‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 17 sur 88 · FEUILLE DE CUIVRE · texte numérisé non relu

FEUILLE DE CUIVRE

Il ne fut pas difficile d'acheter ce coin de terre où 15 l'œil perçant du pèlerin devinait une source; quelques jeddan l de sable demi-stérile ont peu de prix au désert; vingt douros qu'Halima avait autrefois reçus de Mansour et qu'elle avait soigneusement gardés au fond d'un vieux vase suffirent et au delà 20 pour mettre Abdallah au comble de ses vœux. Haiiz, toujours prudent, annonça qu'il voulait établir en cet endroit un abri pour son troupeau; dès le premier jour il y apporta assez de branchages pour cacher à 1 C'est une mesure un peu moins grande que notre ancien arpent.

tous les yeux l'œuvre mystérieuse qu'il allait commencer.

Partout où il y a des femmes et des enfants, on est curieux et on cause; ce fut bientôt le bruit commun de la tribu qu'Hafiz et son neveu passaient les nuits 5 à fouiller la terre pour y chercher un trésor. Aussi à la fin du jour, quand on menait les troupeaux à l'abreuvoir, et qu'on apercevait en passant les deux amis couverts de sable, les têtes folles ne les épargnaient guère. — Qui est là? demandait-on; est-ce 10 un chacal qui se cache dans sa tanière? est-ce un derviche qui se creuse une cellule? est-ce un vieillard qui se bâtit un tombeau? — Non, répondait-on, ce sont des magiciens qui font un trou pour aller en enfer. — Patience, criaient d'autres voix, ils n'iront 15 que trop vite. Et les rires de continuer, et les railleries de pleuvoir. On n'a pas encore trouvé de mors pour régler la bouche de l'ignorant et de l'envieux.

Pendant plus d'un mois Abdallah et son oncle creusèrent le sol avec une ardeur extrême, mais ils 20 n'avançaient guère; le sable s'éboulait; la nuit ruinait le travail du jour. Halima perdit patience la première, et accusa son frère d'avoir cédé à la folie d'un enfant. Peu à peu Hafiz, découragé, accepta les reproches de sa soeur et abandonna l'entreprise. 25 "Dieu, disait-il, me punit de ma faiblesse. C'était une grande faute que d'écouter ce misérable imposteur qui s'est joué de nous. Pouvait-on attendre autre chose de ces éternels ennemis du Prophète et de la vérité?"

Abdallah, resté seul, ne se laissa point abattre par la mauvaise fortune. "Dieu m'est témoin, répétait-il, que c'est pour mon peuple et non pour moi seul que je travaille. Si j'échoue, qu'importe ma 5 peine? si je réussis, qu'importe le temps?" Il passa tout un nouveau mois à boiser le puits, à soutenir les terres; l'œuvre assurée, il recommença la fouille avec plus de courage que jamais.

Au quinzième jour du troisième mois, ÏTafiz, poussé

to par Halima, voulut tenter un suprême effort contre cet entêté de neveu qui espérait comme un fou quand son oncle lui donnait l'exemple de la sagesse et de la résignation. Prêcher Abdallah n'était pas chose facile; le puits était déjà descendu à trente coudées et

15 l'ouvrier était au fond. Ilaliz se coucha contre terre, et mettant la tête à l'entrée du trou:

"Enfant, plus entêté qu'une mule, cria-t-il, as-tu donc juré de t'enterrer dans ce puits de malédiction?

20 Mon oncle, répondit Abdallah d'une voix qui

semblait sortir de l'enfer, puisque vous êtes là-haut, obligez-moi de tirer la corde et de vider le panier; j'irai plus vite en besogne.

-Malheureux, reprit Ibiliz d'un ton où il y avait

25 autant de colère que de pitié, as-tu donc oublié les leçons que je t'ai données dans ton enfance? as-tu si peu de respect pour ta mère et pour moi, que tu veuilles nous affliger? Ne te souviens-tu pas des belles paroles du Coran : " Ceux qui prémunissent leur

cœur contre la convoitise seront les bienheureux1;" crois-tu. . .

— Père! père! s'écria tout à coup Abdallah, je sens de l'humidité, l'eau vient, je l'entends; au secours! tirez le panier, ou je suis perdu." Hafiz se jeta sur la s corde, et bien lui prit d'être fort, car, malgré toute son énergie, il amena son neveu couvert de boue, sans connaissance et à demi noyé. L'eau grondait et bouillonnait dans le puits. Abdallah, revenu à lui, écoutait avec ravissement ce bruit qui montait; son 10 cœur battait avec violence; Hafiz avait des larmes dans les yeux. Tout à coup le bruit s'arrêta, le boiteux alluma une poignée d'herbes sèches qu'il jeta dans le trou, et à moins de dix pieds du sol il aperçut comme un reflet d'acier; c'était une source jaillis- 15 santé. Y descendre une cruche et la remonter fut l'affaire d'un instant. L'eau était douce. Abdallah se jeta à deux genoux sur le sable et se prosterna le front contre terre; l'oncle en fit autant; mais en se relevant il embrassa son neveu et lui demanda pardon, jo

Une heure après, malgré la chaleur du jour, les deux Bédouins avaient installé auprès de la source une grande roue droite, armée d'un chapelet de pots de terre; deux bœufs la faisaient tourner; la sakieh gémissante répandait l'eau sur l'herbe jaunie, et rendait 25 à la terre la fraîcheur du printemps.

Le soir venu, on n'alla point à L'abreuvoir; troupeaux et bergers s'arrêtaient devant la source; les 1 Coran, LIX, 9.

railleurs de la vrille glorifiaient Abdallah. "Nous l'avions prévu, disaient les anciens. — Heureuse la mère d'un tel fils! répétaient les femmes. — Heureuse la femme de ce brave et beau jeune homme-, 5 pensaient les tilles. — Et chacun ajoutait: Béni soit le serviteur de Dieu et les enfants de ses enfants!"

Quand la tribu fut réunie, le fils de Youssouf remplit

une cruche de cette eau aussi fraîche que telle du puits

de Zem-Zem1, et L'appuyant sur son bras, il lit boire

10 sa mère la première; chacun vint à son tour, Abdallah

but le dernier.

Comme il approchait le vase de sa bouche et qu'il le levait pour le vider, il sentit quelque chose de froid sur ses lèvres: c'était une petite feuille de métal que 15 la source avait entraînée avec elle.

"Qu'est cela, mon oncle? demanda-t-il à Hafiz; est-ce que le cuivre se cache ainsi au fond de la terre?

— Oh! mon fils, s'écria le vieillard, garde ceci, c'est le plus précieux des trésors; Dieu t'envoie le prix de 20 ton courage et de ton travail. Ne vois-tu pas (lue c'est une feuille de trèfle! C'est La terre elle-même qui s'entr'ouvre pour t'apporter du fond de ses entrailles cette herbe du paradis. Tout est vrai dans ce que nous a dit cet honnête fils d'Israël. Espoir, 25 mon enfant, espoir! Louange à Dieu l'unique, l'incomparable, le tout-puissant! Lui seul est grand!

1 C'est un puits sacré qui su trouve à la Mecque dans l'enceinte du temple. Suivant la tradition, c'est la source que L'ange fit jaillir dans le désert pour apaiser la soif d'Agar et d'Ismaél.

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