‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 10 sur 88 · UNE RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

UNE RECONNAISSANCE

Depuis le jour où Halima avait emporté sous la tente l'héritier du riche Mansour, le temps avait marché. Omar avait quinze ans, et il ne connaissait pas encore le secret de sa naissance. Plus d'une fois les rudes plaisanteries de ses compagnons lui avaient 5 fait sentir qu'il n'était pas un Beni-Ameur, et que le sang qui coulait dans ses veines n'était pas aussi pur que celui d'Abdallah; mais quoiqu'on appelât Omar le petit marchand, personne dans la tribu ne savait de qui l'Égyptien était fils; lui-même se croyait orphelin, 10 recueilli par la bonté d 'Halima et destiné à vivre dans le désert.

Un soir que les deux frères rentraient des champs, ils furent surpris de voir à la porte de la tente des chameaux richement harnachés, et devant eux une 15 mule couverte d'un beau tapis, que tenait un nègre vêtu de blanc :

"D'où vient cette mule, dit Omar, et qui a-t-elle amené?

— C'est la mule de ton père, répondit l'esclave, «> qui, aux traits du jeune homme, reconnut aisément le fils de Mansour; nous venons de Djeddah pour te chercher.

— Qui donc est mon père? demanda l'Egyptien fort ému. 2S

— Ton père, reprit le noir, est le riche Mansour, le syndic des marchands de Djeddah, le sultan des iîls d'Egypte. Il n'entre point dans la rade, il ne sort point des trois portes de la ville un ballot grand

5 ou petit qui ne lui soit d'abord offert et dont il ne dispose comme il veut. A Yamlto, à Suez, à Karthoun, au Caire, ton père a de nombreux esclaves qui tiennent ses comptoirs: si grande est sa fortune, que ses serviteurs ne le consultent pas pour toute affaire 10 qui vaut moins de cent mille piastres1.

— O mon père, où ètes-vous? s'écria le jeune homme en se précipitant dans la tente. Louange à Dieu, qui m'a donné un père si digne de mon amour! " Et il se jeta dans les bras de Mansour avec une ardeur

15 qui ravit le vieux marchand et fit soupirer Halima.

Dès le lendemain on se mit en route pour Djeddah,

au grand chagrin de la Bédouine; elle ne pouvait se

séparer de l'enfant que seule elle avait aimé durant

tant d'années. "Adieu mon fils, et plus cher que mon

20 fils," lui disait-elle en le couvrant de larmes et de caresses. Omar avait plus de courage; il quittait sa mère avec la joie d'un captif qui retrouve à la fois la liberté et la fortune. Abdallah conduisit son frère jusqu'à la ville; Mansour l'avait voulu. Montrer au Bédouin

25 combien la considération qui s'attache à la richesse dans une ville comme Djeddah élève un marchand audessus des pâtres du désert, lui faire sentir que sa mère et lui devaient s'estimer trop heureux d'avoir aimé

1 La piastre vaut 20 centimes.

et servi Omar pendant quinze ans, c'était pour Mansour sa façon de payer la dette de la reconnaissance. Ce n'est que de l'autre côté de la tombe que le riche connaît sa folie et sa vanité.

Dès qu'on fut arrivé à Djeddah, Omar fit éclater 5 ses transports. C'était un exilé qui rentrait dans sa terre natale. Tout le charmait, les rues étroites avec leurs grandes maisons de pierre, le port où l'on déchargeait des barriques de sucre, des sacs de café, des balles de coton, la foule bigarrée qui se portait vers 10 le bazar. Turcs, Syriens, Grecs, Arabes, Persans, Indiens, noirs de toute nuance; juifs, pèlerins, derviches, mendiants, riches marchands montés sur leurs mules caparaçonnées; âniers conduisant des femmes enveloppées dans de grandes mantes noires, sem- 15 blables à des fantômes dont on ne voit que les yeux; chameliers criant au travers de la foule pour se frayer un chemin; Arnautes à l'air audacieux et menaçant, fiers de leurs armes damasquinées et de leur fustanelle flottante; fumeurs pacifiques assis les jambes croi- 20 sées à la porte des cafés, esclaves menés au marché; tout cela pour Omar c'était un paradis plus beau que ce qu 'il avait jamais rêvé. Dans un pareil séjour que ne pouvait-on pas vendre, que ne pouvait-on pas acheter! En route, n'avait-il pas appris de son 25 père le prix de toutes choses? Ne savait-il pas déjà à quel taux on payait L'intégrité du cadi, les scrupules des cheyks ' et la conscience même du pacha? 1 Ce sont les syndics dos métiers et les chefs de 1 orporations.

Au fond d'une ruelle étroite et sombre on trouva la maison de Mansour. C'était un édifice de peu d'importance; de la rue on ne voyait rien qu'un rezde-chaussée obscur; quelques nattes de jonc jetées le 5 long des murs blanchis à la chaux en faisaient tout l'ornement; mais au premier étage, soigneusement fermé et garni de fenêtres en treillis qui défiaient le soleil et la curiosité, il y avait de grandes pièces garnies de tapis turcs, entourées de divans de velours

io brodé d'argent. Les voyageurs n'étaient pas assis qu'on apporta devant eux un guéridon ciselé, chargé de plateaux couverts de gelées de fruits. Tandis qu'un esclave versait de l'eau de rose sur les mains noircies d'Abdallah et lui présentait une serviette à

is franges d'or, un autre brûlait de l'encens devant le vieux Mansour, qui de la main chassait cette odorante fumée dans sa barbe et dans ses habits. Puis on servit le café dans de petites coupes de Chine, placées dans des tasses d'or découpées à jour; après le

20 café, on offrit des sorbets exquis, préparés avec le suc des violettes ou avec le jus de grenade exprimé au travers de l'écorce. Enfin trois petits nègres vêtus d'écarlate et tout couverts de bracelets et de colliers allumèrent de longues pipes de jasmin et les

25 présentèrent à chacun des convives; cela fait, ils s'assirent tous trois à terre, attentifs et silencieux.

