‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 11 sur 88 · LE NOUVEAU SALOMON · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU SALOMON

Le lendemain, dès le point du jour, Mansour mena son fils au bain et le fit habiller comme il convenait à sa nouvelle condition. Une robe de soie, rayée de couleurs vives, et serrée à la taille avec une ceinture

15 de cachemire, un large cafetan du drap le plus moelleux et le plus fin, une calotte blanche brodée, autour de laquelle s'enroulait un turban de mousseline, tel fut le costume élégant qu'apporta le plus habile tailleur de Djeddah. Sous ces habits, les traits de

20 l'Égyptien paraissaient plus durs et son teint plus noir que de coutume; le tailleur en jugea autrement; il ne cessait de louer la bonne grâce d'Omar, et plaignait les dames de la ville qui verraient avec indifférence ce visage plus beau que la lune à son

quatorzième jour. Quand il ne resta plus rien du Bédouin de la veille, on servit le déjeuner et on apporta des sorbets; puis, après quelques recommandations du vieux Mansour, Omar, monté sur une mule et se rangeant modestement derrière son père, prit 5 avec lui le chemin du bazar.

L'Egyptien conduisit son fils à une boutique étroite, comme toutes celles du marché, mais pleine d'objets précieux. Châles de l'Inde, satins et brocarts de Chine, tapis de Bassora, yatagans dans leurs four- 10 reaux d'argent ciselé, pipes garnies d'ambre et ornées de rubis, chapelets de corail noir, colliers de sequins et de perles: tout ce qui séduit les femmes, tout ce qui ruine les hommes, se trouvait dans ce magasin de perdition. Au-devant de la boutique 15 était une estrade de pierre; Mansour s'assit sur un coussin, les jambes croisées, et alluma sa pipe; Omar prit son chapelet, et, sans regarder la foule, se mit à réciter ses prières. Cet enfant avait la prudence d'un vieillard. 20

Quand ils aperçurent le syndic, les marchands se levèrent et vinrent tous ensemble lui réciter le Fattah et lui souhaiter le bonjour. Chacun d'eux considérait avec surprise le nouveau venu, et demandait tout bas à son voisin quel était cet étranger. 25 Était-ce un parent de l'Égyptien? était-ce quelque jeune esclave qu'on avait richement habillé pour attirer les chalands? Mansour appella le cheyk à haute voix, et lui montrant Omar.

" Voici, lui dit-il, mon fils, mon associé et mon successeur.

— Ton fils! dit le cheyk. Qui donc a jamais entendu dire que le riche Mansour eût un héritier?

s — J'ai voulu tromper le mauvais œil, reprit le vieillard; voilà pourquoi j'ai fait élever mon enfant loin de moi et en secret. Je ne voulais vous le présenter que lorsqu'il tiendrait sa barbe dans la main; mais je me fais vieux, l'impatience m'a pris, et aujourd'hui, avec 10 votre permission, je l'établis dans le bazar pour qu'il apprenne de vous l'art de vendre et d'acheter.

— Mansour est toujours sage, répondirent les marchands; et chacun à l'envi félicita l'heureux père qui avait un pareil fils. Que le Seigneur,

15 s'écriaient-ils, conserve la tige et la branche!"

Au milieu de ces vieux qui chatouillaient l'orgueil de l'Égyptien, le cheyk prit la parole:

"Chez nous, dit-il à Mansour, quand il naît un fils ou une fille, le pauvre même invite ses frères à 20 se réjouir avec lui; nous as-tu donc oubliés?

— Honorez-moi ce soir de votre visite, répondit le vieillard, vous serez les bienvenus."

Une heure après, un messager, porteur d'un gros bouquet, faisait le tour du bazar, offrant une fleur 25 à chaque marchand:

"Récite le Fattah pour le Prophète, lui disait-il; et quand le marchand avait achevé sa prière: Ce soir, ajoutait le messager, rends-toi à la maison de Mansour, et viens-y prendre le café.

— Mansour est le seigneur des hommes généreux, répondait l'invité; avec l'aide de Dieu, ce soir nous irons saluer le syndic."

