‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 13 sur 88 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

BARSIM

Pendant que le fils de Mansour s'abandonnait 20 à la convoitise, comme s'il ne devait jamais mourir, Abdallah grandissait en piété, en sagesse et en vertu. Il avait pris la profession de son père, et conduisait les caravanes entre Yambo, Médine et la Mecque. Ardent comme le jeune cheval qui jette

au vent sa crinière, prudent comme une barbe grise, il avait gagné la confiance des marchands les plus considérables. Malgré sa jeunesse, c'était lui qu'on recommandait de préférence aux pèlerins, lorsqu'au mois sacré les croyants accouraient de tous 5 les points du monde pour tourner sept fois autour de la sainte Caaba, camper au mont Arafat et sacrifier dans la vallée de la Mina. Ces voyages n'étaient pas sans péril: plus d'une fois le Bédouin avait risqué sa vie pour protéger ceux qu'il prenait 10 sous sa garde; mais il s'était si bien battu, que sur toute la route on commençait à le craindre et à le respecter. Le vieil Hafiz ne quittait point son élève; tout estropié qu'il fût, il ne lui était pas inutile. Partout où il y a des hommes, on trouve 15 des cœurs résolus et des bras vaillants, on ne trouve pas toujours un ami fidèle et un sage conseil.

Cette vie mêlée de repos et d'alarmes, de paix et de dangers, souriait au fils de Youssouf. Vivre en brave et au besoin mourir en soldat, comme avait 20 fait son père, c'était la seule ambition d'Abdallah. Sa pensée n'allait pas plus loin. Cependant il y avait un nuage dans cette âme sereine. Halima avait parlé du derviche; l'enfant du désert songeait toujours à cette herbe mystérieuse qui donnait le 25 bonheur et la vertu.

Hafiz, le premier à qui Abdallah ouvrit son cœur, ne vit dans cette pensée qu'une séduction de Satan.

"A quoi bon te tourmenter? répétait-il au jeune

homme. Dans le Coran, Dieu nous dit comment on lui plaît; Dieu n'a pas deux volontés; faisons ce qu'il ordonne, et ne nous inquiétons pas du reste; il n'a pas besoin de nous pour mener les choses à 5 leur fin." .

Ces paroles n'apaisaient point la curiosité d'Abdallah. Hafiz lui avait conté tant de merveilles, dont il ne doutait pas, pourquoi ce talisman ne serait-il pas vrai? pourquoi un fidèle ne pourrait-il

10 pas le découvrir? "Nous autres, gens de la tente, pensait le Bédouin, nous ne sommes que des ignorants; qui m'empêche d'interroger les pèlerins? Dieu a semé la vérité par toute la terre; qui sait si quelque Hadji de l'Orient ou de l'Occident ne connaît

15 pas le secret que je cherche. Ce n'est pas au hasard que le derviche a répondu à ma mère; avec l'aide de Dieu je trouverai le droit chemin."

A quelque temps de là le Bédouin conduisit à la Mecque une caravane de pèlerins venus d'Egypte.

20 En tête de la troupe était un médecin qui parlait beaucoup, riait sans cesse et ne doutait de rien. C'était, disait-on, un Franc qui avait abjuré l'erreur pour entrer au service du pacha; Abdallah résolut de l'interroger.

25 En passant près d'une prairie il cueillit un pied de trèfle en Heur, et le présentant à l'étranger:

"Dans ton pays, lui dit-il, connaît-on cette herbe? -Sans doute, répondit le médecin; c'est ce que vous nommez barsim, et nous Irijolium. C'est le trèfle

d'Alexandrie, famille des légumineuses, calice tabulaire, corolle persistante, feuilles divisées en trois segments ou folioles, quelquefois en quatre et môme en cinq, mais c'est là une exception, ou, comme nous disons, un monstre. 5

— Dans ton pays il n'y a donc pas de trèfle qui ait toujours quatre feuilles?

— Non, jeune savant, ni dans mon pays ni ailleurs. Pourquoi cette question?"

Quand il eut reçu la confidence d'Abdallah, l'étran- 10 ger se prit à rire. "Enfant, lui dit-il, le derviche s'est moqué de ta mère. Elle lui a demandé l'impossible, c'est l'impossible qu'il lui a promis.