On fuma longtemps sans parler. Mansour jouissait de la joie qu'il voyait chez son fils et de l'admiration qu'il supposait chez Abdallah. Le visage

du Bédouin n'avait pas changé; au milieu de tout ce luxe, il était aussi grave et aussi tranquille qu'au milieu de ses brebis. Qu'est-ce que la parure du monde pour celui qui attend les récompenses durables que Dieu tient en réserve pour les croyants! 5

"Eh bien! mon fils, dit enfin le vieux Mansour en s'addressant à Abdallah, es-tu content de ton voyage?

— Père, répondit le jeune homme, je te remercie de ton hospitalité. Ton cœur est encore plus riche que ton trésor. 10

— Bien, bien! reprit le marchand; ce que je te demande, c'est ce que tu penses de Djeddah; te plairait-il d'y rester avec nous?

— Non. Cette ville est infecte. L'air y est empesté, l'eau corrompue. Qu'est-ce que ces derviches 15 fainéants qui étalent à tous les yeux leur impudence et leur avidité? Et ces soldats, dont on ne peut châtier l'insolence avec un coup de sabre? Et ces esclaves qui sont là pour nous ôter l'usage de nos mains, et qui épient nos passions pour les servir? Vive le désert! 20 J'aime mieux nos vents terribles que l'air chaud et lourd de cette prison. Sous la tente il n'y a que des hommes. La lance au poing, chacun se fait justice. On chasse le chien qui mendie par lâcheté, on abat l'orgueilleux qui ne sait pas respecter les gens qui 25 valent mieux que lui.

— Tu parles d'or, mon fils, dit Mansour en peignant avec la main sa longue barbe; un Wu habite ne serait pas plus sévère. Je pensais comme toi,

quand j'étais un enfant et que je récitais les leçons de ma nourrice. Reste avec nous quelque temps, fais-toi marchand; quand tu verras comment la fortune donne au dernier des hommes l'autorité, 5 la jeunesse, la vertu; comment les puissants du jour, les femmes et même les saints se mettent à genoux devant ce métal que tu méprises, tu changeras d'avis et tu aimeras jusqu'à la mauvaise odeur des cités. Il est beau de vivre comme l'alouette,

10 libre dans l'espace; mais tôt ou tard on est pris comme elle. Le douro est le roi du monde, et il vient un jour où le plus brave comme le plus habile n'est que le serviteur du plus riche.

— Je sais, reprit fièrement Abdallah, que rien * 15 n'assouvit la convoitise des fils d'Adam; il n'y a que la poussière du tombeau qui leur emplisse le ventre; mais au désert du moins une once d'honneur vaut encore mieux qu'un quintal d'or. Avec l'aide de Dieu, je vivrai comme ont fait mes aïeux. Qui ne

20 désire rien sera toujours libre. Adieu donc, Mansour; adieu, mon frère; aujourd'hui nos chemins se séparent; puisse la voie que tu prends te conduire au but que tout fidèle doit désirer!

— Adieu, mon bon Abdallah, répondit Omar;

25 chacun de nous suit sa destinée; ce qui est écrit est écrit; tu es né pour vivre sous la tente et moi pour être un marchand. Adieu, je n'oublierai point notre amitié d'enfance; sois sûr que si jamais j'ai besoin d'un bras vigoureux, c'est à toi que j'aurai recours.

— Merci, mon frère," s'écria le Bédouin; et, prenant le fils de Mansour à la ceinture, il l'embrassa tendrement, sans retenir ni cacher ses larmes.

Omar reçut tranquillement ces preuves d'amitié, et quand Abdallah, la tête baissée et l'air abattu, 5 eut quitté la maison en se retournant plus d'une fois: "Çà, dit l'Égyptien à son père, à quoi donc as-tu pensé de me laisser si longtemps chez ce Bédouin? Si tu étais mort et que je me fusse présenté pour recueillir ta succession, les anciens de la ville 10 auraient dit: "De toute notre vie nous n'avons connu au vieux Mansour ni fils ni fille," et alors qui eût été ton héritier, sinon le pacha? Mène-moi vite au bazar, présente-moi à tous les marchands tes amis, surtout associe-moi à ta fortune en m 'ouvrant un 15 magasin. Je me sens un désir infini de remuer de l'or; j'ai déjà calculé sous la tente, je sais comment il faut traiter les hommes pour gagner beaucoup en risquant peu. Tu ne rougiras point de ton fils.

— Mon enfant, s'écria Mansour en levant au 20 ciel des mains tremblantes, c'est la sagesse qui parle par ta bouche; mais le jour est trop avancé pour sortir, et tu n'as pas encore l'habit qui te convient. Demain nous irons au bazar, demain tout Djeddah connaîtra mon bonheur et ma gloire." 25

Toute la nuit Omar rêva d'or et d'argent; toute la nuit Mansour s'agita sur son lit sans pouvoir fermer les yeux; il se voyait renaître en un fils plus

ûn, plus rusé, plus âpre et plus avare que lui. "Ah! s'écriait-il dans sa joie, je suis le plus heureux des pères! Le derviche ne m'a pas trompé; si mon fils échappe au péril qui le menace, qui peut dire où

5 s'arrêtera la richesse de ma maison?"

Insensé! tu oubliais que si l'or est une bénédiction pour celui qui le donne, il est un poison pour celui qui le garde. Celui qui loge l'avarice dans son cœur y loge l'ennemi des hommes, et malheur à qui

10 se choisit Satan pour compagnon!

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