A l'heure dite, l'Egyptien et son fils reçurent les marchands dans le petit jardin, où un festin splendide 5 attendait les convives. Agneaux farcis d'amandes et de pistaches, riz au safran, sauces à la crème relevée de poivre, gelées à la rose, pâtisseries de toute espèce, rien ne fut épargné pour honorer des hôtes aussi considérables. Pour la première fois, Man- 10 sour voulut que les pauvres prissent part à sa joie; on leur distribua à la porte les restes du repas avec de menues pièces d'argent; c'en fut assez pour remplir la rue de cris et de bénédictions et pour faire porter jusqu'au bout de Djeddah le nom du gêné- 15 reux Omar et du riche Mansour.

Le café servi et les pipes allumées, le cheyk prit Omar par la main:

"Voici, dit-il aux marchands, le fils de notre ami; il demande à entrer dans notre honorable compagnie. 20 Je prie chacun de vous de réciter le Fattah pour le Prophète."

Pendant qu'on disait trois fois la prière, le cheyk noua un châle autour de la taille d'Omar, faisant un nœud après chaque Fattah. La cérémonie achevée, 25 le jeune homme baisa la main du cheyk et de chacun des assistants, en commençant par le plus âgé. Ses yeux brillaient de plaisir; il était marchand à Djeddah, il était riche, le monde s'ouvrait devant lui.

Le reste de la soirée se passa en conversations qui toutes avaient le négoce pour objet; Omar n'ouvrait pas la bouche, il restait près des anciens, et les anciens ne se lassaient point de parler à un 5 jeune homme qui écoutait avec tant d'attention et de respect. On lui disait comment un bon vendeur doit toujours demander quatre fois le prix de ce qu'on lui marchande, et ne jamais perdre le sangfroid, qui est le secret du métier. Faire le com-

10 merce, c'est pêcher à l'hameçon; il faut attirer le chaland et lui rendre la main, jusqu'à ce qu'enfin, ébloui et fatigué, il ne sache plus se défendre. Jouer avec un chapelet, offrir le café ou la pipe, parler de choses indifférentes, ne pas froncer un pli du visage, et

15 cependant enflammer le désir dans l'âme de l'acheteur, c'est un art difficile, qu'on n'apprend pas du premier jour. "Mais, ajoutait-on en caressant Omar, mon fils, tu es à bonne école; il n'est pas de Juif ni même d'Arménien qui pût en remontrer au sage

20 Mansour.

— Le commerce n'est-il que cela? disait en son cœur le jeune homme; alors je n'ai pas besoin de ces gens-là. Ne penser qu'à soi, mais y penser toujours, servir les passions ou les faiblesses d 'autrui

25 pour tirer à des insensés la richesse qui les affole,

je sais cela de naissance, je n'ai pas fait autre chose

dans le désert; mes maîtres seront bien habiles si,

avant six mois, je ne leur donne une leçon."

A quelques jours de là, Mansour se rendit auprès

du cadi pour un procès dont l'issue ne l'inquiétait que médiocrement. Un entretien secret avec le juge lui donnait quelque confiance en son bon droit. Le vieillard se fit accompagner de son fils, afin de l'habituer de bonne heure à compter avec la justice, 5 C'est dans la cour d'une mosquée que siégeait le cadi, gros homme de bonne mine qui ne pensait à rien et ne parlait guère, ce qui, joint à son large turban et à son air toujours étonné, lui donnait une grande réputation de justice et de gravité. L'audience était 10 nombreuse; les principaux marchands, assis à terre sur des tapis, faisaient un demi-cercle au-devant du magistrat; Mansour prit place à peu de distance du cheyk; Omar se mit entre les deux, fort curieux de voir comment on obéit à la loi, et comment au besoin 15 on s'en joue.

La première affaire qu'on appela fut celle d'un jeune Banian, au teint jaune comme une orange, à la ceinture lâche, à la démarche efféminée. C'était un nouveau débarqué de l'Inde, qui se plaignait 20 d'avoir été trompé par un rival de Mansour.

