FEUILLE D'ARGENT
io Abdallah courut avec son fardeau jusqu'au rocher où il avait entravé les chevaux. Il fit asseoir l'enfant devant lui sur la selle, et rendit la main à la Colombe, qui se mit à dévorer la terre, suivie par le cheval du boiteux. Une heure se passa avant que le fils de
is Youssouf osât écouter derrière lui; plus tranquille à mesure qu'il s'éloignait davantage, il ralentit enfin le pas de sa monture, essayant de s'orienter au milieu de la nuit, pour gagner le rendez-vous que son oncle lui avait donné.
20 Pendant cette course rapide, Cafour était restée muette et immobile, se serrant contre Abdallah; quand elle comprit que le danger était passé, elle appela tout bas son sauveur.
"Toi aussi, lui dit-elle, tu étais donc prisonnier?
— Non, grâce à Dieu, répondit Abdallah.
— Alors, pourquoi venir chez tes ennemis?
— Pourquoi? dit le fils de Youssouf en souriant, mais pour te sauver, je suppose."
La réponse surprit Cafour; elle réfléchit quelque 5
temps.
"Pourquoi, dit-elle, voulais-tu me sauver?
— Parce qu'on t'avait confiée à ma garde.
— Garde-moi toujours, Abdallah; personne ne me protégera comme toi. IO
— Je ne suis pas ton maître, reprit le jeune chef; tu appartiens à Léila."
Cafour soupira et ne dit plus rien. Arrivé aux Roches rouges, Abdallah prit l'enfant pour la mettre à terre. La négresse poussa un cri qu'elle étouffa 15 aussitôt. " Ce n'est rien, maître, dit-elle à voix basse ; je suis blessée;" et à la clarté des étoiles, elle lui tendit son bras sanglant. La balle avait glissé contre l'épaule en déchirant la chair. Abdallah examina la plaie, l'épongea et y mit un bandage; Cafour le regardait 20 avec étonnement.
"Puisque je ne t'appartiens pas, lui dit-elle, pourquoi prends-tu soin de moi?
— Silence, païenne, tu ne connais pas les paroles du livre de vérité: "Adorez Dieu et ne lui associez 25 personne. Soyez bons pour vos père et mère, pour vos parents, pour les orphelins, pour les pauvres, pour le prochain qui est de votre sang, pour le prochain qui vous est étranger, pour vos
compagnons, pour le voyageur, pour l'esclave que votre main possède; Dieu n'aime ni l'orgueil, ni la vanité, ni l'avarice.1 "
— Cela est beau, dit Cafour, c'est un grand Dieu 5 qui a dit cela.
— Tais-toi et dors, interrompit le jeune homme; demain la route sera longue, tu as besoin de te reposer."
Tout en parlant, Abdallah prit l'enfant sur ses genoux, et l'enveloppant de son burnous, il lui appuya
10 la tête sur son bras droit. Cafour s'endormit bientôt; son sommeil était agité; elle parlait en rêvant; Abdallah lui sentait battre le cœur. Peu à peu elle se calma, ses membres se détendirent, c'est à peine si on l'entendait respirer. Le soldat berçait doucement
15 cette fille que le hasard de la guerre lui avait donnée pour un jour; en regardant cette pauvre créature, il songeait à ce qu'avait souffert pour lui sa mère, et c'est à elle seule qu'il pensait.
Il resta ainsi jusqu'aux dernières heures de la nuit,
20 jouissant d'une paix inconnue. Autour de lui tout faisait silence: sur la terre, point de vent, point de bruit; au ciel, point d'autre mouvement que celui de cette armée lumineuse qui depuis tant de siècles obéit au commandement de l'Éternel. Ce repos de
25 toutes choses rafraîchissait l'âme d'Abdallah; il en oubliait et les dangers du jour et les inquiétudes du lendemain.
L'aube s'annonçait à peine par une teinte plus
1 Coran, IV, 40.
claire à l'horizon, lorsqu'on entendit dans le lointain l'aboiement d'un chacal. Le cri recommença trois fois, Abdallah se mit à le répéter. On lui répondit, puis un cheval haletant s'arrêta court devant le rocher; Hafiz était sauvé. 5
"Eh bien! neveu, dit-il en riant, le tour est joué: les voilà enfumés comme des rats. En route! il ne faut pas qu'on nous attende à Taïf."
Une lueur rouge colorait le levant; Abdallah étendit le tapis de la prière, les deux compagnons, tournés vers 10 la Mecque, remercièrent le Tout-Puissant qui les avait tirés du danger.
"Abdallah, dit Cafour en se jetant à genoux devant son sauveur, tu es mon dieu, c'est toi que j'adore.
— Tais-toi, maudite, s'écria le fils de Youssouf. Il 15 n'y a qu'un Dieu qui n'a point d'associé: c'est l'Eternel, c'est l'Unique, c'est l'Incomparable, c'est lui seul qu'il faut adorer et prier.
— Que ton dieu soit donc le mien, dit Cafour; je ne veux plus d'un dieu qui me laissait tuer. 20
— Ton dieu, dit Abdallah, est aveugle, sourd et muet; c'est quelque morceau de bois qui pourrit au fond du Magreb.
— Non, interrompit l'enfant, mon dieu était avec moi et il m'a trahie. Tiens, ajouta-t-elle en tirant 25 de ses cheveux une touffe de plumes; prends-le, brise-le, je le maudis.
— Est-ce là ton dieu, ce paquet de plumes? dit le boiteux en souriant.
— Oui, répondit l'enfant; c'est le dieu que ma mère m'a donné quand elle m'a vendue. Il est beau, regarde."
Et arrachant les plumes qu'elle brisait en les in- 5 juriant, elle tira de la touffe une petite lame d'argent qu'elle offrit au fils de Youssouf .
"Mon oncle, s'écria celui-ci dans un transport de joie, regarde ce qui nous vient du Magreb. Dieu nous envoie la feuille de trèfle. Mon oncle, vous m'avez 10 sauvé. Gloire et reconnaissance à Dieu!"
Et les deux amis, ivres de joie, embrassaient l'enfant qui, ne comprenant rien à leurs caresses, les regardait avec des yeux humides, étonnée et heureuse de se sentir aimée.