‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 28 sur 88 · LA PATIENCE DU RENARD · texte numérisé non relu

LA PATIENCE DU RENARD

Abdallah voulait partir le soir même; Hafiz n'était pas moins impatient. Il lui semblait qu'en fuyant au désert son neveu laisserait derrière lui l'inquiétude et le chagrin. Mais le chérif avait annoncé que le 20 lendemain il recevrait les chefs de la caravane. C'était un honneur qu'on ne pouvait décliner.

De bonne heure on se rendit au palais: la cour 1 Gulislan, traduction Dcfrcmcry, page 240.

était pieine de Bédouins, tous vêtus de leurs robes bleues rehaussées par une écarlate jetée sur l'épaule. Chacun d'eux voulait serrer la main du courageux Abdallah et du prudent Hafiz. Omar causait à voix

5 basse avec le boiteux: pour la première fois l'Égyptien se plaignait des dangers de la route; pour la première fois il accusait le chérif d'avoir exposé tant de braves à une mort certaine. Hafiz approuvait ces paroles, et les appuyait avec une chaleur qui charmait le iils de

10 Mansour.

Des esclaves noirs introduisirent les visiteurs dans une salle garnie d'un riche tapis, et tout entourée de divans de soie verte, brodés d'or. Les murs étaient nus; il n'y avait pour tout ornement qu'un beau

15 sabre turc, enrichi de topazes et de rubis. C'était un cadeau du Sultan ; Omar en fit la remarque au boiteux qui, tout en murmurant contre ce qu'il nommait une faiblesse, ne s'inclina pas avec moins de respect devant le chef des croyants, Après avoir reçu les salutations

20 de toute la bande, le chérif frappa des mains; on servit aussitôt la pipe et le café. Les Bédouins s'assirent à terre, chacun se mit à fumer en silence; Abdallah tressaillit; dans la foule des serviteurs qui se tenaient aux ordres du maître, il venait d'apercevoir Cafour,

25 qui portait la main à son cou. Etait-ce à lui, était-ce à un autre que l'enfant faisait signe? c'est ce qu'il ne pouvait deviner; personne ne levait les yeux et Omar moins que personne.

Le descendant du Prophète semblait abîmé dans de

profondes réflexions. C'était un vieillard de noble apparence; une barbe blanche, un grand nez, des yeux éteints lui donnaient un air de majesté. Un large turban, une robe bleue du cachemire le plus fin, une ceinture de pourpre et d'or, où étincelait un poignard 5 couvert de pierreries ajoutaient encore à la dignité du personnage. Au fond, le chérif était un sage qui ne songeait qu'à lui. Intraitable pour qui troublait son repos, c'était le plus doux des hommes quand on ne le dérangeait ni dans ses passions ni dans ses habitudes. 10 Le pouvoir ne l'avait pas gâté; il écoutait volontiers la vérité quand elle ne le touchait pas, et souffrait sans se plaindre les mensonges les plus outrés de ses flatteurs et de ses domestiques. . Esprit délicat, grand ami des contes, poète raffiné, sa seule faiblesse, fai- 15 blesse naturelle à son âge, c'est qu'il avait besoin d'être aimé. Grâce à ce secret qu'elle avait surpris dès le premier jour, la belle Fatime avait fait de son maître le plus obéissant des esclaves; elle lui imposait toutes ses fantaisies en lui répétant que 20 les caprices d'une femme sont la preuve de son amour. A soixante ans, il est plus commode de croire que de quereller; le chérif cédait pour éviter l'orage, trop heureux quand on le payait d'une caresse. Ce jour-là, du reste, il n'y avait point de nuage à 25 l'horizon; le chef des croyants semblait d'une humeur excellente; il souriait en promenant ses doigts dans sa longue barbe; on eût dit d'un homme à demi éveillé et cherchant à retenir le rêve heureux qui va s'envoler.

La seconde pipe achevée, le chérif prit la parole, et avec un choix de termes exquis il remercia les Bédouins et Omar de leur visite et de leurs services. Au lieu de répondre à cette bienveillance, le fils de Mansour

5 se leva comme un coupable frappé de terreur, et, se prosternant devant le descendant du prophète, il lui baisa les pieds.

"Fils d'Ali et d'Hassan, dit-il d'une voix entrecoupée, je sais ce que mérite l'esclave qui a été assez

10 malheureux pour laisser violer le dépôt de son maître. Je connais mon crime, et j'attends sans me plaindre le châtiment que ta justice me réserve.