"A Delhi, dans l'héritage de mon père, disait le jeune homme, j'ai trouvé une cassette pleine de diamants; je suis parti pour l'Egypte avec l'espoir d'y vivre dans l'opulence en vendant ces bijoux. 25 Obligé par le mauvais temps de relâcher à Djeddah, le plaisir m'a retenu dans la ville; bientôt j'ai eu besoin d'argent. On m'a assuré que si je voulais me défaire de mes diamants, je trouverais ici un

marché avantageux. J'ai été au bazar, j'ai demandé qu'on m'indiquât un acheteur de pierres précieuses. Le plus riche, m'a-t-on dit, est Mansour; le plus honnête est Ali le joaillier. C'est à ce dernier que je 5 me suis adressé. Dès qu'il a su l'objet de ma visite, il m'a accueilli comme si j'étais son fils; il n'a jamais voulu parler d'affaires au bazar; il m'a mené dans sa maison. Pendant plusieurs jours il m'a traité généreusement, il a gagné ma confiance par des

10 attentions de toute espèce, il m'a avancé tout l'argent que je lui demandais. A la fin d 'un dîner, où je n'avais pas toujours été sobre, il s'est fait apporter la cassette; il a examiné chacun des diamants qu'elle renfermait; puis, avec une feinte pitié:

15 " — Mon fils," m'a-t-il dit, "en Arabie et en Egypte ces pierres ont peu de valeur: les rochers du désert nous en fournissent par milliers, j'en ai des coffres remplis."

"Pour me prouver ce qu'il avançait, il a ouvert

20 une boîte, en a tiré un diamant plus gros qu'aucun des miens et en a fait cadeau à l'esclave qui m'accompagnait.

"Que vais-je devenir! me suis- je écrié, je n'ai pas d'autre fortune; je me croyais riche, me voilà pauvre,

25 seul, loin de ma famille et de mon pays.

" — Mon enfant," m'a répondu le perfide, "dès que je vous ai vu, je me suis senti de l'amitié pour vous. Un musulman abandonne-t-il ses amis dans la peine? Laissez-moi cette cassette, et, par obli-

geance, je vous en donnerai un prix que personne ne vous offrira. Choisissez ce que vous voudrez dans Djeddah. or, argent, corail, en deux heures je m'engage à vous fournir poids pour poids, ce que vous aurez choisi, en échange de vos pierres indiennes." 5

"Rentré chez moi, la nuit m'a fait réfléchir; j'ai consulté, j'ai bientôt appris qu'Ali s'était moqué de moi. Ce qu'il a donné à l'esclave n'est qu'un morceau de cristal, les diamants sont plus rares à Djeddah que dans l'Inde, et ils valent dix fois le prix de 10 l'or. J'ai réclamé ma cassette, AU refuse de me la rendre. Vénérable magistrat, je n'ai d'espoir que dans ta justice. Prends en main la cause d'un étranger, et puisse le traître qui me ruine boire de l'eau bouillante durant toute l'éternité." 15

Ce fut le tour d'Ali de prendre la parole. "Illustre serviteur de Dieu, dit-il au cadi, il n'y a qu'une chose de vraie dans l'histoire que conte ce jeune homme, c'est que nous avons fait un marché et que je suis prêt à le tenir. Tout le reste est invention. 20 Qu'importe ce que j'ai donné à l'esclave; un homme sensé a-t-il pu voir dans ce cadeau autre chose qu'une plaisanterie? Ai-je forcé cet étranger à me laisser sa cassette? Est-ce ma faute si le besoin d'argent lui a fait accepter mes conditions? Que vient-il 25 m'accuser de perfidie? est-ce moi qui manque à ma parole? est-ce lui qui tient la sienne?

— Jeune homme, dit le cadi au Banian, as-tu des témoins qui déposent qu'Ali t'a trompé sur la

valeur de ta marchandise? si tu n'en as pas, je défère le serment à l'accusé. Ainsi le veut la loi."

