‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 30 sur 88 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

l'arrivée

Il est plus facile de retenir la richesse dans la main du prodigue ou de porter l'eau dans un crible que de loger la patience au cœur d'un amant. Le jour 5 n'était pas levé, l'oiseau n'avait pas quitté son nid, que déjà le fils de Youssouf avait éveillé ses compagnons et disposé en longue file les chameaux chargés des présents du chérif et de la sultane. Il attendait avec impatience sa bien-aimée, que Fatime avait gar- 10 dée près d'elle toute la nuit pour lui faire conter l'histoire de ses amours. Une femme aime toujours la rivale qu'elle ne craint plus. Lorsque Cafour ouvrit la porte du harem et se montra plus laide et plus rieuse que jamais, Abdallah poussa un cri de surprise et de 15 joie. Cette femme placée derrière l'enfant et qui lui tendait la main, était-ce bien Léila?

C'était elle, un amant ne pouvait s'y tromper; mais ce n'était plus l'Egyptienne toute chargée de bijoux; c'était une Bédouine qui avait toujours vécu sous la 20 tente. Léila était vêtue d'une longue robe de coton bleu qui la serrait au cou et lui tombait jusqu'aux pieds. Par-dessus cette robe était jeté un burnous de laine rouge qui lui couvrait la tête. Ses noirs

cheveux, disposés en une multitude de petites tresses, chacune terminée par un grain de corail, lui tombaient jusqu'aux yeux, et donnaient à son regard plus de douceur et d'éclat. Sous ce simple habit, la figure

5 découverte et les pieds nus, Léila était la reine du désert. Les Bédouins joyeux la saluaient au passage, fraîche et souriante comme l'aube du jour.

On partit; un orage récent avait fait renaître la verdeur; les herbes humides de rosée, les fleurs fraîches

10 épanouies souriaient à ces âmes heureuses. Léila ne se cachait plus au fond du palanquin; Abdallah marchait à cheval auprès d'elle et lui parlait tout le long de la route, la main appuyée sur le bord de la litière. Cafour n'avait jamais été plus babillarde ni plus

is effrontée.

"Que Dieu te punisse, Abdallah, disait Léila; avec ton bras pesant, tu fais incliner tout l'équipage, tu nous forceras d'aller à pied.

-Va, répondait le fils de Youssouf, laisse à ton

20 chameau la bride flottante; ne me refuse pas le bonheur de tenir ta main.

- Ingrat, criait Cafour, tu ne penses plus à moi. C'est donc toi, noir Bédouin, qui enlèves la femme du calife Mohnviah?" Et d'une voix joyeuse comme

25 celle de l'alouette, elle se mit à chanter la chanson de la Bédouine l.

1 La chanson de Maysunah, la belle Bédouine, est célèbre chez les Arabes. On la trouve dan Burton, Personal Narrative of a PUgrimage to d Medinah and Meccah, London, 1856, t. III, p. 262.

Ôtez-moi ces vestes dorées Et ces écharpes azurées; Prenez votre or et vos bijoux, Rendez-moi mon pauvre burnous.

Dans ce harem où je m'ennuie, 5

Je ne veux point traîner ma vie; Il me faut de l'air et du jour.

Le désert seul a mon amour.

Rendez-moi le puits où l'on cause,

Près du chameau qui se repose, 10

Et de l'alezan qui bondit.

Vienne le cousin que je rêve!

Un hardi Bédouin qui m'enlève A mon vieil âne de mari!

C'est ainsi qu'on marcha tout le jour, sans songer 15 ni à la fatigue ni à la chaleur. Quand la joie vient après la souffrance, pense-t-on à rien qu'à la joie? Hafiz d'ailleurs était là pour commander la caravane: Abdallah n'avait pas besoin de quitter le trésor que les Bédouins ramenaient en vainqueurs. 20

Le soir approchait quand on aperçut les tentes des Beni-Ameurs. Le soleil descendait sous la voûte d'un arc-en-ciel immense qui couvrait la moitié de la face du ciel; une lueur rosée éclairait le sable du désert, des rayons d'or jetaient leurs étincelles au sommet 25 des pyramides de granit. Dans le lointain, on entendait le bruit rauque de la sakieh, les aboiements des chiens et le ramage des tourterelles; tout à coup un cri perçant salua le retour des voyageurs.

"Quel est ce cri? demanda Léila.

— C'est la voLx de ma mère, répondit Abdallah en descendant de cheval. Nous serons deux à t'aimer."

Halîma parut bientôt, fort étonnée de voir une si 5 longue caravane.

"Qu'est-ce que cela? dit-elle en montrant les ballots; le fils de Youssouf a-t-il vendu son cheval et ses armes pour se faire marchand?

— Oui, ma mère, reprit Abdallah; et je vous ap- 10 porte le plus rare et le plus précieux de tous les biens,

une fille qui vous respectera et qui vous aidera."

Léila, descendue de la litière, se jeta dans les bras de la Bédouine, qui la regardait avec surprise et lui demandait le nom de son père et de sa tribu. La vue 15 de Cafour ne l'étonna pas moins, et, malgré tous les discours de Hafiz, Halima entra sous la tente en soupirant. Elle avait peu de goût pour une étrangère. Mais quand, après avoir déchargé les chameaux, Abdallah vint s'asseoir près d'elle et que Léila accourut 20 avec un vase d'eau chaude pour laver elle-même les pieds de son mari:

"Dieu soit loué, s'écria la vieille, voilà une femme qui sera vraiment la servante de son époux. La maison a enfin trouvé une maîtresse; je puis mourir 25 en paix."

Et elle embrassa avec tendresse la fille que Dieu lui donnait dans sa bonté.

"Qu'est-ce que tu fais donc, maître? dit Cafour qui s'était couchée aux pieds d'Abdallah, la tête appuyée

sur les genoux de son sauveur; est-ce que la fumée de ta pipe te monte aux yeux? tu as l'air de pleurer. Bon, ta pipe est éteinte, veux-tu un charbon pour l'allumer?

— Tais-toi, tais-toi," murmura le Bédouin en pas- 5 sant la main sur la tête de la négresse, comme s'il caressait un cheval fidèle; l'enfant se recoucha, mais en tirant à elle le bras de sa maîtresse et si brusquement que le front de Léila toucha les lèvres d'Abdallah. Cafour rit de sa malice. Pauvre créature à qui tout 10 était refusé, et qui avait trouvé le moyen d'être heureuse en plaçant son bonheur dans le bonheur d'autrui!

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