‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 12 sur 88 · LA VERTU RÉCOMPENSÉE · texte numérisé non relu

LA VERTU RÉCOMPENSÉE

Rien ne manqua au bonheur de Mansour; pendant cinq années qu'il vécut encore, le marchand put jouir complètement de l'éducation et des succès de son fils. Il vit tout son commerce passer

s dans la main d'Omar; la richesse de sa maison devint énorme, et, comme toujours, la considération publique grandit en raison de la richesse. Comment Omar n'aurait-il pas réussi? Il avait tout pour lui: beaucoup d'argent, peu de passions, point de

10 scrupules. Personne n'avait jamais réuni au même degré ce qui fait le génie des affaires: l'amour de l'or et le mépris des hommes. Mansour pouvait donc finir en paix, il avait longtemps vécu, la maladie avait épargné sa vieillesse, ses rêves étaient accom-

i5 plis, il était sûr de laisser après lui un héritier qui garderait et qui augmenterait cette fortune accumulée avec tant de peines; cependant on assure que l'Égyptien mourut la rage dans le cœur, criant que personne ne l'aimait, maudissant sa folie et tremblant

20 à la vue de ses trésors, comme si déjà cet or chauffé au feu de l'enfer lui brûlait la poitrine et le front.

Ce fut avec une parfaite résignation qu'Omar accepta la mort de son père; les affaires l'avaient éloigne du lit du mourant, les affaires furent sa con-

25 solation; il avait un courage admirable; à la vue seule

d'une piastre, il séchait ses larmes et étouffait tout son chagrin.

Resté seul avec un si bel héritage, le fils de Mansour ne mit plus de bornes à ses désirs. Rien n'échappait à ses combinaisons; on eût dit que, retiré dans sa 5 petite maison de Djeddah, comme l'araignée au fond de sa toile, il attirait dans ses filets invisibles toutes les richesses du monde. Riz et sucres de l'Inde, gommes et cafés de l'Yémen, ivoire, poudre d'or, esclaves d'Abyssinie, blés d'Egypte, tissus de Syrie, 10 navires et caravanes, tout arrivait à l'adresse d'Omar. Du reste, jamais homme n'accueillit la fortune avec plus de modestie. Coiffé d'un petit turban, vêtu de vieux habits, à le voir passer dans la rue les yeux baissés et roulant dans ses doigts un chapelet de 15 bois, on ne l'eût pas estimé vingt mille piastres. Dans sa conversation, rien ne trahissait le riche; il était familier avec les petites gens, bonhomme et bourru avec ses confrères, flatteur avec ceux dont il attendait quelque chose, respectueux avec tous 20 ceux qui pouvaient lui nuire. A l'en croire, on se trompait beaucoup en lui supposant une grande fortune; toutes ces marchandises ne lui appartenaient pas; c'étaient les consignations de correspondants étrangers qui avaient confiance en lui; mais 25 cette confiance lui coûtait cher, il se plaignait sans cesse d'avoir perdu de l'argent. S'il achetait les plus beaux esclaves, les plus riches parfums, le tabac le plus exquis, les étoffes les plus rares,

c'était toujours pour le compte de quelque pacha ou de quelque négociant étranger. On «lisait tout bas que- ces trésors ne sortaient pas de la maison de l'Égyptien (qui peut arrêter la langue des

5 hommes?), mais on n'était sûr de rien. Omar n'avait point d'ami, faisait toutes ses affaires au bazar et ne recevait personne. Etait-il pauvre ou riche, sage ou égoïste, humble ou hypocrite? c'était le secret de Satan.

10 Sa prudence n'était pas moins grande que sa modestie. A commencer par le pacha, à finir par le chef de douant', il n'y avait pas à Djeddah un officier grand ou petit dont Omar ne connût le porte-pipe, le palefrenier ou l'esclave favori. Il n'aimait pas don-

15 ner et répétait souvent cette maxime du Coran, que les prodigues sont frères de Satan, mais il savait ouvrir la main à propos; nul ne su repentait d'un service rendu à cet homme de bien. Les pachas passaient vite à Djeddah: le Turc a le bras lourd,

20 les plus riches marchands devaient souvent payer rançon. Seul, le fils de Mansour échappait à ces emprunts, qu'on ne remboursait jamais. Au bout de huit jours, de façon ou d'autre, il était l'ami, on disait même le banquier du nouveau gouverneur;

25 l'orage qui l'avait menacé crevait toujours sur d'autres têtes que la sienne. Aussi était -il pour tous ses confrères un objet d'étonnement t't d'envie.