On apporta un Coran, Ali plaça sa main droite sur le saint livre, et dit par trois fois: "Au nom de Dieu s le Grand, et par la parole de Dieu qui est contenue dans le livre, je n'ai pas trompé cet étranger, je l'affirme aujourd'hui, ajouta-t-il en se tournant vers l'assemblée, comme je l'affirmerai au jour du jugement quand Dieu sera cadi et les anges témoins. 10 — Malheureux! dit le Banian, tu es de ceux dont le pied glissera dans l'abîme. Tu perds ton âme.

— Cela se peut, dit tout bas le cheyk à Omar, mais il gagne une grosse fortune Cet Ali est un habile coquin.

15 — Ce n'est pas un homme ordinaire, ajouta Mansour; voilà ce qui s'appelle une partie assez bien engagée."

Omar sourit, et pendant qu'Ali jouissait du succès de sa ruse il s'approcha de l'étranger qui fon- 20 dait en larmes. " Veux-tu, lui dit-il, que je te fasse gagner ton procès?

— Oui, s'écria l'Indien; confonds ce misérable, et demande-moi ensuite tout ce que tu voudras. Mais tu n'es qu'un enfant, tu ne peux rien. 25 — Je ne te demande que d'avoir confiance en moi pendant quelques instants, répondit l'Égyptien. Accepte le marché d'Ali, laisse-moi choisir en ta place, et ne crains rien.

-Que puis-je craindre ayant tout perdu?" mur-

mura l'étranger, et il baissa la tête comme un homme qui n'a plus d'espoir.

Cependant il revint devant le cadi, et s'inclinant avec respect: "O mon maître et seigneur, lui dit-il, ton esclave implore de ta miséricorde une dernière 5 faveur; que le marché s'exécute, puisque la loi le veut ainsi; mais permets que ce jeune homme choisisse à ma place ce qu'Ali doit me payer."

Il se fit un grand silence dans l'assemblée quand Omar prit la parole, après avoir salué le cadi: 10

"Ali, dit-il au joaillier, tu as sans doute apporté la cassette, tu peux nous en dire le poids?

— La voici, dit le marchand; elle pèse vingt livres; je le répète, choisis ce que tu veux; si la chose demandée se trouve à Djeddah, tu l'auras avant 15 deux heures, sinon marché nul. On sait que ma parole est sacrée, et que je n'y manque jamais.

— Ce qu'il nous faut, dit Omar en élevant la voix, ce sont des ailes de fourmis, moitié mâles et moitié femelles. Tu as deux heures pour nous fournir les 20 vingt livres que tu nous a promises.

— Cela est ridicule! s'écria le joaillier, cela est impossible! Il me faudrait dix personnes et six mois de travail pour satisfaire à cette folle demande. C'est se jouer de la justice que d'apporter ici ces 25 caprices d'enfant.

— Y a-t-il des fourmis ailées dans Djeddah? demanda le cadi.

— Sans doute, répondirent en riant les marchands,

c'est notre plaie d'Egypte; nos maisons en sont pleines, ce serait un grand service que de nous en délivrer.

— Alors, reprit le cadi, il faut qu'Ali tienne sa S promesse ou qu'il rende la cassette. Ce jeune homme

a été fou de vendre ses diamants poids pour poids, il est fou d'exiger un pareil payement. Tant mieux pour Ali la première fois, tant pis pour Ali la seconde. La justice n'a pas deux poids et deux 10 mesures. Tout marché tient devant la loi. Ou fournissez vingt livres d'ailes de fourmis, ou rendez la cassette au Banian.

— C'est sagement jugé," s'écria l'assistance émerveillée de tant d'équité; l'étranger, hors de lui, em-

15 brassa Omar en l'appelant son sauveur et son maître; il ne s'en tint pas là, et tira de la cassette trois diamants de la plus belle eau, gros comme des œufs de rossignol; Omar les mit dans sa ceinture, bai -a respectueusement la main droite du Banian el revint

20 s'asseoir près de son père, sans que les regards de l'assemblée lui fissent rien perdre de sa gravité.

"Très-bien, mon fils, lui dit Mansour; mais Ali est un novice; s'il n'eût pas négligé le cadi, il aurait gagné son procès. A mon tour maintenant, pro-

25 fite de la leçon que je vais te donner.

