LE JUIF
La jeunesse est la saison du désir et de l'espérance. Malgré sa déconvenue, Abdallah ne se lassait pas
10 d'interroger les pèlerins qu'il conduisait à la Mecque; il comptait toujours sur une chance heureuse; mais la Perse, la Syrie, l'Egypte, la Turquie, L'Inde étaient muettes; personne n'avait entendu parler du trèfle à quatre feuilles. Hatiz condamnait une curiosité
15 qu'il trouvait coupable, Halima consolait son fils en lui faisant croire qu'elle espérait encore avec lui.
Un jour que, retiré sous la tente, Abdallah, plus triste que de coutume, se demandait s'il ne ferait pas bien de quitter sa tribu et d'aller au loin chercher le
20 talisman qui le fuyait, un Juif entra dans le douar pour y demander l'hospitalité. C'était un petit vieillard vêtu de haillons, et si maigre que sa ceinture le coupail en deux. Appuyé sur un bâton, il traînait lentement ses pieds enveloppés de chiffons ensanglantés; de
temps en temps il levait la tête et regardait autour de lui pour implorer la pitié. Un front plissé, des paupières écarlates, des lèvres étroites qui couvraient à peine des gencives sans dents, une barbe en désordre qui lui tombait jusque sur la poitrine, tout dans sa 5 personne avait un air de souffrance et de misère. L'étranger aperçut Abdallah et tendit vers lui une main tremblante en murmurant d'une voix épuisée:
"O maître de la tente, un invité de Dieu!"
Tout absorbé dans ses pensées, le fils de Youssouf 10 n'entendait rien. Déjà par trois fois le vieillard avait renouvelé sa prière, quand par malheur il tourna la tête vers une tente voisine où une négresse allaitait un enfant.
A la vue du Juif, la femme cacha son nourrisson 15 pour le préserver du mauvais œil, et sortant de sa demeure: "Va-t'en, lapidé, cria-t-elle au pèlerin; viens-tu apporter ici le malheur? Que Dieu te maudisse autant de fois qu'il y a de poils dans ta barbe!" Et appelant les chiens, elle les lança sur 20 le misérable. Le vieillard essaya de fuir, ses pieds s'embarrassèrent dans sa robe, il tomba en poussant des cris lamentables, trop faible pour écarter les ennemis qui le déchiraient.
Ces cris éveillèrent Abdallah: courir au secours 25 du Juif, châtier les chiens, menacer l'esclave, ce fut pour le jeune homme l'affaire d'un clin d'œil. Il releva le mendiant, le prit dans ses bras et l'emporta sous la tente. Un instant après il lui lavait les pieds
et les mains et lui pansait ses blessures, pendant qu'Halima apportait des dattes et du lait.
"Mon fils, laisse-moi te bénir, disait le vieillard tout en larmes: la bénédiction du plus petit des 5 hommes n'est jamais petite aux yeux du Seigneur. Que Dieu te donne la sagesse, la patience et la paix; qu'il éloigne de toi la jalousie, la tristesse et l'orgueil. Ce sont là les biens qu'il a promis aux généreux comme toi."
10 Le soir, réunis autour d'un repas frugal, Hafiz, Abdallah et le Juif causèrent longtemps ensemble, encore bien que le boiteux ne pût cacher sa répugnance à l'endroit du fils d'Israël. Abdallah au contraire écoutait le vieillard avec intérêt, car l'étranger parlait
15 de ses voyages, et il était allé partout. Il connaissait Mascate et l'Inde cl la l'erse; il avait visité le pays des Francs et traversé les déserts de l'Afrique; en ce moment il arrivait d'Egypte par le Soudan, et retournait à Jérusalem par la Syrie.
20 "Et ce que j'ai cherché, mon cher hôte, disait le Juif, ce n'est pas la richesse; plus d'une fois je l'ai vue qui m'attendait au bord de la route, et j'ai passé mon chemin. La pauvreté, ont dit nos sages, sied aux enfants d'Abraham comme le harnais rouge au
25 cheval blanc. Ce que j'ai poursuivi depuis cinquante ans au travers des sables et des mers, des fatigues et des misères, c'est la parole de Dieu, c'est la sainte tradition. Cette parole non écrite que Dieu a donnée à Moïse sur le mont Sinaï, Moïse en a confié le dépôt
à Josué ; Josué l'a transmise aux soixante-dix vieillards, les vieillards aux prophètes, et les prophètes à la synagogue; après la ruine de Jérusalem, nos maîtres l'ont recueillie dans le Talmud, mais combien s'en faut-il qu'ils l'aient tout entière? Pour punir les fautes de s nos pères, Dieu a brisé la vérité, et il en a jeté les débris aux quatre vents du ciel. Heureux qui peut rassembler ces fragments épars, heureux qui peut retrouver un rayon de la splendeur divine! Celui-là, les enfants du siècle peuvent le dédaigner ou le haïr; 10 leurs injures sont à son âme ce que l'orage est à la terre: en la déchirant, elles la rafraîchissent et la fécondent.
— Et vous, mon père, vous êtes cet homme-là, dit Abdallah, si ému par les paroles de son hôte, 15 qu'il ne se souvenait plus qu'il parlait à un infidèle; vous avez découvert ce trésor? vous possédez la vérité tout entière?
— Je ne suis qu'un ver de terre, reprit le Juif; mais depuis mon enfance j'ai interrogé les maîtres, 20 je leur ai demandé de me révéler les secrets de la Loi; j'ai cherché dans la cabale des richesses qu'on n'estime pas sur le marché du monde, j'ai voulu connaître cette langue des nombres qui donne la clef de toute vérité. Où en suis-je arrivé? Dieu 25 le sait; c'est à lui qu'appartient la louange. Une chose est certaine, c'est que l'ange Raziel initia Adam aux mystères de la création; cette révélation est-elle perdue, qui oserait le dire? S'il est un homme qui
ait soulevé un coin du voile; celui-là n'a plus rien à espérer ni à craindre sur la terre; il a eu son jour, il peut mourir.
— Mon père, demanda le jeune Bédouin en trem- 5 blant, votre science parle-t-elle d'une herbe sainte
qui donne à la fois la sagesse et le bonheur?
— Sans doute, répondit le vieillard en souriant; il en est question dans le Zohar 1, parmi d'autres merveilles.