastère d'Agaune, tombé en ruine par le malheur des temps. Il fit venir de Condat et de Lérins les moines pour le peupler. Les religieux, réunis à cet endroit sanctifié par le martyre de saint Maurice et de la vaillante légion thébéenne, furent d'abord si nombreux, qu'ils étaient en état de chanter les louanges de Dieu, jour et nuit, sans la moindre interruption. On en compta jusqu'à neuf cents : partagés en neuf chœurs, ils se succédaient sans cesse à l'église, pour célébrer cette LaiLS perennis, célèbre dans les annales monastiques.
€ Vers la fin du vi© siècle, dit une chronique, cette célèbre abbaye ayant été ruinée par la fureur des guerres des Lombards, elle fut rebâtie par les lil)éralités de l'empereur Charlemagne et de son fils, Louis le Débonnaire. >
A partir de cette époque, l'abbaye et la ville de Saint-Maurice prennent de nouveaux accroissements, protégées par de hautes et fortes murailles, dont on voit encore quelques débris. On y frappait monnaie, en signe d'indépendance, avec la croix tréflée, connue jusqu'à nos jours sous le nom de croix de Saint- Maurice, L'histoire civile de cette petite ville, il faut en convenir, est bien moins célèbre que celle de la vieille abbaye. Le chapitre actuel, dont les statuts furent approuvés par le pape Honorius II, n'a pas cessé depuis le xiie siècle de remplir les devoirs de sa mission. Détruite en 1611, par un éboulement considérable de
rochers, l'église actuelle fut consacrée par le nonce Scapius, le 20 juin 1627,
Parmi les reliques les plus précieuses de l'église abbatiale, nous devons mentionner : une grande châsse plaquée en argent, ornée de nombreuses pierres précieuses, renfermant plusieurs parties du corps de saint Maurice : c'est un travail fort ancien ; quelques antiquaires la font remonter au xe siècle; — une statue équestre en argent, de 50 centimètres de hauteur, représentant saint Maurice, et donnée en 1577 par le duc Emmanuel-Philibert de Savoie; — deux coupes en argent, que l'on fait remonter à Charlemagne; — un vase antique donné par le même empereur, et appartenaiit au genre des curieux vases mtirrhins, si rares et si estimés des connaisseurs; — une aiguière, ornée d'émaux sur or et enrichie de saphirs; — l'anneau de saint Maurice, véritable anneau des chevaliers romains, du ni^ au iv© siècle : c'est un saphir brut monté sur or.