Un jour vint cependant où son étoile s'obscurcit; on rappelait à Constantinople un pacha qui

avait fait fortune en trois mois d'une façon un peu trop visible; son successeur avait reçu l'ordre d'être honnête homme; on tenait à plaire aux Francs dont par malheur on avait besoin, et qui faisaient alors beaucoup de bruit. Tout Turc qu'il était, le nou- 5 veau pacha n'ignorait pas comment on plaît en haut lieu. Le lendemain de son arrivée, il prit un déguisement et fit sa provis'on chez le boulanger et chez le boucher les plus considérables de Djeddah. L'inspecteur du marché x était prévenu; il était dans 10 la rue avec ses grandes balances et ses agents; on pesa en présence du peuple ce que le pacha venait d'acheter. Il manquait deux onces sur douze livres de pain, et une once de viande sur un énorme quartier de mouton. Le crime était flagrant, la justice 15 ne se fit pas attendre. Le pacha accabla de reproches et d'injures les misérables qui s'engraissaient de la sueur du peuple; dans sa juste colère, il ne voulut même pas écouter leur défense; il les fit dépouiller, lier et fustiger devant lui; puis, sur un 20 ordre exprès, on cloua le boulanger par l'oreille à la porte de sa boutique, et on attacha le boucher à une fenêtre de la grande mosquée, après lui avoir percé le nez d'un fil de fer auquel on pendit l'once de viande qu'il avait volée. Il n'est pas d'outrages que la as foule ne fit souffrir à ces deux malheureux, mais par toute la ville on glorifiait Dieu; on ne nommait le pacha que l'ami du peuple, le grand justicier, le

1 M alites il>.

nouvel Haroun-al-Raschid, et le récit de cette action vertueuse, après avoir réjoui le Sultan, alla jusqu'en Occident pour y confondre et y désespérer les infidèles.

5 Le soir même plusieurs marchands frétèrent un navire pour l'Egypte; ils avaient appris tout à coup qu'on avait besoin de leur présence au Caire. Omar, au lieu de s'effrayer, sourit dans sa barbe. "De la vertu, pensait-il, c'est une marchandise qui n'a pas

10 de cours au marché, aussi quand on en a besoin faut-il la payer cher;" sur quoi il se rendit au bazar, y rencontra par hasard le secrétaire du pacha, le fit asseoir près de lui, et par mégarde le fit fumer dans une certaine pipe qu'il destinait au Sultan.

15 "C'est toujours un tort que de faire justice au peuple, disait Omar au secrétaire; une fois qu'on lui a donné de mauvaises habitudes, il devient exigeant. C'est la mort des grandes affaires." Le secrétaire regardait sa belle pipe et trouvait qu'Omar était

20 un homme de sens.

Hélas! l'Égyptien n'avait que trop raison. Au premier jour de marché il y eut de L'agitation dans la ville; le blé avait monté de dix piastres par ardeb l; des malveillants prétendaient que c'était la faute

25 d'Omar qui avait tout accaparé. La foule était

émue, deux hommes surtout y parlaient avec une

extrême vivacité: c'étaient le boucher au nez percé

et le boulanger qui n'avait qu'une oreille. Les

1 Environ 1 inq boisseaux.

voleurs de la veille étaient devenus des héros ; on les plaignait comme des victimes, et plus ils criaient, plus on admirait leur vertu.

