‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 15 sur 88 · C'est le trèfle à quatre feuilles, n'est-ce pas · texte numérisé non relu

C'est le trèfle à quatre feuilles, n'est-ce pas

— Peut-être, reprit le Juif en fronçant le sourcil; comment ce nom est-il venu jusqu'à toi?"

Quand le fils de Youssouf eut terminé son récit, le vieillard le regarda avec tendresse.

15 "Mon fils, lui dit-il, pour payer l'hospitalité, le pauvre vaut souvent mieux que le riche, car c'est Dieu qui paye pour le pauvre et l'abandonné. Le secret que tu cherches, je l'ai trouvé jadis au fond de la Perse; si Dieu a conduit mes pas sous ta tente, c'est 20 que sans doute il m'a choisi pour t 'apporter la vérité. Ecoute donc, et grave dans ton cœur ce que je vais te révéler."

Hafiz et le jeune homme se rapprochèrent du vieillard, qui d'une vobe basse et mystérieuse leur 25 conta ce qui suit:

"Vous savez que lorsque Dieu chassa du paradis Adam notre premier père, il lui permit d'emmener sur la terre le dattier qui devait le nourrir, et le cha- 1 Le Livre <1<' A' splendeur, ('"est un ouvrage cabalistique.

meau, pétri de la même argile que l'homme, et qui ne peut vivre sans lui.

— Cela est vrai, dit le boiteux. Quand mes jeunes chameaux viennent au monde, ils mourraient dès

le second jour si je ne leur soutenais la tête et ne la 5 portais aux mamelles de la mère; le chameau est fait pour nous, comme nous pour lui.

— Lorsque l'épée flamboyante poussa devant elle ces premiers coupables, Adam jeta un regard de désespoir sur le séjour qu'il lui fallait abandonner, 10 et pour emporter avec lui un dernier souvenir, il cassa une branche de myrte. L'ange le laissa faire;

il se souvenait que de l'ordre de Dieu il avait adoré naguère ce mortel qui maintenant lui faisait pitié.

— Cela est vrai, dit Hafiz. C'est cette même 15 branche de myrte que Choaib donna longtemps après

à son gendre Moïse; c'est là le bâton avec lequel le Prophète gardait ses troupeaux, et qui plus tard lui servit à faire ses miracles en Egypte.

— Eve aussi, reprit le vieillard, se retenait toute 20 en larmes à ces fleurs, à ces arbres qu'elle ne devait plus revoir; mais l'épée était impitoyable; devant la malédiction il fallait marcher. Au moment de sortie, Eve cueillit en passant une des herbes du paradis; Fange fut aveugle comme il l'avait été pour Adam. 25 Quelle était cette herbe? Eve ne le savait pas; elle l'avait prise en fuyant et avait aussitôt fermé la main. L'emporter ainsi eût été sage, la curiosité fut encore une fois la plus forte; avant de franchir le seuil fatal,

notre mère ouvrit la main. La plante qu'elle avait cueillie était la plus brillante des herbes du paradis; c'était le trèfle à quatre feuilles. Une de ces feuilles était rouge comme le cuivre, une autre blanche comme 5 l'argent, la troisième jaune comme l'or, la quatrième étineelante comme le diamant. Eve s'était arrêtée pour regarder son trésor quand la flamme la toucha; elle tressaillit, sa main trembla; la feuille de diamant tomba dans le paradis; les trois autres, emportées par 10 le vent, furent jetées au hasard sur la terre; où sontelles tombées? c'est le secret de Dieu.

— Quoi! s'écria le jeune homme, ne les a-t-on jamais revues?

— Non pas que je sache, répondit le Juif; et il est 15 bien possible que cette histoire ne soit qu'une allégorie

qui cache quelque profonde vérité.

— Non, non, dit Abdallah, cela n'est pas. Mon

père, interrogez vos souvenirs; peut-être y trouverex-

vous quelque nouvel indice. A tout prix il me faut

20 cette plante; je la veux, et avec l'aide de Dieu, je

l'aurai."

Le vieillard cacha son front dans sa main et resta longtemps enfoncé dans sa rêverie; Abdallah et Halïx osaient à peine respirer, dans la crainte de 25 troubler son recueillement.

"J'ai beau fouiller dans ma mémoire, dit-il enfin, je n'y trouve rien; peut-être mon livre m'en apprendra-t-il davantage. Et il tira de sa ceinture un manuscrit jauni couvert d'une peau noire et graisseuse.

Il le feuilleta lentement, page à page, examinant avec soin des carrés géométriques, des sphères concentriques, des alphabets entremêlés de chiffres, et dont les uns commençaient par Yaleph, tandis que les autres commençaient par le thau 1. — Voilà, s'écria-t-il, quatre 5 vers qu'on récite dans le Soudan et qui peut-être nous intéressent; mais leur portée m'échappe:

H est une herbe du mystère

Qui se dérobe à tous les yeux;

Ne la cherche pas sur la terre, 10

Tu la trouveras dans les deux.

— Patience, patience, ajouta-t-il à la vue d'Abdallah qui s'agitait, les mots ont plus d'un sens; c'est à la surface que le peuple des ignorants veut pêcher la vérité; les sages la poursuivent jusqu'au fond de 15 l'abîme, et l'atteignent grâce au plus puissant des outils, la sainte décade des Sepkiroth -. Tu ne sais pas ce qu'a dit un de nos maîtres, rabbi Halaphta, fils de Dozza.

Ne cherche pas le ciel là-haut dans cet azur 20

Où la lune pâlit, où le soleil s'enflamme,

Le ciel, mon fils, est dans ton âme,

Le paradis, c'est un cœur pur.

— Oui, continua-t-il en élevant la voix, j'entrevois une lueur qui me guide. Si Dieu a permis notre 25 réunion, c'est sans doute qu'il veut te donner ce que tu désires; mais garde-toi de prévenir sa volonté

1 h'aleph est la première et le thau la dernière lettre de l'alphabet hébraïque.

2 Sur les Sephiroth, voy. Munck, Palestine, p. 51g.

par une vaine et criminelle curiosité. Suis sa loi, pratique ses commandements, mets le ciel dans ton âme, et peut-être un jour, au moment où tu y penseras le moins, trouveras-tu la récompense que tu rêves. S Voilà du moins tout ce que ma science peut t'annoncer. — Bien parlé, vieillard, dit Haliz, et mettant la main sur l'épaule d'Abdallah: Neveu, ajouta-t-il, Dieu est le maître de l'heure; obéis et attends."

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