- Relève-toi, dit le chérif avec bonté. Ce qui est écrit est écrit. Dieu fait alterner les revers et les

15 succès parmi les hommes afin de connaître les croyants et de choisir parmi vous ses témoins1. Quant à l'insulte que m'ont faite ces misérables, je choisirai le jour et l'heure de la réparation. Patience! avec la patience on vient à bout de tout.

20 -Hélas! reprit le fils de Mansour toujours à genoux, l'attaque n'est rien; mon frère Abdallah et ses braves Bédouins ont repoussé les traîtres. Mais nous avons été surpris; l'esclave a été un instant entre les mains de l'ennemi; ces gens sans foi et

25 sans honneur lui ont arraché son voile; cette beauté, qui devait être sacrée pour tous, d'indignes regards l'ont profanée.

— Assez! interrompit le chérif, à qui ce récit

1 Coran, III, 134.

déplaisait. Le soin de mon honneur me regarde. Patience.

— Patience! s'écria le boiteux; c'est ce que disait le renard qui faisait le mort.

— Que disait le renard? demanda le chérif en regar- 5 dant d'un œil sévère Hafiz, qui semblait ému par un tout autre sentiment que la crainte.

— Il y avait une fois, dit le Bédouin, un renard qui se faisait vieux. Il avait renoncé à la chasse et aux aventures pour entrer tous les soirs dans un poulailler 10 voisin de sa tanière. C'est là qu'il s'engraissait sans peine et sans péril. Un jour il s'oublia; quand il voulut sortir, le soleil était levé et chacun à sa besogne. Regagner le logis était chanceux; pour ne pas braver un danger visible, le renard imagina de s'étendre 15 le long du chemin et de faire le mort. "Patience, disait-il; dans la patience est le salut."

"Le premier qui passa près de la bête n'y fit pas attention; le second la retourna du pied pour s'assurer qu'elle ne vivait plus; le troisième était un 20 enfant, qui s'amusa à lui arracher le poil des moustaches.

"Patience, dit le renard; cet enfant ne sait ce qu'il fait; il ne veut pas m 'insulter; mieux vaut endurer un ennui que de s'exposer à la mort." 25

"Vint ensuite un chasseur, le fusil sur l'épaule.

"L'ongle de cet animal, dit-il, est un remède souverain contre le panaris."

"Et il tira son couteau.

" Patience, dit le renard; mieux vaut vivre avec trois pattes que de mourir avec quatre." "Sur quoi il se laissa estropier sans souffler. "Passa enfin une femme qui portait un enfant sur 5 l'épaule.

"Avec les dents de cette bête, dit-elle, je ferai un collier qui préservera mon nourrisson du mauvais œil." -Je connais cette fable, interrompit le chérif: quand la mère approcha, le renard la mordit au visage. 10 - Mon histoire ne dit pas cela, reprit gravement le boiteux; quand une fois on transige avec son âme on ne s'arrête plus. Le renard se laissa dépouiller de ses dents, en répétant: Patience, patience, et il attendit qu'un dernier larron lui arrachât le cœur. C'est 15 alors seulement qu'il s'aperçut, mais trop tard, que le plus certain des dangers, c'est la patience.

- Je commence à le croire, dit le chérif, depuis qu'un Bédouin vient jusque dans mon palais me réciter ses sottes histoires. Il faut être un pâtre grossier pour ne

20 pas comprendre mon indulgence et pour insulter à ma bonté. Si la caravane a été compromise dans un pays sûr, où passent tous les marchands, à qui la faute, sinon à ceux qui ont choisi pour leur chef un enfant que j'épargne par pitié? Douze Beni-Ameurs, armés et

25 résolus, traverseront toujours le désert sans qu'on ose les attaquer; pour que les Arnautes vous aient surpris, il faut qu'on vous ait tendu un piège, et vous y êtes tombés ou par folie ou par trahison.

- Seigneur, s'écria le fils de Mansour en levant des

mains suppliantes, tu dis vrai; c'est là qu'est ma faute. En choisissant pour chef de la caravane mon frère et mon ami. j'aurais dû penser qu'à notre âge la passion rend aveugle. Le hasard nous a perdus. Dès le début du voyage, la vue de l'esclave a troublé ce jeune 5 homme et lui a fait oublier toute prudence.

— Qu'est-ce que j'apprends? dit le chérif, dont les yeux s'enflammaient. Est-ce ainsi qu'on m'obéit? est-ce ainsi qu'on me respecte? Malheur à qui s'est joué de moi! on verra si je souffre l'insulte! Toi, 10 marchand, tu seras puni de ton imprudence, et toi, jeune homme, tu payeras ta folie."

Et appelant un nègre qui avait un large sabre au côté, le chef des croyants lui montra Omar et Abdallah, et fit de la main un mouvement horizontal. 15 C'était l'arrêt de mort.

