SUBIACO
chemin frayé le long d'un torrent y conduit; quelques oliviers, des chênes verts décorent le flanc de ces montagnes. Du monastère, l'œil charmé découvre un point de vue magnifique et se repose délicieusement sur la petite ville de Subiaco, assise dans le
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fond du vallon ou groupée sur une colline. L'église abbatiale est grande; sa construction parait moderne. En tournant à droite, on descend dans deux chapelles taillées dans le roc; c'est là qu'ont été inhumés les premiers abbés de l'ordre. Ces chapelles, de construction gothique, sont peintes à fresque. La salle du chapitre est ornée à son tour de tableaux représentant des saints bénédictins : saint Benoît, saint Maur, saint Placide, saint Romain, etc., auraient habité dans cette chambre du couvent, regardée dès lors comme singulièrement vénérable. La bibliothèque est belle, et renferme un grand nombre de précieux manuscrits. Il y a dans ce monastère un collège de jeunes Romains, comme à Saint-Paul-hors-des-Murs, à Rome. Ils sont au nombre de vingt environ; ils portent l'habit de l'ordre, et chantent l'office avec les novices et les religieux.
« A dix minutes environ de marche, en montant de nouveau, on arrive au couvent de Saint- Benoît, ou du SacrO'Speco, de la Sainte-Grotte. C'est là que saint Benoît se réfugia au sortir de Rome. Le monastère est creusé dans le roc. Près du couvent est le torrent ou le lac dans lequel tomba le jeune Placide, et d'où il fut miraculeusement sauvé par Maur, son compagnon, qui marcha sur les eaux à l'ordre de Benoît, après avoir reçu la bénédiction du saint patriarche.
c Telle est la description fidèle du double monastère de Subiaco, l'antique berceau d'un ordre qui a rempli le monde du bruit de sa gloire. i>
Saint Benoît cependant ne devait pas tarder à quitter
Subiaco, pour poser ailleurs le fondement de son établissement principal. Vers l'an 529, il se retira sur le mont Cassin, où la divine Providence l'appelait, et qui devait acquérir par la suite une si grande renommée. Cette montagne, située à l'extrémité du territoire Latin, touchait à celui des Samnites et de la Campanie. C'était un pays encore souillé des erreurs de l'idolâtrie. On y vénérait la statue d'Apollon, érigée au milieu d'un bois sacré; des populations nombreuses se rendaient vers le temple consacré à cette fausse divinité, et s y livraient à un culte superstitieux, accompagné de pratiques infâmes. Le voisinage de Rome n'avait pu mettre un terme à ces honteux désordres. Benoît commença par évangéliser les peuples fixés sur les pentes et au pied de la montagne. Son ministère ne fut pas infructueux; les plus endurcis ne purent résister à l'autorité de ses prédications et à la vertu de ses miracles. Ce fut encore plus par ses exemples que par ses paroles qu'il réussit à les convertir à la foi de Jésus-Christ. Il brisa l'idole, renversa le temple et arracha le bois : à la place il construisit deux chapelles, l'une dédiée à saint Jean -Baptiste, l'autre à saint Martin de Tours.
De ce moment une bénédiction spéciale se répand sur le mont Cassin : ce sera désormais une montagne sacrée. Benoît en choisit le sommet pour y jeter les fondements de son monastère, qui ya devenir le centre de tout l'ordre bénédictin. L'ennemi de tout bien ne peut voir d'un œil indifférent s'établir une maison d'où vont sortir tant de fervents apôtres de la perfection évangélique. Mais sa rage est impuissante : l'œuvre
sainte du patriarche des moines de TOccident se développe, grandit, fleurit, et produit ses fruits avec une rapidité merveilleuse. Des disciples accourent en foule se placer sous sa direction. Tous se lancent avec la plus louable émulation dans les sentiers les plus difficiles de la vie religieuse. La pénitence avec ses rigueurs, le jeûne ^ la mortification, les macérations, le détachement absolu des biens terrestres, l'esprit de pauvreté, n'efifraient aucun courage. Le travail, l'obéissance, le silence, l'humilité, la patience, assouplissent tous les caractères, et les inclinent doucement sous le Joug de la discipline. L'Esprit de Dieu exerce visiblement son action; une paix toute céleste rayonne sur tous les visages; une charité que rien n'altère établit les plus doux liens de fraternité entre tous les membres de la communauté. Alors Benoît achève de composer sa règle, dont saint Grégoire le Grand a loué la sagesse, la discrétion, en termes magnifiques. Cette règle a mérité le respect et l'admiration des siècles. Elle a servi à former et à conduire au ciel un nombre presque infini de saints. Outre les préceptes qu'elle contient pour ceux qui ont embrassé la vie monastique, elle offre les maximes les plus utiles à tous les chrétiens désireux d'opérer leur salut. On peut ajouter qu'elle a été le modèle sur lequel ont été calquées toutes les autres règles, et qu'elle suggère elle-même les moyens de se réformer, s'il en était besoin.
