CHAPITRE XXI
l'enchère
Tandis qu'on allait chercher l'étrangère, Hafiz 15 s'approcha du fils de Mansour.
" Jeune homme, lui dit-il, écoute un vieillard qui t'a fait jouer sur ses genoux. Tu es, dit-on, plus riche encore que n'était ton père, les femmes vont au-devant de ta fortune, et il n'est pas un marchand d'Egypte 20 ou de Syrie qui ne tienne à l'honneur de s'allier avec toi. Rien donc ne gêne tes désirs. Abdallah, au contraire, ne peut plus aimer qu'une femme, il a donné son cœur à celle qu'il a sauvée. Sois généreux, paye
aujourd'hui la dette de la reconnaissance en faisant le bonheur de ton frère et celui d'Halima.
— Mon frère, répondit Omar, n'est qu'un égoïste; j'ai déjà trop souffert à cause de lui. Il sait que je
s veux cette Égyptienne, il sait que je l'aurai à tout prix, que prétend-il donc en se déclarant mon rival? Quand j'aurai perdu inutilement cent mille piastres, quel avantage lui en reviendra-t-il? Qu'il renonce à Léila, j'oublierai peut-être qu'aujourd'hui même il a
10 mis, pour la seconde fois, ma tête en danger.
— Il est heureux pour toi que tu sois un musulman, dit le boiteux; sinon nous t'aurions appris avant la fin du jour que deux onces de plomb pèsent plus que tout ton or; mais tu n'en es pas où tu crois; avec
15 l'aide de Dieu, nous confondrons ton abominable dureté."
Omar haussa les épaules et marcha au-devant de Léila.
Elle venait d'entrer, cachée à tous les yeux par les
20 larges vêtements qui l'enveloppaient, et cependant il semblait au pauvre Abdallah que de ce voile épais il sortait un regard de feu dont il ne pouvait soutenir la violence. Cafour suivait sa maîtresse. Avait-elle parlé à la sultane? qui le sait? Mais elle avait au cou
25 un collier de corail rose qui certes n'avait pas été taillé pour une esclave. De temps en temps elle courait vers un balcon en treillis qui donnait sur la salle; là, elle échangeait des paroles mystérieuses avec des figures invisibles. C'était le harem tout entier qui
s'intéressait à la belle Léila, et qui peut-être faisait des vœux pour le fils de Youssouf .
Abdallah prit la parole le premier.
"Pour toute fortune, dit-il, j'ai la source que j'ai découverte et le jardin que j'ai planté. Avec les 5 armes de mon père et la cavale que j'ai dressée, voilà les seules choses que je possède. Tout est à toi, Léila, si tu veux accepter mon âme et ma vie.
— Cela ne vaut pas cent mille piastres, dit froidement Omar. Ici même, à Taïf, j'ai un jardin d'oran- 10 gers où le chérif a quelquefois la bonté de prendre
le café ; ce jardin vaut plus de deux cent mille piastres; je l'offre à Léila, comme garantie de pareille somme en bijoux.
— Des bijoux, dit le boiteux, mon neveu en a d'aussi 15 riches que les tiens. Voici une cassette qui vaut toutes tes promesses."
A l'étonnement général Hafiz, aidé de Cafour, ouvrit un coffret de nacre et d'écaillé rempli de boucles d'oreilles, de bracelets et de parures. Abdallah ne put 20 retenir un cri : ce bracelet de rubis n'était-ce pas celui que Léila portait au bras, le jour de l'attaque? ce collier de corail, Cafour ne venait-elle pas de se l'arracher du cou? Il voulait parler, un geste de son oncle l'arrêta.
"Jolies parures qui ont déjà servi, dit le fils de 25 Mansour en fronçant la lèvre. Je ne demande pas d'où viennent toutes ces dépouilles de femmes, et je les estime ce qu'on voudra; mais on ne lassera pas ma générosité, j'offre trois cent mille piastres.
-Promettre, n'est pas donner, interrompit le boiteux, il faut autre chose que des paroles.
Pour toute réponse, Omar prit un carnet dans sa » einture, et en tira plusieurs papiers qu'il présenta au 5 chérif:
— Seigneur, lui dit-il, voici les ordres que tu m'as adressés depuis quelques mois et que j'ai remplis. Il y en a pour plus d'un million de piastres; Ta Seigneurie rcfusera-t-cllc à son esclave de lui servir de
10 caution jusqu'à demain vis-à-vis de ces Bédouins exigeants?
— Soit fait ainsi que tu désires, dit le chérif; je serai ta caution pour cent mille piastres-.
— S'il ne faut que cette somme, dit un Bédouin, 15 nous ne laisserons pas un compagnon dans la peine, et nous donnerons une leçon à ce marchand qui s'oublie. Voici nos sabres, nous les rachèterons pour cent mille piastres." Et décrochant son yatagan, le Bédouin le jeta aux pieds du chérif, en regardant 20 Omar avec mépris; Ilafiz s'approcha pour en faire autant et montrer l'exemple au reste de la bande.