— Pourquoi Dieu ne créerait-il pas un trèfle à quatre feuilles,, si Dieu le voulait? demanda le Bédouin, que 15 le sourire dédaigneux de l'étranger avait blessé.

— Pourquoi, jeune homme? parce qu'à un jour donné la terre a produit toutes les plantes, en vertu d'une force germinative qui s'est épuisée. Depuis

le temps du roi Salomon il n'y a plus rien de nouveau 20 sous le soleil.

— Et si Dieu veut faire un miracle, interrompit Hafiz, qui s'était approché des voyageurs. Dieu est-il épuisé? Celui qui dans l'espace de deux jours

a tiré de la fumée les sept deux et les sept terres, 25 et les a placés à la distance de cinq cents journées de marche l'un de l'autre; celui qui a ordonné à la nuit d'envelopper le jour, celui qui a semé partout la vie, ne peut-il ajouter un brin d'herbe nouvelle

à ces millions de plantes qu'il a créées pour la nourriture et le plaisir des hommes?

- Certes, dit le médecin d'un ton railleur, je suis trop bon musulman pour prétendre le contraire. 5 Dieu pourrait aussi envoyer son tonnerre pour allumer ma pipe qui vient de s'éteindre; mais Dieu ne le veut pas, et tout au contraire il veut que je te demande un peu d'amadou et de feu. Sur quoi il se mit à bourrer sa pipe en sifflant un air étranger.

10 -Maudits soient les impies! s'écria le boiteux. Viens, mon fils, laisse ce mécréant, dont le souffle porte la mort. C'est pour punir nos péchés que Dieu a donné aux Francs la science qui fait leur force, mais c'est aussi pour châtier l'orgueil de ces chiens et les

15 jeter plus vite dans l'abîme de perdition. Insensés, qui pour nier Dieu se servent de sa puissance même et du perpétuel miracle de sa bonté! Va, infidèle, ajouta-t-il en levant la main au ciel comme pour appeler la foudre sur la tête du renégat; va, ingrat,

20 qui tournes le dos au Seigneur! Dieu voit le fond de ton âme, tu mourras dans ta rage, et ta nourriture éternelle sera l'arbre d'enfer avec ses fruits amers et ses épines empoisonnées."

A L'autre bout de la caravane venait un Persan à

25 barbe blanche, coiffé d'un long bonnet de mouton noir; c'était le plus pauvre et le plus vieux de la bande; c'était aussi le plus dédaigné, car il était d'un peuple hérétique. Le vieillard semblait ne souffrir ni de son âge, ni de sa pauvreté, ni de sa solitude. Il ne

parlait à personne, mangeait peu et fumait tout le jour. Perché sur un maigre chameau, il passait tout son temps à tourner dans ses doigts les quatre-vingtdix-neuf grains de son chapelet, en levant au ciel sa tête branlante et en murmurant des mots mystérieux. 5 La douceur et la piété du pauvre homme avaient touché le cœur d'Abdallah. Trop jeune encore pour haïr personne, ce fut auprès de l'hérétique que le fils de Youssouf chercha un refuge contre le mécréant.

La figure animée et les yeux brillants du jeune 10 guide touchèrent le derviche; ce fut avec un aimable sourire qu'il alla au-devant d'une confidence qu'il devinait.

"Mon fils, lui-dit-il, Dieu te donne l'esprit de Platon, la science d'Aristote, l'étoile d'Alexandre 15 et le bonheur de Cosroës!

— Mon père, s'écria le jeune homme, tu parles bien, c'est la science qu'il me faut; non pas la science d'un païen, mais celle d'un vrai musulman à qui la foi ouvre le trésor de la vérité. 20

— Parle donc, mon fils, reprit le vieillard; peutêtre puis- je te servir. La vérité est comme la perle; celui-là seul la possède qui a plongé jusqu'au fond de la vie et qui s'est ensanglanté les mains aux écueils du temps. Ce que tu cherches, je l'ai trouvé peut- 25 être; qui sait si je ne puis te donner cette lumière que tu envies et qui n'a plus de prix pour mes yeux éteints?"

