‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 9 sur 88 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'éducation

En choisissant la Bédouine pour lui confier Omar, Mansour avait donné une nouvelle preuve de sa prudence habituelle. Dès le premier jour, Halima eut pour son nourrisson la tendresse d'une mère; elle le soigna mieux que le propre fruit de ses entrailles. Lui fallait-il sortir de la tente, l'enfant chéri qu'elle

l8 ABDALLAH

portait sur l'épaule ou sur la hanche, c'était toujours le petit marchand1, comme on nommait Omar chez les Beni-Ameurs. Et pourtant quelle différence entre les deux frères! Grand, mince, souple, nerveux, S Abdallah, avec ses yeux limpides et son teint doré, eût fait L'orgueil de tous les pères, tandis que le fils de Mansour, avec sa peau noire, son cou épais et son gros ventre, n'était qu'un Egyptien fourvoyé dans le désert. Qu'importait à la Bédouine? Ne

10 les avait-elle pas nourris du même lait tous les deux? Qui sait même si, comme une vraie mère, elle n'éprouvait pas une secrète faiblesse pour l'enfant qui avait le plus besoin de son amour?

En grandissant, Abdallah montra bientôt toute la

is noblesse de sa race. A le voir près de l'Egyptien, on eût dit qu'il se sentait déjà le maître de la tente et qu'il était lier d'exercer les droits de l'hospitalité. Quoiqu'il n'eût que six mois de plus qu'Omar, il s'était fait le gardien et le protecteur de son frère;

20 il n'avait pas de plus grand plaisir que de l'amuser, le servir et le défendre. Dans tous les jeux, dans toutes les fêtes, il lui fallait la première place pour le petit marchand; survenait -il une querelle, c'était toujours lui, et lui seul, qui se battait, adroit, fort et - hardi comme un fils du désert.

Omar s'effaçail volontiers derrière Abdallah, comme s'il eût déjà compris tout le parti qu'on peut tirer d'une amitié qui ne (aïeule pas. Indolent comme un citadin, 1 Et Tagir.

il ne sortait guère de la tente; le Bédouin courait entre les jambes des cavales, luttait avec les poulains, et grimpait sur les chameaux sans leur faire plier les genoux, l'Égyptien, les jambes croisées sur une natte, passait une grande partie du jour à dormir; il n'avait s que du dédain pour ces exploits bruyants qui faisaient la joie d'Abdallah. Se trouvait-il avec d'autres enfants, c'était pour jouer au marchand avec eux; le fils de Mansour avait une adresse singulière pour troquer une datte contre un citron, un citron contre 10 une orange, une orange contre un morceau de corail ou quelque autre bijou. A dix ans, Omar avait déjà deviné que le meilleur usage d'un chapelet, c'est de servir à compter. Du reste, ce n'était pas une âme ingrate; il aimait son frère à sa façon. Il accueil- 15 lait avec mille caresses Abdallah, qui ne rentrait guère au logis sans y apporter des bananes, des grenades, des abricots ou quelque autre fruit que lui donnaient les femmes du voisinage, charmées de sa grâce et de sa vivacité. A force de tendresse, Omar se faisait 20 toujours offrir ce qu'il convoitait, mais il n'était pas plus satisfait de son habileté que son frère n'était heureux de se laisser dépouiller par celui qu'il aimait. Chacun de nous naît avec sa destinée, qu'il porte au cou comme un lourd collier qui l'entraîne; le renard 25 nourri par une lionne sera toujours un renard, et d'un fils de marchand on ne fera jamais un Bédouin.

A dix ans, grâce aux soins d'Halima, l'éducation d'Abdallah était complète; il savait tout ce que doit

savoir un Beni-Ameur. Le fils de Youssouf récitait la généalogie de sa famille et de sa tribu; il connaissait la descendance, le nom, le surnom, le poil et la marque de tous les chevaux; il lisait dans les étoiles 5 l'heure de la nuit; l'ombre lui donnait l'heure du jour. Nul mieux que lui ne faisait mettre à genoux les chameaux; nul ne leur chantait d'une voix plus douce ces chansons plaintives qui leur abrègent la route et leur font allonger le pas, malgré la fatigue et

10 la chaleur. Déjà même il maniait un fusil et jouait du sabre et de la lance comme s'il avait fait dix caravanes. C'était avec des larmes de joie qu'Halima contemplait ce jeune courage, fière d'avoir mis au monde un homme, heureuse de voir que l'enfant

15 qu'elle avait porté serait un jour l'honneur de son peuple et l'amour de sa tribu.

