‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 20 sur 88 · LA CARAVANE · texte numérisé non relu

LA CARAVANE

Dès le soir même tout fut prêt pour le départ; les outres remplies, les provisions faites, les cordes de foin comptées, les harnais visités. Abdallah choisit les chameaux les plus sûrs et les conducteurs les mieux S connus. Ce n'est pas tout; il engagea douze jeunes gens, braves compagnons, courages éprouvés, à qui souriaient la fatigue et la guerre. Qui n'eût été lier de suivre le fils de Youssouf ? Son regard commandait le respect, sa parole prenait le cœur. Le sabre tou-

10 jours tiré, la main toujours ouverte, c'était le plus hardi des chefs et le plus tendre des amis. Près de lui on était aussi tranquille que l'épcrvier dans la nue, ou le mort dans sa tombe. De son côté, Hafiz passa la nuit sans dormir. Nettoyer les fusils, essayer la

15 poudre, fondre des balles, aiguiser les sabres et les poignards, c'était une œuvre de son goût, un plaisir que le boiteux n'entendait céder à personne.

Aussitôt que les étoiles commencèrent à pâlir, la caravane se mit en marche; Abdallah en tête auprès

20 d'Omar, Hafiz au dernier rang, surveillant tout, et plaçant à propos un mot de reproche ou d'encouragement. Les chameaux se suivaient lentement à la file accompagnés de leurs conducteurs qui chantaient. Au milieu de la bande marchait fièrement un raa-

25 gnifique dromadaire de la race d'Oman, à la tête

effilée. Couvert d'or, de soie et de plumes éclatantes, il portait une litière toute tendue de brocart et de velours; c'était l'équipage de la nouvelle favorite. Douze cavaliers, montés sur d'excellents chevaux, faisaient étinceler aux premiers feux du jour leurs 5 selles aux pommeaux d'argent, leurs armes damasquinées, leurs burnous noirs 1 brodés d'or. Venait ensuite la jument d'Abdallah, conduite à la main par un serviteur. Rien de plus beau que la cavale ; c'était la gloire de la tribu, le désespoir et l'envie de tous les 10 Bédouins. On la nommait la Colombe 2, elle était blanche, douce et rapide comme cette reine des bois. Abdallah, vêtu comme un simple chamelier et armé d'un long bâton à pointe de fer, marchait à pied, auprès d'Omar tranquillement monté sur sa mule. On était 15 chez des amis, il n'y avait rien à craindre; les deux frères pouvaient causer longuement du passé. Quand le soleil frappa d'aplomb, quand un air brûlant énerva les bêtes et les hommes, le fils de Youssouf se mit auprès du premier chamelier; d'une voix grave et 20 lente il chanta un de ces hymnes du désert qui charment les ennuis du chemin :

Dieu seul est grand!

Qui fait treuil iler la terre?

Dans l'air en feu qui donc lance au loin le tonnerre? 25

Qui jette le sable aux fureurs du vent? Qui de son lit séché fait jaillir le torrent? Son nom? N'entends tu pas ce que dit l'ouragan: Dieu seul est grand!

1 Abayas. * Hamama.

I tien seul est grandi Au fond des mers qui donc précipite l'orage? Qui donc livre au soleil la pluie el le nuage?

Qui force la vague à lécher la plage?

5 Son nom? — Le vent qui fuit le jette en murmurant

Au flot mourant:

Dieu seul est grand!

0 puissance du nom divin ! Au son de ces louanges, la brute même oubliait sa fatigue et marchait d'un

10 pas ferme; les chameliers relevaient la tête; chacun

se rafraîchissait à ces paroles comme au courant d'une

eau vive. C'est la force de l'âme qui fait l'énergie

du corps, et pour l'âme il n'y a de force qu'en Dieu.

Ainsi passa le premier jour. Le lendemain on prit

15 quelques précautions; Haiïz partit en éclaireur; on se mit en route dès que la lune fut levée; on marcha en silence; on s'arrêta plus tôt que la veille, mais on ne vit personne. Les jours qui suivirent furent aussi tranquilles, et le soir de la neuvième étape on aperçut

20 enfin les murs et les tours de Yambo.

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