Les Bédouins se regardèrent en frémissant, mais personne, pas même Hafiz, n'osa se révolter contre le descendant du Prophète. Omar reçut l'arrêt sans pâlir; il chercha autour de lui, comme pour implorer 20 du secours, et levant la main, il fit à la négresse un signe que l'enfant ne parut pas comprendre. Le fils de Mansour fronça le sourcil avec colère : — Maudit soit le derviche, murmura-t-il. Aurait-il dit la vérité? Ma confiance dans ce Bédouin va-t-elle me jeter dans 25 l'abîme? Aurais-je aimé cet insensé plus que je ne croyais? "

Abdallah leva les yeux sur l'exécuteur et sourit avec fierté.

"Pauvre enfant, dit Hafiz en embrassant son neveu; c'est moi qui t'égorge.

- Non, mon père, répondit le jeune homme; c'est Dieu qui donne la vie et la mort. Résigne-toi et con- 5 sole ma mère. Ne me plains pas; pour moi la mort vaut mieux que la vie."

Puis, se tournant vers Omar, qui avait toujours l'œil fixé sur la négresse, il lui tendit la main:

— Frère, lui dit-il, pardonne-moi au nom de celle 10 qui a pris soin de ton enfance."

Et saluant avec respect le chef des croyants, il suivit le bourreau.

"Arrêtez! cria Cafour en tombant aux pieds du chérif. C'est moi qui ai fait la faute, c'est moi qui ai 15 arraché le voile de ma maîtresse. Tuez-moi, mais épargnez Abdallah.

— Qu'on chasse cette fille de chienne, dit le chérif, et qu'on la châtie jusqu'à ce qu'elle se taise.

— Grâce! disait l'enfant qu'un nègre emportait; 20 grâce! et par un effort désespéré elle s'arracha des bras

de l'esclave, en lui laissant dans les mains un morceau de sa robe. Pitié! murmurait-elle en embrassant les genoux du chérif qui la repoussait brutalement, ritié! maître, Abdallah est innocent, ce n'est pas lui qui est le 25 coupable. Puis tout d'un coup, apercevant les traits contractés d'Omar, et comme illuminée par un éclair, elle se leva, et tendant le bras vers le prince: Ne sois pas cruel, lui dit-elle. Souviens-toi que l'amour est comme la folie: on lui pardonne tout.

— Attends! cria le chérif au bourreau. Voilà, pensa-t-il, quelque chose d'étrange: c'est la phrase même que Fatime me répétait ce matin et qu'elle n'a jamais voulu m'expliquer. . . Approche, enfant, dit-il à Caf our d'une voix adoucie. D 'où viennent ces paroles, 5 le sais-tu?

— Oui, je le sais, dit la négresse ; elles viennent d'une bouche d'où ne sortent jamais que la consolation et la pitié.

— Tu en connais le sens? 10

— Oui, reprit Cafour qui tremblait en parlant. Ces paroles, Abdallah ne les a jamais entendu prononcer; mais Omar en a depuis longtemps le secret; interroge-le, il te dira tout.

— O mon maître, dit Omar, se traînant aux pieds 15 du chérif et lui parlant à mi-voix: l'enfant a raison. Je connais trop ces paroles; ce sont elles qui ont causé ma faute et qui peut-être l'excusent. Qui peut tromper un cœur jaloux? Quand tu m'as fait venir

à Taïf, on a soupçonné ton message; je n'étais pas 20 sorti de ton palais que déjà on m'avait arraché une promesse folle à laquelle je n'ai que trop fidèlement obéi. J'ai compromis l'esclave comme on me l'avait ordonné. Pou vais- je résister à une volonté que ton amour protège? Heureux celui qui peut inspirer une 25 tendresse si vive; le bonheur ne le rendra-t-il pas indulgent?"

Tout en mentant avec impudence, le fils de Mansour étudiait la figure du chérif, qui reprenait sa

sérénité. Bientôt Omar ne supplia plus ce vieillard qui avait dans ses mains la vie et la mort; sûr de le tenir, il se mit à Le flatter sans mesure, et peu à peu, par ses adroites paroles, il apaisa les derniers flots qui S grondaient encore dans une âme en courroux.

"Relève-toi, je te fais grâce, dit enfin le chérif; je pardonne aussi à ce fier Bédouin qui me brave jusque sous le sabre du bourreau. J'ai montré que je ne craignais personne et que je savais punir qui m'insulte; 10 c'est assez; je garde le sang de mes fidèles pour une meilleure occasion. Jeune homme, ajouta-t-il en regardant Abdallah avec un sourire plein de confiance, souviens-toi que désormais ta vie m'appartient; je compte sur toi pour venger notre commun outrage, 15 et je compte aussi sur tes amis."