Pendant quatorze années environ que saint Benoît passa sur le mont Cassin , il ne cessa de montrer tous les signes d'une sainteté consommée. Aussi fut-il com-
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blé des faveurs célestes. Il opéra plusieurs miracles, et connut les secrets de Favenir. Son entrevue avec Totila, roi des Goths d'Italie, est demeurée célèbre. Après lui avoir reproché les excès et les cruautés dont il s'était rendu coupable, saint Benoît lui prédit qu'il deviendrait maître de Rome, passerait la mer, régnerait neuf ans, et que durant le cours de la dixième année il paraîtrait devant le tribunal de Dieu. L'événement ne tarda pas à réaliser cette prophétie. L'esprit du barbare avait été fortement frappé de cette scène pleine de dignité. Il se retira tout pensif, et l'on remarqua qu'il fut par la suite moins inhumain qu'auparavant.
Gomme nous avons eu plusieurs fois occasion de le voir précédemment, les femmes ne le cédèrent à personne en générosité pour se dévouer à la pratique des règles du nouvel institut monastique. Sainte Scholastique, sœur jumelle de saint Benoît, se retira, avec plusieurs compagnes, dans une vallée voisine du mont Gassin. Au sein de ce pieux asile, on semblait avoir engagé une lutte pour la pratique plus parfaite des conseils évangéliques. Le monastère de Plombariola servait d'asile à des âmes pures , uniquement préoccupées des intérêts de la vie future : il s'en exhalait sur toute la contrée un suave parfum de piété, de chasteté, de pénitence, de charité, de vertu; c'était, à la suite des vieux rites, plus grossiers que poétiques, en l'honneur d'Apollon, comme une apparition angélique. Ghaque année Scholastique avait un entretien avec son frère ; chaque année ils employaient ensemble quelques heures à parler des tristesses de l'exil sur la terre et
des joies futures du paradis. Quels doux épanchements entre ces deux âmes si bien faites pour se comprendre! Quels élans pleins d'ardeur vers la patrie véritable, où Jésus -Christ règne sur les élus! Leurs transports empruntaient une vivacité plus grande encore au spectacle des maux qui désolaient leur patrie terrestre. Issus d'une de ces jantiques familles patriciennes renommées par un amour passionné pour leur pays, Benoît et Scholastique n'auraient -ils pas senti leur sang s'échauffer dans leurs veines en voyant Rome et l'Italie humiliées, foulées, écrasées, déshonorées par les barbares? La religion inspire le mépris des richesses et des jouissances personnelles; mais, en épurant les sentiments, elle fait concevoir une idée plus noble et un sentiment plus élevé de l'honneur.
Personne n'ignore la scène touchante qui se passa entre le frère et la sœur dans une entrevue qui fut la dernière, et dans laquelle, pour ainsi dire, ils échangèrent leurs adieux. Un jour, après avoir passé de longues heures ensemble, comme le soleil commençait à baisser à l'horizon, Benoît s'apprêtait à gravir les pentes de la montagne et à rentrer dans son monastère. En proie à une émotion involontaire, Scholastique le conjurait de prolonger encore leur pieuse conversation. Les ombres de la nuit descendaient et s'épaississaient de plus en plus.
« Vous ne partirez pas, mon frère, disait la sainte, restez près de moi cette nuit; parlez, parlez encore, parlez-moi, jusqu'au lever de l'aurore, des délices du ciel.
— Que dites-vous, ma sœur? répliquait l'homme de
Dieu. Pour aucun motif je ne puis passer la nuit hors du monastère. y>
Comprenant que la résolution de son frère sera inébranlable, sainte Scholastique joint les mains, baisse la tête, et se met à prier. Soudain le ciel se couvre de nuages, les éclairs brillent, le tonnerre gronde, la pluie tombe à torrents. Suivant que la sainte lève ou incline sa tête. Forage se calme ou redouble de fureur. <«: Dieu vous pardonne, dit saint Benoît. Mais qu'avez-vous fait, ma sœur? i> L'intervention divine était assez évidente. Le reste de la nuit fut employé en prières et en saintes causeries.
Trois jours après, l'âme de sainte Scholastique prit son essor vers le ciel sous la forme d'une blanche colombe. Cette vision donnait à saint Benoît l'assurance que sa sœur avait mérité d'être reçue au séjour des bienheureux. Il n'en versa pas moins d'abondantes larmes; il envoya quelques-uns de ses disciples chercher le corps, qu'il fit ensevelir dans le sépulcre qu'il s'était creusé pour lui-même de ses propres mains. Quand le patriarche eut rendu le dernier soupir, son corps fut déposé dans le même tombeau ; en sorte que ces deux créatures privilégiées, qui avaient reçu la vie et qui étaient venues à la lumière le même jour, reposèrent ensemble en attendant la résurrection glorieuse. Saint Benoît mourut le 21 mars 543 ^
L'abbaye du Mont-dassin était florissante. Ce fut son âge d'or à tous les points de vue. Un demi -siècle
I Les principaux détails sur la vie el les miracles de saint Benoît nous ont été conservés par le pape sainl Oréfiroire le Grand , dans ses Dialognes.