Halima était une vraie musulmane; elle savait qu'il n'y a de sagesse, de force et de consolation qu'en Dieu. Les deux enfants avaient à peine sept

20 ans que déjà elle leur avait appris à faire les cinq prières et les ablutions. Le matin, aussitôt qu'une faible lueur éclairait l'orient, à midi dès que Le soleil penchait, l'après-midi quand les ombres s'allongeaient, le soir quand le soleil s'éteignait à l'horizon, la nuit

25 enfin quand les ténèbres couvraient le monde, Omar et Abdallah étendaient à terre le tapis de la prière, et, tournés vers la Mecque, ils répétaient les saintes paroles qui contiennent toute la religion: "J'atteste qu'il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et que Mahomet

est son prophète." La prière achevée, Halima aimait à répéter aux enfants les préceptes d'Aicha, préceptes dont elle avait fait la règle de sa vie. — " Fils de mon âme, leur disait-elle, écoutez ce qu'Aicha, l'épouse bien-aimée du Prophète, la vierge incom- 5 parable, la mère des croyants, répondait à un musulman qui lui demandait conseil. Retenez ces saintes maximes; c'est l'héritage même du Prophète, et la perle de la vérité:

"Reconnaissez qu'il n'y a qu'un seul Dieu, de- 10 meurez fermes dans votre religion, instruisez- vous, retenez votre langue, réprimez votre colère, abstenezvous de faire le mal, fréquentez les bons, couvrez les défauts de votre prochain, soulagez les pauvres par vos aumônes, et attendez l'éternité pour récom- 15 pense."

Ainsi s'élevaient les deux enfants, tous deux entourés d'un même amour, et d'un amour si tendre et si égal, que jamais les deux frères n'avaient douté qu'ils ne fussent du même sang. Un jour vint cependant 20 où il entra sous la tente un vieillard armé d'une tablette de bois peinte en blanc, et sur laquelle on avait tracé en noir d'élégants caractères. Le cheyk jouissait d'un grand renom dans la tribu; on disait qu'il avait jadis étudié au Caire dans El-Azhar, la 25 splendide mosquée, la fontaine de lumière qui fait la joie des croyants et le désespoir des infidèles. Il était si savant, qu'il pouvait lire dans le Coran, et reproduire avec un roseau les quatre-vingt-dix-neuf

noms de Dieu et le Fattah1. Au grand étonnement du Bédouin, le vieillard, après avoir parlé tout bas avec Ilalima, qui lui mit une bourse dans la main, ne fit attention qu'au fils de Mansour. Il le caressa avec

5 une tendresse toute paternelle, le fit asseoir à ses côtés, lui mit dans les mains le tableau, et, après lui avoir montré comment on balance la tête et le corps pour aider la mémoire, il lui fit répéter en chantant l'alphabet tout entier. Omar prit un goût si vif à

10 sa leçon, que dès le premier jour il apprit la valeur numérique de toutes les lettres; aussi le cheyk, en le quittant, l'embrassa-t-il de nouveau en lui promettant que, s'il continuait de la sorte, il serait un jour plus savant que son maître. Sur quoi il sortit sans

15 même regarder Abdallah.

A la fin de cette première leçon, donnée à son frère, et dont il eût bien voulu profiter, le pauvre garçon avait le cœur un peu gros; on lui épargna une secondeépreuve. Dès le lendemain on l'envoya aux champs

20 garder les brebis de sa mère. Il n'était pas seul; on l'avait mis sous la conduite d'un oncle maternel, vieux berger, borgne et boiteux, mais homme de bon conseil. Hafiz, ainsi s'appelait le frère d'Halima, était un brave soldat, un pieux musulman, qui avait beaucoup vu

25 et beaucoup souffert. Compagnon de Youssouf, le père d'Abdallah, et blessé près de lui, il était le dernier soutien d'une famille presque détruite; seul et sans

1 C'est le premier chapitre du Coran et la prière habituelle des Musulmans.

enfants, il aimait son neveu comme un père aime son fils.

