LES PUITS DE ZOBÉYDE
La nuit fut douce pour Abdallah; plus d'une fois il 10 vit en songe le trèfle mystérieux; aussi à son réveil voulut-il retenir l'ami qui lui avait rendu l'espérance; le Juif refusa obstinément.
"Non, mon fils, lui dit-il; c'est assez d'une nuit passée sous ta tente; le premier jour on est un hôte, 15 le second on est un fardeau, le troisième on est une peste. Tu n'as plus rien à m 'apprendre, je n'ai plus rien à te dire, il est temps de nous séparer. Seulement laisse-moi te remercier encore une fois et prier Dieu pour toi. Si nous n'avons plus la même kibbla l du 20 moins sommes-nous tous deux enfants d'Abraham et adorons-nous le même Dieu."
1 La kibbla est le point de l'horizon où l'on tourne son visage quand on prie-; les mahométans le tournent vers la Mecque, les juifs vers Jérusalem.
ABDALLAH 8l
Tout ce que put obtenir le fils de Youssouf, c'est que le Juif montât sur un chameau et se laissât conduire par les deux amis jusqu'à une journée de chemin. Hafiz avait pris goût à l'étranger, Abdallah espérait en tirer quelque lumière nouvelle sur l'objet qui lui 5 tenait au cœur; mais la vue du désert ramenait le vieillard à d'autres idées, il ne songeait plus aux récits de la veille.
"Si je ne me trompe, dit le voyageur au vieil Hafiz, nous allons trouver sur cette route les puits 10 que fit creuser autrefois la sultane Zobéyde dans son pèlerinage à la Mecque.
— Oui, répondit le boiteux, c'est le souvenir qu'Haroun-al-Raschid a laissé dans ce pays; c'est au calife et à sa pieuse épouse que nous devons nos 15 plus beaux jardins.
— Heureux souvenir, dit le Juif, et qui reste quand on a oublié ce que les hommes nomment la gloire, c'est-à-dire du sang inutilement versé et de l'argent follement répandu. 20
— C'est parler en fils d'Israël, reprit Hafiz. Vous êtes un peuple de marchands; un Bédouin ne raisonne pas de même façon*. La guerre, c'est ce qu'il y a de meilleur au monde. Qui n'a pas vu la mort de près ne sait pas s'il est un homme. Il est beau de frapper 25 quand on s'expose; il est glorieux d'abattre un ennemi et de venger ceux qu'on aime. Neveu, ne penses-tu pas comme moi?
— Tu as raison, mon oncle; mais la bataille n'est
pas un plaisir sans mélange. Je me souviens du jour où, serré de près par un Bédouin qui me mettait le pistolet sur la tempe, je lui enfonçai mon sabre dans la poitrine: il tomba; ma joie fut violente, mais elle S fut courte. En voyant ces yeux morts, cette bouche pleine d'écume et de sang, je songeai malgré moi que cet homme avait une mère, et que, si frère qu'elle fût d'avoir enfanté un brave, il lui fallait maintenant rester seule et désolée, comme resterait ma mère si on 10 lui tuait son fils. Et cet homme était un musulman, c'est-à-dire un frère!
-Peut-être as- tu raison, ajouta le jeune homme, en s'adressant au Juif. La guerre est belle sans doute, mais combattre le désert, comme faisait le calife, et 15 forcer la solitude à reculer en versant partout l'abondance et la vie, cela est grand! Heureux ceux qui ont vécu au temps de la bonne Zobéyde!
-Pourquoi ne pas imiter ceux qu'on admire? demanda le vieillard à demi-voix, comme s'il ne 20 voulait s'adresser qu'au seul Abdallah.
Explique-toi, dit le Bédouin, je ne t'entends pas.
— Xi moi non pins, dit le boiteux.
-C'est que la jeunesse n'a pas encore les yeux
ouverts, et que l'habitude aveugle la vieillesse.
25 Pourquoi ce bouquet d'acacias à cette place, quand
tout est stérile à l'entour? Pourquoi ces brebis
brouttent-ellcs là-bas une herbe presque verte, quand
déjà le sable a triomphé partout? Pourquoi ces
oiseaux qui courent entre les pieds des brebis fouillent-
ils de leur bec une terre qui germe encore? Vous voyez cela tous les jours, et parce que vous le voyez tous les jours, vous n'y pensez pas. Ainsi sont faits les hommes, ils admireraient le soleil, si le soleil ne revenait pas tous les matins. 5
— Tu as raison, dit Abdallah tout pensif, il y a de l'eau sous cette place, peut-être un des puits creusés autrefois par le calife.
— Comment s'en assurer? demanda le boiteux.
— Voilà, répondit le Juif, une question que tu ne 10 ferais pas si comme moi tu avais vieilli sur le Talmud ; écoute ce que dit un de nos maîtres, et comprends que toute science est renfermée dans notre Loi.
"A quoi ressemblaient les paroles de la Loi avant que Salomon eût apparu? au puits dont l'eau froide 15 est située dans la profondeur, de façon que personne ne pouvait en boire. Que fit alors un homme intelligent? Il attacha des cordes les unes aux autres, et des fils les uns aux autres, et ensuite il puisa et but. C'est ainsi que Salomon passa d'une allégorie à une 20 autre, et d'un discours à un autre jusqu'à ce qu'il approfondît les paroles de la Loi V
— Qui trouverait cette source trouverait un trésor, dit le berger; reste avec nous, étranger, nous chercherons ensemble; tu nous aideras de ta science et 25 nous te ferons ta part.
— Non, répondit le Juif. Qui épouse la science épouse la pauvreté. Depuis cinquante ans, j'ai
1 Midasch du Cantique des Cantiques, fol. 1.
fait trop bon ménage avec l'étude pour divorcer d'avec elle; la richesse est une maîtresse impérieuse, il lui faut tout le cœur et toute la vie de l'homme. Laissons-la aux jeunes gens."
5 Le soleil baissait à l'horizon; le vieillard descendit de son chameau, remercia ses deux compagnons et les embrassa tendrement, mais ne leur permit pas d'aller plus loin. "Ne vous inquiétez pas de moi, répétait-il; on n'a rien à craindre quand on a la
10 pauvreté pour bagage, la vieillesse pour escorte et Dieu pour compagnon."
Et saluant une dernière fois de la main, le Juif s'enfonça résolument dans le désert.