CHAPITRE II
Le Syndiqué
Avantages de se syndiquer
aux points de vue général
et particulier.
Les patrons donnent l'exemple.
Objections, réfutations.
Le groupement est indispensable.
Dans la vie, c’est par l’union et l’entente entre eux que les animaux et les hommes améliorent leur existence, luttent contre la nature, bravent les périls, échappent aux catastrophes.
Dans la société humaine, en tout temps et en tous lieux, les individus ont formé des associations passagères ou permanentes en vue d’un mieux-être immédiat à conquérir, à établir ou à conserver.
Les patrons se groupent. — Pourquoi ?
Nul n’ignore que dans la société actuelle les hqmmes sont divisés en deux classes distinctes -et antagoniques.
Les individus de la classe des pauvres, des opprimés, des dirigés, des producteurs, des 'exploités, des spoliés ont intérêt à s’unir pour se défendre contre la classe des riches, des oppresseurs, des dirigeants, des parasites, des exploiteurs,
des spoliateurs qui eux, s’unissent et se soutiennent.
Nos patrons, nos exploiteurs, forment des Syndicats contre leurs ouvriers. Cependant, ils ont.en leurs mains tous les atouts pour gagner la partie.
Ayant l’argent ils ont avec eux la presse, toujours prête à se prostituer au plus offrant. Ils ont la loi faite par eux et faite pour eux. Ils ont aussi pour eux le gouvernement qui les protège à l’aide de sa police, de son armée et de ses tribunaux. Ils ont encore à leurs pieds les malheureux et les inconscients, les timides, les ignorants, les jaunes, enfin !
Quelques ouvriers sont réfractaires au groupement. — Pourquoi ?
Tout d’abord, imaginons un ouvrier ayant horreur du Syndicat, lui trouvant toutes sortes de vices, de défauts et voulant rester isolé. Imaginons même que cet ouvrier n’a pas tort dans ses critiques du groupement syndical et laissons-le agir personnellement. Suivonsle par un exemple vraisemblable.
Puisque le Syndicat est nul pour lui, s’il a quelque chose à réclamer, il s’en va, sans consulter personne, n’écoutant que sa dignité d’homme, au bureau du patron d’atelier ou du directeur d’usine et lui tient à peu près ce langage :
« Monsieur, sans ,m’occuper de ceux qui travaillent avec moi, ne m’occupant que de mes propres affaires, je viens loyalement à vous pour vous exposer la situation lamentable dont je ne puis sortir avec le maigre salaire qui m’eét
donné en échange de ma longue et durejournée de travail.
« Voilà bien des années que je suis à votre service. Vous savez quel soin je mets à respecter vos règlements, à économiser votre matière première; quelle conscience je mets à l’exécution parfaite de mon travail; quel scupule j’ai d’arriver à l’heure et de remplir ma journée sans en distraire un instant à mes préoccupations, à mes soucis. Vous avez reconnu tout cela, lorsque vous m’avez proposé comme modèle aux nouveaux venus. Eh bien ! aujourd’hui, j’ai ma femme malade et mes enfants n’ont pas de souliers. Entré chez vous célibataire, vous m’avez donné un salaire qui me suffisait, parce que j’avais de la conduite. Depuis j’ai naturellement fondé une famille et, bien modestement, à force de privations, j’ai réussi à élever mes petits qui vont à l’école et feront, sans doute, des travailleurs consciencieux comme leur père. Aujourd’hui, je n’en puis plus. La maladie de ma femme m’a endetté et il n’y a qu’une augmentation raisonnable de salaire qui pourrait me sortir de là.
« Je viens vous demander d’augmenter de dix centimes de l’heure ma journée de travail. Je ne vous promets pas de faire mieux ou plus, car je donne tout ce qu’il est possible à un ouvrier de donner. »
Le patron, très accueillant, l’air bon enfant, a écouté jusqu’au bout et semble chercher une réponse qui ne lui vient pas facilement. Il pense.
Après un moment de silence, il dit enfin :
« Mon ami, votre démarche me surprend. Je reconnais vos qualités : je n’ai qu’à me louer de vos services ; je suis très édifié de votre conduite et je rends hommage à votre loyauté. Je sais que vous n’êtes pas un homme qui se laisse subjuguer par des bavards de réunion publique. Vous n’êtes pas de ceux qui calomnient les patrons, méconnaissent leurs sacrifices, ne croient pas à leur dévouement et se laissent.monter la tête par des énergumènes qui poussent les ouvriers à la grève pour les jeter dans la misère noire et quelquefois les excitent au crime. C’est pourquoi je vous parle en ami et vous réponds franchement. En l’état actuel des affaires, il m’est impossible de vous augmenter.
« Je compatis à vos misères, à votre malchance et, si votre femme est malade, j’enverrai chez vous mon médecin qui la soignera sans rien lui réclamer; vous n’aurez plus que les médicament?
à payer...