De la parole à l'action il n'y a qu'un pas chez le peuple; on essayait déjà d'enfoncer la maison d'Omar, 5 quand le chef de la police, entouré de soldats, vint chercher le marchand pour le mener devant le pacha. Omar reçut l'officier avec une émotion facile à comprendre, et lui baisa la main comme s'il ne pouvait en détacher ses lèvres; mais le chef de la police retira 10 au plus vite son poing fermé et l'enfonça dans sa ceinture, comme si le baiser d'un coupable l'eût souillé. Toutefois il n'eut ni injures ni mauvais traitements pour le fils de Mansour, au grand déplaisir de la foule qui aime la justice et qui n'est pas fâchée de voir 15 écraser un accusé, surtout quand il est riche; au contraire, plus d'une fois le chef de la police engagea le prisonnier à compter sur l'équité du gouverneur. "Ce qui est écrit est écrit," répondit l'Égyptien, en tournant son chapelet grain à grain. 20

Les portes du palais étaient ouvertes, le peuple se précipita dans la cour où siégeait le pacha, grave, impassible, et de la main calmant les passions émues. On fit avancer les deux accusateurs; le gouverneur leur ordonna de parler sans crainte: 25 "Justice pour tous, dit-il à haute voix, c'est mon devoir. Riche ou pauvre, nul voleur ne trouvera grâce devant moi."

— Dieu est grand et le pacha est juste, cria la

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foule;" sur quoi on poussa devant le tribunal quatre marchands tremblants de peur, qui tous baisèrent le Coran et jurèrent qu'Omar leur avait acheté tous les blés venus d'Egypte.

s "A mort! à mort!" criait le peuple. Le pacha fit signe qu'il écouterait l'accusé, le silence s'établit.

"O mon maître et seigneur, s'écria Omar en se prosternant le front contre terre, votre esclave remet

10 sa tète entre vos mains. Dieu aime ceux qui pardonnent; plus le coupable est petit, plus il est beau de ne pas l'écraser. Salomon lui-même épargna la fourmi. Il est vrai que j'ai acheté quelques charges de blé sur le port de Djeddah, comme tout honnête

15 marchand peut le faire, mais excepté mes ennemis chacun sait ici que c'est pour le compte du Sultan notre maître que j'ai fait cet achat. Ce blé est destiné aux troupes que Votre Seigneurie a placées sur la route de la Mecque pour y protéger les pèle-

20 rins; c'est du moins ce que m'a dit le secrétaire de Votre Excellence, quand il m'a remis en votre nom l'argent qu'un pauvre homme comme moi ne pouvait avancer. Que mon maître me pardonne si je ne lui ai pas envoyé plus tôt les mille ardebs

35 de blé qu'il m'a demandés; le chef de la police dira à Votre Seigneurie que la force seule a pu m 'empêcher d'obéir.

- Que parlez-vous de mille ardebs de blé? dit le gouverneur d'une voix terrible.

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— Pardon, seigneur, reprit Omar d'un ton fort ému, je suis si troublé qu'il m'est difficile de compter juste. C'est, je crois, quinze cents ardebs, ajouta-t-il en regardant la figure contractée du pacha, si même ce n'est pas deux mille. 5

— C'est trois mille, dit le secrétaire en tendant un papier au gouverneur. Voici l'ordre qu'a reçu cet homme, ordre écrit de ma main et qui porte le cachet de Votre Seigneurie.

— Et les fonds ont été donnés à ce marchand? 10 demanda le pacha d'une voix adoucie.

— Oui, Excellence, dit Omar en saluant de nouveau. Le chef de la police ici présent vous dira qu'il m'a remis cet ordre, le secrétaire de Votre Seigneurie m'a avancé dès hier les deux cent mille 15 piastres dont j'avais besoin pour mes achats. C'est donc deux cent mille piastres ou trois mille ardebs de blé que je dois au pachalik.

— Qu'est-ce donc alors que tout ce bruit? s'écria

le pacha en regardant d'un œil farouche les deux 20 accusateurs consternés? Est-ce ainsi qu'on respecte le Sultan mon maître? Faut-il que les soldats qui protègent le saint pèlerinage meurent de faim dans le désert? Saisissez ces deux drôles, qu'on leur applique à chacun trente coups de bâton. Justice 25 pour tous, point de grâce aux calomniateurs. Accuser un innocent, c'est lui ôter plus que la vie.

