‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 27 sur 88 · LE SECRET · texte numérisé non relu

LE SECRET

15 Quand les deux amis aperçurent enfin la caravane qui se déroulait dans le lointain comme un serpent énorme, le soir approchait; un dernier rayon de soleil illuminait les blanches maisons de Taïf, qui brillaient au milieu des jardins comme des églantines dans un

20 buisson. On sortait de l'empire des sables, le danger était vaincu, le voyage achevé. A la vue de Taïf, Abdallah fut saisi d'une tristesse amère. Inquiet, troublé, hors de lui-même, une seule pensée occupait son âme, Léila était perdue pour lui. Les Bédouins

25 saluèrent par des cris joyeux le retour de leurs com-

pagnons; Omar embrassa son frère avec une tendresse extrême; Abdallah resta froid à toutes ces caresses, il ne s'émut qu'en quittant Cafour. La pauvre fille s'était jetée dans les bras de son sauveur; rien ne pouvait l'en arracher; pour en venir à bout il fallut qu'Ab- 5 dallah, d'un ton sévère, lui ordonnât de rejoindre sa maîtresse. Elle partit tout en pleurs; le fils de Youssouf la suivit d'un long regard; il avait brisé le dernier lien qui le rattachait à Léila.

Cafour approchait de la litière quand Omar l'appela 10 en lui montrant deux objets qu'il tenait à la main. "Viens ici, fille de Satan, lui dit-il d'un ton moitié railleur, moitié menaçant. Sais-tu la différence qu'il y a entre le bâton que voici et ce collier de perles à cinq rangs? 15

— La même différence qu'entre ton frère et toi, répondit la négresse. L'un est beau comme l'arc-enciel, l'autre n'est bon qu'à brûler au feu d'enfer.

— Tu as l'esprit de ton père, reprit tranquillement Omar; il ne te sera donc pas malaisé de choisir. 20 Veux-tu le collier?

— Sans doute, répondit l'enfant dont les yeux brillaient; que faut-il faire?

— Peu de chose. Dans une heure tu seras au harem ; on voudra te voir, rien ne te sera plus facile que 25 d'arriver jusqu'à la femme du chérif , la sultane Fatime. Charge-toi de lui répéter mot à mot ce que je vais te dire; le collier est à toi.

— Donne, dit Cafour en tendant la main; j'écoute.

— Quand tu seras avec la sultane, et que tu l'auras fait rire avec ta figure de singe et tes grimaces de chat, dis-lui tout bas: Maîtresse, le message d'un ami. Elle t'écoutera, récite-lui ces paroles: 5 "Lune de mai, une nouvelle lune approche. Si tu "ne veux pas qu'elle trouble la sérénité de tes nuits, retiens le soleil dans le signe des Gémeaux. Presse, prie, exige. Prends pour devise: L'amour est comme la folie, on lui pardonne tout."

10 — Répète la dernière phrase, dit Cafour. Bien, je la sais maintenant: "L'amour est comme la folie, on lui pardonne tout." La sultane aura ton message. Un seul mot; ces paroles ne peuvent faire aucun mal à ton frère?

15 — Aucun, répondit le fils de Mansour en cachant un sourire. En tout ceci il n'est point question d'Abdallah; nul danger ne le menace; s'il était en péril, ces paroles mêmes seraient son salut. Adieu; sois muette avec tout le monde, et si tu m'obéis,

20 compte sur ma générosité."

"La datte est mûre, ajouta-t-il en se parlant à luimême, qui la cueillera? Me voici débarrassé du bel Abdallah; à moi maintenant de seconder la jalousie de la sultane et d'ajouter aux ennuis du chérif. Le

25 jeu n'est pas sans danger; mais, coûte que coûte, il faut que Léila quitte le harem; si elle en sort, elle est à moi."

En rejoignant sa maîtresse, Cafour fut étonnée de la trouver pâle et défaite, avec la fièvre dans les yeux.