« Vous voyez que j’agis en bon patron, parce que vous êtes vous-même un bon ouvrier.
« Autrement, je pourrais vous dire ce que j’ai déjà dit à d’autres moins sympathiques qui sont venus ici me faire la même réclamation. Ainsi, celui que vous avez remplacé chez moi, il y a onze ans, m’exposa ainsi sa situation qui était à peu près semblable à la vôtre. Il commença par me dire qu’il était bon ouvrier... c’était vrai, et qu’il méritait un
meilleur salaire. Or, c’est moi, lui répondis-je, qui suis le seul juge de cela.
D’ailleurs, son ton cassant ne me plaisait pas, ce n’est pas ainsi qu’on parle à son patron, vous comprenez ? Enfin, je l’ai renvoyé en lui disant : « Ce n’est ni « votre femme, ni votre petite fille, ni « votre petit garçon, ni votre nouveau- « né que j’ai embauché, c’est vous.
« Toutes vos histoires ne me regardent « pas ». Et lui montrant la «porte, je lui dis : « Puisque vous avez de plus grands « besoins que vos camarades d’atelier, « il y a pour vous un trou dans ce mur « que le maçon oublia de boucher. Pas- « sez-y et ne revenez plus. La caisse « est ouverte pour vous payer vos huit « jours ! »
« Il avait, je l’ai su, essayé de fonder un Syndicat ici. Vous pensez que je n’avais pas à le ménager. »
« Quant à vous, qui n’ètes pas le mê- « me homme, je veux vous venir en « aide. Je vous l’ai dit, il m’est impos- « sible de vous augmenter tout en re- « connaissant vos qualités exception- « nelles d’ouvrier d’élite. Cependant, si « vous vous engagez à me servir dans « mes projets, je ferai de vous un con- « tremaître et vous aurez tant pour cent « sur la production supplémentaire que « vous obtiendrez de ceux qui sont en- « core vos camarades. Bien entendu, « vous n’avez rien à craindre des ou- « vriers sous vos ordres. Si vous m’êtes « dévoué, ma reconnaissance vous sera « acquise et je fermerai les yeux sur « tout le reste pourvu que vous obteniez « une surproduction et que vous me
« débarrassiez des ouvriers noncha- « lants, bavards et insoumis. Est-ce que « vous acceptez ?... Réfléchissez et re- « venez me donner votre réponse. »
C’est ordinairement ainsi que le patron répond à l’ouvrier qui, seul, s’adresse à lui pour améliorer son sort.
C’est le renvoi et la misère ou parfois la déchéance par la corruption ! Rester digne et chômer, ou devenir lâche et mouchard pour un peu d’aisance !...
Que d’exemples semblables l’on pourrait citer encore à l’appui de cette thèse.
Ils fourmillent.
A côté de cela, si, au lieu d’un ouvrier seul, c’est le secrétaire ou le délégué du Syndicat qui se présente, alors ça change. Au nom du Syndicat, le délégué parle d’égal à égal avec le patron.
Le patron, dans ce cas, peut ne pas discuter, mais il sait ce qui l’attend. Nous mettons les choses au pire. Il peut braver la grève, mais celle-ci le sape quand même très sérieusement dans ses intérêts et dans son autorité, même quand elle n’est pas un succès pour ses ouvriers.
Quant aux résultats, si c’est un succès, ce n’est pas un seul ouvrier qui trouve son avantage, c’est tous les ouvriers et toutes les ouvrières, mêmes ceux ou celles qui ont lâchement abandonné là lutte. Si c’est un échec, les ouvriers ont essayé leurs forces, ont vu et senti l’efficacité de l’union, se sont aguerris dans la lutte, ont pris un peu
conscience de leur malheur et du remède à y apporter par l’unique moyen à leur portée : la grève. Ça été pour eux un enseignement et un entraînement à la lutte.
Voilà, nous semble-t-il, des raisons qui militent suffisamment en faveur du groupement syndical. Pour obtenir le maximum d’avantages matériels et moraux, rien ne vaut le Syndicat ouvrier vis-à-vis du patronat.
Les syndiqués sont des hommes qui ont compris qu’ils peuvent être aussi forts en s’unissant qu’ils sont faibles en restant isolés.
C’est l’action collective, presque toujours efficace et féconde des travailleurs, substituée à l’action individuelle, vaine et stérile, de l’ouvrier isolé. Ce qu’un seul ne peut faire, plusieurs l’accomplissent aisément.
Le Syndicat diminue-t-il la personnalité de Vouvrier ?
Le Syndicat ne diminue pas la personnalité de l’ouvrier.
C’est aujourd’hui un mauvais prétexte pour ne pas se syndiquer que de faire valoir l’argument très en faveur auprès de quelques jeunes gens qui prétendent, suivant les doctrines de certains personnages originaux dont ils sont les suiveurs, que tout groupement annihile l’individu; en fait un numéro, un mouton dans le troupeau, une pièce dans le bétail !v
S’il était de tels Syndicats, il faudrait les transformer au lieu de les critiquer.