-Halte-là, jeune homme, dit-il à l'Indien qui emportait ses diamants; nous avons un compte à régler. Je prie l'illustre cadi de garder encore un moment cette cassette; peut-être y a-t-il ici des

gens qui y ont plus de droit que cet étranger ou que le prudent Ali."

Ce fut une surprise générale parmi l'assistance; chacun écouta le nouveau prétendant.

"Avant-hier, dit Mansour, une dame voilée est 5 venue au bazar dans ma boutique; elle a demandé à voir des colliers; rien de ce que je lui ai montré ne lui a plu; mais au moment de sortir elle a remarqué dans un coin une boîte cachetée, et m'a prié de l'ouvrir. Cette boîte contenait une parure de topazes dont je 10 ne pouvais disposer; elle était vendue au pacha d'Egypte. Je l'ai dit à la dame, elle a insisté pour qu'on lui montrât au moins ce cadeau destiné aux sultanes. Désir de femme n'est pas chose facile à tromper; il y a, dit-on, trois obstinations invincibles: 15 celle des princes, celle des enfants, celles des femmes; j'ai eu la faiblesse de céder. L'inconnue a regardé le collier, elle l'a essayé, et alors elle m'a déclaré qu'elle le voulait à tout prix. Sur mon refus, elle est sortie en m'accablant de menaces et de malédictions. Une 20 heure après, ce jeune homme est entré dans mon magasin; il m'a dit que la vie de cette dame et la sienne étaient attachées à ce collier; il m'a supplié, il m'a baisé la main, il a pleuré: ''Père," me répétait-il. "demande-moi tout ce que tu voudras, mais eette parure. 15 il me la faut, ou je meurs." Je suis faible avec les jeunes gens, et, tout en songeant combien il est dangereux de mécontenter le pacha, mon maître, je n'ai pu résister à tant «le prières. Prends donc ces

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topazes, ai-jc dit à l'étranger, et promets-moi de me donner en échange ce qui me plaira. " Ma tête même si tu veux," a-t-il répondu, "car tu me sauves la vie;" et il a emporté le collier. Nous étions sans témoins, 5 ajouta Mansour en se tournant vers le Banian; mais n'est-ce pas ainsi que les choses se sont passées?

— Oui, dit le jeune homme; excuse-moi si je ne t'ai point satisfait plus tôt. Tu en sais la cause. Maintenant que, grâce à ton fils, j'ai retrouvé ma 10 fortune, demande-moi ce que tu voudras.

— Ce que je veux, «lit Mansour en faisant un signe de tête au cadi qui regardait fixement l'ombre d'un palmier; ce que je veux, c'est cette cassette avec tout ce qu'elle contient. Ce n'est pas trop

15 pour un homme qui, en désobéissant au pacha, risque sa vie. Illustre magistrat, Votre Excellence l'a dit, tout marché tient devant la loi: on m'a promis de me donner ce qui me plairait; je le déclare, la seule chose qui me plaise, ce sont ces diamants."

20 Le cadi releva la tête et regarda l'assemblée comme s'il interrogeait tous les visages; puis il se mit à peigner sa barbe et retomba dans sa méditation.

"Ali est battu, dit le cheyk en souriant à Omar. Il n'est pas encore né, le renard qui sera plus fm que

25 le respectable Mansour.

— Je suis perdu, s'écria le Banian. Omar, ne m'as-tu sauvé que pour me jeter de plus haut dans l'abîme! Obtiens de ton père qu'il m'épargne; je te devrai la vie une seconde fois.

— Eh bien, mon fils, dit Mansour, tu es habile, sans doute, mais ceci t'apprendra que ton père en sait un peu plus que toi. Le cadi va prononcer; essaye donc encore de lui dicter son arrêt.

— Ceci n'est qu'un jeu d'enfant, répondit Omar en 5 haussant les épaules; puisque tu le désires, mon père, ton procès est perdu."