"Reprends ton sabre, dit au Bédouin le chef des croyants; je serai ta caution et celle de tes amis. A Dieu ne plaise que je vous voie désarmés autour de 25 moi; vous êtes ma force et ma gloire. Omar, ajoutat-il, avant de t'engager par de nouvelles promesses, peut-être feras-tu bien de réfléchir. Le repentir suit souvent la passion satisfaite; on retrouve une maîtresse, on ne retrouve pas les amis qu'on a perdus.
— Chef des croyants, reprit fièrement le fils de Mansour, c'est sur ta parole que je me suis engagé dans cette affaire; ordonne-moi de m'arrêter, sinon j'irai jusqu'au bout; je ne crains d'autre déplaisir que le tien. Et pour en finir tout d'un coup avec ces ennuis, 5 j'offre un million de piastres; ce n'est pas un douaire trop élevé pour la femme que Ta Seigneurie a honorée de sa protection.
— Es-tu assez riche pour faire de pareilles folies? dit le descendant du Prophète; je m'en souviendrai 10 à la première occasion.
— Ordonne, Seigneur, répondit le marchand, ma fortune et ma vie sont à toi."
Il se fit un grand silence dans l'assemblée. Léila, qui jusque-là était restée debout, tomba sur un divan; 15 Abdallah baissa la tête; Hafiz et les Bédouins menaçaient Omar, qui les affrontait d'un air dédaigneux. Cafour se mit à gesticuler de façon étrange vers le balcon et disparut. De toutes parts on observait le chérif qui hésitait visiblement. 20
"J'ai donné ma parole, dit-il enfin d'une voix lente en s'adressant aux Bédouins; vous êtes témoins que tout s'est passé dans les règles. Ce marchand, votre compagnon de caravane, offre un million; c'est donc à lui que doit appartenir l'esclave, si aucun de vous 25 n'offre davantage.
— Qui trouverait cette somme au désert? s'écria le boiteux; il n'y a que des âmes vendues à Satan qui aient ces trésors d'enfer; nous autres, nous n'avons
que nos sabres et nos fusils; vienne le jour où on en sentira le prix !
- Tu oublies les bijoux d'Abdallah, dit Omar en souriant, s — Ah! mon frère, s'écria le fils de Youssouf, que t'ai-je fait pour me traiter de la sorte? Est-ce toi qui devais m'enfoncer le poignard dans le sein?
— Qu'est cela? demanda le chérif à deux esclaves noirs qui déposaient aux pieds d'Abdallah une lourde 10 cassette d'argent ciselé.
— Seigneur, répondit l'un des porteurs, c'est le trésor du fils de Youssouf."
Sur quoi, ouvrant la cassette, il en tira à pleines mains les plus belles pierreries du monde. A première 15 vue, il y en avait pour plus d'un million.
"Il est singulier, pensa le chérif, combien cette rivière de diamants et ces bracelets de topaze ressemblent aux parures que j'ai données à la sultane. Qui t'envoie? demanda-t-il à l'esclave.
20 — Seigneur, répondit le noir en s'inclinant, l'amour est comme la folie, on lui pardonne tout," et il sortit. Abdallah ne savait s'il était le jouet d'un rêve; Omar pâlissait de fureur.
"Il y a ici un piège, murmura-t-il d'une voix étran- 25 glée; il n'importe, j'aurai le dernier mot. J'offre deux millions de piastres s'il le faut."
Quatre nouveaux esclaves pesamment chargés de plateaux, de lampes d'argent, de coupes ciselées, s'arrêtèrent comme les premiers pour déposer toutes
ces richesses devant Abdallah. Du premier coup d'œil le chérif reconnut un magnifique surtout qui faisait l'ornement de son harem. Il l'avait reçu en cadeau du sultan, et ce n'était pas sans regret qu'il l'avait offert à la belle Fatime au lendemain d'une 5 querelle.
"Qui donc, s'écria-t-il, a pu donner l'ordre d'apporter ici ces trésors?
— Seigneur, répondirent les porteurs en s'inclinant, l'amour est comme la folie, on lui pardonne tout. 10
— Qu'on bâtonne ces drôles, dit le chef des croyants, je leur apprendrai si on me répond par des proverbes. Qui les a envoyés?
— Seigneur, c'est Cafour, répondit un des esclaves d'une voix tremblante. 15
— Amenez-moi cette fille du diable, dit le chérif; si on la laisse faire, elle emportera mon palais tout entier."
Les quatre esclaves n'étaient pas sortis que six autres serviteurs entrèrent dans la salle, tenant un brancard 20 sur lequel on avait entassé les robes les plus rares, les étoffes les plus précieuses. En tête du cortège était Cafour, qui commandait avec le sérieux d'un iman. Le chef des croyants l'appela, et la prenant par l'oreille: 25
"Viens ici, maudite, lui dit-il; me donneras-tu enfin le mot de toutes ces sottises?
— L'amour est comme la folie, répondit gravement Cafour, on lui pardonne tout.