— Bien dit," cria l'assemblée; le pacha a raison.

La sentence prononcée, le boucher fut saisi par quatre soldats, qui ne craignaient pas de se faire justice dans leur propre cause. On passa les pieds du patient dans une corde à nœuds coulants, at- 5 tachée à une barre de bois; puis un des Arnautes, armé d'un bâton, lui frappa de toute sa force sur la plante des pieds. Le boucher était un brave à sa façon; il compta à haute voix chacun des coups qu'il recevait, et, le supplice achevé, il sortit sans se

io plaindre, porté sur les bras de ses amis, et lançant à Omar des regards furieux.

L'homme à l'oreille déchirée était moins résolu; chaque fois qu'on le touchait, il poussait un Allah! à fendre le cœur. Au douzième coup, Omar baisa

15 la terre devant le pacha et demanda la grâce du coupable, ce qui lui fut gracieusement accordé. Il ne s'en tint pas là; il mit visiblement un douro dans la main du blessé et déclara qu'il lui restait trente ardebs de blé, dont il ferait cadeau aux plus pauvres.

20 Aussi rentra-t-il chez lui accompagné par les bénédictions de ceux mêmes qui, une heure auparavant, voulaient le mettre en pièces. Louanges ou menaces, il reçut tout avec la même humilité ou la même indifférence.

25 "Dieu soit loué, dit-il en rentrant chez lui, le pacha s'est fait la part un peu forte, mais à présent je le tiens."

Tranquille de ce côté, le fils de Mansour reprit ses ingénieuses combinaisons. Grâce à lui, Djed-

dah s'enrichissait tous les jours. Un matin, en s'éveillant, les trafiquants d'esclaves apprirent avec joie que le prix de leur marchandise avait doublé; par malheur ils avaient tout vendu F avant- veille, et, sur des ordres venus d'Egypte, Omar avait tout 5 acheté. Le mois suivant, ce fut le tour du riz, puis du tabac, de la cire, du café, du sucre, de la poudre. Tout augmentait de valeur; mais c'étaient toujours les commettants d'Omar qui profitaient de cette hausse subite. Djeddah devint ainsi un marché 10 opulent, la richesse y était si grande que les petites gens n'y pouvaient plus vivre, mais les habiles y faisaient fortune en achetant les bonnes grâces de l'Egyptien.

Pour lui, assis tous les jours à son comptoir et 15 plus que jamais doux et mielleux avec ceux dont il avait besoin, il passait les heures à compter sur son chapelet les millions de piastres qu'il amassait de tous côtés. Il se disait au fond du cœur que, tout méprisé qu'il fût, il était le maître des hommes, et 20 que s'il avait besoin du Sultan pour réussir dans ses affaires, il avait assez d'argent pour acheter le Sultan et le sérail par-dessus le marché.

On n'est pas riche impunément. La fortune ne se cache pas plus que la fumée! Malgré toute son 25 humilité, Omar reçut une invitation du grand-chérif de la Mecque. On le priait de venir à Taïf pour un service important que lui seul, disait-on, pouvait rendre au descendant du' Prophète. Le marchand

fut moins touché de l'honneur qu'on lui faisait qu'effrayé du service qu'on pouvait lui demander. "Le riche, se disait-il, a deux sortes d'ennemis: les pauvres et les grands. Les premiers sont comme la fourmi: 5 grain à grain ils vident la maison; les seconds sont comme le lion, ce roi des voleurs: d'un seul coup de griffe ils nous écorchent. Mais avec de la patience et de la ruse on se débarrasse du lion plus aisément que de la fourmi. Sachons ce que désire le chérif;

10 s'il veut me tromper, je ne serai pas sa dupe; s'il veut payer, il en aura pour son argent."

C'est avec ce respect pour le chef des croyants qu'Omar prit la route de Taïf; la vue du désert donna bientôt un autre cours à ses idées; les tentes,

15 les bouquets de palmiers jetés dans les sables lui rappelaient son enfance; pour la première fois son frère Abdallah lui revint en mémoire. Qui sait, pensa-t-il, si par hasard je n'aurai pas besoin de lui?

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