Séduit par tant de bienveillance, Abdallah s'épancha

avec le derviche, qui l'écoutait en silence. La confidence achevée, le vieillard, pour toute réponse, tira du tapis où il était assis un brin de laine blanche qu'il jeta au vent; puis, s 'agitant comme un homme ivre S et regardant Abdallah de façon étrange, il improvisa les vers suivants:

Charmant cyprès, tulipe à la sombre corolle,

Jeune homme aux yeux plus noirs et plus doux que la nuit,

Vois-tu ce blanc flocon qui dans les airs s'envole? 10 Ainsi passent nos jours; c'est un rêve qui fuit!

L'eau qui tombe au désert est moins vite tarie,

La rose qui s'effeuille est moins vite flétrie;

Tout nous trompe ou nous manque, et la plus belle vie

N'est que le long sanglot d'un éternel adieu; 15 Dieu seul est vrai! Dieu seul est grandi Dieu seul est Dieu!

Veux-tu donc, mon enfant, qu'aux pages du saint livre,

Ton ange protecteur inscrive un nom béni,

Fuis le poisotl des sens dont la fumée enivre,

Dieu ne veut pas d'un cœur que le monde a terni. 20 Ce corps n'est qu'un sépulcre; heureux qui s'en délivre,

El tout entier s'abîme en l'amour infini;

Vivre en Dieu, c'est mourir; mourir en Dieu, c'est vivre!

"Tes paroles m'enflamment, dit Abdallah, mais tu ne me réponds pas.

25 -Eh quoi! mon fils, s'écria le mystique, ne me comprends-tu point? Le trèfle à quatre feuilles n'existe pas sur la terre, c'est ailleurs qu'il faut le chercher. Le trèfle à quatre feuilles, c'est un emblème. C'est l'impossible! c'est l'ineffable! c'est

3° l'infini! Veux-tu le posséder? je t'en donnerai le secret. Étouffe tes sens, deviens aveugle, muet, sourd; quitte la ville de l'existence, sois comme un

voyageur dans le royaume du néant; abîme-toi dans l'extase, et quand rien ne fera plus battre ton cœur, quand tu auras mis sur ta tête la glorieuse couronne de la mort, alors, mon fils, tu trouveras l'éternel amour et tu te confondras en lui, comme une goutte 5 d'eau qui tombe dans l'immensité des mers. C'est là qu'est la vie! Quand rien n'existait, l'amour existait, quand il ne restera plus rien, l'amour durera; il est le premier, il est le dernier, il est Dieu, il est l'homme, il est le créateur, il est la créature, il est le 10 sommet, il est l'abîme, il est tout.

■ — Vieillard, dit le Bédouin tout effrayé, l'âge affaiblit ta raison; tu ne sens pas que tu blasphèmes. Dieu seul existait avant le monde; Dieu seul restera quand les cieux en tombant auront écrasé la terre. 15 C'est lui qui est le premier et le dernier, le visible et le caché, c'est lui, le puissant et le sage, qui connaît tout et qui peut tout 1."

Le vieillard n'entendait rien; on eût dit qu'il rêvait; ses lèvres s'agitaient, ses yeux fixes étaient sans regard, 20 une vision emportait loin de la terre cette victime des illusions de Satan. Abdallah revint tristement auprès d'Hafiz, et lui conta cette nouvelle déception.

" Mon enfant, lui dit le boiteux, fuis ces insensés qui s'enivrent de leurs rêves, comme d'autres s'enivrent 25 des fumées de l'opium ou du chanvre. Ce sont des idolâtres qui s'adorent eux-mêmes. Pauvres fous! est-ce l'œil qui crée la lumière? est-ce l'esprit de

1 Coran, LVII, 1-4.

l'homme qui crée la vérité? Malheur à qui tire de sa cervelle un monde plus léger et plus creux que la bulle de savon! malheur à qui installe l'homme sur le trône de Dieu! Dès qu'on entre dans la cité des s songes, on est perdu; Dieu s'efface, la foi s'évapore, la volonté s'éteint, l'âme étouffe; c'est le règne des ténèbres et de la mort."

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