C'est lui qui s'était opposé à ce qu'on fît d'Abdallah un savant. "Veux-tu, disait-il au jeune Bédouin, veux-tu en savoir plus que le Prophète (que 5 Dieu le favorise et le protège!)? Que liras-tu donc? Le Coran? Est-ce sur un vil chiffon ou dans ton cœur qu'il faut graver la parole sacrée? Des livres étrangers, à quoi bon? Tout n'est-il pas dans le Coran? N'est-ce pas pour les esprits téméraires qui 10 cherchent ailleurs la vérité qu'il est écrit: — "Ceux qui cherchent des protecteurs en dehors de Dieu ressemblent à l'araignée qui se construit une demeure; y a-t-il une demeure plus frêle que celle de l'araignée? S'ils le savaient M" — Tous ces gens dont l'esprit est 15 dans les livres sont comme des ânes chargés d'une richesse étrangère, elle ne leur sert de rien qu'à les accabler. L'homme n'est pas né pour amasser les pensées des autres, il est né pour agir. Marche en avant, mon fils, avec une âme droite et la crainte du 20 Seigneur. A l'âge de la force, Dieu te donnera la sagesse et la science comme au fils de Jacob. C'est ainsi qu'il récompense les justes; lui-même l'a dit2."

Ces paroles enflammaient le cœur d'Abdallah. Chaque jour, pendant que la chaleur retenait les 25 hommes sous la tente, Haliz récitait au fils de Youssouf quelques versets du saint livre, et les lui faisait répéter à son tour. C'est ainsi que peu à peu il lui

1 Coran, XXIX, 40. Trad. de Kazimirski. ■ Coran, XII, 22.

fit apprendre le Coran tout entier, en commençant, après le Fallait, par les courts chapitres des Hommes, de l'Aube du jour et de l'Unité de Dieu, en finissant par les Longs et beaux enseignements contenus dans

5 les chapitres des Femmes, de la Famille d'Amram et de la Vache. L'enfant était semblable au sable du désert, qui boit toutes les gouttes de pluie sans en perdre une seule; il ne se lassait point de chanter cette prose cadencée, aussi supérieure à la poésie que la

10 parole de Dieu est au-dessus de celle des hommes. Jour et nuit il répétait ces préceptes, où L'éloquence et la sagesse se suivent et se touchent comme Les perles d'un collier. Aussi dès qu'un bon musulman voulait donner une fête à ses compagnons ou honorer

15 la tombe d'un ami, c'était le boiteux et son disciple qu'on choisissait pour leur faire réciter le Coran tout entier ou quelqu'une de ses trente -((lions. Assis à terre autour du maître et de l'élève, les Beni- Ameurs s'enivraient de la parole divine. "Dieu est

20 grand, s'é< riaient ils; Gabriel n'était pas plus beau que ce jeune homme quand il déposa SUT le cœur du Prophète l'éternelle révélation."

Ce n'était pas seulement le texte du Coran qu'IIalix apprenait à son neveu; il lui répétait les paroles de

25 l'apôtre, que ses amis nous ont conservées. 11 lui enseignait les quatre grands devoirs que Dieu impose à tous ceux qui veulent être sauvéâ: les cinq prières de chaque jour, l'aumône du quarantième, le jeûne du Ramadan, le pèlerinage de la Mecque; il lui faisait

haïr les sept grands péchés, ces péchés qui en engendrent sept cents autres et qui tuent les âmes: l'idolâtrie, ce crime que Dieu, suivant une parole formelle1, ne pardonne jamais; le meurtre, la fausse accusation de péché portée contre une honnête femme, le 5 tort fait aux orphelins, l'usure, la fuite dans une expédition contre les infidèles, la désobéissance aux parents. "0 mon fils, lui disait-il en finissant chaque leçon, toi qui par le décret de Dieu as été mis au nombre de ceux qui ont reçu les Ecritures, répète 10 chaque jour cette divine promesse qui fait ici-bas toute notre force et tout notre espoir: — "Celui qui obéira à Dieu et à l'apôtre ira avec ceux pour qui Dieu a été miséricordieux, avec les prophètes, avec les hommes sincères, avec les martyrs, avec les justes. 15 Quelle excellente compagnie! Telle est la bonté de Dieu, et Dieu n'ignore rien2."