— Oses-tu mêler la sultane dans ce désordre? dit le chef des croyants.
- La sultane est là, reprit tranquillement Cafour en montrant du doigt le balcon; elle a tout vu, tout 5 entendu, elle sait tout, et, ajouta-t-clle en baissant la voix, elle est furieuse.
— Furieuse! et de quoi? s'écria le chérif ébahi.
— Elle sait, continua Cafour, que tu regrettes de lui avoir sacrifié Léila; elle devine le jeu de ce mar-
10 chand qui surenchérit en ton nom; elle sent bien que la passion seule peut t'aveugler au point d'humilier ces braves Bédouins qui sont l'honneur de ton empire. — Puisqu'il ne m'aime plus, m'a-t-elle dit, je ne veux rien de ses bienfaits; ôte de ma vue les bijoux qu'il m'a
15 donnés, les habits dont j'aimais à me parer pour lui plaire. Porte tout à Abdallah, qu'il lutte pour moi jusqu'au dernier moment. Si le maître de mon âme me revient, qu'ai-je besoin de richesses? s'il m'abandonne, je ne veux garder de lui que le souvenir de son
20 amour."
Le chérif regarda le balcon d'assez mauvaise grâce; au travers du treillage il crut voir une petite main qui mettait en lambeaux un mouchoir de dentelles. Un bruit de larmes et de sanglots étouffés lui fit baisser la
25 tête. A l'instant il sentit que l'amitié des lieni- Ameurs lui était plus utile que la reconnaissance d'Omar, et son parti fut arrêté.
"Oïl ne me rendra pas complice d'indignes faiblesses, dit-il d'une voix solennelle, je ne retire jamais la parole
que j'ai donnée. J'ai voulu qu'on assurât un douaire honorable à la femme que je protège; cent mille piastres suffisent. Quant à prononcer entre les deux rivaux, ceci regarde Léila. Qu'elle se décide pour le marchand ou pour le Bédouin, pour la ville ou pour 5 le désert, il n'importe; je respecterai son choix et je le ferai respecter de tous.
— David et Salomon n'eussent pas mieux jugé," s'écria le boiteux."
Les deux frères étaient auprès de Léila; Abdallah 10 la regardait avec une tendresse profonde, muet de crainte et d'espoir; Omar lui parlait, tout ému de colère et de jalousie.
"Songe à l'avenir, disait-il, ne sacrifie pas à cet homme la fleur de ta jeunesse et de ta beauté ! Sais-tu 15 ce qu'est la vie des femmes sous la tente? une vie de mendiante et d'esclave. Tes mains sont-elles faites à écraser le grain, à traire les brebis, à tisser la laine, à ramasser l'herbe et le bois? Est-ce ce Bédouin qui te donnera les bains, les bijoux, les parfums auxquels 20 tu es habituée? Est-ce lui qui te peindra les sourcils et les paupières? Est-ce lui qui lavera tes cheveux à la fleur d'orange, et qui les séchera avec de l'ambre et du musc? Avec moi tu auras des femmes pour te servir, des robes pour te parer, des diamants pour 25 t 'embellir. Tu ne seras pas servante, tu seras maîtresse, chacun de tes caprices sera mon plaisir et ma loi."
Léila, s'inclinant, prit la main tremblante d'Ab-
dallah et la mit sur sa tête: "Je suis, dit-elle, l'esclave de mon seigneur. Étrangère, je n'ai pas d'autre refuge que lui; orpheline, je n'ai pas d'autre famille. Il est mon père, il est ma mère, il est mon frère. O s mon bien-aimé, ajouta-t-elle à demi-voix en levant les yeux, enfin je suis à toi, je puis te dire que tu es ma joie et ma vie." Et pleurant et souriant à la fois, elle baisa la main de son époux.
Le chef des croyants regardait d'un air réjoui ce
10 spectacle qui le rajeunissait. La leçon est un peu
forte pour Fatime, pensait-il, mais je ne suis pas
fâché d'avoir confondu la sultane; je la crois guérie
pour quelque temps de son incurable jalousie.
Omar était muet; ses traits contractés, ses yeux is menaçants, tout révélait en lui le combat de la douleur et de l'orgueil.
"Fils de Mansour, dit le boiteux, tu devrais épouser Cafour. Ton âme est aussi noire que sa peau; à vous deux vous auriez des enfants dignes de Satan leur 20 grand-père.
- Mon oncle, s'écria le fils de Youssouf, tu es cruel. Si Omar eût été à ma place, il nous eût épargnés. Frère, ajouta-t-il en tendant la main à l'Egyptien, pardonne-moi mon bonheur.
25 Tu es plus habile que moi, répondit Omar, je te
félicite de ton succès. Et il sortit en désespéré.
-La belle chose que la jeunesse! dit Hafiz. On est honnête, on est confiant, on croit à la vertu. Moi je suis vieux, et j'ai fait la guerre. Quand je trouve un
méchant sous mon pied, c'est un scorpion que j'écrase, pour qu'il ne pique plus."