Sur quoi il se leva, et, tirant une piastre de sa ceinture, il la mit dans la main de l'Indien qu'il amena devant le juge. 10

"Illustre cadi, dit-il, ce jeune homme est prêt à tenir son engagement. Voici ce qu'il offre à Mansour. C'est une piastre. En soi la pièce est de peu de valeur, mais regarde bien qu'elle est marquée au chiffre du Sultan, notre glorieux maître. 15 (Que Dieu écrase et confonde tous ceux qui désobéissent à Sa Hautesse!)

— C'est ce chiffre précieux que nous t'offrons, ajouta Omar, s'adressant à Mansour; te plaît-il,

te voilà payé; oses-tu dire qu'il te déplaît, c'est une 20 insulte au padischah; c'est un crime qui emporte la mort; certes ce n'est pas notre respectable cadi qui se fera ton complice, lui qui a toujours été et qui sera toujours le fidèle serviteur de tous les Sultans." 25

Quand Omar eut fini de parler, tous les yeux se portèrent sur le cadi; il était plus impénétrable que jamais et passait lentement la main sur ses lèvres, attendant que le vieillard vînt à son secours; M an-

sour était ému et embarrassé. Le silence du cadi et de l'assemblée lui faisait peur; il tourna vers son fils des regards suppliants.

"Mon père, dit Omar, permets à ce jeune homme 5 de te remercier de la leçon de prudence que tu lui as donnée en l'effrayant un peu; il comprend bien que c'est toi qui m'as envoyé à son secours et que tout ceci n'est qu'un jeu. Personne ne s'y est trompé quand on a vu le fils parler contre le père. Qui

10 donc a jamais douté de l'expérience et de la générosité de Mansour?

— Personne, interrompit le cadi, qui ressemblait à un homme qu'on réveille en sursaut, et moi moins que personne; c'est pourquoi je t'ai laissé parler,

15 jeune Salomon. J'ai voulu honorer en toi la sagesse de ton père, mais une autre fois évite de toucher au nom de Sa Hautesse; il ne faut pas jouer avec la griffe du lion. L'affaire est arrangée. Ce collier vaut cent mille piastres, n'est-ce pas, Mansour? C'est donc

20 cent mille piastres que ce jeune étourneau te donnera, et nous serons tous satisfaits."

Malgré sa modestie, Omar ne put se soustraire à la reconnaissance de l'Indien ni aux louanges des marchands. L'étranger voulut à toute force lui

25 remettre sa cassette entre les mains; on ne put même l'empêcher de prendre la bride de la mule qui portait Omar, et d'accompagner jusque chez lui celui qu'il nommait le plus généreux et le plus sage des hommes. De leur côté les marchands ne se lassaient

pas de féliciter Mansour; aujourd'hui même on parle encore à Djeddah de l'audience célèbre où éclata la sagesse de celui que le profond cadi avait si bien nommé le nouveau Salomon.

Une fois rentrés au logis, Mansour éclata: 5

"Je ne te comprends pas, mon fils, s'écria-t-il ; je tiens une fortune dans mes mains, c'est toi qui me l'arraches. Est-ce ainsi que tu entends les affaires? Est-ce ainsi que tu me respectes?

— Patience, mon père, reprit froidement Omar. 10 Aujourd'hui je me suis fait une réputation de prudence et de probité. C'est un bruit qui durera; c'est une première impression qui ne s'effacera pas. La réputation est une valeur que rien ne remplace, c'est un capital qui vaut mille fois plus que tes dia- 15 mants. Chacun se défie de l'habile Mansour, mais chacun se confiera, comme a fait cet étranger, à l'honnêteté et à l'intégrité d'Omar. L'amorce est jetée; viennent les poissons!"

Mansour resta confondu. Il avait souhaité un 20 fils qui fût digne de lui; il commençait à craindre qu'Eblis ne l'eût trop exaucé. Sans doute il admirait Omar; tant de calcul dans un âge si tendre, c'était de quoi ravir un homme qui toute sa vie avait compté. Mais, faut-il l'avouer à la honte du vieillard? cette 25 expérience précoce lui glaçait le cœur, et, pour tout dire, ce sage de quinze ans l'épouvantait.

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