Souvent aussi, pour ne pas fatiguer Abdallah, Hafiz entremêlait à son enseignement l'histoire de quelqu'un de ces innombrables prophètes à qui Dieu 20 remettait le dépôt de la vérité, en attendant la venue de Mahomet. C'était Adam notre premier père, à qui Dieu dans sa bonté apprenait le nom de tous les êtres. Sur l'ordre du Seigneur, les anges, ces créatures tirées du feu, adoraient l'homme tiré du limon 25 de la terre; un seul s'y refusait, c'était l'ingrat Eblis que l'orgueil poussait à sa perte. Par malheur Adam et Eve se laissaient tenter par l'ennemi, et

1 Corun, IV, 51. 2 Coran, IV, 71, 72.

goûtaient au fruit défendu. Pour les punir de leur désobéissance Dieu les chassait du paradis. Adam était jeté dans l'île de Sérendib, où l'on voit encore la marque de son pied; Eve tombait à Djeddah pour

5 y vivre deux cents ans dans la solitude, mais le Seigneur avait enfin pitié des deux époux, Gabriel les réunissait sur le mont Arafat, près de ce lieu de prodiges où Abraham et Ismaël devaient fonder la sainte Caaba.

10 Une autre fois le boiteux disait comment Dieu fit voir à Abraham le royaume des cieux et de la terre, afin qu'il sût la vérité de science certaine. Élevé dans le culte de ses pères, le fils d'Azar adorait les astres. Quand la nuit l'eut environné de ses ombres

15 il vit une étoile, et s'écria: "Voilà mon maître." L'étoile disparut; il dit alors: "Je n'aime point ceux qui disparaissent." La lune se leva, Abraham dit: "Voilà mon maître," mais lorsqu'elle se coucha, il s'écria: "Si mon Seigneur ne m'avait

20 dirigé, je me serais égaré!" Il vit le soleil se lever, et il dit: "Celui-ci est mon maître, celui-ci est bien plus grand!" Mais lorsque le soleil se coucha, il s'écria: "O mon peuple! je suis innocent du culte idolâtre que vous professez '." Le fils d'Azar avait

25 compris que les étoiles semées dans les cieux révèlent une main suprême, comme les traces laissées sur le sable attestent le passage d'un voyageur.

Ln vrai musulman, Abraham n'était pas plutôt 1 Coran, VI, 74 78. Trud. ka/.imirski.

revenu à la vérité qu'il brisait toutes les idoles de son peuple, n'épargnant que Baal, au cou duquel il suspendait la hache de la destruction. Et quand les Chaldéens, furieux, lui demandaient qui avait arrangé leurs dieux de cette façon: "C'est Baal, disait 5 Abraham, interrogez-le pour voir s'il vous répondra. — "Une idole ne parle pas, s'écriaient les Chaldéens, et ils se disaient l'un à l'autre: "Tu es un impie." Mais qui peut éclairer ceux qui ont des yeux pour ne point voir? La vérité même est une lumière qui 10 les aveugle. Furieux d'être vaincu par un enfant, Nemrod, le roi des Chaldéens, faisait jeter Abraham dans un brasier. Vaine cruauté! c'est l'Eternel qui donne la vie et la mort. Sur l'ordre de Dieu, le feu ne consumait que les infidèles. Pour Abraham, le 15 bûcher se changeait en une fraîche prairie, le feu qui l'entourait n'était plus qu'un buisson plein d'ombre et de fraîcheur. C'est ainsi que le Seigneur élève le juste et abat l'orgueilleux.

Qui pourrait épuiser les saintes histoires que le 20 Coran et la tradition nous ont gardées! Elles sont plus nombreuses et plus belles que les étoiles dans un ciel d'été. Hafiz les contait telles qu'il les avait reçues de ses pères; Abdallah les répétait avec la même chaleur et la même foi. C'était David, le roi 25 forgeron, à qui Dieu enseignait l'art de fabriquer des cottes de mailles pour protéger les vrais croyants; c'était Salomon, à qui le Seigneur soumettait les vents, les oiseaux, les génies. Voici Balkis, la reine

de Saba; assise sur son trône d'or et d'argent incrusté de pierreries, elle reçoit la lettre de Salomon qu'un oiseau lui apporte, elle baise ce cachet qui fait trembler Satan, et se fait musulmane à la voix du plus sage des

5 rois. Et les compagnons de la caverne, qui en attendant le règne de la vérité dorment pendant trois cent neuf ans, avec leur fidèle chien El-Rakim, couché à leurs pieds! Et la chamelle sacrée qu'enfante le rocher lorsque Saleh veut confondre l'incrédulité des