" Qu'as-tu? disait l'enfant; tu pleures quand ton bonheur va commencer. Tu auras quatre esclaves pour te servir; on te donnera des vestes de satin et de velours, des écharpes de cachemire, des babouches brodées de perles et d'or; tu porteras des colliers 5 d'émail, des plaques de diamants, des bracelets de rubis et de saphirs. Qu'est-ce qu'une femme peut désirer de plus? En partant d'Egypte, tu te trouvais si heureuse de venir ici, pourquoi as-tu changé?

— Tu ne peux me comprendre, dit Léila d'une voix 10 languissante; tu n'es qu'un enfant.

— Je ne suis plus un enfant, maîtresse, reprit la négresse; j'ai bientôt douze ans, je suis femme, tu peux te fier à moi.

— Ah ! ma pauvre Cafour, s'écria l'Égyptienne en 15 soupirant, veux-tu ne donner ton cœur à personne, ferme les yeux. Pourquoi ai-je vu ce beau jeune homme? Sans lui je serais entrée au harem avec joie; maintenant je n'y serai plus qu'une morte parmi les vivants. 20

— Tu aimes donc Abdallah? demanda l'enfant, tout émue de la confidence.

— Si je l'aime! Crois-tu qu'on puisse le voir sans l'aimer? Y a-t-il dans le paradis un plus beau visage que le sien? Son regard est si gracieux, sa voix si 25 douce; son nom même est un parfum. Si je l'aime! Éveillée, mon cœur ne vit que pour lui; endormie, mon cœur veille et languit d'amour. Plût à Dieu que

je fusse née sous la tente et que ce Bédouin fût mon

frère, j'irais à lui, je me jetterais dans ses bras, et on De me mépriserait point.

— Pars avec lui, dit Cafour. Je vais lui dire qu'il t'enlève.

5 — Y penses-tu? Je suis une esclave, j'ai un maître. Crois-tu d'ailleurs qu'Abdallah manque jamais à sa parole? C'est lui qui me conduit- au chérif; veux-tu qu'il trahisse sa foi?

— Alors dis au chérif qu'il te donne Abdallah pour 10 mari.

— Tais- toi, folle. Une pareille demande serait pour nous tous un arrêt de mort."

Cafour se mit à réfléchir et répéta tout bas le message d'Omar, puis regardant Léila:

15 "Maîtresse, lui dit-elle, si tu deviens la femme d'Abdallah, s'il t'emmène sous la tente, me garderas-tu avec toi?

— Toujours, mon enfant; je t'aime, tu ne me quitteras jamais.

20 - Toute ma vie je serai ton esclave et l'esclave d'Abdallah?

— Sans doute. A quoi bon cette demande?

— Jure-moi cela, reprit Cafour d'un ton solennel, et laisse-moi faire. Ne m'interroge pas, ne secoue

25 pas la tête avec dédain. Que risques-tu de jurer? Veux-tu me chasser ou me vendre?

— Non certes. S'il plaît à Dieu que je devienne la femme de celui que j'aime comme mon âme, tu resteras toujours avec nous; je le jure au nom de

Dieu le clément, le miséricordieux, le seigneur des mondes. . . .

— Maîtresse, je ne suis qu'une païenne ignorante, jure-moi seulement par le Dieu d'Abdallah."

C'est en causant ainsi que les deux amies entrèrent 5 au harem où les attendaient de nombreuses compagnes. Cafour, toujours riant, sauta en bas du palanquin, et courut vers une grande salle, richement éclairée, où l'on apercevait des tables couvertes d'argenterie et de fleurs. Léila se plaignit des fatigues 10 de la route, et se retira dans sa chambre pour y pleurer en liberté. Douleur inutile, remède impuissant pour un mal qui ne veut pas guérir! "Celui qui s'enivre de vin, a dit le sage de Chiraz, s'éveille au milieu de la nuit; celui qui s'enivre d'amour ne s'éveillera 15 qu'au matin de la résurrection." *

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