Les bonnes idées prévalent toujours su? 1 les médiocres, puisqu’elles sont l’apanage des hommes de conviction et d’action.
L’individu ne fait qu’exalter sa personnalité dans le Syndicat. S’il a des idées et s’il est sincère, avec un tempérament d’apôtre, il peut semer, semer, semer. Le terrain est tout prêt à recevoir. En. effet, tous les ouvriers qui viennent au Syndicat peuvent être, de ce fait, catalogués comme revendiquant du mieux-être. Toutes les idées de revendication les intéresseront, pourvu qu’elles soient exposées clairement.
Un autre mauvais argument pour ne pas se syndiquer est de dire que le Syndicat ne marche pas dans les principes qui lui’ sont propres ; qu’il fait de la politique ou de la mutualité, ou bien que les gens qui le gèrent ne sont ni probes ni sincères.
Certainement, le Syndicat ne doit pas faire de politique et le meilleur moyen de l’en e 1 mpêcher, c’est d’être dans le Syndicat pour s’opposer à sa déviation.
La politique au sein du Syndicat c’est un fléau redoutable qui détruit l’organisation corporative et rend impossible l’entente des ouvriers en face de l’exploitation.
Le Syndicat rassemble les. exploités, sans s’occuper de leurs origines politiques, de leurs convictions religieuses ou
philosophiques. Il réunit sur le terrain de la lutte économique les ouvriers d’une même corporation par des intérêts matériels, pour des résultats immédiats et dans un but d’affranchissement économique. Il faut être là pour empêcher les politiciens de tenter une déviation nouvelle et pour qu’il leur soit impossible de faire servir le Syndicat à leurs ambitions.
D’autres ouvriers ne veulent pas se syndiquer parce que, disent-ils, ils ne veulent pas verser des cotisations à destination de secours mutuels, estimant qu’il y a pour cela des Sociétés spéciales.
En effet, ceux-là ont un peu raison dans leur critique; mais celle-ci ne justifie pas davantage leur désertion du Syndicat. La désertion ne vaut pas la lutte.
Autrefois, sous l’oppression gouverne^mentale de l’Empire, les Syndicats ou Sociétés de défense des intérêts corporatifs se déguisaient en Société de mutualité et aujourd’hui quelques Sociétés de mutualité se déguisent en Syndicats corporatifs. Il faut s’y opposer de son mieux en restant au sein même du Syndicat.
A la rigueur, on peut admettre qu’un Syndicat ait une caisse de résistance pour les grèves, de secours pour le chômage, si cela peut attirer au Syndicat quelques égoïstes, qui n’ont pas compris encore que le Syndicat doit être uniquement un groupement de défense
et d’affranchissement. Mais il est à remarquer que les Syndicats aux fortes caisses de secours de chômage n’ont pas d’autre utilité que d’assister les malades et les chômeurs. Plutôt que d’employer l’argent à organiser la lutte pour la diminution des heures de travail qui atténuerait considérablement la maladie, ces fortes caisses servent à tolérer le mal en l’encourageant.
Quant aux caisses de résistance en cas de grève, nous savons bien que si fortes qu’elles soient, elles ne viendront jamais à bout des caisses de résistance patronales. La célèbre grève des ,mécaniciens anglais en est une preuve : 27 millions ont été absorbés en secours et la grève a quand même échoué.
En France, les caisses les mieux alimentées sont, en général, celles des Syndicats qui font le moins d’action, dont les Comités craignent et paralysent l’action de leurs membres. En règle générale : l'argent, lorsqu’il ne corrompt pas, avachit ses possesseurs.
En période de lutte, on exige que les grévistes, pour être secourus, aient tenté jusqu’à l’impossible pour une conciliation : on exige le vote individuel qui tue tout enthousiasme louable de revendication énergique ; on tergiverse; on fait démarches sur démarches et si tout cela n’aboutit à rien, alors on décrète la grève. Mais le patron a eu le temps de parer au plus pressé et d’informer ses collègues qui le soutiennent et le gouvernement qui le protège.
Voilà quelle est l’efficacité des Syndi-
cats aux caisses opulentes, dont les bourgeois et les gouvernants se font souvent les thuriféraires.
Aussi, les énergiques, les non satisfaits, ceux qui aiment la bataille, doivent faire leur possible pour être en rrOnne posture d’opposition à cette dangereuse tactique syndicale en entrant ou en restant dans le Syndicat.
N’est-ce pas là encore le meilleur moyen de découvrir les improbes et les indélicats, de démasquer les incapables et les non-sincères, s’il y en a ? Autrement quel mérite a-t-on de critiquer ce qu’on était à même d’améliorer ? Au lieu de rester indifférents, indolents et quelquefois lâches, soyons des unités agissantes dans le Syndicat !