10 Thamudites! Quand Dieu s'est-il lassé de faire des prodiges pour secourir ses fidèles?

De toutes ces histoires merveilleuses, qu'on écouterait toujours, il en était une qu'Halima redemandait souvent à son fils: c'était celle de Job, cet excellent

is serviteur, qui du milieu de ses peines aimait à retourner à Dieu. En vain sa femme, lasse de le voir souffrir, consentait à adorer Éblis pour retrouver le bonheur passé, Job refusait le secours de cette main maudite. S'il soulevait sur le fumier son corps rongé des vers,

20 c'était pour crier au Seigneur cette prière touchante qui arrachait à Dieu le pardon du misérable: "Vraiment le mal m'accable, mais tu es le plus miséricordieux de tous ceux qui montrent de la miséricorde '." Belles paroles qu'un vrai croyant pouvait seul pro-

25 noncer!

Hafiz était un fidèle; mais c'était aussi un Bédouin fier de sa race, un soldat qui aimait la poudre et le combat. "Songe, mon fils, disait-il souvent à 1 Coran, XXI, 83.

Abdallah, songe aux privilèges que nous a conquis le Prophète et qu'il nous faut défendre jusqu'à la mort. Pour nous rendre la vie facile, Dieu nous a donné les jardins, les sources vives, un bétail innombrable, le dourah x, le palmier; pour nous rendre la vie glorieuse, 5 il nous a donné un sang noble, un pays qui n'a jamais été conquis, une liberté que nul maître n'a souillée. Nous sommes les rois du désert. Nos coiffes sont nos diadèmes; nos tentes sont nos palais; nos sabres sont nos remparts, la parole même de Dieu est notre 10 loi. Ton père est mort en combattant; c'est un martyr. Parmi tes aïeux, pour un qui par hasard a fini sous la tente, il en est trois qui sont tombés dans le désert, la lance au poing. Ceux-là te montrent le chemin; ceux-là ont compris le texte divin: "Que 15 ceux qui sacrifient la vie d'ici-bas à la vie future combattent dans la voie de Dieu. Celui qui se bat pour la religion, qu'il soit tué ou qu'il soit vainqueur, nous lui donnerons une grande récompense. La jouissance de la vie présente est courte; la vie future 20 est le vrai bien pour ceux qui craignent Dieu 2."

Avez-vous vu le cheval de guerre, lorsqu'au bruit du clairon, il creuse du pied le sable et fronce ses naseaux en feu? Tel était Abdallah quand Hafiz lui parlait bataille: son cœur palpitait, ses yeux se trou- 25 blaient, le sang lui montait à la joue: "O mon Dieu!

1 C'est le Sorgho, la plus grande des céréales, que les Indiens et les Arabes consomment comme le maïs et le riz.

2 Coran, IV, 76-79.

cria-t-il, fais que ce soit bientôt mon tour, donne-moi d'écraser l'infidèle et rends-moi digne du peuple où je suis né!"

Qu'il était beau, cet enfant du désert! Il fallait

5 le voir, vêtu de sa longue robe bleue serrée à la taille par une tresse de cuir qui lui faisait dix fois le tour du corps. De grands cheveux bruns lui couvraient la figure et bouclaient sur son cou. Sous son capuchon, retenu par une couronne de résine noire, ses yeux

10 brillaient d'un éclat plus doux que ces planètes bleuâtres qui tremblent dans le ciel. Tenant à la main une lance tout entourée de fil d'argent et brillante comme une épée, il marchait lentement avec la grâce d'un enfant et la gravité d'un homme, ne par-

15 lant qu'au besoin, ne riant jamais. Quand il revenait du pâturage, portant les petits agneaux dans le pli de sa robe, tandis que les brebis le suivaient en bêlant et en frottant leurs têtes contre sa main, les bergers ses compagnons s'arrêtaient pour le voir passer; on

20 eût dit de Joseph adoré par les onze étoiles. Et le soir, au puits commun, quand avec une force audessus de son âge il levait la lourde pierre et qu'il abreuvait les troupeaux, les femmes, oubliant d'emplir leurs cruches, s'écriaient: "Il est beau comme était

25 son père," et les hommes répondaient: "Il sera brave comme lui."

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