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environ après ces événements, les Lombards, qui marquèrent partout leur passage par les ruines, n'épargnèrent pas cette sainte maison. Les moines eurent le temps de fuir à rapproche de la tempête, emportant avec eux le livre de leurs Constitutions, écrit de la main de saint Benoît. Ils restèrent près d'un siècle à l'abri de la vénérable basilique de Sain t- Jean -de- La tran, tournant fréquemment leurs yeux mouillés de larmes vers la montagne sanctifiée par les plus précieux souvenirs. Des jours plus sereins remplacèrent une époque de désastres. En 718, les religieux vinrent reprendre possession des lieux et rebâtir leur monastère. Grâce aux bienfaits des souverains pontifes et aux libéralités des princes du voisinage, un nouvel édifice, plus vaste et plus somptueux que le premier, couronna les hauteurs pour donner asile à la colonie bénédictine. Dès lors le Mont-Cassin resplendit d'une gloire unique dans les annales monastiques. On accepta l'intervention de ses abbés pour accommoder les diflFérends entre les princes. Au milieu des troubles qui agitèrent sans relâche l'Italie, les papes, les princes, les évoques y trouvèrent un asile respecté. On vit des rois descendre de leurs trônes, se dépouiller de la pourpre, et venir respirer en paix l'air pur et vivifiant de la solitude. Sous ce rapport aucune figure ne mérite mieux d'attirer quelques instants notre attention que celle de Ratchis, roi des Lombards. C'était un guerrier courageux, un esprit élevé, supérieur à l'âge de barbarie dans lequel il vécut, par ses connaissances, les qualités du législateur et l'art de commander aux hommes : on lui doit la rédaction
des lois lombardes. Étant occupé au siège de Pérouse, qu'il poussait avec une vigueur peu commune, il se sentit tout à coup pris d'une violente passion pour la solitude. Sur-le-champ il déposa son épée, renonça au trône, et reçut Thabit monastique des mains du pape. Il se retira sur le mont Cassin. Thasie, sa femme, et Ratrude, sa fille, touchées de cet exemple d'abnégation, quittèrent également le monde. Elles restaurèrent ou fondèrent le couvent de Plombariola, au fond d'une charmante vallée, couverte de verdure et d'ombre, où l'on gardait, comme on conserve un parfum d'agréable odeur, le souvenir de sainte Scholastique, ce modèle de toutes les vertus et de l'amour fraternel. En échange de leur couronne terrestre, ces pieux personnages trouvèrent dans le désert la couronne de la sainteté : la mémoire de saint Ratchis n'est -elle pas cent fois préférable à celle du guerrier et du conquérant?
Un autre roi lombard, emporté par sa folle ambition, déclare au Saint-Siège une guerre à outrance. Astolphe, aveuglé par ses succès et la force de ses armes, refuse d'écouter les propositions que vient lui apporter, de la part du pape Etienne II, Ottat, abbé du Mont -Cassin. Alors intervient Charlemagne; glorieux instrument entre les mains de la Providence, il assure à la papauté une complète indépendance. A plusieurs reprises le glorieux empereur reviendra en Italie; il ne s'en éloignera pas, à la fin, sans visiter le tombeau de saint Benoît et le monastère qui garde à jamais la mémoire du patriarche des moines d'Occident.
C'est un honneur pour la grande abbaye bénédictine de n'être jamais restée étrangère aux événements les plus importants de l'histoire de l'Église au moyen âge. Plus encore peut-être que le reste de l'Europe, l'Italie eut à traverser de longs siècles de bouleversements. Au milieu de la tourmente, le Saint-Siège, gardien fidèle des lois de la justice et de la morale, eut plus d'une fois à soufifrir les atteintes de la violence. A diverses reprises les pontifes, forcés de s'exiler de Rome, trouvèrent un asile et d'intrépides défenseurs sur le mont Cassin. Personne n'ignore les luttes glorieuses que soutint le pape saint Grégoire VII, et l'appui constant qu'il rencontra dans l'abbé Didier. Contraint une dernière fois de fuir devant ses ennemis, saint Grégoire, sur le point d'expirer, disait à Didier, qui ne s'était pas éloigné de l'intrépide pontife : « J'ai aimé la justice, c'est pourquoi je meurs en exil. — Seigneur, reprit l'abbé, pour le vicaire de Jésus- Christ il n'y a point d'exil sur la terre; partout il est chez lui. :^ Tant de dévouement eut sa récompense; Didier, après la mort de saint Grégoire VII, occupa la chaire de saint Pierre sous le nom de Victor III. Plusieurs autres chefs de la même abbaye furent nommés cardinaux et montèrent sur le trône pontifical. Après avoir relaté tous ces faits, l'historien moderne du Mont- Cassin, dom Tosti, termine par la réflexion suivante : € Je ne sais s'il se trouve un fait plus honorable, plus glorieux pour notre abbaye, que ce souvenir d'avoir été le refuge du chef de l'Église alors que, par suite de la tyrannie des princes étrangers, de la faiblesse des prélats et de la honteuse révolte de
ses propres sujets, les afifaires de l'Église semblaient être arrivées à un état désespéré \ i>