‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 19 sur 88 · LES DEUX FRÈRES · texte numérisé non relu

LES DEUX FRÈRES

Trois choses charment les yeux, dit un proverbe: l'eau vive, la verdure et la beauté. Halima sentait bien ce qui manquait dans ce jardin si bien arrosé. 10 Souvent elle répétait à son fils qu'un homme ne doit pas laisser tomber le nom de son père; Abdallah ne l'écoutait pas. Se marier, il n'y songeait point; son âme était ailleurs. Sans cesse il regardait la petite feuille de cuivre, sans cesse il se demandait par quel 15 exploit, par quelle vertu il pourrait plaire à Dieu et en obtenir le seul bien qu'il désirât. Dans le cœur de l'homme il n'y a point de place pour deux passions à la fois.

Un soir que le vieil Hafiz venait au secours de sa 20 sœur et qu'il usait de toute son éloquence pour décider ce poulain sauvage à accepter le mors, on entendit des coups de fusil dans le lointain: c'était l'annonce d'une caravane. Abdallah se leva aussitôt

pour aller au-devant des étrangers, laissant Halima désolée et le pauvre Hafiz confondu.

Il rentra bientôt, ramenant sous la tente un homme jeune encore, mais déjà gros et lourd. L'étranger s salua le boiteux et sa sœur, en les regardant avec attention; puis, fixant ses petits yeux sur le Bédouin:

"N'est-ce pas ici, lui dit-il, la tribu des Beni-Ameurs, et ne suis-je pas chez Abdallah, le fils de Youssouf? - C'est Abdallah qui a l'honneur de vous recevoir, 10 répondit le jeune homme, tout ce qui est ici appartient à Votre Seigneurie.

— Eh quoi, s'écria le nouveau venu, dix ans d'absence m'ont-ils changé à ce point que je sois un étranger dans cette demeure? Abdallah a-t-il oublié son 15 frère? Ma mère n'a-t-elle plus qu'un fils?"

Ce fut une grande joie de se revoir après une si longue séparation; Abdallah ne se lassait point d'embrasser Omar; Halima allait de l'un à l'autre de ses enfants; Hafiz se disait tout bas que l'homme est un 20 méchant animal. Soupçonner d'ingratitude le fils de Mansour, c'était un crime, et ce crime, combien de fois le vieux berger ne l'avait-il pas commis?

Le repas fini, et les pipes apportées, Omar prit la parole, en serrant tendrement la main de son frère. 25 "Que je suis heureux de te voir, lui dit-il, et d'autant plus heureux que je viens te rendre un service.

-Parle, frère, dit le fils de Youssouf. N'ayant

rien à espérer ni à craindre que de Dieu, j'ignore quel

rvice tu peux me rendre; mais souvent le danger

approche sans qu'on le sente, et rien ne remplace l'œil d'un ami.

— Il n'est pas question de danger, mais de fortune, reprit le fils de Mansour. Voici ce qui m'amène.

"J'arrive de Taïf, où le grand chérif m'a fait appeler. 5 "Omar, m'a-t-il dit, je sais que tu es le marchand le plus riche et le plus avisé de D jeddah ; on te connaît dans le désert; il n'y a pas une tribu qui ne respecte ton nom, et qui, sur le vu de ton cachet, ne soit prête à te fournir des chameaux pour transporter ta mar- 10 chandise, et des braves pour la défendre. Aussi ai-je conçu pour toi une grande estime, et c'est pour t'en donner une marque que je t'ai fait venir."

"Je me suis incliné avec respect en attendant la volonté du chérif. Il a longtemps caressé sa barbe 15 avant de parler.

"Le pacha d'Egypte, m'a-t-il dit enfin comme un homme qui hésite, le. pacha d'Egypte, qui tient à mon amitié comme je tiens à la sienne, m'envoie une esclave qui doit faire l'ornement de mon harem, 20 et que, par respect pour la main qui l'a choisie, je ne puis recevoir autrement que comme une épouse. C'est un honneur que me fait le pacha; je l'accepte avec reconnaissance, encore bien que je sois vieux et qu'à mon âge, ayant près de moi une femme que 25 j'aime, il eût été plus sage de ne point risquer la paix de ma maison. Mais cette esclave n'est point ici, et c'est pour l'amener que j'ai besoin de ta prudence et de ton habileté. Cette femme ne peut pas débar-

quer à Djeddah où commande le Turc; il faut donc qu'elle prenne terre à Yumbo, dans mon domaine. La route est longue de Yambo à Taïfj il y a dans le désert des bandes errantes et des tribus orgueilleuses 5 qui méconnaissent quelquefois mon autorité. Leur faire la guerre à présent n'entre pas dans mes vues; il ne me convient pas davantage de m'exposer à recevoir une insulte. 11 me faudrait donc un homme sage et habile qui allât pour son propre

io compte à Yambo. C'est un voyage que tu peux faire aisément, et qui n'étonnera personne. Quoi de plus simple que d'aller au-devant d'une cargaison importante; et qui s'attaquerait à toi, simple marchand, dans un pays où tu as tant de ressources et

15 tant d'amis?''

"Ainsi m'a parlé le chérif. Je voulais refuser cette dangereuse faveur; le maître m'a regardé d'un œil terrible. C'est le cri du lion que la colère du prince; l'irriter, c'est se perdre. Je me suis résigné

20 à ce que je ne pouvais empêcher.

"Chef des croyants, ai-je répondu, il est vrai que Dieu a béni mes efforts et que j'ai quelques amis dans le désert. C'est à toi qu'appartient le commandement; ordonne, j'obéis."

25 Cela est bien, dit Abdallah; il y a là des périls

à braver et de la gloire à conquérir.

-C'est pour cela que te voir, reprit le fils

de Mansour. A qui céderai-je une part dans cette noble entreprise, sinon à toi, mon frère, le brave des

braves, sinon au sage et prudent Hafiz, sinon à vos hardis compagnons? Les Bédouins de la route ne m'ont jamais vu, ils ne connaissent que mon nom; et d'ailleurs au lieu de défendre ma caravane, ils pourraient bien la piller comme ils l'ont fait plus d'une 5 fois; mais quand tu seras là avec les tiens, ils y regarderont de plus près. C'est donc à toi qu'il appartient de prendre la tête de cette affaire, à toi d'en recueillir tout l'honneur. Tu vois que je te parle avec une entière franchise: moi, je ne suis qu'un mar- 10 chand; toi, tu es un homme de conseil et d'action. Dans le désert on dit que je suis riche et l'on aime mon argent: cette réputation est un danger plus qu'un secours; toi, au contraire, on te respecte et on te redoute; le nom du fils de Youssouf est une force: sa 15 personne vaut une armée. Sans toi je ne puis rien, avec toi je suis sûr de réussir dans une aventure où je joue ma tête. Ai-je tort de compter sur toi?

— Non, dit Abdallah; nous sommes les anneaux d'une même chaîne; malheur à qui la romprait! 20 Nous partirons demain, et, quoi qu'il arrive, tu me trouveras près de toi: le frère est né pour les mauvais jours."

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