Pour toute réponse, le fils de Youssouf prit la main du chérif et la baisa avec une profonde émotion, pendant qu'Haliz faisait éclater sa reconnaissance et sa joie.

20 "Çà! dit le chef des croyants en appelant Cafour, viens ici, fille de la nuit; est-ce là tout ce que t'a dit la sultane?

— Non, répondit hardiment la négresse en prenant un air mystérieux; la sultane m'a dit encore que si 25 tu lui pardonnais la folie de son amour, il lui fallait une preuve de ta tendresse.

-Parle! dit le vieillard, que puis-jc refuser à une

pauvre créature qui m'aime jusqu'à en perdre la raison?

- La sultane craint que tu ne rejettes sa demande;

pour lui accorder ce qu'elle veut, il faut, dit-elle, un amour aussi grand que le sien.

— Parle donc ! reprit le chérif , tu me fais mourir d'impatience.

— Eh bien, dit Cafour, ne lui donne pas pour rivale 5 cette étrangère déshonorée par le regard des Arnautes

et des Bédouins.

— N'est-ce que cela? répondit en souriant le chef des croyants. Élever jusqu'à moi cette femme, après tout ce qui s'est passé, jamais! Elle restera esclave 10 et finira ses jours dans un coin du harem.

— Ce n'est pas ce qu'entend la sultane; elle est jalouse et inquiète. Ce qu'elle veut, c'est que Léila sorte du palais pour n'y plus rentrer. Que mon époux, disait-elle, que le bien-aimé de mon âme me 15 donne un dernier gage d'amour. Ne peut-il laisser cette créature à ceux qui l'ont amenée? Parmi les Bédouins il sera facile de lui trouver un parti honorable, et moi du moins je serai seule à aimer le maître de ma vie. 20

— Que les femmes sont faibles! s'écria le descendant du Prophète. Le Coran a bien raison de nous recommander l'indulgence, à nous qui avons la force et le sens en partage. C'est de la folie que cette jalousie de Fatime, je rougirais de lui céder; mais il me plaît de 25 lui montrer que rien n'est impossible ni à mon pouvoir ni à mon amour. Va chercher Léila, annonce à la sultane que sa rivale ne rentrera pas dans le harem. C'est là ma volonté; j'entends que chacun la respecte."

Et se tournant vers les Bédouins:

"Mes amis, dit le chérif à haute voix, je vous fais juges de ma conduite. Que dois-je faire de l'Égyptienne que vous avez escortée? Par respect pour moi, 5 je ne puis la prendre pour femme; par respect pour le pacha, je ne puis la garder comme esclave. Voici donc ce que je propose: s'il en est un parmi vous qui veuille épouser l'étrangère, je la lui donnerai avec une dot convenable; sinon, je la marierai avec quelque 10 riche marchand de Médine ou de la Mecque.

— Dieu est grand ! s'écria le fils de Youssouf , en saisissant le bras de Hafiz. Ne cherchons plus le trèfle à quatre feuilles; le voilà, il est à moi; j'ai trouvé le bonheur.

15 — Du courage, mon fils, dit le boiteux; il en faut même pour être heureux. Je ne crois pas, ajouta-t-il en regardant le chérif, qu'il soit nécessaire d'aller jusqu'à la Mecque pour établir l'étrangère. S'il ne lui faut qu'un mari, voici un jeune homme qui ne le

20 cède à personne ni pour la naissance, ni pour la fortune, ni pour le cœur.

— Seigneur, dit Omar en saluant le chérif avec un profond respect, je n'aurais jamais eu la hardiesse de lever les yeux sur une femme confiée à ma garde, mais

25 puisque les choses sont changées et que tu le permets, j'oserai prétendre à la main de Léila. C'est une esclave du pacha; depuis son enfance elle est habituée aux douceurs et au luxe du harem; en venant ici elle a rêvé une fortune qui lui échappe; qui sait si la

vie sous la tente ne lui paraîtra pas bien rude ; la richesse est un besoin pour une femme qui a toujours vécu dans un palais. Je prie donc Ta Seigneurie d'accorder l'étrangère à celui d'entre nous qui lui offrira le douaire le plus considérable; ce sera une 5 dernière marque de bienveillance pour celle qui doit tout à ta bonté.

— Cette demande est juste, dit le chérif ; qu'on amène l'Egyptienne; viennent les prétendants, j'écoute leurs propositions. 10

— Mon oncle, murmura le fils de Youssouf , je suis perdu !

— Enfin, dit Omar, Léila est à moi!"

Cafour regarda les deux frères et courut au harem.

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